A LUI ; PAR LUI ; POUR TOUS
« Si mes ouvrages sauvent le monde de l'anarchie et du despotisme, c'est à lui que le monde en devra la publication et peut-être la conservation. Lui seul a bien compris la portée de mes travaux.
(i) Il y a évidemment ici une erreur de date, due au copiste.
« Je meurs dans la religion rationnelle dont j'ai, dans mes Ouvrages, démontré scientifiquement la réalité. Avant peu d'années, la religion rationnelle scientifiquement démontrée réelle sera la religion de l'humanité.
« Sans appartenir à aucune religion sur-rationnellement révélée, j'ai le plus grand respect pour tout homme professant sincèrement une de ces religions. Tant que la religion rationnelle n'est point devenue absolument nécessaire par l'impuissance des religions révélées, c'est sur les religions exclusivement que les débris d'ordre social peuvent reposer.
« Je pardonne à ceux qui m'ont oublié, et dont le devoir était de ne m'oublier jamais.
« J'adresse mes remercîments à mes exécuteurs testamentaires déjà nommés et aussi à tous ceux qui m'ont connu et m'aiment encore.
« Je nomme, en outre, mon exécuteur testamentaire mon ami Adolphe Hugentobler et le prie de faire imprimer mes manuscrits le plus tôt qu'il pourra.
« Fait à Paris, au petit Mont-rouge, rue de Vannes, numéro soixante-trois, le vingt-quatre juin mil huit cent cinquante-neuf.
(Signé) « Colins. »
Les trois disciples de Colins, MM. Jules Brouez, Ag. de Potter et Mangin, qui reprirent l'œuvre ébauchée par Hugentobler, étaient convaincus de l'importance capitale de cette œuvre humanitaire, comme le démontre la préface ci-jointe, qu'ils mirent en tête du 6mc volume de la Science sociale :
« Faite à un moment où l'on regarde avec la plus complète indifférence tout ce qui touche au socialisme rationnel, la publication des œuvres manuscrites laissées par Colins réclame quelques mots d'explication.
« Nous allons les donner.
« La bourgeoisie ne s'inquiétera de la situation et du danger que celle-ci lui crée que lorsqu'il sera peut-être trop tard pour pouvoir espérer une solution pacifique à la crise sociale.
« Aujourd'hui, pour la bourgeoisie, il n'y a pas encore de question sociale, elle existe seulement pour les prolétaires et cela se conçoit aisément. La question sociale se présente, en effet, de deux façons : être mal et désirer être bien ; être bien et désirer ne pas devenir malheureux.
« Le premier point de vue est celui auquel se placent les prolétaires. Depuis que leur intelligence a été développée jusqu'à un certain degré, l'infériorité de la situation dans laquelle ils se débattent leur est clairement apparue et c'est à ce moment que la question sociale a pris naissance chez eux.
« La classe bourgeoise n'est pas aussi avancée et la question en est simple. Pour prévoir, il faut un développement intellectuel plus avancé que pour constater seulement ; et les bourgeois ne semblent pas encore être capables d'un effort intellectuel assez puissant pour pressentir le danger qui les menace. S'ils le deviennent une fois, s'ils ont jamais la prescience des malheurs qui vont fondre sur eux et les accabler, alors seulement ils se demanderont s'il n'y a rien à faire pour les éviter : alors seulement la question sociale surgira devant eux. Mais peut-être ne sera-ce pas de cette façon ; peut-être se borneront-
ils à constater son existence quand il sera trop tard, quand ils auront été écrasés par l'un ou l'autre bouleversement social.
« Nous ne savons pas ce qui se passera à cet égard ; nous ne savons pas davantage si le moment où la révolution sociale se fera est plus ou moins proche. Ce que nous savons, c'est qu'il est du devoir de tout socialiste rationnel de préparer et d'accumuler, dans l'intérêt des générations futures et pour le moment où le besoin de la vérité se fera socialement sentir, tous les éléments nécessaires pour qu'elle soit aussitôt reconnue et appliquée immédiatement.
« Parmi ces éléments il faut compter les travaux de Colins, et c'est pour les sauver des chances multiples de perte et de destruction auxquelles ils peuvent être exposés, tant qu'ils restent en manuscrits, que nous nous regardons comme obligés de faire procéder à leur impression.
« Les manuscrits sont, en effet, sujets à trop de causes d'anéantissement volontaire ou involontaire, pour risquer de voir se perdre la vérité religieuse, philosophique et sociale, faute d'en avoir suffisamment multiplié l'impression.
« Ecoutons à cet égard Condorcet, parlant de l'époque historique antérieure à l'invention de la presse. « Les manuscrits d'un même livre, dit-il, étaient en petit nombre : il fallait, pour se procurer les ouvrages qui formaient le corps entier d'une science, des soins, souvent des voyages et des dépenses auxquelles les hommes riches pouvaient seuls atteindre. Il était facile au parti dominant de faire disparaître les livres qui choquaient ses préjugés ou démasquaient ses impostures, une invasion de barbares pouvait, en un jour, priver pour
jamais un pays entier des moyens de s'instruire. La destruction d'un seul manuscrit était souvent pour toute une contrée une perte irréparable. On ne copiait, d'ailleurs, que les ouvrages recommandés par le nom de leurs auteurs. Toutes ces recherches qui ne peuvent acquérir de l'importance que par leur réunion, ces observations isolées, ces perfectionnements de détail qui servent à maintenir les sciences au niveau, qui en préparent le progrès, tous les matériaux que le temps amasse et qui attendent le génie, restaient condamnés à une éternelle obscurité. Ce concert de savants, cette réunion de leurs forces, si utile, si nécessaire même à certaines époques, n'existait pas.
77 fallait que le même individu piït commencer et achever une découverte, et il était obligé de combattre seul toutes les résistances que la nature oppose à nos efforts. Les ouvrages qui facilitent l'étude des sciences, qui en éclaircissentles difficultés, qui en présentent les vérités sous des formes plus commodes et plus simples, ces détails, ces observations, ces développements qui souvent éclairent sur les erreurs des résultats, et où le lecteur saisit ce que l'auteur n'a point lui-même aperçu, ces ouvrages n'auraient pu trouver ni copistes ni lecteurs. »
«. Une fois qu'une idée se trouve exprimée, répandue, divulguée au moyen de la presse, il devient aussitôt impossible de la supprimer ou de la voir se perdre.
« C'est pour empêcher que le parti bourgeois ne puisse anéantir la vérité ; c'est encore afin que, le moment venu, elle se trouve, avec toutes ses conséquences religieuses, politiques et sociales, à la disposition de tous, sans que personne soit obligé, comme dit Condorcet, de commencer et d'achever la
découverte de la vérité ; c'est pour ces motifs, disons-nous, que nous livrons à l'impression les manuscrits de Colins. »
L'impression des manuscrits qui restaient fut cependant interrompue après la mort de MM. Jules Brouez et Mangin.
On ne peut que le déplorer. .
On jugera de leur importance lorsqu'on saura qu'ils étaient renfermés dans 16 cartons qui devaient donner, d'après un calcul de J. Brouez, la matière de 44 volumes in-8° de 400 pages chacun.
Parmi les manuscrits non imprimés se trouve l'Examen de la Philosophie de Cousin, qui comporte 3 volumes.
L'Examen de la Philosophie de Aug. Comte, qu'il eût été si hautement intéressant de connaître, n'a pu être retrouvé.
Il est aussi éminemment regrettable que quelques-uns de ces manuscrits aient paru disséminés dans La Philosophie de l'Avenir, où ils restent ensevelis, et dont les chercheurs futurs devront compulser l'énorme collection, pour les retrouver, tandis qu'il eût été si simple de suivre le plan primitivement adopté par les éditeurs.
L'immensité de l'œuvre de Colins n'a pas été sans rebuter beaucoup de ceux qui eussent désiré de bon cœur l'étudier, et beaucoup même en ont tiré argument contre lui. Nous ne pouvons nous empêcher de trouver l'objection singulière. A qui viendra-t-il à l'idée de se plaindre du trop grand nombre d'ouvrages d'un Voltaire ? Et l'humanité ne devrait-elle pas, au contraire, désirer ardemment que la pensée des génies qui font sa gloire, d'Aristote à Pascal, soit frappée à de multiples effigies ?
N'en est-il pas de même de cet homme qui osa, comme Balzac, regarder en lace l'Absolu, qui lutta avec le mystère comme Jacob avec l'Ange, qui, comme Œdipe, voulut déchiffrer l'Enigme éternelle, et pour qui le pâle Soleil des morts ne s'est pas encore levé ?
Il est certain, cependant, que Coiins, pressé par le temps, s'est beaucoup répété et qu'il y a nécessité à condenser son œuvre en une essentielle synthèse. Mais ce n'est pas là l'œuvre d'un jour. Nous en avons, cependant, posé les jalons ; et bien que la difficulté s'aggrave de ce que l'édition de ses manuscrits ait été interrompue, nous espérons la mener à bonne fin, selon la mesure de nos moyens.