CHAPITRE III
L'une n'est-elle pas cause de l’autre, ou même chacune n'est elle pas, à la fois, cause et effet de l’autre, avec une réciprocité analogue à celle qui, dans l'établissement du prix, se rencontre entre l'offre et la demande? Non, selon Crucé, c’est seulement la paix qui engendre la prospérité : « .… Le beau fruict (d”) une paix universelle est l’establissement du commerce ! ». — « La paix générale, dit-il encore, rendra la clef des champs et la liberté au laboureur, le deschargera des creuës qui se lèvent en temps de guerre, l’affranchira de la tyrannie des usuriers, qui bastissent leur fortune sur les ruines d’autruy ? ».
La liberté du commercé, résumé de la prospérité économique, sera donc le résultat, si la pacification est l’objet ; et le titre du livre s’allonge pour contenir le but qui s’est dédoublé : Discours dEstat représentant les occasions et moyens d’establir une paix générale et la liberté du commerce par tout le monde.
Mais, pour que cette paix elle-même, qui entraînera la liberté du commerce, soit possible, il faut, comme le dit Crucé, imaginer tout d’abord « les occasions et moyens » qui sauront la préparer. Quels sont-ils ? Il semble qu'il y ait ici un certain flottement dans la pensée de Crucé. Il serait très rationnel de trouver ces procédés appropriés dans les pratiques de politique intérieure qu'il a précisément accueillis comme susceptibles d'assurer l’ordre au sein des monarchies. La paix intérieure serait ainsi la préface et la condition de la paix extérieure. Mais si Crucé commence par faire entendre qu’une sage discipline natiomale doit précéder l'établissement de la paix internationale, puisque c’est par elle que « nous aurons rejetté les causes et prétextes de la guerre3», plus loin il déclare à l'inverse : « Après donc que les Princes seront tous d'accord, chacun d’eux pourvoiera aux affaires de sa monarchie, à ce que les déportemens de ses subjects n'entament
poinct le corps de ceste union, que nous taschons moyenner! ». La réorganisation de la politique nationale est alors présentée comme devant suivre, et non plus précéder, celle de la politique internationale.
Jl semble que la composition de l'ouvrage aurait dû, logiquement, être la suivante : D'abord, réorganisation de la politique intérieure, condition de la paix extérieure; ensuite, établissement de cette paix universelle, ainsi préparée; enfin, exploitation des forces économiques, libérées par l'état de paix. C'était un enchaînement rationnel de cause à effet.
Le titre que Crucé a choisi annonce effectivement cette méthode, puisque, comme nous venons de le voir, il énumère successivement « les occasions et moyens », la « paix générale », enfin « la liberté du commerce ». On ne laisse pas que d’être surpris lorsque, à la lecture du livre, on s'aperçoit que c’est, ou peu s’en faut, l’ordre diamétralement opposé qui a été suivi ?.
‘ Il ne faut voir là qu'un nouveau témoignage de Ia spontanéité de Crucé, et nullement une incorrection de sa méthode. Le fait d’avoir su réunir ces trois grands problèmes en une même synthèse démontre suffisamment qu'il a possédé la vue d’ensemble et qu'il a produit une œuvre harmonieuse. Seulement, sa conviction personnelle, son enthousiasme confiant, forment la partie essentielle de son inspiration; ils créent, presque en dehors de lui, lordonnancement de son livre. Ce qu'il dit tout de suite, en un rapprochement qui doit frapper et qui frappe en effet, ce sont les horreurs de la guerre? et les prospérités de la paix f. Il possède plus de calme, après cela, pour faire l'organisation rationnelle de son monde pacifié 5. Et ses dernières res-
(2) V. supra, p. 19 et suiv.
(3) Le N. C., p. 1-29 et 47-6o.
(4) Le N. C., p. 29-47.
(5) Le N, C., p. 60-85.