‹ Un Plan de Paix Générale et de Liberté du Commerce au XVIIe SiècleChapitre 99 sur 99 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

tion essentielle, autour de laquelle les contributions plus spéciales viendront se grouper pour la compléter, on est frappé de la profondeur de ses vues et de leur originalité heureuse et viable.

Dans les petites questions, comme dans les grandes; à l’égard des détails, comme à l'égard des principes, Crucé a témoigné d’une clairvoyance large et pénétrante à la fois. Sur combien de points, les progrès, hautement vantés, de la pensée moderne n’auront-ils été que les réalisations des projets émis, avec sagesse,

par le discret et doux auteur du Nouveau Cynée ?

ANT Tv.

I. — En dépit de l4 pénétration et de la clairvoyance de ses opinions, Crucé a moins été, nous lavons dit, un inspirateur immédiat qu’un lointain précurseur. Peu connu, et rapidement oublié, il n’a pas laissé la marque que pouvait faire espérer son œuvre. (C’est que, modeste et isolé, il n’a pas connu les appuis nécessaires sans lesquels une étude méditative peut avoir du mérite, mais non du retentissement. Et c’est aussi que son ouvrage a eu, sans doute, trop. d’ampleur et pas assez de puissance. De l’ensemble du livre, il se dégage l'impression d’un agréable plaidoyer, plus riche de charmes que d'arguments. Pourtant, ces arguments existent. Nous les avons aisément découverts dès que nous avons considéré de près les doctrines de Crucé; mais encore faut-il précisément, pour les bien péné-

trer, les considérer de près. Il n’a pas énoncé ses raisons dans

toute leur force ; il a été écrivain plus que doctrinaire ; et à ceux qui cherchent dans son livre moins.à lire qu’à étudier, il a pu sembler superficiel: Il ne suffit point, pour le bien entendre, de l'écouter ; il faut le presser de questions. Il offre avec spontaneïté

les attraits du lettré; il ne donne qu'avec réticence les dé-

monstrations du politique.

Un effort s'impose, restreint au reste, pour découvrir toute sa pensée ; et pourtant, sans cet eflort, on ne la connaît pas tout entière, car la vigueur de cette pensée et sa sagesse ne sont pas douteuses. Ce n’est pas l’inspiration qui lui fait défaut, maïs seulèment le souci de la mettre en relief, de lui donner une apparence plus large ou plus brillante que celle qu’elle possédait au

moment où il en a pris conscience. Il a eu l’inhabileté, .et le mérite, de négliger les procédés.

Mais, il demeure certain qu'il a pensé comme un moderne, qu’il a, avec une étonnante précocité, compris le sens de l’évolution, affirmé les nouvelles nécessités de l’organisation nationale et internationale des états. |

: Sur les questions économiques, il a jugé comme Adam Smith devait le faire au xvur siècle, parfois même avec plus de largeür que lui. Sur la politique intérieure, il a jugé, mais avec plus de modération, comme devaient le faire les hommes de la révolution et leurs successeurs du xix° siècle. Sur la politique extérieure, ila jugé, avec autant de prudence, que devait en avoir le président Wilson au xx° siècle. Quel que soit l'avis qu’on ait à l’égard de la valeur de ces doctrines, ne doit-on pas croire de celui qui les édifiait au début du xvu siècle, qu’il fut un esprit remarquable et singulièrement ouvert à la vie intellectuelle et matérielle qui allait être vécue ?

IT. — Mais il y a, dans l’œuvre de Crucé, quelque chose de plus saisissant encore que la diversité et l’étendue de ses doctrines, c’est leur harmonie.

Cette harmonie existe à un double degré : dans la cohésion des trois grands problèmes qu’il réunit et dans la pondération des solutions qu’il propose à chacun d’eux.

Crucé — nous l'avions déjà pressentil, mais nous le comprenons véritablement maintenant — se propose un double but : la ‘ paix mondiale et la liberté du commerce. Non seulement il conçoit que ces deux buts n’en sont presque qu'un seul, tant leurs exigences sont solidarisées et semblablement orientées, mais il affirme qu’à cette double question une réponse satisfaisante ne peut pas être fournie, si on la considère isolée dans l’abstraction. [l sent,.avec une netteté entière, que la vie des peuples et

(1) V. supra, p. 74 et suiv.

is CR À

des nations, comme celle des individus, ne peut pas être scindée en des fragments indépendants ; il voit que toutes ses parties se tiennent et que pour modifier profondément et durablement lune, il faut modifier parallèlement et dans le même sens toutes les autres. Autrement, on fait une réforme heurtée, incohérente.

C'est pourquoi, voulant modifier le régime du grand commerce, Crucé s'applique déjà à une préparation dans l’ensemble du monde économique. Et c’est pourquoi, voulant modifier les rapports internationaux, Crucé s'applique préalablement à une préparation dans la politique nationale et dans la politique internationale.

Ainsi, son plan de paix n’est pas une utopie, parce qu'il n’est pas un rêve abstrait. Comme le plan, aujourd’hui consacré, de la ligue des nations, il se lie à mille autres problèmes secondäires ; il les embrasse ; il les unifie ; et il s’en forme une assise stable.

Et sa doctrine, harmonieuse dans son ensemble, ne l’est pas moins dans son détail. Ses solutions particulières sont toujours un équilibre entre des exigences opposées. Il veut un commerce

libre et dépourvu d’entraves, non pas cependant au point de

repousser une faible taxe à la circulation, qui fournit un appoint précieux aux revenus de l’état.

Il veut un gouvernement libéral, non pas cependant au point de détruire toute autorité et de n’engendrer que lanarchie ; il propose un pouvoir fort et juste.

Il veut enfin régler par l'arbitrage les différends internationaux, non pas cependant au point de dédaigner entièrement la force et de ne point l’organiser en vue d’une action conforme à celle de la justice; la sanction de l’arbitrage sera pacifique en principe ; mais elle sera subsidiairement garantie par l'intervention armée.

Et tout au long de sa démonstration, c’est le même caractère qui se retrouve. La recherche de la solution moyenne et rationnelle est la marque typique de sa manière. A l'égard des oisifs, comme à l'égard des pirates, persuasion d’abord, force ensuite. Toute sa méthode tient dans cette phrase profonde, et qui, dans

sa simplicité, risque d'échapper, comme tant d’autres dans son livre: « La douceur est bien requise... mais en icelle, comme en toute autre chose, il faut garder médiocrité : autrement elle est préjudiciable! ».

III. — Par l'harmonie de son réalisme, Crucé a fait la grandeur de son œuvre; par l'idéalisme, dont il l’a animée, il en a fait la vigueur et la beauté.

Or, le caractère même de cet idéalisme est très digne de remarque ; c'est encore par son affirmation que Crucé apparaît comme un moderne.

Ilsemble, qu’à cet égard, il y ait eu à travers le temps une évolution caractéristique et pleinement visible à présent. L'existence

même de l’idéalisme ne date pas d’aujourd’hui, mais ses témoi-.

gnages ont varié, parce que son but s’est lui-même transformé.

Il y a eu l’âge de l’idéalisme guerrier, qui est issu d’un perfectionnement des forces physiques : il aboutit à l'honneur chevaleresque. Et il ya l’âge de l’idéalisme pacifique, qui est issu d’un perfectionnement des forces morales: il aboutit à la justice sociale. Le premier parle davantage à l'imagination ; il participe de l’enthousiasme; c’est pourquoi il est assez vite compris des primitifs. Mais sa vertu est restreinte ; elle est réservée à quelques initiés : les nobles; elle ne s’exerce qu’en de certaines circonstances: la guerre, ou, à son défaut, le tournoi. Le second s'adresse àla conscience; il participe de la réflexion ; c’est pourquoi il n’est compris que d’esprits ayant atteint à une maturité assez avancée. Sa vertu est large ; elle tend à devenir universelle, en pénétrant tout individu ; elle tend à devenir perpétuelle, en s'imposant aux générations successives.

Les deux conceptions se sont succédées sans interruption distincte. Au xx° siècle, Guillaume IT est encore partisan de la pre-

(1) Le NN. C., p. 00. Cf. p. 40-41, 52-53, 155, 178.

mière ; Crucé, au xvi' siècle, avait déjà conçu et aimé la seconde. C’est elle qui anime tout son livre ; elle en est la beauté la plus pure; et ellé réclame, comme il se risquait à l’espérer, que, lui en sachant gré, on l’honore de quelque « souvenance ! ».

(1) Le N.C., p. 226.

d'u Vu :

Le Doyen, : Le Président de la thèse, P. Louis-Lucas. M. VIGNES.

Vu et permis d'imprimer :

Dijon, le 6 mai 1910.

Le Recteur de l'Academie,

H. Papét.

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