LES DISCIPLES
morale, en religion, en science sociale (i), en un mot, avec autant de rigueur et plus de certitude que dans la science mathématique ; L'Economie sociale ; et des articles parus dans divers journaux : La Tribune du Peuple, La Réforme économique, Le Devoir, Le Droit des Nations, La Terre, etc.
Frédéric Borde fonda La Philosophie de l'Avenir où il batailla pendant trente ans. Il collabora aussi à divers journaux, dont La Dépêche de Toulouse.
Les docteurs Arsène Loin, Leclère publièrent des travaux intéressants.
Octave Berger écrivit de nombreux articles, et une très documentée Histoire du Socialisme rationnel ; il fonda La Question sociale.
Henri Bonnet, dont la collaboration assidue à La Philosophie de l'Avenir se continue à La Société nouvelle et dont de nombreuses conférences contribuent à la diffusion de l'idée.
D'autres : E. Soubeyran, très productif; G. Potron, excellent publiciste, clair et concis ; Ad. Seghers, qui fonda un journal hebdomadaire: L'Ordre social, et écrivit un Exposé de la Science réelle ; Broca, qui fonda à Paris La Régénération. Et d'autres encore, qui malheureusement, en butte aux difficultés de la vie, ne furent, hélas ! jamais mis à même de consacrer leur temps, si précieux, leur intelligence et leur cœur, comme ils l'eussent voulu ardemment, au service de la Vérité.
(i) Ce qui prouve bien que pour Colins, que Ag. de Potter n'a fait que commenter, le Socialisme est le résumé intégral de la Connaissance. Une peut donc apparaître partiel que vis-à-vis du socialisme partial.
UN PHILOSOPHE BELGE 5g
Mais nous devons consacrer surtout quelques lignes, qu'il nous faut malheureusement abréger, à ce qu'on a pu appeler le groupe de Mons, qui compta ces hommes vraiment remarquables et de très haute intellectualité, qui s'appellaient Jules Brouez, A. de Malotau, Capelle, Mangin, Putsage, J. Bourlard et quelques autres.
Ce fut leur initiateur, Jules Brouez, qui donna l'impulsion vraiment humanitaire, qui manquait à la doctrine, en proposant l'impression des œuvres restées inédites du Révélateur de la Science sociale. Les manuscrits furent rachetés à A. Hugentobler, et une rente fut faite à cet honnête homme, que de malheureuses opérations commerciales avaient totalement ruiné, par Jules Brouez, A. de Potter et A. Mangin.
L'impression en fut aussitôt commencée et assez rapidement menée. Fernand Brouez, mort si prématurément, collabora activement à l'œuvre paternelle, en fondant La Société nouvelle, qui joua un rôle prépondérant, parallèlement à La jeune Belgique, lors de la renaissance des lettres belges d'expression française. Ce fut dans sa belle et si littéraire revue que firent leurs premières armes ses grands amis G. Eekhoud, E. Verhaeren, M. Maeterlinck, Hubert Krains, E. Demolder, H. Maubel, et tant d'autres aujourd'hui glorieux. Dans La Société nouvelle, parurent les remarquables études de science sociale de Jules Putsage, telles que La Foi, la Force et la Raison ; des articles de Ag. de Potter, Fr. Borde, des fragments inédits de Colins.
Les articles de Jules Brouez et de Fernand Brouez ont été
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réunis par des soins pieux et maternels en deux gros volumes, malheureusement mis hors commerce et épuisés (i).
On s'occupa même un jour du socialisme rationnel au Sénat belge. M. le sénateur Finet y prononça, en effet, un excellent discours où ses idées et sa solution furent exposées d'une façon très claire et avec une éloquence concise.
On peut le lire aux Annales parlementaires du 18 mai 1892, ainsi que la réponse — monumentale — qu'y fit M. Beernaert, alors chef du Cabinet. On comparera et on appréciera.
Nous mentionnerons encore, parmi les adeptes des idées de Colins, H. Lara, directeur du journal La Démocratie, de La Guadeloupe, et le célèbre écrivain espagnol, notre ami Ubaldo- Romero Quinonès, auteur de nombreux ouvrages : Teoria del Derecho, La Education moral del hombre, La Religion de la Ciencia, Problemas sociales, El Materialismo es la négation de la Libertad, etc., etc.
(i)Un volume a été édité par La Terre sous le titre : Correspondance entre quatre amis à propos de la Science réelle, où on assiste à l'éclosion et à l'évolution des idées de Jules Brouez et de ses amis vers la philosophie rationnelle. (Préface de Jules Noël).
CONCLUSION
L'œuvre de Colins est immense et d'une érudition universelle.
Voici ce qu'en disait son ami, le célèbre journaliste Emile de Girardin, dans une préface écrite en 1860 : « Ses ouvrages montrent de quelle infatigable persévérance était doué cet intrépide chercheur de la vérité sociale... Tous les chercheurs des véritables lois sociales, quelle que soit la voie qu'ils aient prise, ne pourront que s'éclairer et se fortifier en lisant ces volumes où sont savamment débattues, sinon pleinement résolues, les plus hautes comme les plus profondes questions touchant aux nationalités, au paupérisme et à la propriété, à la souveraineté et à la liberté, à l'ordre et à la justice, à l'anthropomorphisme, à l'éternité de la vie, à l'immatérialité de l'àme... Ces volumes, monuments de science, renferment d'inépuisables mines de citations précieuses ; ne fussent-ils considérés que comme une grande enquête sociale où ont été appelés et mis en présence les uns des autres : révélateurs, législateurs et réformateurs, moralistes, économistes et publicistes, prêtres et philosophes, hommes de foi, hommes de doute, hommes de négation et hommes de science, hommes du passé, de la résistance et de l'immobilité et hommes de l'avenir, du mouvement
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et du progrès, que ces volumes seraient encore destinés à prendre place sur les rayons de toutes les bibliothèques sérieuses où sont rangés Aristote, Platon, Descartes, Leibnitz, Bacon, Kant, Locke, Hobbes, J.-J. Rousseau, de Maistre, de Bonald, Hegel, Vico, Saint-Simon, Fourier, Auguste Comte, Adam Smith, J.-B. Sajr, Malthus, etc. Entreprise avec persévérance et poursuivie avec recueillement, il n'y a pas de lecture qui soumette l'esprit du lecteur à un plus profond et plus fertile labeur. Aussi cette lecture se recommande-t-elle à toute la jeunesse studieuse, mais plus particulièrement encore à celle qui s'occupe de philosophie, de droit et d'économie politique. Il n'est certes pas de cours plus instructif... Entre chercheurs du vrai il n'y a que des émules, il n'y a point de rivaux. Tous se doivent l'aide qu'ils peuvent se prêter. Qu'on ne soit donc pas surpris si, cherchant le vrai hors de la voie laborieusement tracée par M. Colins que j'aimais et que j'honorais, je mets ici ma signature derrière la traite tirée par lui, en toute confiance, sur la postérité. »
Un autre de ses amis, Camille Henricy, directeur de La Revue de Linguistique, l'apprécie ainsi, dans le dictionnaire de Maurice Lachâtre : « Dans tous ses écrits empreints d'une solide raison, la critique de la science actuelle est faite de main de maître ; la morale, la philosophie, la politique et toutes les questions sociales sont traitées avec une largeur de vue surprenante, avec une supériorité incontestable, qui placent leur auteur au premier rang parmi les réformateurs de tous les temps et de tous les pays. Colins n'était pas seulement un homme de bien, mais encore l'une des plus belles et des plus
vigoureuses intelligences de notre pays. On peut dire qu'il n'eut jamais qu'une pensée dans sa vie : la régénération et le bonheur de l'humanité par la création de la science morale. »
Comment un homme qui mérita de tels hommages est-il, nous ne dirons pas méconnu, mais même presque inconnu de la génération actuelle ?
Si Colins n'eût apporté au monde que la foi par l'espérance, s'il n'eût eu sur les lèvres que le charbon ardent d'Isaïe, les foules l'eussent adulé et eussent sans doute suivi cet homme à la tête orientale et dominatrice, comme un mage sacré par les étoiles, et dont le front était pâle comme celui de Moïse descendant du Sinaï ; mais il vint au nom d'un absolu, auquel le monde ne croyait plus, et non d'un dogme.
Celui qui vient au nom delà vérité fait toujours trembler ; car il fait froid sur les cimes. Les temps n'étaient pas accomplis : laissons passer la Justice éternelle.
Il y eut sans doute aussi manque d'unité dans l'effort de ceux qui suivirent.
La doctrine de Colins est un hymne d'amour, car dédaignant toute phraséologie sentimentale et niaise où se complaît l'altruisme bourgeois, elle fonde la fraternité, en donnant une raison solidaire à la joie ou à la douleur. Il ne suffisait pas, pour l'introniser, d'avoir des intelligences : il fallait des cœurs.
Le pauvre grand homme ! Il eut lui-même, de son vivant, à se plaindre de la sécheresse de cœur et de l'absence de générosité de quelques-uns qui lui devaient tout. La boue matérialiste qui salit tout enlisait encore ceux que la raison eût dû libérer.
CONCLUSION
Après le géant, des pygmées vinrent qui rapetissèrent l'idée sublime à la pauvreté de leurs conceptions.
La défense de la vérité est souvent un martyre ; elle isole ou tue ; mais tandis que certains parviennent à la réduire à un pédantisme verbal, manifestation d'un pontificat ridicule, d'autres, chez qui la pusillanimité n'exclut pas la roublardise, savent l'abaisser jusqu'à un fructueux négoce, qui évoquent irrésistiblement ces sépulcres blanchis qui parsèment les plaines mystiques de la Judée, et auxquels Jésus comparait communément les Pharisiens. Mais si toute idée nouvelle a les siens, le prix de la trahison, si lourd soit-il, vaut-il plus, en face de l'éternité, que les douze deniers de Judas ? (i)
Le style de Colins, clair, vivant, énergique, coloré, parfois puissamment trivial, quoique alourdi de citations et de notes, nécessaires du reste, est, en maints passages, d'une véritable grandeur. Le passage essentiel où est décrit la naissance du verbe, jailli de l'étreinte, de la possession sexuelle, est d'une magnificence monotone, d'une emphase majestueuse, pleine de nombre et de ce rythme qu'on ne rencontre que chez les plus grands écrivains : Flaubert, Chateaubriand, Villiers de l'Isle-Adam. C'est vraiment un hiérophante, un prophète qui parle au monde. Un souffle de l'Au-delà, au sens occulte,
(i) Que ceux qui craignent la soumission de l'humanité sous une règle commune se rassurent en pensant que cette unité exista autrefois sous le règne de la foi. Quant à ceux qui redoutent la monotonie des paradis terrestres, et qui voudraient, comme Chateaubriand, y introduire « des pleurs comme pourraient en pleurer des anges », qu'ils soient tranquillisés. Les passions existeront toujours ; elles seront moins viles, voilà tout.
y circule, sans effort, paisible et solennel, comme cette musique des sphères dont parle Edgard Poe.
Le choc de son génie aux prises avec l'Idée fait tout-à-coup jaillir de ces mots électriques dont l'éclair chargé de foudre illumine les champs obscurs de la pensée et dont seul depuis a retrouvé le secret, peut-être, le plus grand écrivain français du XIXme siècle — et probablement de tous les siècles — : Villiers de l'Isle-Adam.
Souhaitons en terminant que l'oubli, le plus injuste de tous les oublis, qui entoure toujours le grand philosophe belge ne se perpétue pas plus longtemps, et que l'humanité désaltère enfin sa soif de Justice à cette Bible humanitaire, à ce dernier Evangile, né de la Raison.
Quelques-uns, qui savent que les philosophies modernes jouent avec les idées, comme la scolastique du moyen-âge jouait avec des mots, et que les dés qu'elles jettent pour marquer les coups du Destin sont pipés, y trouveront, espérons-le, le repos dans la certitude. Les autres y communieront avec un des esprits les plus universels qui furent, un des plus majestueux génies qui aient paru.
Et peut-être les fera-t-elle rêver, loin du bruit des foules, sous la nuit pleine d'astres, la grave sentence où est incluse toute vérité, burinée par le souvenir en quelque nécropole ignorée, devise d'une élite qui en comprit le sens occulte et l'adopta — élite qui n'est encore qu'une secte et sera peut-être un jour le monde :
« L'ordre moral, c'est l'éternelle harmonie : entre la liberté des actions et la fatalité des événements. »
Il nous reste quelques mots à dire sur les manuscrits de Colins. Le plus ardent désir de celui-ci fut de les voir mis à la portée de la génération future, pour qui ils avaient été surtout écrits. Voici, à ce sujet, les deux codicilles à son testament, dont nous avons parlé :
« Ceci est un codicille à mon testament fait à Paris, en date du dix-huit mai mil huit cent cinquante.
« Je confirme le dit testament dans toute sa teneur.
« Je nomme, en outre, comme mon exécuteur testamentaire, mon ami l'avocat Bouillaud, demeurant à Paris, rue de Verneuil, numéro neuf.
« Je le charge spécialement de la défense des intérêts de ma fille, Marie-Caroline de Colins ; et de l'aider de tout son pouvoir pour qu'elle puisse parvenir à faire imprimer mes manuscrits.
« Fait à Saint-Mandé, près Paris, le trente avril mil huit cent cinquante-cinq.
« Jean-Guillaume-César-Alexandre-Hippolyte