SOCIOLOGIE
Les idées sociologiques de Colins ont eu beaucoup plus d'influence que ses idées philosophiques, sur la marche générale des idées modernes. Ainsi que Benoît Malon l'a constaté (numéro de novembre 1886 de La Revue socialiste), elles ont fortement accéléré le mouvement socialiste du dernier siècle.
Elles forment le corollaire logique de sa démonstration philosophique et prétendent établir définitivement la Justice sociale.
L'homme seul travaille et les produits de ce travail doivent appartenir intégralement au travailleur. Ceci n'est possible que si la matière première est mise gratuitement à sa disposition, c'est-à-dire est la propriété de tous, ce qui proscrit toute aliénation individuelle.
Mais le sol seul est indispensable ; le capital n'est qu'un outil, un moyen puissant, sans doute, mais qui n'est qu'un produit du travail, que celui-ci peut toujours créer à volonté.
Dire que le capital est nécessaire au travail, c'est admettre que l'effet est antérieur à la cause ; le capital, qui n'est que du travail accumulé, aurait dû cependant lui préexister.
Pour être libres, tous les membres de la société doivent
posséder le sol ; celui-ci doit donc être propriété collective. Si cette condition n'est pas remplie, le travail est esclave, le capital domine. Or, le capital représentant la matière, la richesse, sa domination, comme on le voit, est en opposition formelle avec la doctrine spiritualiste de Colins. Il est facile de toucher ici du doigt l'erreur de ceux qui lui reprochent l'inutilité de sa métaphysique, pour l'organisation de la société rationnelle, puisque celle-ci a précisément sa source dans celle-là. Ce n'est qu'après avoir démontré l'existence du Droit réel qu'il édifie son temple, et cela avec une logique dont l'impeccabilité fut reconnue, même de ses adversaires.
Mais quand le sol est-il réellement collectif?
— Lorsqu'il est à la disposition de tous ceux qui désirent en user et lorsque sa rente est dépensée au profit de tous. Il faut pour cela que l'Etat soit, non seulement l'ensemble des Forts, mais que le peuple puisse dire, comme le despote de jadis : « L'Etat, c'est moi ! »
De la domination du travail sur le capital dérivent, dit Colins, des conséquences diamétralement opposées à celles du régime économique actuel.
Actuellement, la part du salaire est toujours au minimum des circonstances ; elle sera alors au maximum. La richesse augmentera dans la proportion de l'effort dépensé et de l'intelligence, tandis qu'elle progresse aujourd'hui dans la proportion de ce que l'on possède déjà, de la paresse et de l'intrigue.
La richesse et le paupérisme, qui suivent une marche parallèle, sous l'aliénation individuelle du sol, seront remplacés par la richesse de tous. Le prolétariat sera aboli.
UN PHILOSOPHE BELGE 3l
La consommation réglant la production, la faculté de satisfaire les besoins augmentera le bien-être, remplaçant la misère générale des masses.
Mais la conception fondamentale du socialisme de Colins, c'est l'harmonie qu'il veut faire régner entre la Justice et l'Ordre, qui sont actuellement en antipathie si flagrante.
L'ordre, dit-il, c'est la vie sociale. La souveraineté est ce qui formule la règle des actions : le Droit. Nous avons vu qu'il fait surgir le Droit réel, non d'une révélation religieuse, source du Droit divin, ni du sentiment comme le matérialisme ; mais de l'existence démontrée de l'ordre moral, peuplé d'immatérialités, seules causes réelles et libres.
Qu'est-ce donc que la Société réelle ? «. C'est l'ensemble des êtres qui sont en communication par les idées. »
Pour qu'elle persiste, que faut-il ?
Evidemment que ces idées se trouvent en communion, en harmonie, sur la règle des actions, le droit et sa sanction.
Mais, malgré la légende des âges d'or, l'humanité primitivement ignorante ne connaît pas scientifiquement cette règle et doit, dès lors, la remplacer par une hypothèse.
Ne pouvant parler en son nom, le législateur barbare se fait l'interprète d'un Dieu révélateur, créateur de l'âme immortelle à qui il dispensera dans une vie future le châtiment ou la récompense méritée par ses actions dans cette vie.
Cette époque d'ignorance sociale se divise forcément en deux périodes :
i° Celle où le sophisme religieux peut être soustrait à l'examen ;
2° Celle où l'examen, devenu incompressible, fait éclater à tous les yeux l'inanité de ce sophisme, ce qui arrive lors de la naissance de la presse.
Parmi les moyens employés par le despotisme pour comprimer l'examen, les uns se rapportent à la richesse matérielle, les autres à la richesse intellectuelle ou au développement des intelligences.
Les premiers sont : l'esclavage et le pouvoir de disposer de la vie de l'homme érigés en droit ; l'aliénation du sol à des individus, et sa transmission par hérédité.
Les seconds moyens despotiques sont : le monopole de l'instruction ; l'inquisition.
De plus, les tyrans empêchent autant qu'il est en leur pouvoir les communications et les sympathies entre natiori alités par l'établissement des douanes, et l'exaltation des passions religieuses et patriotiques.
Il ne faut pas, en effet, que les diverses révélations puissent se connaître et se comparer.
«. Quel ébranlement pour les consciences, dit Ernest Renan, le jour où l'on vient à reconnaître qu'à côté du dogme que l'on croyait unique, il en est d'autres qui préte?ide?it aussi venir du ciel? »
« Quand la populace se mêle de raisonner, disait Voltaire, tout est perdu. »
Mais empêcher l'esprit d'examen devient un jour impossible et de ses ravages bienfaisants naissent trois sortes de protestantismes :
i° Le protestantisme religieux qui détruit la foi ;
2° Le protestantisme politique qui fractionne la société, religieuse d'abord, sous le pontificat du chef de la révélation, en sociétés politiques, en nationalités ennemies, sous le sceptre des rois qui sont donc les premiers révolutionnaires ;
3° Le protestantisme social qui succède aux deux autres, quand la foi religieuse et la foi politique (patriotisme, amour du prince) ont disparu.
Celui-ci s'attaque aux derniers dogmes: royauté, aristocratie, constitution, cens, parlementarisme, etc., qui sont la sauvegarde de la propriété. Il prouve facilement que l'organisation sociale est irrationnelle ; mais basé sur le matérialisme, il aboutit au désordre, à l'anarchie. Aux diverses périodes que nous venons d'examiner, correspondent, dit Colins, les diverses formes d'organisations sociales qui se sont succédé sur le globe ; la féodalité nobiliaire ou la propriété du sol dominant la richesse mobilière appuyée sur l'esclavage ou le servage ; la féodalité bourgeoise, génératrice du prolétariat par l'aliénation du sol aux maîtres de l'or, ou la domination de celui-ci sur le sol.
La société de l'avenir, basée sur la justice, rendra le sol, source de toute richesse, propriété collective. Ce sera la période d'émancipation humanitaire.
Mais celle-ci ne doit plus être basée sur une nouvelle hypothèse du sophisme religieux, qui ne résisterait pas plus que ses devanciers à l'œil implacable de l'examen, mais sur la vérité démontrée.
Lorsque la raison est souveraine, il n'est plus nécessaire de comprimer l'examen : le monopole des développements de
l'intelligence a disparu avec l'aliénation du sol, la connaissance de la vérité annihile les causes d'immoralité, la fraternité règne sur le monde.
Comment réaliser économiquement l'établissement de la Société nouvelle ?
« La question sociale, a dit Colins, est une question de science, non de violence. »
Il a indiqué un moyen pacifique d 'y arriver sans léser les propriétaires actuels ; voici quelle serait la transition :
Abolition des héritages en ligne collatérale. Liberté de tester ;
Impôt d'au moins 25 % sur les successions testamentaires ;
La fortune de tout individu mourant ab intestat et sans héritier direct appartient à la collectivité.
Par ces moyens, la transition du régime actuel au régime rationnel pourrait s'opérer sans révolution, mais il faudrait que la classe dominante fît volontairement l'abandon de ses privilèges.
Il est malheureusement certain que son aveuglement rendra indispensable la révolution sociale violente et qu'elle ne s'apercevra des fautes commises que trop tard.
« L'insurrection, a dit Colins, est le seul dogme qui reste debout, en face de l'examen non satisfait. »
Colins s'est moins occupé de l'organisation politique future. Il en a cependant posé les principes fondamentaux et établi le cadre.
Lorsque le Droit est inconnu socialement, c'est l'Etat, émanation des maîtres, qui formule la règle. Il est législateur.
Lorsque la vérité est connue socialement, le Droit réel est instauré ; c'est la vérité, admise par tous, qui est législatrice. Le rôle du gouvernement devient purement administratif.
Quand a disparu le paupérisme tant intellectuel que moral, quand chacun est persuadé que l'honnête homme, l'homme dévoué raisonne juste, tout majeur politique doit contribuer à l'administration sociale dans la mesure de ses capacités.
Le majeur politique n'est que l'élément, l'atome social, mais, non l'individu, physiologiquement être incomplet, mais, le couple conjugal représenté par l'homme. Le majeur politique doit donc être ou avoir été marié.
La commune, association de familles domestiques, doit être assez petite pour que tous puissent s'y connaître domestiquement, assez grande pour se suffire à elle-même. Cette cité de premier ordre est administrée par un conseil élu par les chefs de famille qui la composent.
Les communes à leur tour s'associent pour constituer une cité de second ordre. Le conseil de celle-ci est choisi par les membres des communes qui la composent, dans leur sein, Pour contribuer à l'administration d'une cité de second ordre, il faut avoir été jugé digne de participer à l'administration d'une cité de premier ordre.
Cette marche se continue jusqu'à la cité de dernier ordre qui comprend l'humanité entière.
Telle est la décentralisation.
Quant à la centralisation :
Le chef de la cité de dernier ordre nomme, pour chaque cité de l'ordre immédiatement inférieur, un commissaire chargé de
veiller à l'exécution de la loi et des règlements d'administration générale ;
Chacun de ces commissaires en nomme un pour chaque cité d'ordre immédiatement inférieur à celle où il se trouve établi et ainsi de suite jusqu'à la commune de premier ordre.
Ainsi s'établit l'harmonie entre les intérêts locaux et les intérêts généraux, entre les élections par en bas et les élections par en haut.
Les nations disparaissent. La paix dans l'ordre et la justice régnent sur le monde unifié sous le sceptre de la même règle humanitaire.
On peut comparer les trois grandes périodes qui, d'après Colins, constituèrent les étapes nécessaires de l'humanité vers la vérité, savoir : la théocratie, la démocratie et la logocratie ou règne de la Raison, avec celles de Karl Marx ; mais Marx est, comme on le sait, complètement matérialiste et sa conception est toute darwinienne. Il néglige la partie principale du problème ; car, outre que prétendre que les conditions matérielles seules ont dominé l'homme, c'est méconnaître le rôle capital de l'idée religieuse dans la fondation des sociétés, il laisse entière l'énigme métaphysique, qu'il n'aborde même pas.
Si, comme il le prétend, la philosophie, avant lui, avec Hegel, marchait sur la tête, il a vraiment trop d'orgueil de proclamer qu'il l'a remise sur ses pieds.
Auguste Comte a aussi voulu déterminer, dans sa théorie des trois états, trois phases humanitaires, dénommées par lui : théologique, métaphysique et positive. Mais la philosophie positive nie l'absolu, en ne voulant connaître les faits que par
leurs rapports entre eux, et aboutissait en fait à une hiérarchie sacerdotale, sous un tzarisme despotique.
Il y a loin de ces systèmes à la découverte de la vérité que Colins prétendit démontrer avec une rigueur toute mathématique.