SECTION 1. — L'HOMME
I. — L’'individualité de l’auteur ne souffre pas de discussion : l'ouvrage ne fut jamais attribué sérieusement qu'à un même homme ?. Mais, l’entente ne règne point sur le nom qui fut le sien. La forme latinisée de Crucæus ou Cruceus ou Crucejus, sous laquelle il apparaît dans ses autres œuvres 5, autorisait plu-
Mazarine (28.333) ; un troisième figure à la Bibliothèque de l’Université de Harvard depuis 1874. M. Balch nous a conservé son histoire : « This copy, found by George Sumner (in one of the stalls of Paris — note 23, loc. cit.) came into the hands of his brother, Charles Sumner... Upon Sumner’s death in 1874, this copy went to the Harvard Library by bequest with the Senator’s private library » (Balch, Le Nouveau Cynée. Introduction, p. xxv). Quelques exemplaires enfin se trouvent dans des bibliothèques privées.
La réimpression présentée en 1909 par M. Balch est conforme au texte original de 1623, ainsi qu’il l'explique dans une note préliminaire. Il a eu le soin ingénieux d'indiquer en marge de sa réédition la concordance avec la pagination primitive. C'est à cette dernière que nous renverrons donc toujours.
(1) La Bibliothèque Nationale possède un exemplaire de cette édition (Lb. 36, 3534).
(2) Justice est faite aujourd’hui de l’attribution tout exceptionnelle qui fut faite à Emanuel Crucé, lequel, sans doute, n’a jamais existé. V. Michaud, Biographie univers., t. XXII, p. 390.
(3) V. infra. Introduct. Sect. 2. — Nous rencontrons beaucoup de noms analogues désignant d’autres personnages : Cruceius, pour Louis Annibal della Croce, littérateur milanais du xvi° s. (Biograph. univers., de Michaud, t. IX, p. 508) — Crucius, pour Vincent Alsario della Croce, médecin génois de la fin du xvi°s. {Ibid., p. 509) — Croïus, pour Jean de Croi, ministre de France au xvrr° s. (Bayle, Dictionn. historiq., t. II, p. 546), etc.
Eméric Crucé lui-même fait quelque part allusion à certains de ses homonymes « .… Jacobo a Cruce Bononiensi, Cruceio jurisconsulto Ambianensi, Annibali Crucio, item Cruceo viro militari ducique in Historia Thuana non
PL
sieurs traductions, entre lesquelles n’a point manqué de s’exercer Pingéniosité de ceux qui ont eu à le nommer en français.
La forme Crucé, qui apparaît dans la seconde édition du livre, sembla un intermédiaire entre le Cr. de la première édition et le Cruceus des œuvres latines, plutôt qu’une révélation du nom français de l’auteur. En sorte que les historiens, plus ou moins sensibles à lharmonie des consonances, et plus ou moins dociles aux attraits de la particule, ont pris l'habitude de le nommer, à leur guise, Eméric ou bien Emery, de Lacroix ou bien de la Croix ,
Et pourtant, la forme la plus probable de son nom semble bien être la plus modeste : Eméric Crucé. C’est ainsi qu'il est universellement désigné aujourd’hui, aussi bien dans la littérature du droit international que dans celle de l'économie politique ?. Et l’on peut, en faveur de cette manière, fournir plusieurs arguments.
D'abord le Crucé, imprimé en entier dans l’édition de 1624, semble bien témoigner, quoi qu’on en ait pensé, d’un nom français, que révèle déjà, d’ailleurs, l’exemplaire de la première édition de la Bibliothèque Mazarine, où les initiales imprimées Em. Cr. Par. sont complétées à l'encre pour former les mots : Eméric Crucé, Parisien.
Mais, nous trouvons une certitude plus grande encore du nom et du prénom dans les souvenirs qui nous sont restés d’un inci-
incelebri. » (Nys. Rev. de droil internat. ef de législal. compar., 1909, p. 598).
(1) Emploient la forme ÆEméric : Le Magasin pilloresque, Michaud, Hœæfer, Say et Chaïilley, Dictionary of Political Economy, La grande Encyclopédie, Le Nouveau Larousse illustré, — la forme Emery : Challine, Baïillet, Barbier. — Un trouve même la forme Emeri : Moréri, Baillet, Réal de Curban. — Emploient la forme de la Croix ou de La Croix : Challine, Moréri, Baillet, Réal de Curban, Le Magasin pilloresque, Michaud, Barbier, — la forme de Lacroix : Hæfer, Say et Chaillet, Pfster, Diclionary of Political Economy, La grande Encyciopédie, Le Nouveau Larousse illustré.
V. les références. précises à ces différents auteurs ou ouvrages dans les pages qui suivent.
(2) V. en particulier les ouvrages déjà signalés, ou qui seront signalés plus loin, de MM. Balch, de Beaufort, Crick, Nys, Vesnitch, Vignes,
dent survenu dans la carrière littéraire de Crucé!. Auteur, comme nous le verrons bientôt, d’une édition des œuvres de Stace, ses notes furent violemment critiquées par Jean-Frédéric Gronovius. Au libelle de celui-ci il fit une riposte, qui ne devait d’ailleurs point clore le débat, et qui porte ce titre où se cotoyent la poésie et la rancune : P. Papinit Stati Silvarum frondatio sive antidiatribe?. Or, la Silvarum frondatio contient un anagramme, imaginé par l'avocat Antoine Dorcal *, et dont la correction
même vaut une solution décisive :
Anagramma in autorem hujus frondationis :
Emericus Crucé Ecce Mercurius.
Ne temere in Silvis Statianis lector oberres, ECCE vialis adest hic tibi MERCURIUS"‘.
. () V. le récit de cet épisode dans Baiïllet, Jugemens des savans sur les principaux ouvrages des auleurs. À Paris MDCCXXII. « Crucejus ou de la Croix (Emery). Son édition de Stace Papinius n’est pas fort estimée, ses notes ne sont pas assés savantes, et c’est ce que lui reproche fortement Gronovius dans sa Dissertation sur ce Poëte. Mais de la Croix s’est défendu sous le nom de Merc. Frondator.… » (T. II, p: 413, n° 497). — « L’anti-diatribes d’Emeri de la Croix dit Crucejus (ou si vous. l’aimés mieux avec son masque) de Mercurius Frondator est une Pièce Latine de critique philologique contre la Diatribe ou les Remarques que:Gronovius le Père avait publiées sur les Silves du Poëte Stace à la Haye en 1637. Cet ouvrage de -Frondator fut imprimé à Paris l’an 1639, in-24. Mais Gronovius, quoique éloigné, trouva moyen de se venger sur les lieux en faisant imprimer dès l'année suivante dans Paris même, par le ministère de quelques amis, une censure de l’Anti-Diatribe de son Adversaire, sous le titre d'Elenchus Anti- Diatribes Mercurii Frondatoris ad Statii Silvas.» (T. VIL, p. 359-360, n° 186- JD).
V. également, sur les mêmes faits, Michaud, Biographie univers., t. XXII, P, 390 (Il y est rapporté cet anagramme fait par Crucé sur le nom de Gronovius : Ego unus, cor asini ferens, rudo). — Nys, Rev. de droit internat. el de législat. compar., 1909, p. 597-590.
(2) V. infra. Introduct. Sect. 2.
(3) Nys, Rev. de droit internal. et de législal. compar., 1890, p. 377.
(4) V. sur la portée du qualificatif Mercurius Balch, Le Nouveau Cynée,
Un doute ne peut être fondé sur ce fait que le Catalogue vénéral des livres imprimés de la Bibliothèque nationale, au nom Crucé, renvoie au volume, non encore paru, qui contiendra le nom La Croix (Eméric de). Il y à là, ainsi que l’a établi M. Vesnitch!, une pure erreur matérielle de bibliographe, qui n’est pas commise, en revanche, dans le Catalooue de l'histoire de France, où est cité très correctement Eméric Crucé?. La déformation du nom, qui s’est perpétuée inconsidérément durant de longues années, est due, selon toute vraisemblance, comme le pense M. Nys %, au premier historien qui a voulu nommer Cruceus en français. C’est dans la traduction faite par Charles Challine,en 1642, de la Bibliographia politica de Gabriel Naudé, qu’il est question pour la première fois d’'Emery de la Croix". Et, sans
. doute, la conviction de Charles Challine est-elle peu assurée,
puisque dans l’Index qui termine son ouvrage, il dit, un peu différemment : Emeric de la Croix.
Nous pouvons donç, avec une certitude à peu près entière, conclure que nous avons affaire à Eméric Crucé.
II. — Mais quel est l’homme qui a vécu sous ce nom ? C'est ici que le mystère refuse de se laisser percer. ;
La première page du Nouveau Cynée nous a appris, avec quelqué réticence, que son auteur est Parisien : Em. Cr. Par. Le corps même de l'ouvrage ne nous en dira pas. beaucoup plus long. Crucé, au cours de son livre, a parlé de tout, sauf de luimême. Une fois pourtant, se donne-t-il deux qualités, dont l’une
Introduct. p. 1x. « Mercure, devait dire quelque jour Crucé, désigne le patron des voleurs, mais il est aussi l'emblême de la fécondité. Je ne vois pas l'esprit qu'il peut y avoir à insister sur ce pseudonyme, » (Loc. cit.).
(1) Rev. d’hist. diplomatique, 19r1,ne 1, p.66.
(3) Rev. de droit internat. el de législ. compar:, 1890, p. 377.
(4) La bibliographie polilique du ‘sieur Naudé, contenant les livres el la mélhode nécessaires à estludier la politique. Le lout traduil du Latin en Français. À Paris, chéz la veuve de Guillaume Pelé, rue Saint-Jacques, à la Croix d'Or, MDCXLII. Avec privilège.
seule est pour nous une précision : « .. estant Catholique et François. » est-il amené à écrire!.
Recherchons donc sil est, avant lui, trace de sa famille, et s’il est, depuis lui, mention de sa personnalité.
III. — De Thou, dans son Histoire universelle, rapporte cet épisode des massacres de la Saint-Barthélemy : « Jacques Rouillard, conseiller au Parlement et chanoine de Notre-Dame, qui n’était pas Protestant, mais homme inquiet, querelleux et ennemi des officiers des compagnies de ville, demeura quelques jours caché chez un prêtre de ses amis. Une servante, qui le reconnut, ne put garder le secret : ainsi, il fut livré aux meurtriers, qui le mirent en prison. Après lui avoir fait mille insultes et l'avoir laissé longtemps entre la crainte et l'espérance, un orfèvre, nommé Crucé, lui coupa la tête. Je me souviens d’avoir vu bien des fois, mais toujours avec horreur, ce Crucé, homme d’une physionomie vraiment patibulaire, qui se vantoit insolemment, en montrant son bras nud, que ce bras avoit égorgé ce jour-là plus de quatre cens hommes. Dans la suite, soit qu’il se sentit bourrelé par les remords de sa conscience, soit qu'il fut animé d’un repentir sincère, et pour se soustraire à la vue des hommes, dont il s’étoit véritablement rendu indigne par ses cruautés, il se retira dans un désert, sans renoncer néanmoins à son naturel féroce : car, dans les dernières guerres, il futaccusé et presque convaincu d’avoir égorgé un marchand Flamand qui s'étoit réfugié dans son hermitage, et d’avoir eu pour complices d’autres hermites, qui lui ressembloient ?. »
Agrippa d’Aubigné a emprunté ce récit à de Thou et la rapporté à son tour, mais en déformant le nom de Crucé, destiné, semble-t-il, à l’être toujours : « Le conseiller Rouillard, décelé chez un prestre par une chambrière, fut poignardé par Croiset,
(1) Le Nouveau Cynée, p. 62.
(2) Hisloire universelle, traduite sur l'édition latine de Londres. A Londres, MDCCXXXIV,t. VI, p. 41o-4ir.
entre quatre cents hommes assommez de la main de cestui-là, qui, après le massacre, se fit hermite, et qui voloit et menoit esgorger les passans en son hermitage, ne pouvant se souler de sang depuis la curée de ce jour, jusques à celui de son gibet 1 ».
Ce personnage, quelque peu terrifiant, semble être cet Oudin Crucé, procureur en la Cour d’Eglise, avant que d’être ermite, et juge, avant que d’être bourreau ?, qui avait déjà décidé de la mort du premier président au Parlement Barnabé Brisson, soupçonné d’être favorable à Henri de. Navarre 5. Sa part dans cette affaire valut au malheureux Brisson cette épitaphe, plus riche d'esprit que de pitié : « Qui dum vixit, pecuniam cruce signatam adamavit, crucem adoravit, cruci affixus est et a Cruce cœterisque cruenta pietate ferventibus in æde Crucis sepultus #. »
Peut-être, devenu avec l’âge de mœurs moins brutales et de croyance moins arrêtée, est-il, de plus, le véritable auteur du Dialogue d'entre le maheustre et le manant, qui parut en 1593, sous la forme d’une discussion, assez impartiale, entre un
manant, toujours favorable à la Ligue, et un maheustre, soldat du nouveau Roi ÿ.
Tel fut le seul Crucé, dont nous ayions trouvé mémoire. Il
apparaît comme un ancêtre peu qualifié de celui qui devait être
(1) Histoire universelle. Edition de la Soc. de l’histoire de France. A : Paris, librairie Renouard MDCCCLXXXIX, t. III, p. 330-331.
{2) V. pour pius de détails : Mémoires-journaux de Pierre de l’Estoile, LOL p:348,5340, 1361,=%IV, 83,.303, — V,1125, 136,304, 310, 313, — VI, 111, 170, 262, 263, 333, 335. Il dit Crucé, procureur au Châtelet, et capitaine du quartier Saint-Jacques.
V.également, Guérin, Hisloire générale de Paris, Registres des délibérations du Bureau de la ville de Paris, t. X et XI, — Grand Diclionnaire universel du XIX: siècle de Larousse, V° Crucé.
(3) Nys, Eludes de droit internat. el de droil polilique, 1°° série, p. 309-
310, en note, |
(4) 1bid., p. 310, en note.
(5) V: Les sources de l’hisloire de France, xvi‘ s. par H. Hauser, t. IV. p. 171, n° 3078. M. Hauser estime que ce pamphlet fut un coup porté à la Ligue par unligueur désabusé. Il futsuivi de la Censure d'un livret naguères imprimé à Paris sous les noms du Manant et du Maheutre, puis de La suile
du Manant ei du Maheutre.
Papôtre des idées d'humanité et de pacification ". Cependant, le fait que l'auteur du Nouveau Cynée porte ce nom taché de sang fait supposer, comme le remarque M. Vesnitch ?, qu'il s’agit moins là d’un pseudonyme librement choisi, que d'un pesant héritage patrimonial. Mais Eméric Crucé devait trouver dans l’espoir de la réputation nouvelle, et toute différente, qu'il allait attacher à ce nom, une récompense suffisante du mérite qu'il eut à ne l'avoir pas rejeté. « Vous faites des plaisanteries touchant mon nom, répond-il quelque jour à un envieux. Je ne rougis pas de ce nom qui, en splendeur, l’emportera sur le vôtres. »
Si la postérité n’a pas vérifié avec une aussi belle certitude cette prédiction d’un amour-propre exaspéré, n'est-ce pas à l’aveuglement de la critique, plutôt qu’a l'insuffisance de l'œuvre, qu'il en faut fairé un grief ? |
IV. — Ainsi, rien ne prépare la personnalité d’Eméric Crucé, et c’est elle-même qu’il faudrait pouvoir scruter désormais pour rendre vivante sa figure. Malheureusement, les documents qui nous ont gardé son souvenir, s'ils sont un peu moins rares, sont presque aussi pauvres que ceux qui ont annoncé sa venue‘.
L’Anversois Jean-Gaspard Gevaerts qui, avant Gronovius, avait déjà pris à parti l'annotateur des Siluae de Stace, après s'être livré à la nécessaire plaisanterie sur son nom, — abeat unde nomen habet —, parle de lui comme d’un certain petit maître d'école, — smagistellum quemdam $ — que caractérisent
(1) V. infra, 2° partie, chap. 1.
(2) Rev. d'hist. diplomalique, 1911, n° 1, p.65, en note.
(3) V. Nys, Rev. de droil internal. et de législat. compar., 1909, p. 508. Vesnitch, Rev. d'hist. diplomal., 1011, n0 1, p. 64.
(4) Nous en trouvons une confirmation très sûre dans les opinions qu'ont bien voulu nous donner Son Excellence M. Vesnitch, ministre de Serbie à Paris, et M. Gabriel Hanotaux, de l’Académie française.
(5) V. Nys, Rev. de droil internal. et de législal. compar., 1909, p. 597. (6) 1bid., p. 5u7.
son ignorance, son impudence, son effronterie, son infinie vanité, — Inscitia, impudentia ac protervia hominis vanissimi 1. Gronovius, quelques années plus tard, désignera son adversaire de façon analogue : « C'est Eméric Crucé, moine et pédagogue dans je ne sais quel collège de Paris » — « Js est Emericus Cruceus monachus et, nescio, in quo collegio Parisiensi pædagogus? ». Christophe Rupertus et Christophe Arnold, savants allemands qui furent aussi mêlés à cette querelle, le qualifieront, à leur tour, de « petit maître d'école de Paris » et de« théologien de Paris », — Ludimagistellus Parisiensis, theologus Parisiensis 3. L'exemplaire de la seconde édition du Nouveau Cynée de la Bibliothèque Nationale complète avec vraisemblance ces indications. Le nom de Crucé est suivi de la mention, ajoutée à l'encre, « des Célestins de Paris » .*Et voilà tout ce que nous saurons de sa profession. è Les deux siècles qui suivent retiennent à peine son nom.
(1) Zbid., p. 597.
(2) Jbid., p. 598.
(3} Zbid., p. 590.
(4) Les Célestins, de l’ordre de Saint Bernard, reformés en 1254 par Pierre de Moron, le futur pape Célestin V, qui leur donna leur nom. Charles V en avait fondé une maison À Paris, à l'entrée des cours de l’Arsenal. (Diclionn. général de Biographie et d'Histoire de Dezobry et Bachelet, t. I, p. 503). V. également, ve Célestins : Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, MDCCLI, t. II, p. 803 — Encyclop. du xix° s., 4° édit., 1877, t. VIII, p.306 — Aouv. Larousse illustré, t. 11, p 508.
Nous n'avons trouvé, à cet égard, aucune indication dans l’Hisloire du monaslère el couvent des Pères Célestins de Paris, par le P. Beurrier (A Paris, chez la veuve de Pierre Chevalier MDCXXXIV). L'ouvrage ne s'attache qu'aux origines de la maison, aux privilèges qui lui furent octroyés, aux sépultures princières qui y avaient été faites. Il est muetsur la personnalité même des hommes qui y vivaient. #2
Parmi les idées qui se trouvent dans le Nouveau Cynéè, certaines s’accordent avec la supposition que Crucé était un religieux , telles, les multiples et ardentes affirmations de ses convictions (V. par ex. Le N..C., p. ret Hi, 62, etc...), ou encore, sa croyance au travail obligatoire pour tous (Le N. C., p. 28). Mais, d'autres opinions sont moins facilement conciliables avec cette conjecture; tels, le projet de réduire les bénéfices ecclésiastiques excessifs au profit des laïcs pauvres (Le N. C., p. 147 et suiv.), ou l'adhésion donnée au prêt à intérêt (Le N. C., p. 173).
de) INTRODUCTION
Il est mentionné, au xvn° siècle, sans un détail sur l’homme, par Gabriel Naudé : « Emery de la Croix, Parisien, dans le livre du Nouveau Cyné, qu’il a faict plustost par récréation d'esprit que pour aucune opinion qu’il eust que l’advis qu'il donne, peust jamais réussir, s’est efforcé de faire ouverture d’un moyen, par lequel tous les Princes de la terre pourroient s’accorder ensemble, et traicter une paix generalle les uns avec les autres ! ».
Charles Sorel, en 1664, est encore plus laconique : « Il y a un livre appelé le Nouveau Cynée, qui donne des avis pour établir une Paix générale et la liberté du commerce par tout le monde. On se figure quelque chose à y souhaiter pour y trouver du succez, mais le dessein est toujours beau et hardy *? ».
Moréri, en 1673, ne fait plus que retenir le nom d’ « Emeri de la Croix ou Cruceius » et que signaler son édition peu estimée de Stace3.
Dans les premières années du xvin® siècle, ce sont quelques lignes, plus décevantes encore, de Leibniz : « Etant fort jeune, j'ai eu connaissance d’un livre intitulé Nouveau Cyneas, dont Auteur inconnu conseillait aux Souverains de gouverner leurs Etats en Paix, et de faire juger leurs différends par un Tribunal établi, mais je ne saurais plus trouver ce Livre, et je ne me souviens plus d’aucunes particularitezt ». Le nom même de Crucé est oublié.
Baillet le retrouve en 1722, mais il ne fait qu’apprécier l’œuvre poëtique Ÿ.
(:) La Bibliographie politique; op. cit., p. 75.
(2) La Bibliothèque française, 2° édit. À Paris, par la Ci° des Maires du Palais, MDCLXVI(, p. 74.
(3) Le grand dictionnaire historique, t. H, p. 527.
(4) Recueil de diverses pièces sur la tue la religion naturelle, l'hisloire, les malhématiaues, elc.… par Messieurs Leibniz, Clarke, Newton et autres auteurs célèbres, 3° édit, À Lausanne, chez Marc-Mich. Bousquet et C* MDCCLIX, t. Il : Observations sur le projet d’une paix perpétuelle de M. l'abbé de Saint-Pierre, p. 355.
(5) Jugemens des savans... op: cil., t. Il, p. 413, n° 497 et t. VII, p.' 350- 360, n° 186 — Il. V. supra, p. 4, note 1. ;
Un peu plus tard, Burle Réal de Curban dit: « Emeri de la Croix est le premier écrivain qui ait imaginé le projet d’une paix perpétuelle entre tous les princes du monde; projet peu sensé, si c’est autre chose qu’un badinage! ».
Un siècle environ s’écoule alors avant que ne soit prononcé à nouveau le nom de Crucé.
L'article du Magasin pittoresque paraît en 1839. C’est à l’œuvre politique qu'il s’attache, cette fois ; mais l’auteur demeure un inconnu ?. Et c’est la même impression qui se dégage d’un article anonyme paru, dix ans'après, dans l’Electric Review.
Pour la première fois en 1854, la Biographie universelle de Michaud nous apprend qu'Eméric de La Croix est « né à Paris vers. 1590 “ ».
Cinq ans plus tard, on lit dans la Nouvelle Biographie générale de Hoœæfer : « Lacroix (Emeric de), polygraphe français, né à Paris vers 1590 : on ignore la date de sa mort. Que dironsnous, d’ailleurs, de sa vie ? On n’en connait aucune circonstance, et cela est regrettable, car cet écrivain obscur ne fut pas un homme vulgaire 5... »
Le Dictionnaire des ouvrages anonymes de Barbier se contente d'attribuer le Nouveau Cynée à Emery de la Croix.
C’est à M. Nys que revient le mérite d’avoir indiqué, en 1890, la date et le lieu de la mort de Crucé. « Il naquit à Paris, écrit-il, vers 1590; il y mouruten 16487. »
(1) La science du gouvernement, MDCCLXIV, cité par Nys, Eludes de droit internat. ei de droit politique, p. 317.
(2) Année 1839, p. 186-187.
(3) Août 1849, London, vol. 26, p. 241. La même année, M. le sénateur Sumner exposait la doctrine du Vouveau Cynée devant l'American Peace Sociely. V. Balch, Le Nouveau Cynée. Introduct. p.xxv, note 23.
(4) Bibliogr. univers. Nouv. Edit., Paris, chez Mv° C. Desplaces, t. XXI
: (5) Nouv. Biogr. gén. Paris, Firmin Didot MDCCCLIX, t. XXVIIT, p. 586.
(6) Edit. Daffis, 1882, t. III, p. 496.
(7) Rev. de droil internal. el de législal. compar., 1890, p. 377. M. Nys n'indique pas où il a puisé ces renseignements, qu'il fournit à nouveau dans ses études de 1896 et de 1909.
Léon Say et Joseph Chailley, en 18921, le Dictionary of Political Economy, en 1896 ?, la Grande Encyclopédie 3 le Nouveau
Larousse illustré * ne font que répéter, avec plus ou moins de minutie, ces renseignements tout fragmentaires.
M. Balch, en 1900 et 19095, comme M. de Beaufort en 1902 6, dans des travaux de dimensions diverses, ne nous apprennent eux-mêmes à peu près rien de plus sur l’homme. On ne peut que relever cette appréciation portée par M. de Beaufort : le nouveau Cynée est un projet, sans arrière-pensée politique, conçu « par un simple bourgeois de Paris? ».
La dernière étude faite sur Crucé, — celle de M. Vesnitch — nous apporte deux précisions originales, ou, pour mieux dire, une présomption touchant ses origines et une certitude touchant sa fin.
M. Vesnitch remarque que la préface des notes sur les Silvæ de Stace est datée de Blois. Et, se souvenant de ce nom de Oudin, certainement fréquent dans le Blésois, et qu'avait porté un Crucé ?, il trouve dans ce rapprochement une indication,
(1) Nouv. Diclionn. d'Econom. poliliq., Paris, Guillaumin et C°, 1802, t. II, p- 105.
(2) Dictionary... de Palgrave, sous les initiales E. Ca., 1806, t. 11, p. 531.