LA PHILOSOPHIE
Après avoir fait ressortir les contradictions et l'inanité des systèmes philosophiques et religieux, qui se sont succédé, depuis les premiers rites consacrés aux fétiches informes jusqu'aux révélations et aux spéculations transcendantes des penseurs de toutes les époques, Colins commence le chapitre final de sa démonstration par cette phrase lapidaire, qui situe à elle seule l'ambition de sa pensée et l'orgueil du Révélateur : « Voyons, dit-il, si nous ferons mieux qu'Aristote et Platon. »
La doctrine élaborée par Colins n'est pas, comme on pourrait le croire, totalement inconnue. Elle a été discutée et, si elle n'est pas encore définitivement intronisée, c'est qu'elle se heurte à des préjugés anthropomorphiques ou matérialistes, dont les plus hautes intelligences ne sont pas encore indépendantes. Ces préjugés ont tous deux leur source dans le mysticisme: mysticisme religieux qui élève un autel à un Dieu toujours inconnu, tel que ce Yavhè, dont le nom ne pouvait se prononcer sans blasphème, et dont l'hymne païen ou chrétien fut l'incantation poétique, certes, mais irrationnelle ;
mysticisme athée de l'Inconnaissable, qui n'est qu'un panthéisme peureux et hypocrite.
Les données du problème métaphysique, tel que l'envisage Colins, sont en réalité fort simples et fort nettes ; et seules l'ignorance et la routine académique ont pu les obscurcir. Colins rejette la création comme absurde vis-à-vis de tous ceux qui raisonnent : ex nihilo nihil, dit-il. Toute révélation biblique l'est donc aussi, comme dérivant d'un Dieu personnel ou anthropomorphe, qu'on ne peut concevoir que comme nécessairement créateur.
De là résulte, inéluctablement, le fait de l'éternité de la matière et de la création naturelle des espèces ; des générations spontanées, issues des forces, manifestations phénoménales de l'énergie vitale.
Colins se pose ainsi en précurseur des doctrines évolutionnistes, après Aristote, quelques Pères de l'Eglise même, Saint-Grégoire de Nysse par exemple, Condorcet, Lamarck, et avant Danvin et ses continuateurs. D'après les calculs de Fourier sur le refroidissement de la planète, l'humidité est apparue sur la terre, après des millions d'années. Les végétaux et les animaux s'y sont développés, en allant du plus simple au plus composé, s'y sont diversifiés par la sélection naturelle ou par des sauts d'une amplitude brusque. L'homme est le dernier degré de la série, par son organisme.
Dans l'univers, sur tous les globes possibles, que peut-il y avoir, exclusivement? Rien que deux choses : le mouvement et le sentiment, l'objet et le sujet ; ce qui est perçu et ce qui perçoit. Les deux sont-ils de même nature ? Ou y a-t-il deux natures ?
Cette question revient à celle-ci : la sensibilité, la conscience, le moi sont-ils exclusivement des phénomènes, des résultats de force ou de mouvement ?
Il y a un moyen de le savoir. -
Si la sensibilité est répandue sur toute la série des êtres, depuis la matière inorganique jusqu'à l'homme, elle est évidemment matérielle, divisible, elle n'est qu'une des mille manifestations de la vie universelle, issue du chaos des forces et des choses.
Elle ne pourrait être immatérielle que si elle n'apparaît que dans une partie delà série ; elle se révèle alors, dans des circonstances à déterminer, par des signes conventionnels, nés d'un monde de liberté et communs, ou pouvant le devenir, à tous les êtres qui la possèdent. L'ensemble de ces signes, dont la source initiale est le sentiment d'existence, constitue le verbe et ses développements.
Descartes, acculé dans l'impasse anthropomorphique, et ne pouvant en sortir, pas plus que Mallebranche et Pascal, à cause de ses préjugés religieux, fut amené logiquement, comme le reconnaît Auguste Comte, à proclamer l'automatisme des animaux.
Colins arrive à la même conclusion par la puissance logique de son génie ; mais, dégagé des préjugés mystiques où s'empêtraient les plus belles intelligences du XVIIe siècle, il en tire les fécondes conclusions qu'elles n'avaient pu qu'entrevoir.
Le problème résolu par Colins est donc celui du langage, qu'avaient inutilement abordé, avant lui, des déistes comme Rousseau ou Condillac, des révélationistes comme Bonald.
Il cherche l'origine du verbe, dit-il lui-même, dans le but de savoir : là, où il y a humanité ; là, où il n'y a que matière ; là, où il y a sentiment ; là, où il n'y a que mouvement ; là, où il y a droit ; là, où il n'y a que loi. Pour que le verbe se développe, il faut une société ; et pour que sa démonstration ne puisse rester discutable ou douteuse, Colins la base sur le nécessaire, l'inévitable.
Cette société nécessaire, c'est l'union d'individus de sexe différent, rendue spontanée par la nécessité physique des attractions ; ce que Schopenhauer appelle mystiquement le Génie de l'Espèce.
« Choisissons, dit Colins, le cas le plus défavorable au développement du verbe. Supposons : que, les deux parties de l'homme physiologique, le mâle et la femelle, aient apparu sur le globe dans des lieux séparés ; qu'ils se soient rencontrés avant la puberté ; et qu'il y ait eu antipathie, répulsion entre eux. Chacun se sera ainsi maintenu isolé, en dehors du temps, ainsi que nous l'avons exposé, ainsi que l'expérience le prouve ; et, tous les deux seront restés : à l'état de bestialité.
« Arrive la puberté. Ils se rencontrent. Toute antipathie, s'il y en a eu, disparaît. Il n'y a pas encore raisonnement, mais attraction. Les fluides opposés s'attirent : l'éternité existe encore. Les fluides se confondent ; le cercle électrique se complète ; et, la première incarnation est la naissance : du temps ; de la raison ; des idées ; du verbe. Moi, toi, nous, disent chacun d'eux. La parole et l'idée, l'idée et la parole naissent simultanément ; et trouvent leur source : dans le premier éclair d'existence perçue ; dans le premier embrassement. »
A l'envisager, non comme une vérité métaphysique, mais comme une hypothèse, cette idée de faire jaillir le verbe de l'Amour serait encore une des plus hautes conceptions de la poésie de tous les temps. On y trouve ce magnifique parallélisme, cette sypnose logique, par gui se réalise, dans Colins, l'harmonie universelle, la fusion rationnelle entre la matière et l'esprit, le temps et l'éternité, la vie et l'intelligence, la passion et la raison. Car, c'est de la passion même qu'il fait surgir le premier éclair du raisonnement ; de l'embrasement du premier baiser. Colins était un philosophe bien trop profond pour s'abaisser à un ascétisme vulgaire, pour essayer d'émonder l'homme ; il avait trop sondé les cercles dantesques de l'âme, dont l'enfer brûle du feu des désirs ou que ravit la joie des Edens. Et s'il subordonne la passion à la raison, elle n'en est pas moins sa mère sacrée, qui la fait jaillir de l'éternité, la torche qui s'allume au foyer de la Vérité.
On s'est extasié sur les cycles passionnels de Fourier, philosophe fécond et vivant, du reste ; qu'est-ce que la satisfaction bestiale qu'ils donnent, comparée à cette efftorescence sublime, fondant l'harmonie toujours rêvée et pressentie de la vérité et de la vie, se poursuivant d'astre en astre, à travers les plaines du ciel, dans une incarnation éternelle ? Que valent les chants magiques des poètes, le charme des religieuses légendes, en face de cette féerie rationnelle, de l'éblouissement étoile de telles certitudes ?
La démonstration colinsienne établit quelles sont les circonstances dans lesquelles le verbe, expression de la réalité d'un être, se développe nécessairement.
Ce verbe naîtra inévitablement entre deux êtres possédant la sensibilité, se trouvant en état de société nécessaire et prolongée, formés d'un organisme possédant une mémoire centralisée matériellement, un cerveau, cette dernière condition étant indispensable pour que l'être sensible se perçoive comme unité.
Rien ne s'oppose à ce que le verbe — ce passage de l'éternité au temps — naisse d'un état de société passagère, entre, par exemple, des êtres de même sexe ; on peut même affirmer que l'existence d'un homme ayant perdu le verbe, par suite d'un long isolement, tel le sauvage de l'Aveyron, est un passage perpétuel de l'éternité, c'est-à-dire de la non-conscience, au temps, au sentiment d'existence. Mais, comme il n'y a alors que société illusoire, que heurts contre les choses éternellement muettes, privées de toute capacité de sentir, le verbe ne se développe pas ; l'homme, apparu un moment à lui-même, grâce à la lueur jaillie de son propre foyer, retombe dans le néant intellectuel antérieur ; le passé n'existant pas pour lui, ni aucune divination du futur, il est toujours au présent. C'est le monde de la lumière qui parle en vain au monde du silence.
Cette âme qui interroge, et à laquelle rien ne répond, rentre dans son éternité et se confond avec les choses, dans une sorte de rêve panthéiste, avec le chant des sources, la mélodie grave des bois, le parfum des roses, le murmure universel de la vie.
« Le verbe, pour que sa génération puisse se développer, a besoin du contact d'un autre verbe ; et, s'il était permis de comparer deux ordres essentiellement différents, il serait possible de dire : que le verbe, non point pour naître, mais
pour vivre et se développer, a besoin : du contact de deux intelligences ; comme l'humanité, pour vivre et se développer, a besoin : du contact de deux organismes. » Les circonstances indispensables à l'éclosion du verbe se rencontrent chez les animaux supérieurs, comme chez l'homme. Les mammifères, et les oiseaux, en effet, vivent en état de société prolongée, du moins jusqu'au moment où les petits peuvent se passer des soins des parents. Eux aussi possèdent un organe nerveux, un cerveau, susceptible de centraliser les sensations et de les enregistrer dans la mémoire matérielle. Cependant, chez eux, le verbe, seul indice certain de la conscience, du moi, n'apparaît jamais.
— Que leur manque-t-il donc ? demande Colins.
— La sensibilité, évidemment.
Si la sensibilité était répandue sur toute la série, elle serait une résultante de forces ; elle serait matérielle, divisible.
De ce qu'elle n'apparaît, au contraire, qu'au suprême degré de l'échelle des êtres, Colins conclut rigoureusement qu'elle est immatérielle.
L'immatérialité ne se concevant pas sans l'éternité, il résulte de cette démonstration l'existence d'un monde indestructible de responsabilité, s'érigeant en face du monde purement phénoménal et le dominant ; c'est l'ordre moral qui règne sur et par l'ordre de fatalité, réalisant l'harmonie universelle dans la liberté, que consacrent les sanctions. Le hasard n'est plus qu'un mot.
« L'ordre moral, c'est : l'éternelle harmonie : entre la liberté des actions et la fatalité des événements. »
Colins fonde ainsi la religion rationnelle.
Les sensibilités étant identiques, l'égalité doit régner entre les hommes, tous étant frères de par une origine commune. L'homme, constituant un être moral, seul travaille ; les autres êtres fonctionnent. La matière doit lui être soumise. L'ordre moral étant une réalité, le Bien et le Mal peuvent être définis rationnellement. La Justice existe, la Vertu est plus qu'un mot.
Les actes de l'homme reçoivent une récompense ou subissent un châtiment dans une existence postérieure. Les existences sont infinies, sous les formes multiples et jamais identiques de la vie universelle.
Cette doctrine fut adoptée empiriquement, en somme, par les druides et des penseurs comme Jean Reynaud, Eugène Sue et d'autres.
Comme on le voit, ce que Colins a prétendu démontrer, c'est la réalité du lien religieux, en dehors de tout mysticisme, par la Révélation scientifique. Sa doctrine, essentiellement spiritualiste, est l'avènement de la Souveraineté de la Raison.