‹ Un Plan de Paix Générale et de Liberté du Commerce au XVIIe SiècleChapitre 6 sur 99 · SECTION 2. — L'AUTEUR · texte numérisé non relu

SECTION 2. — L'AUTEUR

I. — Les caractères, très imprécis, qui se dégagent de la personnalité de Crucé ont suffi cependant à nous montrer en lui un lettré. Et les anticipations nécessaires, que nous avons dû faire sur quelques-uns de ses écrits, ont suffi, à leur tour, à nous faire pressentir en lui un poète.

Ces impressions, d’une précision croissante, sont confirmées par l’'énumération de son œuvre latine.

Son premier ouvrage est de 1613. Il a pour titre : Adonia seu Mnemosynon Henrici Magni. Somnium Philoceliæ seu sponsor Cassandræ turcicæ. Emerico Cruceo, Parisiensi, auctore ?. C’est un poème, en prose et en vers, en l'honneur de Henri IV.

En 1618, paraît sa réédition commentée des œuvres de Stace : Püblii Papinii Statii Opera... Emericus Cruceus recensuit *. Aux notes des anciens commentateurs s'ajoutent les notes personnelles de Crucé.

Deux ans plus tard, en 1620, il redonne des notes sur la seule Thébaïde de Stace : Notæ in Statii Thebaïdos *.

(1) Nous verrons cependant s'affirmer dans le Nouveau Cynée, une conviction religieuse et une doctrine morale très arrêtées.

(2) Paris, in-4°. — Le songe de Philocelte est reproduit à la suite des notes sur Stace de 1618.

(3) Paris, in-4°. — Gros ouvrage de près de 1500 pages. — Baillet ne cite qu'un fragment de l’œuvre : Emerici Crucei Comm. in Stalii Syluas, Paris, 1618. V. Jugemens des savans… Op. cit., t. Il, p. 413, n° 407.

(4) Paris, in-16°,

Et, la même année, il célèbre l’expédition de Louis XIII en Italie: Soferia Casalea, sive expeditio italica Ludovici Justi 1.

C'est en 1637 que Gronovius lance son attaque contre la partie des notes qui se réfère aux Silvæ de Stace : Diatribe in P. Papinii Statii Silvas*?. Elle nous vaut la réplique de Crucé de 1639, dont le titre est spirituellement imagé : P. Papinii Statii Silvarum frondatio sive antidiatribe, Emerico Cruceo auctore3.

La polémique s’envenime. Gronovius donne l’Elenchus Antidiatribis Mercurii frondatoris". Dès 1640, Crucé riposte, sous un titre fait d’ironie, dans lequel il est question de chasse-mouches: Ermerici Crucei ad P. Papini Statii Silvas Muscarium sive Helelenchus®.

La querelle s’apaise enfin et, deux ans après, Crucé retrouve une muse moins acerbe pour chanter les mérites de Louis XIII, comme autrefois il avait chanté ceux d'Henri IV : Justa Ludovici Justi, Franciæ et Navarræ regis christianissimi. Emericus Cruceusf.

Ainsi, de 1613 à 1642, c'est à dire de 23 à 52 ans, Crucé-a publié sept ouvrages littéraires : deux commentaires des œuvres de Stace, deux ripostes aux attaques qu’elles lui valurent, trois éloges des vertus ou des entreprises des rois sous lesquels il vécut. à

De cette production, dont les mérites sont discutés, nous n’avons à retenir ici qu'une indication touchant la mentalité de son auteur : il possède de toute évidence la sensibilité d’un lettré, mais celle-ci se traduit aussi bien par lidéalisme spontané vers lequel le portent ses goûts, que par les argumentations nécessaires que sait lui conseiller son jugement.

(1) Paris, in-&.

(2) La Haye.

(3) Paris, in-160. — V. pour plus de détails, Vesnitch, Rev. d’hist. diplomatiq. 1911, p. 64, note 2.

(4) V. des détails sur ces publications de Gronovius: Nys, Rev. de droit internal. et de législat. compar., 1909, p. 597-598.

(5) Paris, in-80.

(6) Paris, in-8,

I. — Or, dans la force de l'âge, à 33-ans, au milieu de ses. autres œuvres, Crucé produit un ouvrage de tous points différent de celles-ci, car les qualités communes qui les apparentent sont trop profondes pour être sensibles : il traite un sujet, non de lettres, mais de politique ; il écrit, cette fois, non plus en latin, mais en français. Si, de ce fait, l’attribution a été discutée, très exceptionnellement d’ailleurs, nous savons qu'aujourd'hui elle ne laisse plus aucune place au doute. |

L'objet capital du livre, que le sous-titre va développer, est indiqué, dès l’abord, dans le titre principal, sous la forme d’une heureuse réminiscence de l’histoire grecque : Le Nouveau Cynée. Crucé nous avertit, par là, qu’il veut reprendre devant les « Princes souverains » de son temps, le rôle que Cyneas avait jadis essayé devant Pyrrhus, roi d’Epire ; et il nous reporte ainsi à cet épisode d'une philosophie si profonde, dont Plutarque nous a fait le récit?, et dont Montaigne, avec son incomparable bonhomie, a fait ressortir toute la leçon: « Quand le Roy Pyrrhus entreprenoit de passer en Italie, Cyneas, son sage conseiller, luy voulant faire sentir la vanité de son ambition : Et bien, Sire, luy demanda-il, à quelle fin dressez-vous céte grand” entreprise ? — Pour me faire maistre de l'Italie, respondit-il soudain. — Et puis, suivit Cyneas, cela faict? — Je passeray, dict l’autre, en Gaule et en Espaigne. — Et après? — Je m'en iray subjuguer l'Afrique. — Et en fin ? — Quand j’auray mis le monde en ma subjection, je me reposeray et vivray content et à mon aise. — Pour Dieu, Sire, fit lors Cyneas, dictes moy à quoy il tient que que vous ne soiez dès à présent, si vous voulez, en cet estat ? Pourquoy ne vous logez-vous, dès cète heure, où vous dites aspirer, et vous espargnés tant de travail et de hasard que vous jettez entre deux? » ?

(1) V. Supra, p. 2, note 2, et les jugements portés sur l’œuvre à travers l’histoire, p. 8 et suiv.

(2) IAOYTAPXOY BIOI — HYPPOS, xiv et suiv.V. Edit. Didot MDCCCXLVI, t. I, p. 466 et suiv.

(3) Essais, Livre I, ch. 42 « De l’inéqualité qui est entre nous ». Texte ori-

Que Crucé ait trouvé son titre dans la pure vérité de Plutarque, dans la brillante traduction d’Amyot! ou dans la charmante interprétation de Montaigne, c’est, de toute manière, à une bonne source qu'il a puisé son allusion pleine d'opportunité.

HT, — Mais, n'est-ce point alors le lieu, au moment où nous commençons de feuilleter son livre, d’en noter déjà les grandes apparences, d’en goûter le style délicat, d’en pressentir la lointaine inspiration ? Or, c’est, avec ses mille attraits, la manière même de Montaigne : morale légère et profonde, images naïves et frappantes, souvenirs incessamment rappelés de la sagesse grecque et latine. En sorte que, si Crucé n’est pas un disciple de Montaigne, c’est qu'il est plus proche encore de lui et qu'il est vraiment de sa race.

Ecoutez-le, dès sa première ligne: « Ce livre feroit volontiers

.le tour de la terre habitable, afin d’estre veu de tous les Roys, et

ne craindroit point aucune disgrâce, ayant la vérité pour escorte, et le mérite de son subject, qui luy doit servir de lettres de recommandation et de créance. L’Autheur ne ressemble pas à l'ingénieur Dinocrate, qui avoit de beaux dessins, et relevez, mais inutiles. Il porte les vœux et désirs des gens de bien, il présente un advis salutaire, dont l'exécution dépend de ceux qui tiennent le ressort des affaires du monde. Il ne taxe personne; il flatte encore moins, et on ne peut dire qu'il se soit fourvoyé du chemin de la vérité, pour l’amour de son pays ou de sa religion, bien que ces deux charactères soient tellement gravez dans son âme, que la mort mesmes n’est pas capable de les effacer. Son but n’est pas de décider les controverses, ny de faire un Panegy-

ginal de 1580, publié par R. Dezeimeris et H. Barckhausen, Bordeaux, Kéret et fils, 1870, t. I, p. 223. — Cf. Crucé, Le N. G., p. 83. Cet épisode devait frapper d’autres esprits, qui l’ont diversement apprécié. V. Leibniz, Rec. de div. pièces.…., op. cit., t. II, p. 355. — Boileau, Epilre I, au Roy — Pascal, Pensées, 1° partie, art. 7. Misère de l’homme, |. — Burle Réal de Curban. La Science du Gouvernement, op. cit.,t. V, p. 356-357.

(1) Les vies des hommes illustres de Plutarque, À Paris, de l'imprimerie de

Cussac, an IX, t. IV, Pyrrhus xxix et suiv., p. 140 et suiv.

rique ou invective. Il laisse ces discours aux Théologiens et orateurs, et toutes fois désireroit qu’ils employassent leur éloquence et plume dorée en ceste matière si noble et importante ! ». Et plus loin: « Ce sont les effects de la vraye vaillance, repousser injure et non pas la faire; endurer généreusement la mort et tous autres accidens quand ils se présentent, et non pas les aller chercher soubs l’espoir d’un honneur je ne scay quel, dont la vanité est enfin recogneüe par ceux qui en ont fait estat toute leur vie. Ne voyons-nous pas les regrets qu'ils ont en mourant de s’estre abandonnez au vent d'une folle opinion ?... La raison frape à nostre porte à toute heure et nous souffle incessamment aux oreilles. Il n’est plus temps de la recevoir quand il faut sortir de ce monde, Et en cecy nous voyons le malheur des hommes... : l’opinion commune les mène, l’accoutumance les reigle et l’ambition les aveugles... Ils se mettent à deux doigts près de leur ruine. Il ne faut qu’un petit vent pour les pousser dans le gouffre de misères; et lors qu’ils penseront estre en leur maison céleste, au solstice de prospérité, un revers de fortune les abbaissera tout à coup, et de souverains les rendra esclaves. Les voilà captifs, enchaisnez, et le bourreau en queue... Il ne faut point icy se flatter, et dire que Dieu favorise les causes justes. Car c’ést entrer trop avant au cabinet de sa providence, de s’asseurer qu'il nous favorisera plustost qu’un autre ? ».

Et encore: Nous « voulons que tout le monde embrasse nos persuasions comme une règle infaillible. Ce vice est familier au simple populas, qui n’a jamais passé la banlieuë de sa ville. Il croit que tous sont tenus de vivre comme luy, et ne prise que ses coustumes, à la façon de ces niais d'Athènes qui estimoient la Lune de leur pays meilleure que celle des autres. Les sages et divins esprits pénètrent bien plus loing, et considèrent que l'harmonie du monde est composée de diverses humeurs, et que

(1) Le N. C,, Préface, p.retrr.

(2) Le N, C., p. 7-8, 10-11, 16,

ce qui est loüable en un lieu, n’est pas trouvé bon par tout, comme disoit un gentilhomme Persan à Themistocle! ».

Et ce serait tout Crucé qu’il faudrait citer pour retrouver tout Montaigne, s'il ne convenait, par ailleurs, de les opposer radicalement l’un à l'autre. Montaigne se complait en lui-même ; il ne fait que se raconter. Crucé se répand au dehors; il veut assagir les rêves des autres, modérer les ambitions des Princes.

- Mais, nous ne pouvons ici pénétrer plus avant dans ce qui forme déjà le fond même de l'ouvrage. Au reste, nous retrou- . verons, à chaque pas, ces témoignages généraux de l'esprit de Crucé, puisqu'ils sont la forme sous laquelle se sont exprimés les raisonnements particuliers que nous allons étudier.

IV. — Ce qui frappe, dès la première lecture de son livre, c’est, à côté de la richesse de l'expression, la richesse égale des idées. Il s’en dégage presque limpression d’une masse trop grande. Un critique empressé parlerait déjà de confusion. Il n’y a pas de plan apparent, révélé par des divisions extérieures. Voici, à grands traits, comment les idées s’enchaînent, ou mieux, se succèdent. Dans une courte préface ?, Crucé déclare reconnaître les vertus que sont la religion et le patriotisme, mais il affirme, qu'avant elles, il faut déjà posséder l'humanité. Or, l'humanité c’est la paix ; aimer l'humanité, c’est aimer la paix. « La paix est un subjet trivial, je le confesse, mais on ne la pourchasse qu'à demy à ». Et, tout de suite, il expose son dessein dans une déclaration d’une majestueuse et presque impressionnante correction. On sent, qu'au moment de tenter son entreprise, s’éclairent devant sa conscience et sa grandeur et l'incertitude des destins qui lui sont réservés : « Je ne devois pas addresser ce discours au vulgaire, qui ne vit qu'à patron et n’a aucune reigle en ses actions ; encore

(DAPeRNACE =D 527 (SPP EUX.

(S)PAP;EvT.

moins aux hommes violens, qui se mocquent de toute honnesteté et ne font estat que de la force. C’est de vos grandeurs que ce petit livret attend un favorable accueil, c’est entre vos mains qu'il se jette, Très-hauts, Très-puissans et Invincibles Monarques. Je croy certes que vos majestez n’ont besoing de nouveau conseil, et que Dieu vous ayant eslevé à un si haut degré d'honneur, vous en a donné pareillement le mérite. Mais d'autant que les advis provenans d’un esprit candide et non suspect, sont ordinairement bien receus, et qu’une fortune, quoy qu’elle soit grande, est subjette à changement, j’ay pensé qu'il ne seroit hors de saison de vous représenter avec toute humilité, les moyens d’asseurer vostre estat par l’establissement d’une paix universelle! ».

Pourquoi donc y a-t-il des guerres étrangères ? La religion n’est qu’un prétexte, et la nécessité n’appartient qu'aux temps primitifs?. Les guerres s’entreprennent, en réalité, pour l’une de ces quatre raisons, également insoutenables : l'honneur 3, le profit", la réparation d’un tort”, l'exercice f. A cet état d’anarchie et de violence peut succéder un état de stabilité et de justice 7.

Une organisation nationale solide, basée principalement sur l'épanouissement de l’agriculture, de lindustrie, des arts, des sciences et surtout d’un commerce libre, engendrera la paix générale8. |

Une organisation internationale ingénieuse, fondée essentiellement sur un système permanent d'arbitrage, rendra cette paix perpétuelle ?.

Il ne restera plus alors qu’à pratiquer, dans chaque monarchie,

(5), Paur-2:

(4) Pur3er5, (5) P. 15-10.

une politique qui soit en harmonie avec cette double organisation et qui la développe et la perfectionne sans cesse. Et cette politique repose sur huit principes fondamentaux: gouvernement modéré, punition des maléfices?, récompense des mérites 3, nourriture des pauvres“, règlement des procès Ÿ, provision publique de grains Ô, plaisirs licites?, censureS. Ils sont eux-mêmes complétés par quelques indications plus générales ou moins essentielles ?.

Avant d’en terminer, Crucé se demande de qui doit venir l'initiative de cette entente définitive et fraternelle entre les peuples. La réponse lui parait simple à découvrir. Entre les chrétiens l'honneur en revient au Pape: sa mission l’y invite. A l'égard des Mahométans il en revient au Roi de France: son crédit l’y autorise !?.

Si les souverains se donnent vraiment à cette noble tâche, ïls en assureront la réussite. Il n'y aura plus de guerres, de pestes, de famines, d’offenses à la Divinité!!. Mais c’est Crucé lui-même qu'il faut écouter dans l’envolée de son dernier effort : « Vivronsnous tousjours à la façon des bestes ? Encore si nous procédions en cecy d’une pareille modération. Car elles ne se battent jamais en troupe, et ne se font point la guerre, sinon lors que la faim les presse ou quelque autre nécessité les pousse. Les hommes forment une querelle pour peu de chose, quelquesfois de gayeté de cœur ils se mettent en campagne, non pour combâttre seul à seul, mais dix mille contre dix mille, afin d’avoir le passe-temps de voir un tas de morts, et les ruisseaux de sang

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