‹ Un poète françaisChapitre 6 sur 22 · LE POÈTE ÉLÉG1AQUE · texte numérisé non relu

LE POÈTE ÉLÉG1AQUE

Le page du prélude — sorte de Zanetto épris d'une Silvia royale, —

Ce page de douze ans aux traits déjà pâlis,

a fait place, tout de suite, à un jeune homme moderne; la princesse de ballade à une Parisienne. Et nous voyons se succéder une suite de tableaux exquis au réalisme nuancé de rêve : Le rendez-vous ; les longueurs et les cruautés de l'attente ; la faiblesse de l'amant qui pardonne la faute avouée,

Et vil esclave heureux de reprendre ses fers,

J'ai demandé pardon des maux que j'ai soufferts...

l'extase des sens ; le décor d'une chambre bleue ; le timbre de l'horloge qui rappelle au couple oublieux que l'heure est venue de se séparer... Puis voilà le retour, après l'ivresse physique et le trouble de l'amoureux qui retrouve sur ses mains et sur ses vêtements le parfum de l'amie :

L'après-midi, je vais souvent la voir en fraude ; Et, quand j'ai dû quitter la chambre étroite etchaude,

Après avoir promis de bientôt revenir,

Je m'en vais devant moi, distrait. Le souvenir

Me fait monter au cœur ses effluves heureuses ;

Et de mes vêtements et de mes mains fiévreuses

Se dégage un arôme exquis et capiteux,

Dont je suis à la fois trop fier et trop honteux

Pour en bien définir la volupté profonde,

— Quelque chose comme une odeur qui serait blonde.

Mais l'amant cherche la solitude et va revoir ses chères banlieues; et ses remarques sont plaisantes et pittoresques... Enfin, voici, notée avec plus de sûreté, l'amertume du cœur, une tristesse qui s'amalgame avec la jalousie ; et ce sont les chagrins intérieurs, et la mélancolie de constater la tristesse de la vie.

Car ces plaisirs dont jouit le voluptueux, le Parisien en sourit, le sentimental en pleure, et l'auteur n'en est dupe qu'à moitié.

Il y a, en Coppée, dès ce moment, un très remarquable analyste ; et il fixera dans ses petits poèmes, à côté de scènes galantes qui rappellent les estampes du xvine siècle, des états d'âme très modernes ; il dira sa charité innée, qui apparaît même aux heures les plus frivoles; son

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inquiétude morale, son désir de rompre avec un passé décevant, son rêve d'un amour reposant et digne. Au fond de tout épicurien, il y a un enfant naïf et ébloui, qui évoque la Fiancée en ses heures de raison.

Les Intimités s'achèvent par un portrait de jeune fille, sur une pensée chaste :

... Tout en causant, je fis, dis-je, ce rêve fou :

. . . Que cette enfant avait la timidité sainte

Des longs cils d'or voilant les chastes regards bleus,

Et des gestes d'hermine effrayés et frileux ;

Et déjà ma pensée absorbante et jalouse

Se la représentait comme une blanche épouse,

Pure et douce, au milieu d'un frais intérieur

Egayé par les jeux d'un bel enfant rieur.

Et cette impression qu'elle m'avait donnée

Dura le lendemain toute la matinée,

Si bien que j'espérais presque un amour naissant.

Et, malgré la charmante ironie de ce rêve si éphémère, on saisit cependant, et on retrouvera souvent chez Coppée, ce souci vrai de bonheur intime, conjugal, familial, ce désir du foyer et de l'enfant, dans la série de ses pièces élégia-

ques par exemple, notamment dans les Mois, dans Jeunes filles.

L'Exilée sera le chant de pureté à celle qu'on a élue dans son cœur, pour la vie. « De douces fleurs... mouillées des larmes du sincère amour », dit Hamlet. Si Coppée n'a pas vécu un tel rêve, il faut en attribuer l'irréalisation à des causes indépendantes de sa volonté, aux circonstances de la vie qui ne le permirent pas. Après l'avoir tant appelée, elle est apparue. Le poète a rencontré, en Suisse, cette sœur d'Ophélie. ïl lui donne son cœur qu'il avait cru mort à toutes les tendresses. Et, dans le rayonnement virginal de cette radieuse adolescence, il oublie le triste passé.

Enfant blonde aux doux yeux, ô rose de Norvège, Qu'un jour j'ai rencontrée aux bords du bleu Léman, Cygne pur émigré de ton climat de neige ! Je t'ai vue et je t'aime ainsi qu'en un roman...

On le voit par cette citation, l'écrivain apparaît fidèle à son habituel procédé. Rien de

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« flou », de purement imaginaire, mais une suite de détails qui définissent le Léman, la jeune fille, et qui encadrent nettement un sentiment particulier. Nous sommes loin de l'Elvire de Lamartine, et de son Lac, dont le charme semble tout entier de rêve. . .

Mais les réalités heureuses sont brèves; le roman se poursuit; il ne reste bientôt plus à l'amant que le souvenir de celle qui est repartie vers le Nord. Et il ne cesse de l'évoquer ; il en fait un portrait délicieux ; il lui écrit des lettres où il met tout son désir sincère, toute sa chaste passion suppliante ; il la chante en des lieds mélancoliques, étoiles, comme ceux du Henri Heine de Y Intermezzo, — appels lointains qui ont une résonnance infiniment triste dans l'âme, — roses qui répandent leur parfum, invisibles, dans la nuit du cœur...

Triste exilé, qu'il te souvienne Combien l'avenir était beau, Quand sa main tremblait dans la tienne Comme un oiseau;

Et combien ton âme était pleine D'une bonne et douce chaleur, Quand tu respirais son haleine Comme une fleur !

Mais elle est loin, la chère idole, Et tout s'assombrit de nouveau ; Tu sais qu'un souvenir s'envole Comme un oiseau ;

Déjà l'aile du doute plane Sur ton âme où naît la douleur ; Et tu sais qu'un amour se fane Comme une fleur !

« De mes grandes douleurs, j'ai fait de petites chansons », avoue le poète allemand. On peut dire que l'Exilée, dans sa lumineuse et brève et douloureuse apparition, fait songer à ces figures diaphanes que la nuit ramène, parmi le clair de lune et les roses blanches...

Aussi bien dans l'Exilée que dans les Intimités, Coppée esquisse de véritables scènes. Et, cependant, chacune de ces scènes, qui attestent à un haut degré l'art de la composition, — pré-

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