OBJECTIONS
On a fait à la doctrine exposée déductivement par Colins, basée sur la rupture de la série des êtres, par l'apparition de la sensibilité chez l'homme exclusivement, et concluant, par conséquent, à l'automatisme des animaux, quelques objections. Quelques-unes de celles-ci portant sur des points capitaux, nous croyons nécessaire, pour être complet, de les examiner et voir quelle valeur il convient de leur accorder.
Elles contribueront, du reste, à dissiper ce qui pourrait y rester d'obscurité et engageront peut-être quelques esprits sérieux à les approfondir dans l'œuvre même du philosophe que nous avons pris à tâche de faire connaître.
Première Objection.
« L'objection la plus sérieuse, nous écrit-on, qui me paraisse devoir être élevée contre l'œuvre de Colins est celle-ci (c'est, au surplus, la critique du matérialisme en général) :
« Colins nous conduit par le raisonnement SEUL à la connais-
UN PHILOSOPHE BELGE 3g
sance de l'existence réelle de l'âme et c'est là la base de sa doctrine. Je l'admets, si l'instrument dont il se sert pour cela, le raisonnement chez des êtres qui ne savent pas encore s'ils ont une existence illusoire ou réelle, est piésupposé infaillible.
« Mais cette infaillibilité du raisonnement est une hypothèse qui ne peut être transformée en vérité que par la preuve même de la thèse (la réalité des âmes) à laquelle le raisonnement conduit, ce qui constitue une véritable pétition de principes ; nous cherchons un critérium à l'aide d'un point qui est lui-même un critérium ; aussi voit-on toujours Colins affirmer ces principes et sans avoir encore rien prouvé.
« Raison et justice sont deux termes équivalents.
« Or, c'est précisément la question que je voudrais voir résoudre.
« N'est-il pas possible, comme le prétendent les catholiques, que raison et justice ne soient pas identiques et que la première soit impuissante à nous conduire infailliblement à la connaissance de la seconde ? »
Cette objection contre l'infaillibilité de la raison n'est pas nouvelle. Elle avait déjà été émise par Montaigne : « Nul moyen, disait le grand sceptique, d'éviter ce cercle vicieux, commun à toutes les philosophies, qui consiste à prouver la raison par la raison. » D'après Pascal, la raison ne pouvait servir de règle parce qu'elle est pliable en tous sens. Lamennais, à propos de la proposition de Descartes : « Je pense, donc je suis », a protesté à son tour : « Nous ignorons, dit-il, si notre logique, au lieu d'être un instrument de vérité, n'est point une théorie de l'erreur. »
Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire le passage où Colins a résolu la question. On aura en même temps une idée de son style, vrai modèle de précision, de clarté, et si volontaire, et la synthèse de la marche qu'il a suivie dans sa démonstration :
« La première chose à faire est de voir si nous sommes capables de raisonner.
« Et comment, diront les sceptiques, les sophistes, pourrezvous, par le raisonnement, être capables de connaître si vous êtes capables de raisonner ?
« En supposant d'abord que nous sommes capables de raisonner. Cette hypothèse est nécessaire même dans le cas de la réalité. Mais il ne faudra jamais oublier que ce n'est qu'une hypothèse qui devra être vérifiée. Les mathématiques sont presque composées de semblables hypothèses. Nous dirons même, mais sous un point de vue plus général, qu'elles en sont exclusivement composées. Car l'unité, base des mathématiques, n'est que l'hypothèse de l'abstraction du sentiment de l'existence considéré comme réellement un. Si ce sentiment n'est pas réellement un, s'il est matière, l'hypothèse et le raisonnement et les mathématiques disparaissent en tant que vérité.
« Mais comment pouvons-nous vérifier cette hypothèse fondamentale : que nous sommes capables de raisonner ?
« Pour répondre à cette question, voyons ce qui est nécessaire pour que la réponse soit affirmative.
« Pour être capable de raisonner, il faut que le sentiment de l'existence, l'âme soit indépendante de la matière, absolue,
immatérielle, enfin ; il faut, en outre, que, par son union à une organisation, elle puisse éprouver des modifications, avoir des sensations, les comparer, rappeler ces comparaisons pour les comparer encore et juger de leur convenance ou disconvenance.
« Et comment pourrons-nous savoir, soit par les sens, soit par sentiment, soit par raisonnement, si l'âme est immatérielle, si elle est unie à une organisation, etc. ? Nous aurons fait un grand pas dans le chemin de la découverte que nous poursuivons, quand nous aurons reconnu que les sens ou plutôt les sensations, le sentiment et le raisonnement sont une seule et même chose.
« Descartes convient que sentir et penser, c'est la même chose. En effet, sentir est l'identique de je suis sentant ; et je suis sentant est une pensée. Quant à penser, il est incontestable que c'est raisonner. Il y a des raisonnements d'une seule pensée, je suis sentant, il y en a de beaucoup de pensées ; il doit y en avoir un de toutes les pensées : la coordination des connaissances à la direction rationnelle des actions.
« Quant au sentiment : il est ou une sensation ou un préjugé. Dès lors, le sentiment est un raisonnement, un raisonnement dont on ne se rend pas compte de l'origine, mais un raisonnement (1). Si donc nous pouvons arriver à la vérité, ce ne peut être que par le raisonnement qui comprend sensation et sentiment.
( 1 ) M. de Lamennais a reconnu cette vérité de la manière la plus explicite en disant (Essai sur l'Indifférence, t. 2, page 131) : « Le sentiment du vrai et du faux, du bien et du mal, varie selon les circonstances, les intérêts, les passions. » (Note de Colins).
« Reste donc à savoir si le sentiment de l'existence, l'âme existe indépendamment de la matière. Car du moment que cela est, et que nous sentons, et que nous nous rappelons nos sensations, et que nous raisonnons, l'âme est unie à une organisation, etc., etc.
«Voilà la question déjà singulièrement simplifiée. Mais quelle possibilité peut-il y avoir de connaître, par le raisonnement, s'il existe quelque chose qui ne soit point matière ; ou plutôt, pour être plus exact, si le sentiment de l'existence est ou n'est point matière ? La première chose pour arriver à cette connaissance est d'avoir préalablement une notion claire et distincte de ce que nous appelons matière. Parler de matière sans en avoir préalablement la notion claire et distincte, c'est vouloir en aveugle raisonner sur les couleurs.
« Tout ce qui est phénomène est matière ; et pour V homme, il n'y a de matière que ce qui est phénomène.
« Un phénomène est ce qui nous modifie, c'est-à-dire qui modifie notre sentiment d'existence. Car nous ne savons si les phénomènes ont d'autre existence que celle de nos modifications. Un malade peut entendre clairement et distinctement le son d'une cloche à six mille lieues de toute cloche. La cloche, ou même le son perçu par le malade a-t-il une réalité en dehors de la modification ?
« Reste à savoir si parmi les phénomènes qui nous modifient, phénomènes que nous nommons des êtres, il y en a qui soient des réalités et non des apparences. Surtout n'oublions jamais que ce que nous appelons être, réalité, est pure hypothèse, pure comparaison avec nous, qui nous supposons des êtres, préci-
sèment ce qui est en question. Car ce n'est pas seulement Dieu que l'homme a fait à son image, c'est encore toutes les entités phénoménales.
« En effet, si notre sentiment d'existence est lui-même un phénomène, une dérivation de la matière, tout est phénomène, rien n'est réalité.
« Nous savons qu'il est absurde que rien soit modifié par rien. Mais décider que ce qui est modifié est quelque chose, avant de l'avoir prouvé, ce serait déclarer l'immatérialité de l'âme, déclarer la réalité du raisonnement, résoudre la question par la question. Avant de pouvoir dire que l'absurde existe, il faut savoir si le raisonnement existe et là précisément est la question.
« Jusqu'à présent, nous croyons n'avoir rien énoncé qui ne soit parfaitement clair et distinct.
« Comment, n'ayant à notre disposition que des phénomènes, des apparences, pourrons-nous, à l'aide du raisonnement, arriver à prononcer qu'il y a des réalités ; tout en nous rappelant que nous ignorons encore si nous sommes capables de raisonner ?
« Rangeons tous les phénomènes, tous les êtres, en série continue, ayant depuis le commencement jusqu'à la fin l'apparence d'une seule et même nature, ne différant entre eux que du plus au moins. Ce travail est récemment achevé, et c'est sur ce travail que repose exclusivement le matérialisme scientifique (i).
( i ) Ce passage a été écrit, il y a plus d'un demi-siècle, avant les travaux de Darwin, de Lyell, de Wallace, etc. Colins mourut en 1859, l'année même où parut L'Origine des Espèces.
Remarquons que dans ce rapport, à une même époque, du matérialisme pseudo-démontré, avec la nécessité que les connaissances soient arrivées à un point qui paraisse démontrer la réalité du matérialisme, pour que la réalité du spiritualisme ou de l'immatérialité puisse être démontrée, il y a quelque chose de fatal, diront les uns, de providentiel, diront les autres, ce qui est la même chose, dira-t-on bientôt.
« Une fois cette série établie, qui par sa continuité répand le sentiment de l'existence dans toute son étendue, il n'y a plus qu'à étudier la réalité de la continuité. Si la continuité est réelle, le matérialisme est incontestable vis-à-vis de la raison. Mais alors nous sommes incapables de raisonner. Si la série peut être brisée d'une manière absolue, rationnellement incontestable, l'immatérialité existe et nous sommes capables de raisonner. »
Proudhon a attaqué, dans beaucoup de ses ouvrages, le syllogisme philosophique, auquel il dénie toute légitimité. Voici ce qu'il en dit, dans sa lettre à Blanqui, l'économiste : « Le syllogisme, comme le savent tous ceux qui se sont occupés de ces curiosités philosophiques, est le premier et le perpétuel sophisme de l'esprit humain, l'instrument favori du mensonge, l'écueil de la science, l'avocat du crime. »
Cependant, Kant et Kerbart attribuaient au syllogisme une valeur certaine ; Leibnitz le tenait pour une des plus belles conquêtes de l'esprit humain. Schleiei mâcher lui dénie toute valeur ; quelques logiciens de l'Ecole idéaliste contemporaine, tels que Lotze, Sigwart et Bergmann, tout en prenant le moi comme point de départ, concluent cependant qu'il est impos-
sible de connaître les choses en elles-mêmes. Ceci s'explique précisément parce qu'ils ne le considèrent que comme relatif et non comme une entité métaphysique, que la sensibilité n'est pour eux qu'une question de relations, n'est pas un être absolu, une immatérialité.
Or, le syllogisme reste illusoire, tant que son point de départ, la volonté, n'est pas démontrée être une réalité. Jusqu'à l'époque où le sentiment d'existence, le moi n'est pas démontré réel, tous les raisonnements ne peuvent être qu'hypothétiques. Ainsi en est-il, par exemple, de la science du raisonnement par excellence, des mathématiques. Elles ne deviennent une science réelle que lorsque les unités sont prouvées absolues et identiques.
Deuxième Objection.
« Etant admises, dit-on encore, la forme et la méthode de Colins, je suis dans l'ouvrage Science sociale son raisonnement, qui se développe avec majesté, et je le proclame hautement sans réponse sérieuse possible. Après avoir renversé de son souffle puissant le matérialisme sous toutes ses formes, après avoir suivi dans toutes ses phases le développement graduel de l'humanité d'abord à travers la compression des premiers âges pour arriver de degré en degré jusqu'à notre époque, où l'examen et l'anarchie semblent être arrivés jusqu'à leur summum d'expression, après avoir, enfin, patiemment recherché avec une érudition et une sûreté de jugement admirables le signe
caractéristique auquel on reconnaîtra la réalité de l'être, il arrive à prouver que ce signe est le verbe, que par suite là où il y aura verbe, il y aura âme, sensibilité, — là où le verbe fera défaut, il n'y aura que simple phénomène, sensibilité apparente et illusoire.
« Jusque là, j'admets tout : je ne critique rien. Mais lorsque je vois le Maître affirmer que l'homme seul parle et sent, et qu'aucun animal ne parle ni ne sent, je l'arrête en lui disant : vous n'avez pas prouvé.
« En effet, dans l'ouvrage Science sociale, après de longs chapitres intitulés : Si les animaux parlent! — Les animaux Parlent-ils ? ou autres titres analogues, je trouve au chapitre : Si les animaux n e parlent point, pourquoi ne parlent-ils pas ? à la page 228 du 5rae volume, les paroles suivantes :
« Les animaux parlent-ils ?
« Si les animaux parlaient, ils nous répondraient. Les animaux ne parlent pas. Maintenant, pourquoi les animaux ne parlent-ils pas ? »
« C'est tout ! — Je n'ai rien trouvé ailleurs pouvant s'appeler raisonnement.
« Ce court raisonnement est le seul à l'aide duquel Colins établisse que les animaux ne parlent point. Ils nous répondraient.
« Je dis d'abord qu'ils pourraient parler entre eux sans nous répondre. Comment expliquer beaucoup d'actions qui semblent réfléchies de leur part?
« Si bien qu'ils peuvent fort bien nous répondre, sans que nous ayons, jusqu'ici, pris cela pour un langage.
« Et enfin trop d'auteurs distingués ont affirmé l'existence du langage chez les animaux (Toussenel et Michelet) pour qu'on puisse faire si bon marché d'une opinion si répandue et appuyée de tant de faits. »
Mais le court raisonnement cité plus haut n'est nullement celui à l'aide duquel Colins établit que les animaux ne parlent pas. En réalité, la démonstration qu'il a donnée est liée intimement aux quatre volumes qui précèdent et, en tous cas, pour y comprendre quelque chose, il faut au moins étudier avec beaucoup d'attention et très sérieusement, depuis la page 128 du cinquième volume de La Science sociale, la détermination des mots: mémoire, sensation, abstraction, signe, idée, etc., auxquels il donne d'abord une valeur rationnelle. De plus, quand Colins conclut : les animaux ne parlent pas, il a défini ce qu'il entend par langage. Parler ou penser, dit-il, ou ce qui est la même chose, penser ou parler, c'est raisomier ; et on raisonne avec un sens comme avec cinq. Le verbe ne consiste donc pas exclusivement dans la parole, le langage articulé (1). L'être qui raisonne dit : j'ai froid, j'ai faim ; il se crée des outils. Il entre nécessairement ainsi en rapport avec des êtres qui, comme lui, possèdent le sentiment d'existence, quelles que soient leurs formes organiques, car le langage n'est autre que l'existence dans le temps ; et, dit Colins textuellement, non point e?i rapport avec l'instinct de l'espèce ; mais avec le raisojinement de l'individu.
Ainsi, un macaque ou un perroquet auraient beau réciter
(1) A preuve les sourds-muets.
Y Iliade ou Y Odyssée, cela ne prouverait nullement qu'ils possèdent le verbe. Le langage, qui naît entre tous les êtres qui raisonnent, doit être commun, le point de départ, l'existence dans le temps, leur étant identique.
Quant au témoignage des auteurs distingués, nous ne devons l'accepter que pour ce qu'il vaut, c'est-à-dire pour une opinion, seule valeur que lui accorde, du reste, l'auteur lui-même.
Au surplus, nous sommes de l'avis de Bonald et de Fénelon : « Voulez-vous que je croie quelques propositions de philosophie ? Laissons là les grands noms, venons aux preuves, donnez-moi des idées claires et non des citations d'auteurs qui ont pu se tromper. »
Nous pourrions opposer à Toussenel et à Michelet l'opinion d'un homme, dont nul ne niera la science et la hautaine sincérité, Houzeau, qui écrivit, à la suite d'une polémique avec Ag. de Potter, cet aveu : « Nous répétons volontiers qu'en dehors de nous l'existence de la douleur ne nous est pas connue directement.
« Sans doute, nous ne sommes pas dans la peau de l'animal pour sentir ce qu'il éprouve. Nous n'avons donc pas le droit d'affirmer de science certaine qu'il souffre, quand il jette des cris plaintifs. »
Et il répétait le mot de Huxley : « Cela n'est pas prouvé et j'attends. »
Donc la science expérimentale elle-même ne considère pas le problème comme résolu ; elle reste dans le doute scientifique qui est le scepticisme rationnel.
Troisième Objection.
On ajoute :
« Etant admis que l'homme seul parle, et non les animaux, je reconnais comme prouvée par Colins l'existence de l'âme ou sensibilité chez l'homme.
«Mais, je ne puis reconnaître en même temps la prétendue éternité de cette âme, comme conséquence immédiate de sa réalité.
« Et sans éternité, il devient nécessaire de recourir à l'hypothèse d'un créateur.
« Je n'ai pas pu bien saisir, je l'avoue, comment la règle point d'effet sans cause pouvait être vraie dans l'ordre de temps et fausse dans l'ordre d'éternité ; et cependant, tant que cette non-application de la règle à l'ordre d'éternité ne sera pas entrée dans ma cervelle, je n'admettrai pas l'éternité de l'âme.
« Je crois à mon immortalité par sentiment^ mais le même sentiment repousse l'absence d'un commencement à mon existence.
« Il faut donc dire que si Colins a été obligé d'admettre cette éternité de l'âme, qui blessait sans doute aussi son sentiment, c'est qu'elle lui était nécessaire pour repousser l'idée d'un créateur, d'un anthropomorphe quelconque.
« Mais je vais plus loin, et s'il est vrai, comme je vais l'établir, que ce dogme (c'en est un) ne détruise pas la nécessité
de l'existence d'un anthropomorphe, mon objection prendra d'autant plus de force.
« Or, il existe un moment où l'anthropomorphe me paraît devoir intervenir quand même, comme si l'âme n'était point éternelle ; c'est le moment où elle s'incarne dans le corps humain.
« Cette incarnation est une véritable création.
« Comment expliquer le passage de ce je ne sais quoi inerte et sans vie que Colins appelle une sensibilité dans l'état d'éternité, son passage, dis-je, de cet état à l'état de temps ?
« La raison ne dit-elle pas qu'il faut à ce moment l'intervention d'un principe externe et actif, d'un agent supérieur personnel ?
« Et si Colins répond que cela se fait d'après les lois éternelles (ce ne sont pas celles de la matière, je suppose), on peut lui dire que ces lois éternelles ressemblent singulièrement à l'anthropomorphe créateur. La vie est alors véritablement créée par l'introduction de l'âme, son union avec l'organisme, et c'est à ce moment que l'âme de rien devient quelque chose.
« Je crois donc que l'hypothèse de l'éternité des âmes ne détruit pas l'hypothèse d'un agent supérieur personnel, et c'est assez pour que là réalité de la première hypothèse ne soit pas rationnellement démontrée. »
Si la sensibilité n est pas répandue partout, elle n'est pas un effet de forces, elle ne possède pas la divisibilité, qualité éminente de la matière ; elle est i?nmatèrielle.
Elle n'a que faire d'une cause, étant seule cause réelle ellemême. La matière phénoménalisée commence, vit et meurt ; ce qui a commencé doit finir : l'immortalité est absurde.
UN PHILOSOPHE BELGE 5l
Qui dit immatérialité dit éternité : la création est absurde ; Dieu est inutile. Nous n'avons plus besoin de cette hypothèse.
Quant aux lois de l'incarnation des âmes (pour parler comme l'auteur), il est vain de les rechercher : il n'y a pas de pourquoi aux choses éternelles.
Les âmes n'entrent ni ne sortent : elles sont. Bien loin d'être rien, elles sont les seules réalités, parce que éternelles, finies, immodifiables, absolues. Les prémisses admises, les corollaires sont rigoureux.
Karl Marx a connu l'œuvre de Colins mais, à ce qu'il semble, fort superficiellement, bien qu'il lui ait reconnu la paternité de l'idée et du mot collectivisme, ainsi que l'a fait récemment encore E. Vandervelde (i).
Il en parle en ces termes, dans une lettre datée de Londres, le 20 juin 1881, à propos du système agraire de Henry George, et publiée par le journal socialiste allemand Die neue Zeit : « Faire une panacée socialiste de ce desideratum des économistes bourgeois radicaux anglais, et déclarer cette manière d'agir être la solution des antagonismes résultant de la manière actuelle de produire, a été suggéré par Colins, officier de hussards du Premier Empire, né en Belgique, qui, dans les derniers temps de Guizot et les premiers de Napoléon le Petit, inondait Paris, le monde entier, de gros volumes sur sa découverte. Il en a fait une autre, qu'il n'y a pas de Dieu, mais
(1) Le Soctalismt en Belgique.
une âme humaine « immortelle » et que les animaux n'ont pas de « sentiments ». S'ils en avaient, par conséquent une âme, nous serions des cannibales et l'on ne pourrait jamais fonder un empire de justice sur terre. Sa théorie contre la « propriété foncière », ainsi que celle sur les âmes, sont prêchées depuis longtemps, mensuellement, dans le journal parisien Philosophie de l'Avenir, par ses partisans, presque tous belges. Ils s'intitulent collectivistes rationnels et ont beaucoup loué Henry George. »
S'il ne s'agissait ici de l'idole vénérée des marxistes, nous dirions irrespectueusement que le passage est pure ânerie ; ce n'est pas même une déformation du socialisme rationnel, c'en est presque la caricature. Le passage est d'une platitude rare et indigne du génie puissant de Marx.
Le Diclioiuiaire Larousse a consacré un article à Colins. Il est criblé d'erreurs dogmatiques. Trousset n'en dit pas un mot. L 'Encyclopédie populaire illustrée, publiée sous le patronage de MM. Buisson, Larroumet, P. Denis, Stanilas Meunier, prétend que la philosophie de* Colins est à la fois spiritualiste et athée et proclame l'immortalité de l'âme, ce qui est faux. Quant à la partie économique, elle n'est d'après elle qu'un socialisme partiel et agraire. Un des théoriciens les plus éminents du socialisme, G. de Greef, paraît partager la même erreur quand il présente le socialisme de Colins comme la conception d'une philosophie sociale rationnaliste et spiritualiste, aboutissant au collectivisme spécialement agraire. Il le range cependant parmi les phases principales qu'aurait traversées le socialisme.
Or, pour Colins, les diverses sciences : mathématiques, chimie, physique, etc., ne sont que des branches de la Science unique ; et, dit-il quelque part, Socialisme est la science qui les résume toutes. Bien loin d'être partiel, son système est donc le plus intégral qui tut jamais.
Dans son Histoire du Socialisme, Louis Bertrand a aussi émis à propos de Colins des hérésies notoires.
Quant à Y Encyclopédie du XXme Siècle, elle se borne à indiquer la date de sa naissance, celle de sa mort et le titre de ses principaux ouvrages. L'article qu'y a consacré Platon au Collectivisme ne cite pas même le nom de celui qui a créé le mot et défini rationnellement l'idée.
On conçoit qu'ayant été étudié et lu si intelligemment et avec autant de loyauté, Colins soit encore presque totalement inconnu du troupeau socialiste, que tant de mauvais bergers mènent avec une si parfaite inconscience vers les abattoirs, où les attendent les bouchers bourgeois.
La Revue socialiste, de E. Fournière, a cependant accueilli, dans ces derniers temps, d'excellents articles de Elie Soubeyran ; ajoutons que la plume éloquente de Emile Vandervelde lui a maintes fois rendu justice dans une polémique entre La Terre et L'Avenir du Borinage ; et dans Le Peuple, où il a analysé longuement et clairement La Femme dans la Société, de Léon Legavre, et Les Idées du Père Bontemps, d'Abel Noël, qui révèle, avec une si belle simplicité et avec tant d'émotion discrète, la doctrine économique du Maître.