SECTION 1. — ÉPOQUE CONTEMPORAINE
I. — Il est un premier nom, dont le rapprochement s'impose avec celui de Crucé : c’est celui de Grotius.
Si l’on ne peut affirmer que Grotius ait personnellement connu Crucé, il ne fait guère de doute qu'il a eu connaissance de son livre.
Condamné en 1619 à une détention perpétuelle pour ses menées politiques et pour sa complicité avec Barneveld, qui, en montant à l’échafaud, pouvait évoquer son crime en ces termes: « Je meurs pour avoir défendu la liberté et les droits de la patrie ! », Grotius s’évade en 1621. Plusieurs états se disputent l'honneur de le recueillir; c’est à la France, qu’il avait visitée dans sa jeunesse, qu’il donne la préférence. T1 s’installe près de Senlis dans la propriété que le Président de Mesmes met à sa disposition et il partage son temps entre la promenade, nécessaire à sa santé affaiblie, et l'étude, dont son esprit a besoin. En 1623 il-se fixe à Paris.
Une lettre, adressée à de Thou le fils au mois d'août de cette année, lui confie qu’il s'applique à examiner les grandes questions se rapportant au droit des nations : « Versor in examinandis controversiis præcipuis quæ ad jus gentium pertinent ?. » Et si. une autre de ses lettres, à ladresse de Gassendi #, nous
(1) V. Pradier-Fodéré, Essai biographique et historique sur Grolius et son temps, en introduction au Droit de la querre et de la paix, 3 vol., Paris, de Guillaumin et Cie, 1867, t. I, p. xxvi.
(2]Mb1d., p'exxxet note 2.
(3) lbid., p. xxxi.
apprend que c’est dans Peiresc qu'il a puisé la première idée de son De jure belli ac pacis !, comment croire qu'il ne se soit pas, par ailleurs, livré à une vaste documentation, au moment d'entreprendre son large traité de la justice internationale ? Or, 1623, date de ses premières recherches, qui devaient se poursuivre durant deux années, c’est l’époque même de l'apparition du Nouveau Cynée. Grotius doit être curieux de tout ce qui peut éclairer sa doctrine naissante ; un livre rempli de préoccupations semblables aux siennes se publie à Paris, où lui-même vient de se fixer ; on ne peut supposer qu'il l'ignore. Les rapports qu'il a avec Gronovius?, lequel, on s’en souvient Ÿ, est lié à Crucé par les liens étroits de la dispute, sont une nouvelle garantie s’ajoutant à une probabilité déjà très forte.
Et la trace d’une influence étrangère est d'autant moins contestable dans le livre de Grotius que son but n’est pas la paix elle-même et que, parfois pourtant, c’est elle qu'il poursuit. Son objet n’est pas la suppression de la guerre, mais sa règlementation, sa moralisation ; fondateur du droit des gens, il devient, par instants, apôtre du pacifisme ; c’est alors un autre qui parle par sa bouche ; c’est un esprit voisin, mais différent cependant, qui modifie son propre esprit; et si l’on ne peut affirmer avec une entière certitude que cet inspirateur, certain mais caché, soit Crucé, tout le fait croire. Nul autre ne soutient sa doctrine neuve et hardie; les ilots de pacifisme parseimés dans Le Droit de la guerre et de la paix sont des pages détachées du Nouveau Cynée. Un commun esprit de tolérance, très apparent dans les deux ouvrages, rapproche aussi leurs auteurs.
L'idée directrice de Grotius, c’est que s'il y a des guerres injustes, il y en a de parfaitement justes. Son livre II s'ouvre sur cette affirmation : « Arrivons aux causes des guerres : j'entends
) Libri tres, Parisiis, 1625.
) V. Nys, Rev, de droit internal. et de législai. compar., 1009, p. 599. } V. supra, p. 4.
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