LE POÈTE ÉLÉGIAQUE
Dédaignant la douleur vulgaire Qui pousse des cris importuns, Dans ces poèmes je veux faire
A tous mes beaux rêves défunts, A toutes mes chères reliques.
Une chapelle de parfums
Et de cierges mélancoliques.
Ainsi, dans la littérature française, il aura, à l'ombre de la grande cathédrale romantique, son intime oratoire, au style très simple dans son élégance, où monteront vers l'ogive étoilée, non comme dans la haute basilique les cromornes des grandes orgues, mais des murmures attendris, d'humbles oraisons...
Faisons tout de suite la part des influences qu'a subies François Coppée, au temps du Parnasse : — l'influence de Charles Baudelaire, par exemple, quand il compare exagérément ses souvenirs
Aux tragigues douleurs des Saphos et des Phèdres... — de Leconte de Lisle ou d'Hugo, quand il
nous éblouit de couleur, dans les sonnets : A une Tulipe, Ferrum est quod amant, le Lys, le Fils des Armures, quand il prodigue sa belle virtuosité d'artiste, pareil au Magyar de ses Récits épiques, qui, dans un bal champêtre,
Vient parmi ses vassaux, en superbes habits, Couvert de diamants, de saphirs, de rubis, Et de lourds sequins d'or, qu'il avait, par caprice, Mal attachés exprès au drap de sa pelisse, Afin que, tout le temps qu'il serait à danser, Ils tombassent par terre et qu'on pût ramasser...
On observe, bientôt, comment chez Coppée le décor, évoqué en quelques traits, s'affirme avec une particulière netteté.
Promenades au printemps dans les bois de Meudon, duo d'amants sous les branches d'un parc, visions des fiancés qui passent le soir en s' enlaçant, — autant de scènes sentimentales, vraies et situées, qui portent une empreinte bien personnelle et bien neuve. Citons en entier le délicieux Adagio, qui est un de ses premiers essais dans le genre intime :
LEPOÈTEÉLÉGIAQUE 45
La rue était déserte et donnait sur les champs.
Quand j'allais voir, l'été, les beaux soleils couchants
Avec le rêve aimé qui partout m'accompagne,
Je la suivais toujours pour gagner la campagne,
Et j'avais remarqué que, dans une maison
Qui fait l'angle et qui tient, ainsi qu'une prison.
Fermée au vent du soir son étroite persienne,
Toujours à la même heure, une musicienne
Mystérieuse, et qui sans doute habitait là,
Jouait l'adagio de la sonate en la.
Le ciel se nuançait de vert tendre et de rose.
La rue était déserte ; et le flâneur morose
Et triste, comme sont souvent les amoureux,
Qui passait, l'œil fixé sur les gazons poudreux,
Toujours à la même heure, avait pris l'habitude
D'entendre ce vieil air dans cette solitude.
Le piano chantait sourd, doux, attendrissant,
Rempli du souvenir douloureux de l'absent
Et reprochant tout bas les anciennes extases.
Et moi, je devinais des fleurs dans de grands vases,
Des parfums, un profond et funèbre miroir,
Un portrait d'homme à l'œil fier, magnifique et noir.
Des plis majestueux dans les tentures sombres,
Une lampe d'argent, discrète, sous les ombres,
Le vieux clavier s'offrant dans sa froide pâleur,
Et, dans cette atmosphère émue, une douleur
Épanouie au charme ineffable et physique
Du silence, de la fraîcheur, de la musique.
Le piano chantait toujours plus bas, plus bas; Puis, un certain soir d'août, je ne l'entendis pas.
Depuis, je mène ailleurs mes promenades lentes. Moi qui hais et qui fuis les foules turbulentes, Je regrette parfois ce vieux coin négligé : Mais la vieille ruelle a, dit-on, bien changé : Les enfants d'alentour y vont jouer aux billes, Et d'autres pianos l'emplissent de quadrilles.
Trois œuvres marquent, surtout, l'évolution du tempérament élégiaque chez François Coppée : Les Intimités, h' Exilée et Arrière-Saison. Non-seulement le décor y est toujours précis, mais les Amants ne sont pas quelconques, et l'idylle est essentiellement parisienne.
Les Intimités, c'est la confidence romancée, la mise en scène d'un amour de jeunesse. Ce sont les mille riens dont est faite une liaison. Ici, la notation exacte est en même temps synthétique ; il n'est pas un adolescent au cœur ardent et tendre qui ne retrouve l'écho de ses propres sensations dans le chant de François Coppée.