LA BONNE SOUFFRANCE
ta route, sans obéir à leur geste solennel. C'est pourquoi tu réponds enfin au signal de ces antiques flèches de pierres, qui te montrent le ciel avec confiance et t'ordonnent la prière et la foi. »
Cette « conversion » a fait plus tendre encore, s'il était possible, le cœur du poète, et elle a rendu plus large l'horizon de sa pensée. Nous venons de voir, par la Bonne Souffrance, qu'elle en a modifié l'expression même. Elle a été la cause d'une œuvre particulière, dont le ton tour à tour simple, grave et d'une grande poésie religieuse, rappelle celui des Pascal et des Chateaubriand; — œuvre écrite dans une langue ferme et colorée, au nombre harmonieux comme la musique de l'orgue, et d'où s'exhale comme un parfum mêlé d'encens et de fleurs ! Oui, l'âme du poète s'est agrandie; sa voix retentissait, plus haute, au fur et à mesure qu'il s'élevait vers la croyance. L'un des plus beaux chapitres de la Bonne Souffrance est celui qui a pour titre : Au-dessus du nuage; il s'achève par cette exhortation :
a Plus haut, mon âme! Toujours plus haut! Au-dessus de tout ce que nous voyons du ciel ! Quel souvenir ai-je évoqué tout à l'heure ? Sur la montagne, je ne montais que vers le soleil. Aujourd'hui je m'élève vers une clarté incomparablement plus éblouissante; car, selon la belle parole de Michel-Ange, le soleil n'est que l'ombre de Dieu. »
Et la prose — même la plus éclatante — n'est que l'ombre de la divine poésie. Les pensées religieuses, qui, maintenant, projetaient leurs rayons à travers l'esprit de Coppée, le poète devait en recueillir la lumière diffuse, la fixer dans sa forme d'expression la plus familière, c'est-à-dire en vers, dans des poèmes tout vibrants de sincérité, tout ensoleillés d'espoir : Dans la Prière et dans la Lutte, c'est le titre du plus récent en date de ses livres de vers. Comme l'a écrit M. Léon Daudet, ici « il joint l'évidence à la ferveur. D'où une joie de renouvellement qui éclate à chaque page de cette œuvre
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lyrique... Mais il s'agit là d'un lyrisme aise, presque familier, rythmé par les battements du cœur, non des vagues emportements où se complut naguère le Parnasse ».
Lisez les vers qui terminent cette pièce émouvante et sacrée, XE table; ils renferment toute l'essence de cette poésie, et sont la meilleure conclusion à ce chapitre :
« Rêves, chimères, dit un sceptique en riant,
Légende fabuleuse et conte d'Orient.
J'ai nié comme lui... Pardon, Dieu véritable!...
Mon âme était alors l'infecte et sombre étable
Ouverte à tes parents, les pauvres voyageurs.
Car, hélas! chez le moins coupable des pécheurs,
Ne fût-ce qu'en désir, ne fût-ce qu'en pensée,
Que de honte secrète et de fange amassée !
En mon âme logeait un vice coutumier,
Tel qu'un vil animal vautré sur son fumier ;
Et, dans l'ombre malsaine et d'un miasme imprégnée,
Le remords me guettait, monstrueuse araignée !
Mais Jésus qu'à présentée prie, agenouillé,
N'a pas reçu le jour dans un lieu moins souillé.
Si le moindre frisson de repentir pénètre
Dans un cœur saturé de mal, Dieu peut y naître.
J'ai connu cet espoir et cette vérité,
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Un jour béni, quand la douleur m'a visité. J'ai prié, demandant pardon de mon offense; Humblement, j'ai rouvert au Dieu de mon enfance Mon âme, cet asile impur et ténébreux. Il y daigna descendre, et, maître généreux, Qui même à l'ouvrier tardif donne un salaire, 11 y règne, aujourd'hui, la parfume et l'éclairé. Prières! Sacrements! 0 bienfaits inouïs!
Comme l'étable, aux yeux des bergers éblouis, Brilla d'une clarté merveilleuse et subite, Mon âme resplendit, depuis que Dieu l'habite. Sur la nuit bleue où vibre un hymne de Noël, S'ouvre le toit obscur qui me cachait le ciel, Et le hideux remords, l'araignée en sa toile, Rayonne tout à coup et devient une étoile !
L'Homme
L'Homme
Nous avons passé en revue les divers écrits de François Coppée; nous voudrions essayer de montrer l'homme. Comme nous le disions dans la notice biographique qui se trouve en tête de ce petit livre , Coppée eut une jeunesse très dure et très douloureuse. Modeste employé au ministère de la Guerre, il ne s'affranchit de l'esclavage du bureau que par un travail personnel opiniâtre. Ses deux premiers recueils de vers n'avaient été remarqués que parles lettrés, ils étaient restés ignorés du grand
public. Ce fat le Passant qui rendit, soudain, le nom de François Coppée célèbre ; cette pièce avait été écrite sur la demande d'Agar, pour son bénéfice; on en sait le triomphe. Souvenir toujours cher au cœur de Coppée, qui s'écriait, hier encore, s'adressantk Mme Sarah-Bernhardt :
« Mignonne, c'est l'Avril. — Que c'est loin le décor Tout bleu de lune, Agar avec sa voix profonde, Le Passant florentin à chevelure blonde, Et mes vers d'écolier dits par tes lèvres d'or ! . . . »
Et voici le poète, précoce bénificiaire de la gloire, qui en goûte la complète ivresse; il est accueilli et fêté dans le monde, et sa situation s'en trouve brusquement changée. L'Académie, bientôt, lui ouvre toutes grandes ses portes, sur la présentation de Camille Doucet, qui se montra toujours, en cette circonstance plus particulièrement, d'une sollicitude paternelle à l'égard de François Coppée. Celui-ci remplaçait, sous la Coupole, un autre poète, et très noble, M. de Laprade.
Mais Coppée n'était pas homme à se laisser
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étourdir par l'encens des vaines louanges ou des officielles sanctions. Il n'apprécia jamais le pédantisme ; les théories doctrinaires des cuistres lui font horreur; et il ne fut point dupe, non plus, de la coquetterie fardée des has-bleus.
Le poète aime, avant tout, l'intérieur; il resta toujours fidèle au culte de son foyer : il avait là, chez lui, sa vieille mère et sa sœur, M"e Annette Coppée, et c'est dans ce milieu familial, loin des bruits de Paris, qu'il a vécu ses heures les plus douces et les plus fécondes.
M. Anatole France a parlé de la mère du poète en ces termes délicats et touchants : « On sait que Mme Coppée a vu les premières lueurs de la célébrité de son fris. Les amis du bon temps se rappellent, dans ce logis modeste et fleuri de la rue Rousselet, au lendemain du Passant, la joie dont s'illuminait le visage souffrant de cette femme de cœur. Ils revoient dans leur mémoire émue la mère du poète, d'un type fin comme lui, mince et pâle, courbée au coin du feu, retenue dans son grand fauteuil parla lente maladie de nerfs qui la faisait paraître de jour
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en jour plus petite, sans effacer ni le sourire de ses yeux, ni la grâce adorable de son visage dévasté. La langue à demi liée par le mal mystérieux, elle semblait murmurer : « Je puis mourir. » Elle mourut, laissant à sa place une autre elle-même. »
Lui, aussi, est d'une santé médiocre qui Fa sans cesse obligé à une infinité de ménagements . Encore aujourd'hui, bien que le spectacle de la rue soit pour lui un plaisir, bien qu'il en aime le mouvement et l'imprévu pittoresque, il reste volontiers enfermé dans son cabinet de travail de la rue Oudinot. Son logis est confortable et plaisant. Par ses fenêtres qui s'ouvrent sur des jardins, la vue des arbres ensoleillés, du ciel très large, lui rend agréables les heures passées à la maison. Il se plaît au milieu des tableaux, des livres, dont les reliures élégantes aux fleurons dorés se pressent sur les rayons. Dans le cabinet du Maître, jetons un rapide coup d'œil : des peaux de bête par terre; face à la cheminée, un sopha d'Orient ; sur la table-bureau, des papiers épars, des plumes d'oie, — Coppée ne se
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sert que de plumes d'oie pour écrire, c'est ce qui donne à son écriture ce caractère archaïque, si spécial ; ses manuscrits aux lignes également espacées, couvertes de ratures, offrent l'aspect d'un plan de bataille, où les régiments de mots se groupent, prêts pour l'action ; — sur la table aussi un buste du Premier Consul en biscuit de Sèvres, une tête de Christ en bronze... L'été, la baie vitrée est ouverte, et on respire le parfum des fleurs, en même temps qu'on entend le chant des oiseaux. L'hiver, un feu clair anime la cheminée; des amis sont là, la fumée légère et bleue du tabac flotte dans l'atmosphère. Et la conversation est délicieuse, remplie de ces anecdotes où le Maître excelle ; vêtu de son veston de flanelle rouge, un foulard lâche au cou, tel que l'a dessiné Renouard, il fume, en causant, de nombreuses cigarettes qu'il roule de ses doigts nerveux ; au petit doigt de la main gauche étincellent un diamant et une turquoise...
Coppée demeure rue Oudinot depuis fort longtemps. Il a occupé, dans la maison qu'il
habite, des appartements successifs. Il aime la rive gauche, où fut son berceau, où il dormira son dernier sommeil, — à Montparnasse, dans la tombe de sa famille; — il aime ce quartier de couvents aux cloches mélancoliques, dont le pieux appel se mêle, dans les crépuscules de printemps, aux sonneries de clairon de la caserne Babylone, toute voisine. C'est, ici, la limite du faubourg praticien et du faubourg populaire, — sorte de symbole de la dualité d'âme du poète. Non loin, le dôme d'or des Invalides, sous lequel repose l'Empereur, — un nom qui revient souvent aux lèvres admiratives de Coppée.
Tout, dans le rez-de-chaussée du Maître, décèle le goût; tout est simple, cependant. Une horloge ancienne décore la salle à manger, où se trouve aussi le beau portrait de François Coppée par Fournier (celui d'après lequel M. Léon Canivet a exécuté l'intéressante lithographie qui illustre si heureusement notre livre) ; la chambre à coucher du poète est sévère, avec son lit à colonnes à la tête sur-
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montée d'un crucifix, et ses casiers de livres :
— Coppée lit beaucoup, il lit levé et couché ; — puis c'est le salon d'une sobre élégance... enfin, une dernière pièce, encombrée aussi de volumes, avec, aux murs, des tableaux, — portraits du Maître, études de son viel ami Raphaël Collin, — et, un peu partout, des bustes
— bronze ou marbre — de François Coppée à différents âges...
Qu'ils étaient délicieux, naguère, ces matins de dimanche , où l'auteur de Severo Torelli recevait ses amis avec sa cordialité habituelle ! C'est vers 1888 que je fus admis dans la maison pour la première fois , — petit provincial tremblant qu'intimidait l'approche du poète illustre... Je m'essayais à la poésie, et j'avais envoyé des vers à François Coppée, qui, très justement, m'avait conseillé, par lettre, d'attendre avant de publier. J'allai le remercier de ses encouragements trop indulgents et de ses sages avis ; entouré de confrères, il me reçut avec douceur et bonté. Presque chaque dimanche, par la suite, je vins le voir; je lui com-
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muniquais mes essais, il faisait ses observations, m'obligeait à raturer, m'indiquait d'utiles lectures. Qu'on me pardonne de hasarder mon humble personnalité dans ce récit ; je voulais dire combien le Maître fut paternel et bon; je ne pouvais mieux faire partager mon sentiment qu'en rapportant des impressions personnelles. D'ailleurs, la trace de l'intérêt que Coppée me porta subsiste ; c'est lui qui a présenté au public, par une préface en vers exquise d'émotion et de charme, mon premier volume Au temps des Mas, et je lui en serai reconnaissant toujours. Voici quelques strophes de cette jolie pièce :
Près de ma treille aux tons de cuivre Dont se dore le chasselas, Poète, j'ai lu votre livre D'où sort un parfum de lilas.
C'est du printemps à chaque ligne, Et, de mon cœur sec et fripé Comme les feuilles de ma vigne, Un gros soupir s'est échappé.
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Car j'entends le bruit monotone Des Parques tournant leurs fuseaux, Quand vous offrez à mon automne Votre Avril plein de chants d'oiseaux:
Car, sans espoir qu'elle renaisse, Je respire en vos lilas frais Mon exquise et pauvre jeunesse, Et je suis navré de regrets.
Vieillir ! Grand chagrin des poètes !
Je fus, ma parole d'honneur, Absolument tel que vous êtes, Aimeur, rimeur, rêveur, flâneur.
L'attraction nous est commune, Qui vous mène et qui me menait Sur les quais, par les nuits de lune, Murmurant les vers d'un sonnet.
La forêt et ses rouges-gorges Sont trop loin, l'hiver. J'allais voir Le couchant allumer ses forges Au bout d'un faubourg sale et noir
Et, comme vous, j'ai fait des lieues, Captif, pour mon pain, dans Paris, A travers les mornes banlieues Et sous leurs arbres rabougris.
Oui, livre charmant, tu l'exhumes, Le souvenir des anciens jours.
Oui, Georges Druilhet, nous eûmes Même printemps, mêmes amours...
Dirai-je tous les hommes célèbres — ou simplement connus — que j'ai rencontrés rue Oudinot, en visite ou à la table de François Coppée? Autant vaudrait citer tout le Paris de l'intelligence. Je n'ai pas eu le bonheur, pourtant, étant trop jeune, d'y voir Barbey d'Aurevilly, qui fut un des familiers de la maison, et dont Coppée conduisit, naguère , le deuil à l'église Saint-François-Xavier... Là, du moins, j'ai vu l'éminent savant Jules Soury, l'auteur du Système nerveux central ; j 'ai vu autrefois Rodenbach aux yeux pâles comme les canaux de Bruges-la-Morte ; plus récemment Maurice Barres, M. Edmond Archdeacon; là, j'ai noué de précieuses amitiés, et parmi les poètes je citerai celui qui, après Coppée, est le plus près de mon cœur, mon aîné, mon cher et fraternel ami Frédéric Plessis, le pur poète de la Lampe
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d' irgile et de Vesper; je citerai aussi Eugène le Mouil, Auguste Dorchain, Charles Guérin. Claude Couturier, Gaston de Raimes, et parmi les plus jeunes, Léonce Depont, dont le dernier volume, Pèlerinages, si émouvant et parfait de forme, est dédié à François Coppée, Henri Barbusse, Pierre Halary, Louis Sauty, — de vrais fidèles !
Coppée aime, au-dessus de tout, la poésie. Dans un de ses charmants articles du Journal, où il parlait de Théodore de Banville et des conversations qu'il avait eues avec le grand lyrique, il dit, s'adressant à la mémoire de son maître :
« Dans nos fantasques causeries, nous revenions toujours, en définitive, à ce qui nous tenait le plus au cœur, à notre amour naïf et désintéressé de la poésie et de l'art. . . »
Coppée, en poésie, — est-il besoin de le dire? — est resté un traditionnel. Il le répétait voici quelques années, avec son humour habituel, à notre confrère M. Jules Huret, qui se
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livrait à une « enquête sur l'évolution littéraire ». Il n'ignore pas ce que pensent de lui les symbolistes -décadents : « Ils me considèrent comme un vieux pompier, disait-il, et ne s'empêchent pas de le dire dans leurs petites revues, que ma sœur lit, car moi je n'ai pas toujours le temps... Qu'est-ce qu'on demande à un poète? Qu'il se montre lui, nous dévoile son âme, qu'il nous fasse participer à ses visions personnelles de la vie et de la beauté, qu'il nous fasse frémir de ses frissons... Où est celui d'entre eux qui nous procure cette impression neuve que nous avons un peu le droit d'exiger qu'il nous donne?. . . Quant à leur technique du vers, ce n'est pas la peine d'y revenir. Mais on peut répéter tout de même, c'est si vrai! que l'alexandrin permet de tout faire, de tout dire. Ils vous parlent de rythmes nouveaux... Hugo aussi s'est amusé à en trouver. . . Parbleu ! quand on écrit Sarah la Baigneuse, on n'emploie pas le vers de la Tristesse (VOlymplo... a Hugo, qu'ils estiment un poète regrettable , c'est à mourir de rire, ma parole! Hugo, qui
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est l'honneur de la poésie tout entière, aussi grand qu'Homère et que Virgile, — plus grand que Virgile! car il est plus varié, — Hugo qui restera comme la gloire du xixe siècle, et de la France!... »
Et comme M. Huret lui demandait quels étaient, selon lui, ceux qui continuent la tradition poétique, Coppée répondait :
« Leconte de Lisle vous a nommé Haraucourt, et il a raison, Haraucourt fait de très jolis vers. Et puis, il y en a d'autres, sapristi! Et Richepin, et Bouchor! Et Bourget, car, lui aussi, a fait dans le temps des vers très distingués, et Gabriel Vicaire, et Fabié... Il y en a d'autres encore, parmi les jeunes, tenez, il n'y a qu'à chercher... Ajalbert, par exemple. Connaissez-vous ses Paysages? C'est très bien, cela!... »
Heureux de découvrir un talent nouveau, en effet, Coppée n'a jamais marchandé aux débu-
tants de lettres l'éloge mérité. Lui, vétéran, il a salué les premières armes du conscrit Georges d'Esparbès; et on sait le grand succès qui a accueilli, à son apparition, la Légende de V Aigle. Les lecteurs du Journal se souviennent aussi de l'article que François Coppée consacra au livre de notre regretté Albert Samain : Au Jardin de l'Infante.
a Je le considère, dès à présent », disait-il d'Albert Samain, « comme passé maître. Par sa façon de sentir la vie qui est d'une qualité fine et rare, par sa forme flottante mais que domine un très sûr instinct de l'harmonie, il est bien lui-même et, presque toujours, vraiment original... Il est précieux et nuancé, mais sincère. Et puis, c'est un caressant, c'est un tendre ; et cela devient tour à fait exceptionnel... » Et puisque nous avons prononcé ce nom, disons que celui qui le portait fut très cher à François Coppée. Nous nous sommes trouvés réunis souvent, Albert Samain et moi, chez le Maître, notamment en des heures tristes, au chevet de Coppée souffrant... Cette parfaite
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distinction, cette fierté hautaine, je dirai cette noblesse, qui caractérisent la physionomie impérissable du poète, mort trop tôt pour les lettres, n'excluaient pas, chez lui, bien au contraire le don de sympathie. Nul ne l'approchait sans l'aimer; et j'ai vu des larmes dans les yeux du Maître, lorsque nous avons parlé de lui, en nous revoyant, après l'irréparable événement. . . Pour moi, qui admire l'œuvre d'Albert Samain, j'avais certes de l'amitié pour l'homme, mais ce que j'estimais surtout en lui — il m'avait donné l'occasion de le juger — c'est un caractère. Je suis heureux d'adresser un souvenir très particulièrement ému à sa mémoire. . .
C'est comme défenseur de son art, que Coppée s'éleva récemment, à l'Académie française, contre le projet absurde de réforme orthographique, révolte contre le bon sens, mutinerie d'ignorants et de cuistres, qui, en voulant supprimer la règle des participes, menaçaient du même coup — s'en doutent-ils? — toute la poésie française, dont ils rendaient les chefs-d'œuvres inintelligibles. Que seraient de-
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venus les vers de Corneille et de Racine, si ce programme de brouillons avait reçu la sanction de la Compagnie? Il ne serait plus resté aux fidèles du théâtre classique, que la consolation de relire ces œuvres, au coin de leur feu, dans l'ancienne forme typographique.
Assister au spectacle dans son fauteuil, c'est ce que fait François Coppée ! Il a beaucoup aimé le théâtre, — et son vieil Odéon en particulier, ses artistes : « Albert Lambert, c'est l'Odéon personnifié. Si je ne voyais plus, un de ces quatre matins, son nom sur l'affiche, je serais aussi troublé que si l'on supprimait, derrière le monument, la station de l'omnibus des Batignolles. . . » Il allait même aux mélos, et il avoue quelque part ce qu'il appelle sa « turpitude » : il était là-dessus de l'avis de Musset :
Vive le mélodrame où Margot a pleuré !
Est-ce parce qu'il fit jouer lui-même des pièces? Il est, aujourd'hui, blasé sur ce genre d'illusions. En outre, ne sachant pas la musique
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et n'étant qu'un fort médiocre dilettante, depuis longtemps il n'est pas capable de supporter deux heures d'opéra. Et puis, — il l'a écrit, — il ne peut plus se plaire dans une salle de spectacle. Naguère encore, il fréquentait le caféconcert. Là, on peut tuer sa soirée, prétendait-il, fumant et causant avec son voisin, sans penser à ce qui se passe sur la scène : on se laisse seulement bercer par une vague musique. C'est ainsi que les habitués de la Gaieté-Montparnasse ont pu, maintes fois, se pousser du coude et se montrer le poète assis à l'avant-scène, fumant sa cigarette, distrait et souriant, parmi les rires jaillis en fusées de tout ce petit monde, que mettaient en belle humeur la mimique et les calembours d'un pitre...
La chanson, — l'ancienne, la bonne, — ne lui déplaît pas. Il trouve à Pierre Dupont un certain génie, et il pense que Béranger dont la la philosophie ne fut pas vulgaire, mais indulgente et résignée, fut un brave homme, un bon poète et un bon Français. Le talent si personnel et si âpre d'Aristide Bruant lui est sympathi-
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que. Au poète de Dans la Rue il reconnaît un sens très réaliste de la notation, une philosophie amère mais vraie, un amour du peuple qui ne peut que plaire à celui qui a écrit les Humbles et la Grève des Forgerons... Et puis, comme Béranger, Bruant est un patriote, et cela suffît.
Car Coppée est « cocardier » ; on l'a plaisanté d'avoir écrit, un jour, qu'il avait « un bonnet à poil dans le cœur ». La vérité est qu'il regrette la vieille France, son ancienne grandeur et ses gloires passées, — aussi bien les lys que les abeilles. Il aime reposer ses regards sur une lithographie de Raffet; il se sent ému dans la galerie des batailles, à Versailles... C'est par amour pour la France, par devoir patriotique, qu'il s'est jeté dans la mêlée ; ce n'est ni par ambition personnelle, ni par goût. Il a le mépris profond des professionnels de la politique. A cet égard, son scepticisme est demeuré le même que naguère; il pense que lorsqu'un homme se lance dans le bouillon parlementaire, c'est qu'il a raté un autre métier. C'est toujours le
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mot de Gavarni : « T'es propre à rien, fais-toi artiste ! »
Le monde est mal arrangé, sans doute, et la. fameuse égalité, inscrite dans les Droits de l'homme, est une cruelle imposture. Mais nos politiciens, atteints de fringale chronique devant l'assiette au beurre, pensent bien au peuple!...
Le vrai peuple. — pas celui des grèves et des meetings, — le poète l'a fréquenté en ses années de lutte, et il le coudoie chaque jour encore sur son cher boulevard Montparnasse ; il l'aime pour ses vertus ignorées, son désintéressement, sa spontanéité à l'enthousiasme et à l'attendrissement, qualités dont il a fait de si touchantes peintures dans son œuvre. Coppée ne flattera jamais la foule dans ses mauvais instincts ; il se contente d'être indulgent pour les faiblesses du petit monde ; il ne trouve pas excessive la franchise un peu brutale, mais sans cynisme, de cette classe au cœur tout impulsif. Et puis, ce problème de l'éducation! — « Quand on a eu papa et maman, qui vous ont aimé et vous ont montré le devoir, il est bien facile de juger se-
vèrement les autres! » C'est une de ses réflexions familières.
En morale, Coppée a adopté la pure règle chrétienne; mais, avant d'être redevenu un catholique pratiquant, et le paroissien assidu de Saint-François-Xavier, il vivait selon l'honneur. S'il est resté célibataire, c'est, comme beaucoup, qu'un obstacle fort respectable, peut-être une raison douloureuse, l'a obligé « de lutter contre l'instinct, si impérieux pourtant, de se choisir une compagne, de se survivre dans une descendance... »
François Coppée, qui aime tant Paris, et qui, en somme, est un sédentaire, a voyagé. Il a vu bien des villes d'Europe, mais toujours il est revenu à Paris avec plaisir. Londres lui a laissé l'impression d'une formidable ruche à l'activité prodigieuse... « En Angleterre, une fois le détroit passé, me disait-il, on se croit transporté dans un autre monde... Et lorsqu'on rentre à Paris, — ce calme! — C'est comme une ville de province. »
Il a vu la Hongrie, et il y a été fêté; il a lu
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ses vers en Belgique, où il est particulièrement aimé, et où M. Dugniollc, un lettré bruxellois, lui a voué un véritable culte ; il les a lus aussi en Hollande, devant un public d'élite. L'Espagne l'a vivement passionné ; ce caractère de grandeur traditionnelle, ces usages, ces mœurs de la Péninsule, l'âpreté de la nature, la couleur et la lumière, la beauté forte ou éclatante des villes : Cordoue, Séville ou Grenade, l'Alhambra, le Généralife, — tout cela était fait pour émouvoir sa sensibilité d'artiste et sa mentalité latine; il a peu goûté, par contre, les combats de taureaux qui enthousiasmaient tant Théophile Gautier et lui inspirèrent quelques-unes de ses pages les plus pittoresques.
Coppée s'exila plusieurs hivers dans le Midi, et il séjourna a Alger, sur l'ordre de la Faculté. Il fut souvent transporté d'admiration devant le prestige ensoleillé et fleuri des côtes méditerranéennes. Il a vu Naples et le rouge Vésuve. Le silence de Venise aux palais de marbre l'impressionna mélancoliquement... En France, des Pyrénées à la Bretagne, il a parcouru des
provinces. 11 s'est plu à Toulouse-la-Rose ; il a admiré avec une sensation qui tient du vertige la forteresse aérienne de Roc-Amadour, aux sept chapelles contiguës, et la mer lui a parlé, comme à tous les vrais poètes, par sa voix d'enchanlement et de mystère. Il aima les vieilles villes bretonnes, les croix de pierre des chemins, les clochers à jour du pays armoricain, et il est certaines de ses impressions celtiques qui pourraient être illustrées par le pinceau inspiré de Dagnan-Bouveret.
Il y a quelques années, François Coppée, qui faisait volontiers des séjours prolongés, l'été, aux environs de Paris, — à Mortefontaine ou à Auvers-sur-Oise, — se fixa à Mandres, près de Brunoy, en Seine-et-Oise, et il y acheta un logis champêtre : la Fraizière, dont il a souvent, depuis, entretenu ses lecteurs du Journal. Supposons-nous en juin :
Le long de la ligne de Lyon , passé Villeneuve- Saint-Georges, le paysage se déroule, charmant dans sa variété. Vers Montgeron, c'est déjà la campagne, non plus celle des banlieues, avec
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ses maigres sites, aux arbres souffreteux, et ses guinguettes grouillantes, les jours de fête, de foules endimanchées ; mais la vraie nature, une vallée aux versants boisés, aux hameaux riants, parmi les verdures, aux villas fleuries dont la façade, parfois, à travers une éclaircie de feuillage, se découvre aux regards attentifs du voyageur.
A Brunoy, où l'on quitte le chemin de fer, c'est par une rue bordée d'élégantes habitations ouvertes quelques mois de l'année seulement, qu'on gagne les champs. Mandres est à une lieue environ, avec ses maisons blanches, étagées en amphithéâtre, dominant la magnifique vallée de l'Yerres, bleue sous la lumière éclatante du jour... La rivière, en bas, à droite, resplendit par places, pareille à un ruban argenté; à gauche, des tas de blés mûrs tachent de points roux la plaine rose et blonde, une plaine de Brie à la Millet, au delà de laquelle se dessine, sur le ciel bleu, un petit bois d'un vert sombre, — ancienne propriété du ministre Rouher. Et, partout, sur les bords de la route,
des champs de roses jettent leur note ardente et féerique sur le radieux paysage.
François Goppée avait élu domicile dans cette jolie région. De 1892 à 1897, je l'y fus voir plusieurs fois. Vêtu d'un veston de flanelle blanche, je me le rappelle, me faisant faire le « tour du propriétaire » . Les deux chiennes qu'il possédait alors, — Coppée aime beaucoup les animaux, — Flora et Truffe, l'une, élégante, de la race des lévriers d'Ecosse aux longs poils, l'autre, « bull » à l'air bon enfant, nous fêtaient de leurs bonds joyeux et de leurs expansives caresses.
Tout en causant, le poète me montrait son domaine, le potager ressemblant à un coin familial, avec ses beaux arbres fruitiers, ses platesbandes rectilignes bordées de buis, plantées de légumes, fleuries de mauves et d'œillets; le bosquet aux venelles fraîches, où riait un faune et au fond duquel s'élève un labyrinthe rappelant en raccourci celui du Jardin des Plantes. De cette butte, la vue est, je m'en souviens, très étendue dans la direction de l'Est, où se
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distingue parfaitement, dominant la plaine, le clocher de Brie-Comte-Robert. Je me serais cru transporté à soixante lieues de Paris.
Les chats de Coppée dormaient au soleil, sur la pelouse verdoyante. Toujours, le poète aima ces animaux; aujourd'hui encore, il en possède de superbes, et il a pour « Grand-père », le favori, une faiblesse de père ou d'amoureux. Je me rappelle aussi les instants où, assis devant la maison, j'écoutais les propos du Maître, qui, tour à tour grave et enjoué, me charmait par sa conversation à la fois abondante et familière. Il roulait de temps en temps une cigarette, selon sa vieille habitude; et, après une impression ressentie au cours d'un voyage ou à la lecture d'un livre, et dont il me faisait part, il se plaisait à me conter avec son esprit charmant une anecdote curieuse ou amusante.
J'ai, devant moi, en écrivant ces lignes, une photographie prise là-bas, à la Fraizière, en ces années délicieuses. M1Ie Coppée est assise auprès de son frère sur un banc. Une chèvre blanche les regarde. Le jardinier, sa femme, complètent
cette scène intime, si souriante, à la Jean- Jacques.
C'est durant ces séjours à la Fraizière, qu'un horticulteur de Villecresnes, — une commune voisine, — eut la bonne grâce de baptiser du nom de François Coppée une rose sombre, veloutée et délicatement odorante ; cette attention toucha vivement le poète qui multiplia autant qu'il le put la très belle rose.
Mais le Maître lut obligé d'abandonner la Fraizière, à la suite d'accidents de santé. Il donna dans le Franc-Parler un regret à cette vieille maison séculaire, au parc dont les rossignols étaient, d'après lui, de si accomplis virtuoses, aux beaux clairs de lune où il avait rêvé sous les branches, aux soirs d'automne, dorés à peine, où ses pieds avaient foulé les feuilles mortes, éparses dans les allées...
Chaque année, maintenant, il s'absente seulement deux mois de Paris, et il va passer ces deux mois au bord de la mer. Tour à tour, il a planté sa tente de baigneur à Langrune, à Veules et à Mers.
L HOMME
L'été de 1900, je fus le visiter sur la petite plage, aux confins de la Normandie et de la Picardie, où il séjournait avec les siens. Coiffé de la casquette blanche qu'on porte aux bains de mer, alerte et gai, il me promena dans les vieilles ruelles montueuses et pittoresques du Tréport, sur le musoir, d'où nous apercevions les bateaux de pêche arrivant de la baie de Somme ou de Dieppe ; il me fit admirer cette marine, puis les falaises crayeuses, si imposantes, le paysage verdoyant des terres... La mer était belle; l'après-midi nous grimpâmes sur la falaise qui surplombe la mer, et le Maître me faisait remarquer au loin, sur l'infini bleu de l'eau uni, à l'horizon, à l'infini bleu du ciel, les minuscules voiles blanches, pareilles à des papillons.
Puis, nous fûmes à Eu, dont nous visitâmes l'église gothique, ancienne collégiale, — ses cryptes où sont les tombeaux des Guise...
La conversation de Goppée, au cours de ces promenades, continuait de m'éblouir, par ses traits rapides, ses lointains aperçus. Je retrou-
vais, mais avec plus de verve encore, — comme si l'étendue et le grand air donnaient plus d'ailes à sa fantaisie, — l'esprit brillant des causeries de Paris, des flâneries de la Fraizière.
Entre temps, — Coppée est simple de goût, je l'ai dit, et il vit la vie de tout le monde, — nous nous étions assis à une table de café. Là, le Parisien aimable, qui retrouvait des personnes de connaissance, jouait, matin et soir, avant déjeuner puis avant dîner, sa partie de dominos. Très fort à ce jeu, il y gagnait presque invariablement ses adversaires.
Ces notes, légères de ton et qui ont peu d'importance par elles-mêmes, compléteront pourtant la physionomie de François Coppée: et je les transcris, ici, en mémorialiste sincère; puissent-elles plaire par leur franchise et leur couleur et donner à ceux qui les liront l'impression que laissent ces instantanés où la vie ordinaire s'enregistre pour la plus grande joie de notre cœur î
Le Citoyen
Le Citoyen
Nous voici arrivé à une « œuvre », qui, en la couronnant, marquera noblement dans la vie du Maître. Avec la spontanéité que Coppée apporte dans les choses qui le passionnent, il allait entreprendre, les événements l'y engageant, une tâche nouvelle, des plus ardues, et, après avoir été un écrivain exemplaire, un pur poète, s'affirmer un grand citoyen. La genèse de cette transformation, — car Coppée, homme de cabinet, rêveur paisible, n'avait jamais songé à la gloire du tribun, — est simple
et naturelle, si l'on considère que ce bon Français, Français de race et d'éducation, a répondu tout de suite à l'appel de sa consience, commandée par un devoir patriotique.
En 1897, lorsque éclata la malheureuse « Affaire », qui a divisé le pays en deux camps, heureusement fort inégaux en autorité et en nombre, on devait demander au Maître, connaissant son cœur accessible aux justes pitiés, de vouloir bien intervenir en faveur de Dreyfus, prisonnier à l'île du Diable. On voulut le convaincre de l'innocence du condamné.
— « Vous ne m'apportez qu'une opinion », répondit-il. « Ce que vous me dites est très troublant, sans doute. Mais la preuve ?.. . »
Sa clairvoyance instinctive, son esprit de mesure l'empêchèrent de se compromettre. Et il garda le silence, pendant les premiers mois de la violente campagne de presse, souffrant dans son cœur, comme tous les vrais Français, des injures infligées à notre armée et k des chefs militaires justement respectés de la Nation. Il fallut que la coupe débordât tout à fait, que
LE CITOYEN I yf)
M. Zola publiât son trop fameux réquisitoire «J'accuse! » pour que François Coppée, qui avait autrefois écrit les vers du Siège, s'est toujours affirmé « chauvin », ralliât la cohorte courageuse qui venait de se constituer gardienne du Drapeau. Un instinct sacré, celui du fils qui voit sa mère insultée, l'instinct du poète qu'enflamme l'Idéal patriotique et qui ne veut pas qu'on touche à ce qui lui est le plus cher au monde : sa Patrie, le tira de sa retraite heureuse. Rien ne le retint dès lors, bien que fût grand le sacrifice, — ni son rêve, ni son repos, ni sa santé médiocre, ni la froideur marquée dont certains de ses amis de lettres accueillirent son acte de courage.
Oui, je les vois hocher la tète, Mes compagnons du temps ancien.
Et s'étonner que le poète Veuille finir en citoyen.
Je sais qu'ils ne m'approuvent guère Et qu'ils ont froncé le sourcil, Quand j'ai pris ma plume de guerre Ainsi qu'on empoigne un fusil,
l8o UN POÈTE FRANÇAIS
Et quand, portant une cocarde, Moi, si pacifique et si doux, Je vins me mettre à l'avant-garde, Au rang où l'on tire à genoux...
Ces gens à mine satisfaite, Je serais aussi calme qu'eux, Si j'étais encore un poète Égoïste et voluptueux...
Mais tout est changé dans mon âme.
Je lis, dans un code idéal, Cet ordre écrit en mots de flamme :
« Faire le bien, vaincre le mal. »
Or la France souffre et je souffre; Et nul n'a rien à ménager, Quand on la conduit droit au gouffre, Quand la Patrie est en danger.
Ces vers, que Coppée lut un soir à une des réunions de la Patrie française, expriment, mieux que tout ce que nous pourrions dire, l'état moral du Maître, durant cette crise si aiguë, si douloureuse pour la France.
Coppée, d'ailleurs, n'était pas le seul à penser ainsi, dès 1898. Il fut suivi, dans son action
bienfaisante, par beaucoup de Français « intellectuels )>, comme on dit aujourd'hui, mais du bon côté, de ceux qui s'étaient résignés au silence jusque-là. Vers la fin de 1898, la Ligue de la Pairie française fut constituée ; elle se donnait pour objet de « maintenir et de fortifier l'amour de la Patrie et le respect de l'Armée nationale ; d'éclairer l'opinion sur les grands intérêts du pays; de surveiller et de combattre les ingérences et les propagandes de l'Etranger ».
Sa première déclaration, que les journaux publièrent, était signée des noms de vingt-trois académiciens, d'hommes de lettres et d'artistes, de médecins illustres et de professeurs notoires.
Une réunion de ses adhérents eut lieu, à la salle de la Société d'horticulture, rue de Grenelle, le 19 janvier 1899; c'est là le premier acte public auquel s'associa François Coppée.
M. Jules Lemaître, avec l'autorité qui s'attache à son nom, y expliqua le but que se proposaient les ligueurs nouveaux, en un discours précis, lumineux et entraînant. Tous ceux qui ont assisté à cette première manifestation de la
iG
Patrie française, se souviennent de l'enthousiasme ardent de la salle, des longs applaudissements qui accueillirent le conférencier et qui saluèrent François Coppée lorsqu'il se leva pour donner lecture des statuts de la nouvelle association. Il y avait là, sur l'estrade, réunis dans une même acclamation : Maurice Barres, le jeune philosophe aux sûres méthodes, l'historien au génie tour à tour séduisant et incisif, le partisan à l'âme ardente, MM. Ferdinand Brunetière, Cavaignac, Me Clunet, Marcel Dubois, Forain, Vincent d'Indy, Félix Jeantet, Longnon et de Mahy, le colonel Monteil, et les trois initiateurs de ce beau mouvement national, de jeunes professeurs dont le zèle patriotique s'était déployé durant les semaines précédentes : MM. Gabriel Syveton, LouisDausset '!■ et Henri Vaugeois, inconnus la veille, admirés i aujourd'hui de tous les bons citoyens. La France pensante était, ici, dignement représentée; le talent d'écrivain de celui-ci, l'éloquence de celui-là, l'énergie civique de cet autre, allaient opposer, par la suite, une barrière aux tenta-
tives criminelles des politiciens sectaires et des agents de la trahison.
François Coppée fut proclamé, à l'unanimité, président d'honneur de la Ligue de la Patrie française.
Le i5 février 1899, une deuxième conférence, — de M. Marcel Dubois, cette fois, — eut lieu dans la même salle. François Coppée y prit la parole. La voix émue, le geste grave :
— « Nous avons lieu d'être satisfaits, dit-il, et cet admirable mouvement prend chaque jour plus de force et d'ampleur... Nous ne sommes donc plus seulement aujourd'hui un groupe de citoyens exprimant leur indignation contre les conséquences de l'horrible « Affaire — » A présent, nous devenons, nous sommes déjà un corps organisé, une armée de bonnes volontés obéissant à un seul mot d'ordre : — la France avant tout, — armée pacifique, sans doute, mais si puissante, si bien unie, si nombreuse, que le seul aspect de ses profondes phalanges a déjà jeté le désordre parmi les bandes d'agita-
l84 UN POÈTE FRANÇAIS
teurs qui, depuis trop longtemps, perturbent et affolent la conscience du pays. »
Et plus loin :
... «Il est essentiel aussi que tous nos adhérents soient résolus à sacrifier, en toute occasion, l'intérêt de leur parti à l'intérêt supérieur de la France. Nous ne leur demandons que d'être d'ardents patriotes.
« Nous voulons bien de ce républicain, s'il sent brûler en lui la flamme des Volontaires de 92, qui sont morts pour la liberté, et nous voulons bien de cet autoritaire, s'il a l'enthousiasme des grenadiers de l'Epopée, qui sont morts pour la Gloire. Faisons bon accueil à ce sceptique, puisque dans les ruines de son âme, l'autel de la Patrie est encore debout, et toi, chrétien, mon frère, sois le bienvenu, puisque, comme moi, tous les jours, tu pries pour elle. Oh! quelles heures radieuses nous pourrions vivre si, d'après notre exemple, les Français, enfin réconciliés, détestant leurs divisions et leurs querelles, et secouant l'indifférence et le
découragement qui les accablent aujourd'hui, se mettaient tous ensemble pour le bien public, et s'élançaient vers l'avenir, pleins d'une nouvelle espérance et emportés par un irrésistible élan de justice et de fraternité. »
Le 26 avril suivant, dans une autre réunion, après un discours admirable de M. Brunetière sur « la Nation et l'Armée », François Coppée prenait la parole en ces termes :
« Si j'ose parler après l'admirable discours de M. Brunetière, c'est seulement, croyez-le bien, pour remplir un devoir.
a J'ai d'abord à exprimer ma reconnaissance, la vôtre, à l'orateur tour à tour si profond et si éloquent, tranchons le mot, au grand orateur, qui depuis une heure nous tient suspendus à ses lèvres.
« Et savez-vous le rêve que je faisais en écoutant les belles et fortes vérités qu'il nous disait? Je rêvais d'un Parlement relevé, purifié, d'une tribune où ne retentissaient que les voix
l86 UN POÈTE FRANÇAIS
les plus sincères et les plus éloquentes, et je songeais avec joie que si mon rêve se réalisait, nous ne manquerions pas d'hommes pour faire entendre à l'Europe et au monde la vraie pensée de la France...
« Notre Président, M. Jules Lemaître, dans son inoubliable conférence, nous a parlé, vous vous en souvenez, d'établir un culte de la Patrie, et l'un de nos adversaires a cru alors nous offenser ou nous blesser en rappelant la fatuité ridicule de Robespierre lorsqu'il a fondé le culte de l'Etre suprême. Ces railleries ne nous atteignent pas.
« Oui, nous avons fondé véritablement ici un culte de la Patrie ! c'est un autel de la Patrie que nous avons dressé sur cette modeste tribune! et j'en atteste tous vos cœurs, en ce moment, nous sentons flotter au-dessus de nos fronts l'âme même de la France ! »
Nous ne rapportons ici que des faits ; mais, arrivé au moment le plus pathétique de cette histoire, nous demanderons au lecteur la per-
mission d'intercaler dans le récit une page vécue.
Le 16 février 1899, alors que la paix semblait près de renaître dans les esprits, M. le Président Félix Faure mourut subitement à l'Elysée , dans des circonstances restées jusqu'ici mystérieuses. Le parti dreyfusiste allait profiter de la situation pour se ressaisir et prendre d'assaut le pouvoir. Le soir du congrès où M. Loubet fut élu président de la République, — le 18 février, — Paris était le théâtre de troubles violents.
A six heures, j'étais chez François Coppée. Il y avait-là, réunis, M. M. Gabriel Syveton et Louis Dausset et quelques membres de la « Patrie Française )). On commentait, en phrases brèves, dans la fièvre, le choix déplorable de l'Assemblée de Versailles.
« Déroulède fait-il quelque chose, ce soir? A-t-il une réunion? » me demanda le Maître.
Et comme je répondais que j'ignorais les intentions de la Ligue des Patriotes et de son Président :
l88 UN POÈTE FRANÇAIS
(( S'il y a une réunion, ce soir », dit Coppée, «j'y vais... Allez tout de suite au Drapeau, et informez-vous sans retard ! »
Je sautai en fiacre. Rue des Petits-Champs, vingt minutes après, j'étais dans la salle d'honneur de la Ligue, où régnait une grande animation. La vaillante Gyp en sortait, tout émue, très entourée. Les jeunes ligueurs venaient de manifester à Versailles et à Paris, où M. Loubet avait été reçu comme on dit que, en 17^5, sous George II, le fut Belle-Isle, à son arrivée à Windsor, avec des huées et des projectiles dérisoires lancés contre sa voiture, ils en restaient très excités. . .
« Oui, ce soir, dites à M. Coppée que Déroulède sera au café des Princes, à neuf heures. »
Je portai mon prompt message rue Oudinot. Les rues étaient, toutes, animées; les journaux se vendaient, criés à forte voix par les camelots, dans les plus lointaines et les moins fréquentées. Des apostrophes hostiles au nouveau chef de l'Etat accueillaient ces colporteurs; et, rue de Bellechasse même, rue très paisible d'ordinaire,
j'entendis le cri obsédant du jour : « Panama! »
Je dînai chez François Coppée. Nous achevions, quand Ferdinand le Menuet, l'excellent secrétaire-général de la Ligue des Patriotes, se fit annoncer. Il venait chercher le Maître; il avait une voiture à la porte.
« En route! », dit simplement, gravement, Coppée.
Et nous voici roulant vers l'hôtel Saint- James, où Paul Déroulède dînait avec ses amis. A notre entrée dans la salle à manger, tous se levèrent de table, et Paul Déroulède, très ému, — son large ruban rouge à la boutonnière, qui semblait saigner, plus pourpre, ce soir-là, — se jeta dans les bras de François Coppée. Je revois, dans un éclair de mémoire très net, MM. Marcel Habert, Henri Galli, Foursin, Maurice Talmeyr, debout autour de la table, où fumait le café...
Des voitures nous menèrent au café des Princes. Sur les boulevards vivement éclairés, roulait un torrent humain. J'ai assisté bien des fois à des manifestations ; je n'ai jamais vu une
igO UN POÈTE FRANÇAIS
foule plus dense, plus remuante, plus électrisée que ce soir-là. Mémorable spectacle ! On ne percevait que les habituels motifs : « Panama ! Démission! » C'était comme l'entrée en lutte, brusque, irrésistible, d'un élément déchaîne, — la Révolution... On respirait un air de guerre civile. Des chapeaux s'agitaient sur les impériales; les grilles des passages étaient fermées. Les policiers, noirs et argent, massés fortement devant la Libre Parole, étaient impuissants à faire une digue au courant qui bouillonnait et qui écumait, comme les fleuves au jour delà débâcle des glaces. Des bagarres, des clameurs; — des chocs de masses hurlantes, surtout à l'angle de la rue Drouot et de la rue Montmartre...
Nous descendîmes de voitures pour entrer aux Princes. Déroulède, reconnu par la foule, haut de taille, un mac-farlane gris sur les épaules, coiffé, d'un feutre mou, franchit les tables de la terrasse du café. On criait : « Vive Déroulède! » Des mains se tendaient vers le libérateur attendu, désiré. Et c'était unanime;
et rien ne peut donner, même les images saisissantes prodiguées, une idée de ce spectacle d'attente, d'angoisse, d'ivresse...
Mais on avait reconnu, au bras de Déroulède, François Coppée, très pâle, marchant d'un pas assuré, comme à quelque chose de décisif, comme à la guerre. Et la vue du grand poète, demeuré jusqu'alors loin de la vie publique, du rêveur paisible, qui, au jour où la Patrie était humiliée, venait apporter à l'éloquent tribun l'appui moral de sa présence ; la vue de cet homme, mûri par l'expérience et par l'âge, célèbre, qui, l'œuvre faite, se jetait en pleine lutte, sacrifiant ainsi et ses amitiés, et sa liberté, et son repos; cette vue anima d'un délire nouveau la foule, foule française, accessible à tout ce qui est beau, remuée par tout ce qui est courageux. Et les cris de «Vive Coppée! » retentirent, ovation immense, unis aux cris de « Vive Déroulède ! »
A ce moment, la manifestation a pris une ampleur superbe. La garde à cheval est appelée. Au premier étage du café, où la réunion va se
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tenir, l'entrée des deux poètes se fait au milieu de poussées et d'acclamations frénétiques...
Déroulède prit, tout de suite, la parole. Le don oratoire, chez lui, est prodigieux; rien ne le lasse, quand brûle en lui le feu du Devoir. Je le revois de profil, dominant les têtes tendues. Il parlait d'abondance, rappelant son rôle de la journée, le mot de Panamiste, lancé trois fois au président du congrès, exhortant, jetant des paroles d'espérance et de victoire prochaine. Le plan de Reuilly, sans doute, se précisait dans son cerveau ; il avait résolu quelque grand acte, dont la réalisation était prochaine... A sa droite, Coppée, très ému; à sa gauche, Forain nerveux... Derrière, MM. Marcel Habert, Dubuc, Talmeyr, le colonel Petitgrand, le docteur Duchastelet, Le Menuet, nos amis. Des figures illuminées par le verbe, des bras qui ne pouvaient rester immobiles, des hourras jaillis spontanément... La rue était grouillante. Par les baies ouvertes, on voyait le peuple agité, on entendait la clameur. . . Ce régime en avait trop fait ; on sentait que le vieil édifice parlementaire
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chancelait; on percevait le craquement des poutres : à quand la fuite effarée des hiboux?. . . Il semblait que l'heure fût décisive.
« C'est la Révolution! » me répéta Coppée, plusieurs fois, en jetant un regard sur la rue hurlant sans relâche, en reportant sur moi ce regard où je lisais toute la gravité soucieuse du Patriote qui voit venu le moment de la bataille et, peut-être, de la victoire!... La ville était grosse d'une Révolution.
Cependant, sollicité de prendre la parole, François Coppée parla : — Il dit que sa présence au côté de son ami Déroulède n'était pas fortuite, mais préméditée ; qu'il avait tenu à apporter au Président de la Ligue des Patriotes le concours actif du Président d'honneur de la Patrie Française ; qu'il fallait que tous les patriotes fusionnassent... Et il embrassa Paul Déroulède, parmi les vivats et les bravos en tonnerre de l'assistance. Enthousiasme unanime! les deux poètes furent associés dans une acclamation sans fin.
La foule , au dehors , à la sortie , voulait
porter les éminents patriotes en triomphe. La police isola Coppée de ses amis ; je le rejoignis, par un mouvement tournant habile. Un commissaire de police contraignit le Maître a monter dans un omnibus. Je l'y accompagnai, avec M . Marcel Habert et le docteur Duchastelet . Cinq cents personnes suivirent la voiture. Place de la Bourse, Coppée harangua de nouveau les citoyens ; levant son chapeau à plusieurs reprises, il poussa le cri de « Vive la France! »
J'ai voulu, en quelques traits hâtifs, donner un aperçu d'une soirée historique, à laquelle je fus mêlé avec mon maître. Je vais, abandonnant cette manière pittoresque, continuer mon récit, et rappeler, sans autant de menus détails, les principaux événements politiques auxquels prit part François Coppée.
Après la tentative de la caserne de Reuilly. à laquelle il ne fut pas mêlé directement, mais — est-il besoin de le dire? — qu'il approuva, Coppée vit avec peine l'arrestation et l'emprisonnement de Paul Déroulède.
Cependant, en avril 1899, le Ministère Du-
puy, inquiet du tour que prenaient les événements, intenta un procès aux Ligues alors existantes. La Ligue de la Patrie française fut poursuivie dans la personne de MM. Jules Lemaître, Dausset. Syveton et Vaugeois, et condamnée à seize francs d'amende, avec application de la loi de sursis. Voici le petit discours, d'une incisive et délicate ironie, que François Coppée, comparaissant seulement comme témoin dans cette affaire, prononça devant la neuvième chambre du Tribunal civil de la Seine :
« Monsieur le Président, Messieurs,
Permettez-moi, d'abord, d'exprimer ma surprise de ne paraître ici qu'en qualité de témoin. Je suis président d'honneur de la Ligue de la Patrie française, j'ai pris part, très énergiquement, à tous ses actes, et lorsqu'elle a été poursuivie, j'ai demandé, ainsi que mon ami Jules Lemaître, à être compris dans les poursuites. C'est donc plus qu'un regret, c'est presque un chagrin pour moi de n'être pas aujourd'hui à
côté de Jules Lemaître et de courageux jeunes gens à qui nous devons la première conception de notre œuvre patriotique ; c'eût été pour moi un grand honneur.
« Je vous avouerai, Messieurs, que lors de la fondation de notre Ligue, j'avais la naïveté de croire que nous jouissions, en fait, sinon en droit, d'une extrême tolérance en matière de réunion et d'association. J'avais d'abord sous les yeux, l'illustre, manifeste et constant exemple de la franc-maçonnerie, et je m'étonne même de ne pas voir, aujourd'hui, au banc des prévenus, quelques chevaliers-kadoch et quelques vénérables. Plusieurs ligues fonctionnaient avant la nôtre, et depuis longtemps, sans être aucunement inquiétées; de plus, à chaque instant, je lisais dans les journaux que les questions les plus graves de sociologie et de politique étaient constamment discutées par des « Cercles d'études sociales », par des sociétés démocratiques de toute sorte, et je m'imaginais avec candeur qu'on ne nous traiterait jamais plus sévèrement que les Egaux de Montmartre, la
Libre-Pensée de Puteaux ou la Panthère des Balignolles.
« Ah! la liberté d'association! Dans ma jeunesse, sous le second empire, on la réclamait déjà, avec véhémence. Quand nous préparâmes notre Ligue, j'appris, sans étonnement d'ailleurs, que plus d'un quart de siècle de République parlementaire n'avait point avancé la question d'un pas. Tels sont les bienfaits du régime. Mais voyez quels terribles conspirateurs nous étions ! Avant de nous manifester, notre première pensée fut de connaître le sentiment de M. le Préfet de police. M. Brunetière pourra vous dire, tout à l'heure, quel accueil rassurant il reçut de ce haut fonctionnaire. Il paraît qu'à cette époque l'amour de la Patrie et le respect de l'Armée n'étaient pas considérés comme séditieux.
« Nous donnâmes donc, en toute sécurité, notre première conférence, que j'eus l'honneur de présider. Elle n'avait nullement, je vous assure, le caractère d'une assemblée générale de nos adhérents, qui, d'ailleurs, étaient déjà si nombreux qu'aucune salle à Paris n'aurait pu
les contenir. Deux mille auditeurs applaudirent le discours de Jules Lemaître, chef-d'œuvre d'esprit, de bon sens et de logique, inspiré par le patriotisme le plus pur, et qui produisit sur l'opinion, vous vous en souvenez certainement, Messieurs, l'effet le plus bienfaisant. Mais, encore une fois, notre réunion n'avait nullement un caractère politique. On n'y discuta, on n'y vota aucun ordre du jour, et je me rappelle fort bien qu'avant de lever la séance, le public devenant houleux, et quelqu'un m'ayant proposé de faire voter je ne sais plus quelle motion, je m'écriai : « De grâce, ne nous transformons pas en Parlement scandaleux. Il y en a bien assez d'un ! »
« Nous connûmes alors d'heureux jours.
Cent mille bons Français se groupèrent autour de nous, afin d'affirmer leur confiance dans cette armée qu'on outrageait de toutes parts, et que défendaient si mal ceux-là mêmes dont c'était le devoir. Que dis-je? Ceux-là mêmes nous souriaient alors, et l'auteur de la loi de dessaisissement nous regardait d'un œil favora-
LE CITOYEN I f)Q
ble. Nous mesurons, aujourd'hui, l'ampleur de son ingratitude. Une saute de vent s'est produite; les girouettes politiques ont tourné ; nous sommes devenus des factieux, et nous voici en police correctionnelle. Je me plais du moins à reconnaître que, pour nous, la justice n'a pas été trop boiteuse, qu'on ne nous a pas lait trop languir, et que, plus heureux que le chevaleresque prisonnier de la Conciergerie, nous avons des juges.
« Si vous nous acquittez, Messieurs, il est clair que nous bénirons; mais c'est sans émotion, je vous l'avoue, que j'attends votre sentence ; car il m'est impossible de prendre au sérieux ce procès; c'est un ridicule que je laisse au Gouvernement. Que risquons-nous, en effet? Une amende? Nous la payerons, si vous ne nous appliquez pas la loi Bérenger, comme vous venez de le faire tout à l'heure. Une dissolution? Ce serait un peu plus grave. Mais quoi? Nous serons dissous, — à moins que nous ne trouvions, dans le fameux maquis de la procédure, un refuge, un asile, d'où nous réclamerons
obstinément une loi sur la liberté d'association , comme sous l'empire. J'en serai charmé, pour ma part. Cela me rajeunira.
« Acquittés ou condamnés, nous aurons, du reste, la conscience parfaitement tranquille, car nous avons fait une œuvre bonne et utile. Dans la crise de désordre que subit la pauvre France, nous avons prouvé qu'il existait chez nous une masse profonde de bons citoyens, fidèles à la tradition nationale et prêts à renoncer à toutes leurs préférences, à tous leurs espoirs, pour se grouper éperdument, avec notre chère armée, autour du drapeau. Ceux qui nous poursuivent connaissent fort bien nos sentiments, et, au moment d'une catastrophe, que l'état anarchique où nous sommes permet de redouter, ils seront très heureux de nous appeler à leur secours. »
Racontant ce ridicule procès dans un brillant article delà Revue hebdomadaire, du 8 mai 1899, Coppée écrivait :
« La façon dont je parle de ce procès prouve
assez que je n'y attache pas plus d'importance qu'il n'en mérite. Néanmoins, le fait de voir traîner sur le « banc d'infamie » des amis coupables seulement d'aimer leur pays et les militaires, m'avait laissé quelque dégoût. J'éprouvais le besoin, après ces chinoiseries, de me plonger dans une atmosphère de franchise et de loyauté. On l'y trouve, aujourd'hui, là où ne respire habituellement que l'odeur du crime et du vice : dans une cellule de la Conciergerie. J'allai donc voir Paul Déroulède.
« On ne dira jamais assez combien est digne de respect et d'admiration cet homme qu'exalte constamment un sentiment héroïque, ce Français qui, à toute heure, à toute minute, est prêt à risquer sa liberté et sa vie pour le bien de son pays. Tous, parbleu, nous aimons la France et nous sommes disposés à marcher pour elle; mais qui de nous, dans les tristes événements que nous traversons, ne s'est pas senti, par moment, accablé de découragement et de fatigue?
« Déroulède ignore ces défaillances, et c'est là sa haute vertu.
(( Qu'il permette au vieux gamin de Paris , que je suis resté sous mes palmes vertes d'académicien, de le comparer à la pompe à vapeur, munie de ses seaux et de ses échelles, qui chauffe toujours, sous sa remise, dans la caserne des sapeurs-pompiers, à côté des chevaux tout harnachés et prêts à la conduire au galop, en quelques minutes, sur le théâtre de l'incendie.
« Déroulède est toujours sous pression... »
Quelques jours après, François Coppée adressait à Paul Déroulède, toujours prisonnier à la Conciergerie, ces vers énergiques :
Ils t'ont mis, loi, soldat, dans le cachot de Hoche, Toi qui voulais dompter la Terreur toute proche,
Dans la prison des Girondins. Et saint Louis peut voir dans son palais gothique, Comme on traite, sous leur troisième République,
Le dernier de nos paladins.
Mais ils songent aussi que cette tour fermée Contient l'immense espoir d'un peuple et d'une armée; Ils en frissonnent sous leur peau ;
LE CITOYEN Uo3
Et le factionnaire, un fusil sur l'épaule, Qu'on voit marcher devant la porte de ta geôle, Sait bien qu'il nous garde un drapeau...
Le jury de la Seine, c'est-à-dire le peuple, acquitta Déroulède. François Coppée avait été un des témoins de son ami dans le procès en cour d'assises le 29 mai 1899 ; et, par sa déposition émouvante, on peut affirmer qu'il avait produit sur l'esprit des jurés parisiens une profonde impression. Je détache du compte-rendu des débats ce passage, qui est la déposition si émue de François Coppée :
Me Falateuf. — Je désirerais demander à M. François Coppée ce qu'il pense de M. Déroulède, de son caractère, de son œuvre et de son rôle de patriote.
R. — Messieurs les jurés, je viens ici pour apporter seulement mon expression d'admiration à Paul Déroulède. C'est le caractère le plus loyal, le plus généreux et le plus désintéressé
que je connaisse. C'est le cœur même du peuple, du peuple enthousiaste et sincère, qui bat dans sa poitrine. Son nom est pour moi synonyme de bon Français.
« Au lendemain de la guerre, où son sang avait coulé, il a versé le généreux cordial de ses belles chansons à nos soldats vaincus, et il leur a rendu l'espérance.
« Comme homme politique, comme tribun populaire, il n'a jamais obéi qu'au mot d'ordre que lui dictait sa conscience.
« Quand il a arrêté, par la bride de son cheval, ce général qui passait, qu'a-t-il dit? Il n'a poussé qu'un cri, ce cri qui gonfle tous nos cœurs : « Sauvez la France. »
« C'est aussi un honneur pour moi de saluer M. Marcel Habert : son patriotisme égale celui de son chevaleresque compagnon.
« Ces deux hommes au grand cœur, qui sont assis sur le banc des accusés, viennent de rester trois mois sous les verroux, dans des cellules malsaines, comme des malfaiteurs. Vous vous en souviendrez au moment de votre ver-
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dict, Messieurs les Jurés. C'est votre compatriote, c'est le vieux poète parisien qui vous en prie.
« Aujourd'hui, je ne suis plus jeune, ma santé est fort ébranlée; et j'ajoute que devant le spectacle de mon pays si malheureux, devant les dangers que nous traversons tous les jours, je ne souhaite pas une bien longue vie. J'espère cependant que cette douleur me sera épargnée de voir frapper des hommes animés du plus pur patriotisme. » (Applaudissements .)
Le soir de l'acquittement de Paul Déroulède et de Marcel Habert, nous étions réunis encore au manège Saint-Paul; et là, une foule nationaliste enthousiaste écouta le verbe de flamme du poète des « Chants du soldat » et la parole ardente de François Coppée. Je me souviens du triomphe; j'ai la vision de cette salle immense, de cette confusion de citoyens de toutes classes, ivres de bonheur; je revois MUe Déroulède, tout émue, aux côtés de son frère : puis MM. Habert, Barres, Syveton, Firmin Faure, le courageux
2û6 UN POÈTE FRANÇAIS
député d'Oran, Félix Jeantet, notre regretté colonel Petitgrand, l'ami de Coppée, si actif et si anxieux dans toute cette période de troubles, et que la campagne anti-nationale a fait mourir. . .
Puis ce fut à Saint-Cloud, au Pavillon bleu, le 2 juillet 1899, le punch offert à Paul Déroulède et à Marcel Habert, a l'occasion de leur acquittement. Coppée présidait la réunion, — réunion tout amicale, à laquelle n'assistaient que les fidèles de celui que ses amis appellent le Chef, — et Coppée prononça la petite allocution suivante :
« Mes amis, dit-il, nous nous sommes réunis aujourd'hui pour nous réjouir, avec notre cher et admirable Déroulède, de son acquittement, ou, pour mieux dire de son triomphe, triomphe partagé par Marcel Habert. Vous vous rappelez tous le magistral discours qu'il a prononcé en cette occasion, discours après lequel les jurés de la Seine, en même temps qu'ils ont absous notre ami, ont condamné le régime de lâcheté
et de corruption dont il a voulu et dont il prétend toujours nous délivrer. Mardi dernier encore, à la Chambre des Députés, il a poursuivi cette tâche urgente, mais on a couvert sa voix par des hurlements scandaleux, de telle sorte que nous en sommes là que, pour se faire entendre du pays, un patriote ne doit plus monter à la tribune du Parlement, mais bien s'asseoir sur les bancs de la Cour d'assises.
« Cet état d'anarchie et de honte ne peut durer bien longtemps, et c'est en vain que les parlementaires déshonorés tâcheront de le prolonger même en employant des moyens de terreur et de persécution. Ils n'y réussiront point. Nous aurons à traverser de mauvaisjours, c'est possible. Mais on ne nous intimidera pas, on ne nous fera pas reculer; et, avec des dévouements et des courages comme les vôtres, mes amis, sous la conduite de notre héroïque Déroulède, nous nous opposerons au suicide de la France, nous relèverons le drapeau humilié et nous rendrons notre patrie aux bons citoyens et aux honnêtes gens. »
Les patriotes firent une longue et chaleureuse ovation au président d'honneur de La Patrie française. Pendant dix minutes, les cris de : — Vive Coppée! vive Coppée! continuèrent sans interruption, et le poète parisien essaya en vain de maîtriser l'enthousiasme et la manifestation de sympathie populaire dont il était l'objet.
Nous étions tous heureux, alors, de l'issue d'un procès, qui avait rendu à la liberté le plus admirable des Français et avait couvert de confusion les parlementaires tremblants.
Hélas! l'affaire Dreyfus allait recommencer, devant le Conseil de guerre de Rennes; et le Gouvernement affolé, — il fallait chercher à tout prix une diversion, M. Waldeck-Rousseau, le nouveau président du conseil, le sentait bien, — fit arrêter les patriotes, et imagina un complot. Paul Déroulède, enfermé à la prison de la Santé, reçut maintes fois la visite de son illustre ami.
Le Ier janvier 1900, François Coppée remit à Déroulède, malade dans sa cellule, le drapeau
brodé par les femmes de la Charente, et il lui lut ces vers, où il avait mis toute son âme fraternelle si émue :
Quand semble morte l'espérance Et quand est si noir l'horizon, 0 martyr, les femmes de France Viennent pavoiser ta prison.
Jamais le soleil ne pénètre Dans le séjour de tes douleurs, Mais notre pitié peut y mettre Un arc-en-ciel, les trois couleurs.
Ce drapeau que de pleurs tu mouilles, Tribun, est fait du même lin Qu'ont jadis filé les quenouilles Pour la rançon de Du Guesclin.
Va ! la colère s'accumule Contre un despotisme exécré.
Au triste mur de ta cellule, Suspends cet emblème sacré,
Pour que le peuple entier se dise Que l'honneur, la gloire, la loi, Tout ce qu'un drapeau symbolise, Sont ici captifs avec toi;
Pour que ta Bastille s'écroule, Et qu'enfin libre et triomphant Ce drapeau plane sur la foule, Brandi par toi, drapeau vivant!
La Haute-Cour fut convoquée une première fois pour juger Paul Déroulède. Témoin cité à la requête de M. Barillier, l'un des coaccusés du président de la Ligue des Patriotes, Coppée, abordant ce jour-là la politique, dépose en ces termes (i5 décembre 1899) :
<( Parmi les royalistes, j'ai l'honneur de connaître M. de Sabran dont la personne charmante et le caractère chevaleresque me sont essentiellement sympathiques: je suis le tendre ami de Paul Déroulède, je connais un peu Barillier et Guérin, je crois que c'est tout.
M. le Président. — Connaissez-vous M. Barillier ?
R. — Oui.
D. — Voulez-vous nous dire ce que vous savez de sa personne et de ses opinions ?
M. François Coppée. — Me Quentin a dit que j'avais fait honneur à M. Barillier en inscrivant son nom à côté du mien, à la suite du service célébré à Sainte-Clotilde pour le repos de l'âme du colonel Klobb. Que Me Quentin me permette de protester amicalement contre l'expression dont il s'est servi; c'est, au contraire, M. Barillier qui m'a honoré en me priant de le représenter dans cette circonstance, comme il m'honore aujourd'hui en me priant de parler en sa faveur. Il a bien voulu se souvenir des sentiments de sympathie que j'ai toujours exprimés, dans mes écrits, pour les modestes et braves gens comme lui. Il m'apparaît comme un esprit simple, comme un cœur droit; il n'a pas, sur l'idée de patrie, les sentiments compliqués de certains intellectuels avec lesquels je me flatte de n'avoir rien de commun (sourires) ; il aime son pays à la bonne façon du peuple, avec un sentiment tendre et filial, profond comme la tradition et fort comme un instinct. (Très bien! très bien! à
droite et sur divers bancs.) Si la patrie est prospère. . . (Légères rumeurs à gauche.)
M. le Président. — Messieurs, écoutez la déposition du témoin.
M. de Lamarzelle. — D'autant plus qu'elle le mérite à tous les points de vue.
M. François Coppée. — . . .Quand son pays est prospère, il a l'âme en joie; il souffre, au contraire, si la patrie est humiliée et malheureuse. Dans ces sentiments, il est tout naturel que, lorsque Paul Déroulède a poussé le cri d'alarme « Au Drapeau ! », M. Barillier soit venu se ranger au premier rang. C'est un problème pour moi, messieurs, que, parmi les milliers de citoyens qui ont suivi Paul Déroulède, on poursuive précisément ce modeste commerçant.
Pourquoi lui plutôt qu'un autre, plutôt que moi, par exemple ? Car j'ai pris part à plusieurs des manifestations et des actes de Paul Déroulède; je l'ai accompagné, le soir même de son acquittement, au manège Saint-Paul. Que disje? J'étais avec lui au café des Princes, le soir de l'élection de M. Loubet; j'étais encore avec
lui à Saint-Cloud, au Pavillon Bleu; j'ai parlé pour lui devant la cour d'assises; j'ai assisté à son acquittement triomphal par le jury de la Seine; et c'est M. Barillier qu'on poursuit! Il faut croire qu'au commencement de cet étrange procès, c'était le tour des patrons boucliers, en attendant celui des académiciens ! (Rires à droite.)
a M. Barillier n'a commis qu'un crime, je vous le dis en toute sincérité; c'est son fidèle attachement, c'est son inaltérable fidélité pour son chef et pour son ami . Et pour quel ami ? messieurs, laissez-moi vous le dire : je ne puis vous faire comprendre la psychologie, si vous voulez que j'emploie ce mot à la mode, de M. Barillier, qu'en parlant de Paul Déroulède. Eh bien! Paul Déroulède, en ce moment-ci, depuis qu'il est si malheureux, nous donne tous les jours de nouvelles preuves de sa grandeur d'âme et de la générosité de son caractère. Il pourra peutêtre être condamné, condamné à une peine infamante! mais il n'en restera pas moins, croyez-le, une des plus belles et des plus nobles
2l4 UN POÈTE FRANÇAIS
figures de cette abominable fin de siècle ! (Vive approbation à droite.) Messieurs, je sais, hélas! combien les sophismes de la politique peuvent égarer les esprits et les cœurs . Vous condamnerez peut-être Déroulède et Barillier, mais, j'en suis sûr, si je pouvais descendre au fond de vos consciences... (Interruptions sur plusieurs bancs.)
M. le comte de Blois, sénateur. — Respectez au moins le talent.
A droite. — Parlez! Parlez!
M. le Président. — Je vous prie, messieurs, de faire silence. Vous n'avez rien à dire au témoin, il n'y a que moi qui puisse l'inviter à parler. Je prie le témoin de continuer.
M. François Coppée. — Je n'ai pas l'habitude des tumultes parlementaires, maisje m'exprime, je crois, en termes convenables. Je vous prierai donc, monsieur le Président, de demander un peu de calme à ces messieurs.
« Je disais, messieurs, et je vous le dis en toute sincérité et sans intention de froisser personne, je dis simplement que si j'avais le pouvoir de descendre au fond de vos consciences,
j'y trouverais quelque chose des sentiments qui ont fait de Barillier un des fidèles soldats de Paul Déroulède, c'est-à-dire une profonde estime, je dirai même de l'admiration. Vous ne murmurez plus, messieurs, votre silence me donne donc raison. (Bruits et interruptions.)
M. le Président. — M. Coppée, je vous prie de continuer votre déposition sans vous adresser d'une manière presque personnelle aux membres de la Cour.
M. Françoîs Coppée. — Je ne suis pas habitué aux tumultes parlementaires, sans cela on ne m'interromprait pas, et si ma voix était assez forte, je crierais plus haut que toute l'Assemblée. Je ne puis vous faire comprendre les sentiments de Barillier pour Paul Déroulède sans dire moi-même ce que jepense de Déroulède et ce qui a fait que j'ai marché à côté de Barillier.
« Je disais donc que les sentiments qui sont au fond du cœur de beaucoup d'entre vous, c'est une profonde estime, une sincère admiration pour le glorieux blessé de Sedan, pour le
2l6 UN POÈTE FRANÇAIS
captif qui s'est évadé des prisons de l'Allemagne afin de combattre encore, pour l'héroïque officier de Montbéliard, pour le poète des Chants du soldat, qui ont versé à la France vaincue la consolation et l'espérance, pour le Français exemplaire qui a consacré son intelligence, sa fortune, sa vie, afin d'entretenir chez nous la flamme du patriotisme ; pour ce cher Déroulède à qui, croyez-le bien, en ce moment, tous les bons Français pensent avec tendresse.
« Je n'en dirai pas davantage, je n'ajouterai qu'un mot en faveur de Barillier. Sachez donc que cet excellent homme a été, dans ces dernières années, cruellement éprouvé. Il avait deux fils qu'il aimait tendrement et qui sont morts d'une terrible maladie qui ne pardonne point : la tuberculose. Pour les entourer de soins, pour adoucir leur fin, Barillier a fait de grands sacrifices...
M. Barillier. — Je vous demande pardon de vous couper la parole ; je suis ici pour un fait politique, j'en prends toute la responsabilité, mais ne parlez pas de cela...
M. François Coppée. — Je ne dirai donc pas que Barillier a été absolument ruiné par son arrestation. Je dirai simplement, répétant ce que j'ai dit une première fois tout à l'heure, comprenant jusqu'où la passion politique peut entraîner, je vous dis, messieurs, que si vous condamnez Barillier, vous vous croirez justes, je le veux bien, mais soyez sûrs d'une chose, c'est que vous serez cruels !
M. de Pontevès de Sabran. — J'ai eu l'honneur de parler deux fois politique avec le très éminent et très sympathique académicien qui est à cette barre. Il sait quelle estime et quelle affection j'éprouve pour son grand ami Déroulède. Mais je lui demande s'il me croit capable, quand même, d'avoir jamais lié partie politiquement avec M. Déroulède.
M. François Coppée. — Je me rappelle, en effet, une conversation que j'ai eue avec M. le comte de Sabran et il m'a paru être un royaliste intransigeant. Il me paraît impossible que ces messieurs aient pu être d'accord un instant avec Déroulède.
2l8 UN POÈTE FRANÇAIS
M. de Pontevès de Sabran. — M. François Coppée se souvient-il que j'ai dit : « Je ne marcherai jamais que quand j'aurai l'avenir assuré ? »
M. François Coppée. — Je me souviens parfaitement de ce propos.
Me César Caire. — M. François Coppée, la Ligue de la Patrie Française n'est-elle pas une ligue de défense et de sauvegarde nationale ? N'accueille-t-elle pas dans son sein tous les patriotes, quelles que soient leurs convictions politiques, et les monarchistes n'y trouvent-ils pas place au même titre que les républicains ?
M. le Président. — La Ligue de la Patrie n'a rien à faire dans le procès.
Me César Caire. — Mais il en est question cinq fois dans le rapport de M. Hennion ; on en parle chaque fois qu'il est question de la Ligue des Patriotes ou de la Ligue anti-sémitique.
M. François Coppée. — J'ai été cité aussi par M. Buffet et par M. de Fréchencourt que je n'ai pas l'honneur de connaître, et je ne m'étonne pas que les défenseurs des inculpés
royalistes me posent une question. Je suis prêt à répondre, M. le Président, à la question que vous poserez.
M. le Président. — Je fais observer que la Ligue de la Patrie française n'est pas dans le procès, mais si on a des questions à poser à M. Coppée sur des faits particuliers, je ne m'y oppose pas.
Me César Caire. — Nous discutons sur le rapport Hennion (murmures à gauche) . La question est capitale.
M. François Coppée. — Je suis nommé à plusieurs reprises dans ce rapport, et on m'y attribue un fait qui est faux.
Me César Caire. — A la page i3 des renseignements généraux, il est question de M. François Coppée, et le rapport Hennion s'exprime ainsi : « A propos de la conférence de M. Jules Lemaître qui a eu lieu le 19 courant. . . M. François Coppée disait à un de ses amis : « Je n'ai jamais vu un tel enthousiasme; si nous avions eu un homme à notre tête, nous marchions sur l'Elysée. » Et le rapport ajoute : « Nous citons
ce mot pour montrer l'état d'esprit des membres de la Ligue de la Patrie française. » Nous demandons a M. François Coppée s'il peut nous dire ce qu'il faut entendre par ces mots : « L'état d'esprit des membres de la Ligue de la Patrie française. »
M. François Coppée. — Quant à ce propos, quant aux termes précis de cette phrase, je ne saurais dire s'ils sont bien exacts. J'en ai dit et écrit bien d'autres ; par conséquent, ce n'est pas pour me défendre de l'avoir dite, mais ce rapport Hennion m'attribue un fait qui a son importance ; il m'attribue une lettre que j'aurais écrite avec M. Jules Lemaître au général de Négrier. C'est une pure invention. Je n'ai pas l'honneur de connaître le général de Négrier; je me suis borné à lui envoyer ma carte au moment de sa destitution ; il m'a renvoyé la sienne et voilà tout. Ce document suspect m'a inspiré une certaine méfiance sur toute la procédure de cette affaire, et c'est pour cela que je puis vous dire que je ne crois pas au complot. Il y a bien un complot, mais celui-là ne sera pas dénié, c'est
le complot des cosmopolites qui, a coups de millions, conduisent la France à l'état d'anarchie. Quant aux royalistes, puisque leur avocat s'est levé et a bien voulu me poser une question , laissez-moi vous dire que je ne les considère pas comme des conspirateurs, mais comme des partisans d'une politique différente de la vôtre et de la nôtre ; ils ont rêvé le retour de leur prince, de leur prince dont je ne prononce le nom qu'avec déférence, car son nom est mêlé au glorieux passé de la France et celui qui le porte aujourd'hui est un exilé. Ils ont fait cela, c'était leur droit; je n'ai pas à les défendre particulièrement. Ils l'ont fait d'ailleurs avec talent et fermeté et vous entendrez tôt ou tard leurs éloquents défenseurs. Mais avant de me taire, je tiens à m'incliner respectueusement devant eux, car ils représentent à mes yeux deux très grandes choses : le dévouement et la fidélité.
Me Lucien Normand. — M. François Coppée nous a dit qu'il avait été personnellement mêlé à un certain nombre de manifestations. Etant
donné le rôle considérable que les manifestations sur la voie publique jouent dans ce procès, voulez-vous bien, M. le Président, avoir l'obligeance de demander à M. François Coppée si, dans le cours des manifestations auxquelles, personnellement, il a pris part, il a remarqué que des gens d'opinions différentes et même divergentes se trouvaient réunis, et sur quel terrain ils se trouvaient réunis ?
M. François Coppée. — Je n'ai jamais entendu crier que « Vive l'Armée » ; c'était le cri qui dominait tout. Peut-être a-t-on poussé quelques autres cris soi-disant séditieux, je crois que le cri de « Vive l'Armée » lui-même a été considéré comme tel. Je n'ai jamais entendu crier « Vive le Roi » ; d'ailleurs, je n'ai pas pris part à beaucoup de manifestations dans la rue. La seule à laquelle je me sois trouvé mêlé est celle qui s'est produite lorsque nous sommes sortis du café des Princes, où je me trouvais avec Déroulède et ses amis le soir de l'élection du président de la République. Les cris que l'on poussait étaient ceux de : « Vive Déroulède!
vive l'Armée ! » et, je dois le dire, de : « A bas Loubet! »
M> Blin . — Je désirerais demander à M . François Coppée... (Exclamations.)
M. le Président. — Mais, messieurs, c'est le droit du défenseur de poser des questions ; je m'étonne seulement qu'il ne m'ait pas fait part de son désir plus tôt.
Me Blin. — M. Coppée sait-il si les manifestations qui ont eu lieu le 12 décembre, rue du Cherche-Midi...
M. François Coppée. — Je n'y étais pas.
Me Blin. — ... et le ier juin devant le Cercle militaire, ont été provoqués par des manifestations anti-patriotiques?
M. François Coppée. — Je n'étais pas au Cherche-Midi; devant le Cercle militaire, tout le monde criait : « Vive Marchand! » et je n'ai entendu que cela. C'était la France entière qui criait : « Vive Marchand ! »
Deux mois plus tard, c'était le tour de M. Marcel Habert de comparaître devant le tri-
bunal d'exception qui avait condamné Déroulède à l'exil, et qui devait lui infliger la même peine. Le n février 1900, François Coppée témoignait ainsi en faveur de M. Marcel Habert, devant le Sénat :
« M. Coppée déclare connaître M. Marcel Habert et s'honorer d'être son ami. »
Me Chenu. — M. Coppée connaît-il les sentiments politiques de M. Marcel Habert et le croit-il susceptible d'une complaisance, quelle qu'elle soit, à l'égard des royalistes ou de la Ligue antisémite, dite Ligue Guérin?
M. François Coppée. — Dans toutes les conversations que j'ai eues avec M. Marcel Habert, il a toujours exprimé les sentiments les plus républicains ; je le considère comme un républicain très ferme, très sincère, et je le crois incapable d'avoir fait aucun accord avec les ennemis de la République. Pour ce qui est de la Ligue antisémitique, je me rappelle qu'à la réunion de Saint-Cloud, où nous nous réjouissions de la mise en liberté de Déroulède
et de Marcel Ilabert, le jeune Cailly est venu reprocher avec beaucoup de sévérité, et avec un fort accent normand (sourires), est venu reprocher à Déroulède de ne pas crier : « A bas les Juifs! » Alors Déroulède, avec sa générosité ordinaire, a déclaré qu'il ne pousserait jamais ce cri de haine, tout en ajoutant qu'il espérait une République où l'aristocratie de l'argent ne serait pas toute puissante et où les Juifs seraient mis à leur place. Voilà tout ce qui a été dit. Je suis persuadé que Marcel Habert n'a jamais fait d'accord avec les Antisémites.
« Maintenant, je voudrais ajouter quelques mots, simplement pour dire l'estime que j'ai pour Marcel Habert ; je désirerais vous dire que l'estime que m'inspire son caractère a quelque chose d'attendri, car, à mon avis, l'histoire des amitiés célèbres présente peu d'exemples aussi touchants que celui de son dévouement absolu pour Déroulède. Il en a donné une preuve à laquelle vous ne serez pas insensibles. Vous savez qu'il était libre, mais l'air de la liberté lui faisait mal parce que ce n'était pas celui que
respirait son ami, et il est venu se constituer prisonnier. J'ai vu Déroulède et Marcel Habert dans leurs cellules, à la prison de la Santé, et j'ai vu là un spectacle bien extraordinaire et bien doux; j'ai vu un nomme heureux d'être en prison (Rires). Ce bonheur n'a pas duré longtemps ; Déroulède a été banni de cette France qu'il aime tant, et Marcel Habert est resté captif. J'ai la conviction que vous ne prolongerez pas plus longtemps le supplice de Marcel Habert; j'ai la conscience que vous l'acquitterez, ou alors le mot d'apaisement, qui a été prononcé, n'aurait pas de raison d'être. »
Me Chenu. — Je remercie M. François Coppée de son usurpation de mon rôle de défenseur; il est impossible de le mieux remplir. »
Je rappellerai, pour mémoire, le rôle que François Coppée joua dans la campagne qui précéda les élections municipales de mai 1900. Il se prodigua dans les réunions publiques et privées; il y flétrit avec véhémence les juges
partiaux de la ITaute-Cour, il jeta le défi des patriotes aux collectivistes marqués de l'estampille officielle, et, au Gros-Caillou comme à Montrouge, — lui, le poète aimé du peuple, qui dans les faubourgs trouva, jeune homme, ses meilleures inspirations, — il recueillit les applaudissements d'amis anonymes, d'humbles, heureux de fêter le chantre ému de leurs joies et de leurs douleurs. Comment n'auraient-ils pas cru sur parole à la sincérité de celui qui, désintéressé, venait leur dénoncer le péril et leur montrer le salut? Las des politiciens bavards, ils ont éprouvé, d'instinct, une sympathie pour leur grand ami, pour le poète français dans l'âme duquel brûle une flamme sacrée : la flamme du patriotisme I
Mais laissons parler Coppée lui-même. Le 27 mars 1900, il était à la salle Wagram, infatigable, intrépide, avec M. Jules Lemaître, le vaillant général Mercier, M. de Marcère. Avec une verve fougueuse, où l'indignation coudoyait le mépris, il faisait une peinture des mœurs gouvernementales, trop exacte, hélas!
Il disait la liberté menacée par ceux-là mêmes qui s'en réclament et en inscrivent le nom, — est-ce une ironie ou un défi? — sur le fronton de leur Parlement?
Il disait aux citoyens :
(( Vous êtes las de voir ces hommes, depuis plus de huit mois, grâce à la complicité d'un Parlement dont on ne peut plus mesurer la profonde ignominie, se maintenir au pouvoir, aux applaudissements de tous nos ennemis en Europe, et jeter par tous leurs actes un constant défi à l'âme même de la France, à son génie d'honneur, de courage, de tolérance et de liberté. Et pour ne vous rappeler qu'une de leurs turpitudes entre mille, à l'heure qu'il est, vous frémissez encore de honte en vous rappelant qu'hier, ces hommes, les mêmes qui ont eu naguère le désir impie d'arracher de la poitrine de Déroulède le ruban couleur du sang qu'il a versé pour la patrie, prostituaient cette même croix d'honneur à des individus pour
qui, dit-on, il faudrait inventer, au contraire, un signe d'infamie !
« Patriotes , la France s'émeut. Les Normands et les Francs-Comtois viennent d'affirmer hautement leur indignation et leur dégoût. Bientôt, dans peu de semaines, à l'occasion des élections municipales, ce sera votre tour.
« Il faut que chacun de vous , mes amis , devienne, dans son quartier, dans sa rue, dans sa maison, un orateur familier, un tribun pour ses voisins et pour ses camarades, un propagateur, un semeur des bonnes paroles qui nous donneront la victoire. Il faut ruiner dans l'opinion publique , et par tous les moyens , les candidats asservis à ces ministres et à ces parlementaires qui couvrent la France d'opprobre.
« Voilà le conseil que je voulais d'abord vous donner. Mais vous n'ignorez pas que je reviens de Saint-Sébastien, et vous me reprocheriez de ne pas vous apporter des nouvelles de notre cher Déroulède.
« Sachez donc que je l'ai laissé, là-bas, bien
triste sans doute — car il est privé de sa patrie — mais sachez aussi que, dans sa tristesse, il n'entre aucun découragement. Il est, au contraire plein d'énergie, de confiance et d'espoir, il est aussi plein de force et de santé, prêt pour l'action, prêt à recommencer la lutte. Que nos souvenirs aillent en ce moment vers lui comme un vol d'oiseaux de France. Qu'il sache bien que nous ne l'oublions pas, que nous l'aimons, que nous l'admirons, et que nous attendons avec impatience le moment où il viendra reprendre sa place à la tête de l'armée nationaliste.
« Elle est innombrable et superbe cette armée, et en promenant mes regards autour de moi, il me semble que je la passe en revue. Voici d'abord l'intrépide Ligue des Patriotes. Ah! ceux-là, ce sont les combattants de la première heure, les vieux de la vieille ; c'est l'élite, c'est la garde ! Derrière elle, j'admire les masses profondes de la Patrie Française. Puis voici les hardis bataillons d'antisémites , les vaillants régiments de socialistes français. Tous n'ont
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pas le même uniforme, mais tous ont la même cocarde, la bonne, la tricolore! »
Au moment où l'orateur cite les noms d'Henri Rochefort et de Paul Déroulède, une immense acclamation s'élève :
(( Vive Rochefort ! Vive Déroulède ! »
Le général Mercier, qui est au bureau, est également l'objet d'une ovation enthousiaste.
« Ah! mes amis, nous vaincrons, n'en doutez pas, continue l'orateur dans un élan d'éloquence passionnée, car chaque jour de nouveaux volontaires viennent s'enrôler parmi nous avec joie, avec enthousiasme, comme en 1792, comme aux beaux jours de la Révolution, avant les crimes et les échafauds! Et tous, abjurant l'esprit de parti, sacrifiant leurs espoirs et leurs préférences, ils n'ont qu'un cri, celui que poussaient, en mettant leurs chapeaux au bout des baïonnettes, les vainqueurs de Jemmapes et de Valmy : « Vive la Nation ! »
Et le 3o avril 1900, au manège Saint-Paul, il recommandait en ces termes aux électeurs parisiens la candidature du vaillant patriote Henri Galli :
« Parmi ces élus , enfin dignes de Paris et de la France, nous retrouverons, j'y compte, notre ami Galli, l'un des plus anciens, des plus fidèles, des plus intrépides compagnons de Déroulède. Sa prompte, lucide et haute intelligence, son infaillible bon sens, son talent d'orateur et d'écrivain, son extraordinaire puissance de travail, feront de lui un de nos meilleurs édiles. Mais vous le choisirez surtout pour la fermeté de sa foi républicaine et patriotique, et pour la beauté de son caractère. Tl suffit d'ailleurs de le voir pour lui donner sa confiance et pour l'aimer; car sa personne offre un parfait exemplaire de notre race, et son visage, qui rappelle celui du soldat de France, immortalisé par le crayon de Raffet, nous montre à nu son âme, où il n'y a que loyauté, bravoure et honneur.
(( Patriotes, j'espère de toutes mes forces que nous acclamerons dimanche prochain, comme élu de Paris, cet admirable patriote, et, associant son nom à celui de son chef et de son ami je vous invite à crier avec moi :
« Vive Galli ! vive Déroulède ! »
Après le triomphe de mai, il était au banquet de la salle Wagram, qu'il présidait avec MM. Henri Rochefort, Edouard Drumont et Jules Lemaître :
« Vous n'avez pas été dupes, s'écriait-il, ô mes chers et intelligents compatriotes, des sophismes et des déclamations dont vous inondaient une presse vénale et des tribuns menteurs. Vous n'avez voulu entendre et suivre que les bons Français.
« Vous avez écouté la voix lointaine de Déroulède (cris de : Vive Déroulède!), du noble et grand proscrit qui vous appelait au secours de la France par delà la frontière d'Espagne, par delà cette frontière qu'il franchira bientôt, de
même que le premier peloton de sa Ligue des Patriotes, toujours à l'avant-garde, vient de franchir le seuil de l'Hôtel de Ville.
« Vous avez écouté la parole pleine de force et de clarté de mon fraternel ami Jules Lemaître, et la patriotique clameur de cette innombrable armée de la Patrie Française, dont il est le chef intrépide.
« Vous avez écouté Drumont, ce voyant, ce prophète qui, depuis tant d'années, nous montrait vainement, avec des cris d'une admirable éloquence , à nous , aveugles et sourds , les éternels prêtres du veau d'or en train de l'édifier dans notre généreux pays, mais qui, maintenant qu'on prétend courber nos fronts devant l'abjecte idole, aura du moins la joie de la renverser avec nous.
« Vous avez écouté Rochefort, dont le sang de vieille race a brûlé d'une fièvre d'indignation et de colère en présence du péril national, Rochefort, qui, par un magnanime effort de son âme, a oublié les luttes d'autrefois, les querelles passées, jusqu'à ses anciennes souffrances, pour
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ne plus songer qu'au drapeau menacé, Rochefort dont les toujours jeunes cheveux blancs, pareils au panache du Béarnais, vous ont conduits à la victoire.
« Je lève mon verre à la gloire de Paris et au triomphe des deux cent mille électeurs nationalistes qui vont entraîner la France sur le chemin de l'honneur et de la liberté. »
La péroraison de ce discours était saluée par un tonnerre d'applaudissements, et de toutes parts éclataient les cris de : Vive Coppée!
Coppée, sans se lasser, continua dans la presse, — au Gaulois et à la Patrie, — sa campagne courageuse, et il prêta à la cause nationaliste l'appui de son autorité morale et le concours de son beau talent, en des réunions nombreuses... Chaque fois, il eut soin de rappeler le rôle admirable de Paul Déroulède et de faire acclamer le nom du chevaleresque exilé. Evoquant les luttes électorales de l'avenir, il montrait aux patriotes ceux
que, longtemps encore, ils auraient à combattre, le ban et l'arrière-ban de la « défense républicaine » :
« Devant vous se rangeront en bataille les régiments des francs-maçons, reconnaissables à leurs tabliers de peau et à leur brillante ferblanterie, les mercenaires grassement payés du Palais-Bourbon, les biribis anarchistes, la légion étrangère des dreyfusards, et, enfin, les vétérans d'élite qui sont tous décorés de l'ordre de l'assiette au beurre, les vieux chéquards du Panama. Les soldats de cette vilaine armée vont former le carré contre votre effort, n'en doutez pas, et ils défendront désespérément leur abominable drapeau qui, lui aussi, a trois couleurs, car il est rouge comme le torchon de la guerre civile, jaune comme l'or du syndicat cosmopolite et noir comme la conscience d'un membre de la majorité. »
Le cœur de François Coppée est demeuré jeune; il bat pour la Patrie et il bat pour la
Justice. Au président Kriiger, sur le point de traverser la France, en novembre 1900, le poète adressa le salut d'un peuple frappé d'admiration et de respect, mais impuissant devant le malheur et devant l'iniquité.
Donc la France n'est pas le but de ton voyage, Donc, ce n'est pas à nous que tu penses en mer, Indomptable vieillard, ô stoïque Krùger, Sacré par le malheur, par l'exil et par l'âge.
Jadis, à tout proscrit, à tout persécuté, La France ouvrait ses bras comme une tendre mère. Pour nous, ses fils déchus, quelle tristesse amère Qu'elle ne t'offre pas son hospitalité !
Tu vas la traverser, mais l'ignoble police Écartera le peuple accouru sur tes pas. Passe vite, Krùger ! Tu ne comprendrais pas Que des tyrans d'un jour il n'est pas le complice.
Passe vite! A cette heure, ainsi qu'un vil troupeau, Il obéit à l'ordre infamant d'être lâche, On brise son essor vers toute noble tâche, Et la bonté pâlit les couleurs du drapeau.
Passe ! La pauvre France est tout endolorie Du poison qui la ronge et qu'on lui verse encor. Passe ! Tu pourrais voir se dresser le Veau d'or Où jadis s'élevait l'autel de la Patrie.
Passe, mais ne sois pas injuste dans ton deuil. Devant toi, grand vaincu, sous le joug qu'il secoue, Tout Français rougira. Que ce sang sur sa joue Te rappelle le sang de Villebois-Mareuil !
Sache bien que nos cœurs ne sont pas si débiles, Qu'ils ont frémi devant le combat inégal Où ces héros, les fiers paysans du Transvaal, De tous leurs défilés ont fait des Thermopyles.
L'égoïsme et la peur, hélas ! nous font la loi ; Mais sache que ta cause est pour nous tous sacrée. Si l'Europe fut lâche et s'est déshonorée, N'accuse que les chefs; les peuples sont pour toi.
Et le peuple français surtout! Non cette clique, Ce parlement pourri, ces ministres tremblants Qui, pour ton infortune et pour tes cheveux blancs, N'ont pas d'asile en leur soi-disant république !
LE CITOYEN a3o,
Mais le peuple, moi, tous!... Ah! notre bon renom D'autrefois, qu'en ont fait nos maîtres? Quel supplice!.. Tu passes, grand vieillard, en demandant justice, Et l'Histoire écrira que la France a dit non.
Et j'ai dit tout le rôle civique de mon Maître bien-aimé. Il a répondu à l'appel de la Patrie insultée et malheureuse ; il a protégé le Drapeau qu'on voulait arracher de la hampe, et mettre en pièces, et traîner honteusement dans la boue ; il s'est uni aux hommes d'action, — lui, homme de pensée et de rêve, — pour défendre la France, sa mère ! . . . Un écho de ces actes braves résonne dans le beau livre, son dernier recueil de vers : Dans la Prière et dans la Lutte, où nous retrouvons les poèmes qui marquèrent cette époque austère et noble de sa vie.
Des armateurs patriotes de Nantes ont voulu témoigner récemment à François Coppée toute l'admiration qu'il inspire aux braves gens, à la vraie France. Ils ont donné à l'un de leurs bateaux, qu'ils s'apprêtaient à lancer, le nom
du poète-citoyen. Très touché de cette marque de respectueuse sympathie, Coppée a répondu à MM. Guillon une lettre très chaude de remerciements, qu'ont publiée les journaux.
N'y a-t-il pas un symbole dans ces dons faits successivement au poète? Autrefois, c'était une rose qu'on lui dédiait. Rêveur élégiaque, il baptisait une fleur triomphante et parfumée, chérie des poètes et des amants. Cette fleur répandait une odeur suave, comme ses vers de jeune homme ; elle symbolisait son œuvre lyrique.
Aujourd'hui, c'est une nef qui, sur les mers, va porter son nom aux confins de l'univers. Le vaisseau est un lutteur qui livre des combats quotidiens aux flots perfides et aux vents contraires. Dans l'orage et dans la tempête, il fend l'onde rebelle, et ses voiles résonnent parfois comme une lyre. Ce n'est pas le chant élégiaque qu'elles livrent à l'air, c'est le chant héroïque... Ainsi, le poète s'est jeté dans la mêlée des partis, dans la politique qui a ses flux et ses reflux, et il a connu, il connaîtra les orages ;
son œuvre est une œuvre de luttes et de périls. Nos vœux accompagnent le voilier aventureux et le polémiste infatigable, qui partent en guerre, l'un contre les éléments déchaînés, l'autre, contre les hommes méchants.
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