‹ Un Plan de Paix Générale et de Liberté du Commerce au XVIIe SiècleChapitre 7 sur 99 · BH) PB · texte numérisé non relu

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humain coulans parmy la plaine. Représentons-nous deux armées prestes à s’entrechocquer, les regards furieux, les faces hideuses des soldats, les menaces, les cris barbares, qui se font d'une part et d'autre, accompagnez d’un tonnerre de canons : puis une approche et mêlée espouventable, une boucherie d'hommes, les uns desmembrez, les autres à demi morts qui implorent la main de leurs compagnons, et les conjurent de leur donner un coup mortel, afin d’abréger les tourmens de leur misérable et languissante vie. Après, le carnage s’estend sur les personnes foibles : les vieillards sont massacrez, les enfans tuez ou emmenez captifs, les femmes violées, les temples profanez, tout est à l'abandon, et rien ne se trouve asseuré que l’injus- FiCe 0

Crucé a mis dans son appel tout ce que lui dictaient sa raison et son cœur. Son devoir est accompli. Il rentre dans l’ombre dont seule sa voix était, un instant, montée : « Quant à moy, je ne puis en cecy apporter que des vœux et humbles remonstrances, qui seront peut-estre inutiles. J’en ay voulu néantmoins laisser ce tesmoignage à la postérité. S'il ne sert de rien, patience. C’est peu de chose de perdre du papier et des paroles. Je protesteray en ce cas comme Solon d'avoir dit et faict ce qui m'a esté possible pour le bien public, et quelques-uns, qui liront ce petit livre, m'en sçauront gré et m’honoreront, comme j’espère, de leur souvenance ?. »

V.— Ainsi, nous voilà, d’une part, en face d’une vie, donton ne peut rien apprendre : le rapide passage en ce monde d’un moine qui dut enseigner à Paris dans les premières années du XVIe siècle. Ne poursuivons pas plus longtemps un visage qui veut se dérober à nos regards.

Et nous voilà, d'autre part, en présence d’une œuvre dont on

peut, sans doute, beaucoup extraire, puisqu'elle contient toute la conscience du mal qui est et tout l'espoir du bien qui peut être. Attachons-nous à elle seule désormais.

Mais, d’abord voyons l’axe sur lequel elle repose tout entière.

La diversité des questions agitées!, le hasard de leur ordre?, un certain flottement dans la démonstration, qui tantôt amène des longueurs *, et tantôt des obscurités', sont des défauts plus apparents que réels, et, en tous cas, moins profonds qu'il ne semble. Si parfois on attend en vain de Crucé qu’il précise ce qu'il avance ou qu’il démontre ce qu'il précise 5, il est toujours aisé de retrouver du moins sa pensée directrice. Elle se permet seulement quelques écarts, qui distrayent. Il lui répugne de se soumettre aux cadres rigides, qui étouffent. C’est ce qui fait la saveur du style, sans que, pour autant, les vues qu'il traduit, en soient rendues plus superficielles. Les Essais eûssent-ils gagné en force, sans perdre en charme, si leur logique foncière, qui est absolue, eût été contrainte en outre sous la logique extérieure d’axiomes rigoureusement déduits ? Chez Crucé, comme chez Montaigne, l'apparence seule de cette logique foncière est fragile. À aucun moment, son existence, génératrice d'unité,’ n’est vraiment compromise. Elle se retrouve successivement sous les diverses phases d’un cycle complet.

Ce qu'il faut bien comprendre, en effet, c’est que la doctrine

(1) En dehors de ses grandes préoccupations, Crucé a, comme nous le verrons ({nfra, 22 partie), des idées sur tout : Arts, sciences, impôts, monnaies, poids et mesures, réforme de la magistrature, éducation, etc.

(2) Par exemple, il parle des impôts dans des endroits très divers de son livre (p. 31, 168, 171) ; il en est de même pour les arts et les sciences (p. 46, 137, 140, 159, 166). La question des monnaies et celle des poids et mesures ne sont pas rapprochées des autres questions économiques qu'il étudie (p. 195 et suiv.) La mission du Prince est considérée à plusieurs reprises (p. 88, 00, 99, 112, 131, 177...) On pourrait multiplier ces exemples.

(3) Par ex. dans l'exposé des causes des séditions (p. 97 et suiv.), dans les discussions sur les monnaies (p. 195 et suiv.) etc...

(4) Par ex.. discussions sur les monnaies (p. 195 et suiv.), etc...

(5) Par ex. la légitimité du pouvoir royal (p. 87 et suiv.).

de Crucé n'est pas une utopie!, c'est à dire la folle ambition de réduire les désaccords futurs et inconnus des peuples à un accord actuel et défini. Elle n’est pas le rêve d’un idéaliste qui nous conte son désir impossible. Elle est un plan, progressif et cohérent, construit par un esprit large et pondéré. D'abord, il conçoit qu’à cette création perfectionnée qu'est la paix, il faut une autre atmosphère qu’à la spontanéité belliqueuse des époques primitives. Ensuitè, il en conclut qu’il faut transformer dans un certain sens cette atmosphère ancienne, ce milieu ambiant, avant que d'y faire naître l’organisme délicat qui doit y vivre et y puiser sa force.

C'est pourquoi ii enserre, si l’on peut dire, cet état de paix absolue au sein de toute une organisation nationale et internationale appropriée, et qui va la maintenir : libéralisme économique et politique au dedans ; modération et arbitrage au dehors.

Voilà le grand principe, la grande harmonie du Nouveau Cynée, la grande idée qu'il fallait mettre en relief dès avant d’en aborder l'étude.

Cette étude, nous allons la tenter, en nous efforçant d’embrasser, dans sa plus grande ampleur, la doctrine d'Eméric Crucé. Nous rechercherons successivement quelles en sont les origines: c'est l'étude des sources ; quel en est le contenu : c’est son analyse ; quel sort lui fut réservé : c’est la recherche de son influence.

(1) Cf. la rubrique, doublement mal appropriée — « Utopistes célèbres » — sous laquelle figure l’article du Magasin pittoresque sur Eméric de La Croix (année 1839, p. 186-187).

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Les Sources

Une œuvre comme le Nouveau Cynée, un remaniement aussi vaste, puisqu'il n'a pour limites que les limites mêmes du monde, une construction aussi minutieuse, en même temps, puisqu'elle embrasse tous les détails de l’organisation économique et politique des nations, trouve nécessairement ses origines dans les deux domaines où se manifeste la vie, qui sont aussi les deux aspects sous lesquels celle-ci permet sa propre analyse : les idées et les faits. Dès le premier regard jeté sur le livre, on peut affirmer de son auteur qu'il a observé et qu'il a lu. Au surplus, Crucé lui-même nous renseigne par des allusions qui enlèvent toute place au doute. Remarquant les abus dus au luxe, il écrit, par exemple : « Pour y remédier, on a faict des Edicts en France, mais sans aucun effect !... » Et de même, parlant de la culture de Pesprit, il observe : « Mais qu’est-il besoing de chercher les exemples de Pantiquité, puisque nous voyons en ce siècle que les plus guerrières nations de l’Europe font estime des lettres 2? » Ailleurs, il déclare tout pareillement à propos de l’ordre social : « Je ferois du Philosophe, si je mettois en avant les enseigne-

(1) Le N. C., p: 128. — Allusion aux Edits de 1580, qui turent âprement discutés. Cf. Baudrillart, Histoire du luxe privé et public depuis l’anliquilé Jusqu'à nos jours, 4 vol. Hachette et Ci", 1878-1881. :

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ments notables sur ce subject : mais il n’est besoin de retracer un discours dont les livres sont remplis ! ».

Cependant, essayer, en présence du résultat. complexe qu’est une doctrine, d'imaginer dans le cerveau de celui qui l’a conçue, les mille influences, recherchées ou subies, qui sont les causes profondes de son éclosion, serait un travail arbitraire, si même il était possible. Mais, tenter de faire la part de ce qui porte la marque des temps et de ce qui révèle, au contraire, l’action des esprits, est peut-être plus aisé qu’il ne semble; car ce n'est, au fond, que relever deux séries d'empreintes, qui diffèrent par l’ensemble de leurs caractères. Les faits impressionnent surtout le sentiment ; les idées touchent davantage la raison.

Le Nouveau Cynée est une synthèse de tout ce qui a frappé, au cours d’une vie méditative, l'esprit avide de Crucé. Mais c’est une synthèse personnelle et qui porte la marque de celui qui la effectuée, en sorte qu’on peut y rechercher les traces de trois influences, de plus en plus circonscrites : celle des faits ambiants, celle des idées doctrinales, cellé de la conviction personnelle.

(K} LeuN. Cp. 86.

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