‹ Un poète françaisChapitre 8 sur 22 · RUINES DU CŒUR · texte numérisé non relu

RUINES DU CŒUR

Mon cœur était jadis comme un palais romain, Tout construit de granits choisis, de marbres rares. Bientôt les passions comme un flot de barbares, L'envahirent, la hache ou la torche à la main.

Ce fut une ruine alors. Nul bruit humain. Vipères et hiboux. Terrains de fleurs avares, Partout gisaient, brisés, porphyres et carrares; Et les ronces avaient effacé le chemin.

Je suis resté longtemps seul devant mon désastre. Des midis sans soleil, des minuits sans un astre, Passèrent, et j'ai, là, vécu d'horribles jours ;

Mais tu parus, enfin, blanche, dans la lumière, Et, bravement, afin de loger nos amours, Des débris du palais j'ai bâti ma chaumière.

Les poèmes qui composent le volume marquent les étapes de cette liaison douce et reposante : aveux, regrets, joies attendries ou exubérantes, jaloux présages bien vite dissipés, confiance reconquise... Coppée exprime ces divers sentiments dans des vers tout empreints de personnalité ; et le cadre de ces aimables et touchants sujets, c'est toujours la grande ville aux paisibles faubourgs que dore l'automne et qu'illumine le soleil couchant, ces faubourgs dont les marronniers laissent éclater, parmi

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leurs feuilles de cuivre, déjeunes pousses d'un vert tendre aux thyrses blancs...

Mais c'est pour toujours, à l'inverse de ces floraisons éphémères, que le cœur du poète a refleuri :

Et c'est pour jamais! Et chauds et fidèles, Mes derniers désirs vont vers ton amour. Comme, dans le ciel d'un dernier beau jour, S'attarde et tournoie un vol d'hirondelles !

La suite de ces petits poèmes est intime et pénétrante. On y trouve aussi la note ironique ; pourtant, l'ironie de François Coppée est douce; il est indulgent. Cet amour, venu si tard, l'a rendu bon; car c'est sa « dernière flamme », à lui, qui a changé tant de fois de maîtresse et d'amours, et qui en a souffert.

Et il adjure, sentimental encore, celle qui le guérit de ses anciennes souffrances de veiller sur cette tendresse,

Comme un mineur perdu protège avec sa main Le flambeau qui lui fait retrouver son chemin...

Son « désir de gloire x> se mesure au désir que son amie lui inspire :

Oh ! si par bonheur doit survivre Un humble poème de moi, Qu'il soit donc choisi dans ce livre, Que j'ai, mignonne, écrit pour toi.

Ces vers, dont on garde mémoire, Seront deux fois récompensés; S'ils défendent un peu ma gloire, Eux qui m'ont valu tes baisers.

Oh ! qu'à son tour la Renommée Continue à les juger tels.

Et que, pour t'avoir tant aimée, Je laisse des vers immortels !

Nous allons voir, cependant, que si le Maître a écrit de délicieux vers d'amour, il a écrit aussi de touchants poèmes de pitié. Si Arrière-Saison traduit une âme si charmante et si jeune, — un cœur qui a oublié les heures de spleen où tout ressort de vie semblait brisé en lui, — où

LE POÈTE ÉLÉGIAQUE b"]

il projetait sa tristesse sur les êtres et les choses qui l'entouraient, — où il rêvait, mais en vain, de mettre l'infini dans le baiser d'un instant et appelait à son secours la consolatrice :

Courtisane accoudée aux débris d'un repas, Ou jeune fille pure aux paupières baissées... —

si ce livre, pensons-nous, conserve une telle verdeur d'inspiration, c'est que les douleurs ont pu passer sur une nature qui était naturellement exquise, qui aussi était virile, qui ne s'est pas émue seulement sur soi-même, mais a été fraternelle et humaine.

Le Poète des Humbles

Le Poète des Humbles

François Coppée, poète élégiaque, ne fut pas exclusivement un écrivain subjectif. Ayant prêté attention aux mouvements de son cœur, il s'est penché bientôt, par naturel instinct, sur tous ceux qui, comme lui, pensaient, aimaient, souffraient.

Parmi ces derniers, il a connu, il a célébré les plus obscurs, les plus délaissés, les moins faits, semblait-il, sinon pour émouvoir, du moins pour inspirer un poète : les « humbles » qu'il voyait auprès de lui et autour de lui. Déjà,

dans ses premières œuvres, on pressentait l'éveil de cette sympathie : Une Sainte, ce portrait de sœur aînée, vieillie et douloureuse; les Enfants trouvés, impression, toute en grisaille, reçue des orphelines qu'on rencontre le dimanche dans les jardins publics; les Aïeules, peinture de la vie champêtre, simple comme une vision de Millet, éclairée pourtant de jeux de lumière à la Théodore Rousseau : ces poèmes de jeunesse décelaient des préférences, annonçaient la tournure du poète et la voie qu'il allait suivre.

D'avoir, ainsi, écrit ces vers pathétiques, tout d'idéal et de charité, c'est là la grande, l'absolue originalité de François Coppée. Et c'est son domaine à lui, désormais, que ce monde des petites gens; c'est d'avoir donné droit de cité, en poésie, aux vaincus et aux résignés de la vie, qu'il a conquis une place à part, et qu'il sera classé à un rang tout nouveau et très noble dans la littérature française.

Sa forme, elle-même, se modifiait. Tout en restant sûre et très souple, elle prenait parfois

un ton d'apparence prosaïque, — d'apparence seulement, car les rythmes curieusement coupés, la brisure du vers, l'éclat surprenant de la rime toujours rare, et soudain l'image rayonnante

Comme un navire d'or dans le soleil couchant,

attestaient encore le virtuose savant, assoupli aux jeux de la métrique moderne. A l'inverse de Théodore de Banville, en effet, qui écrivit, en magnifiant la comédie ou le drame contemporain, des vers modernes avec un accent presque antique, Coppée allait vers la simplicité d'expression, qui s'adapte si bien aux sujets qu'il avait à traiter; et il était altruiste encore, en disant dans un langage clair de simples choses éternelles. Il ne descendait pas à la vulgarité ; il élevait les esprits de culture élémentaire jusqu'à lui, il les faisait confidents de ses beaux rêves de bonté et de sollicitude, et il rapprochait ainsi, avec les cerveaux, les âmes et les classes.

Poète élégiaque, auteur dramatique (comme nous le verrons), et conteur épique, on rencontre chez Coppée, — phénomène fréquent en littérature comme en art, — la passagère influence de ses maîtres. Son théâtre est dans la tradition du grand drame d'Hugo... Mais il est absolument lui-même dans les Humbles. La popularité ne s'y est pas trompée, et c'est là qu'elle a trouvé et placé sa gloire.

Dans son remarquable livre : l'Evolution de ia poésie lyrique au xixe siècle,, M. Ferdinand Brunetière écrit : « L'auteur des Poèmes antiques et des Poèmes barbares avait pris pour lui la grande nature, et ses vers en avaient égalé tour à tour la splendeur éclatante, la majesté hautaine, et la morne tristesse. M. de Heredia paraissait vouloir s'emparer de la Légende et de l'Histoire; M. Sully Prudhomme avait fait son domaine de la « vie intérieure » ; M. Coppée se contenta, pour sa part, de la vie quotidienne... et moyenne. Il devait en tirer des chefs-d'œuvre, auxquels, si l'on peut faire une critique, je n'en sache effectivement qu'une seule, et encore à

peine en est-ce une, si c'est celle que l'on dit que Louis XIV adressait aux toiles deTéniers. »

Ce que fut Ténicrs en peinture, c'est ce qu'en littérature a été Dickens, — ce qu'ont été après lui, dans notre langue, ces maîtres de l'impression et de l'émotion, Alphonse Daudet et François Coppée : des amis des humbles.

Au recueil des Humbles proprement dit, — ce recueil si fameux et dont le titre est un drapeau, — s'ajoutent naturellement les Promenades et Intérieurs et les Contes en vers, qui au même degré caractérisent un système. Les Humbles, c'est la Nourrice, c'est le Petit épicier, c'est Un fils, ce sont les Petits Bourgeois, une Femme seule, la Sœur novice, etc.. récits d'infortunes plébéiennes, de dévouements obscurs ; et il émane

De ce jardin sans fleurs, bien abrité du vent,

— comme celui où la religieuse de Coppée promène ses nostalgies , — un amer parfum de sacrifice chrétien.

Arrêtons-nous, un instant, à considérer ces Petits Bourgeois,

Aujourd'hui bons rentiers, hier petits marchands. Retirés tout au bout du faubourg, près des champs,

Nous y trouverons toute l'âme du livre et nous y verrons, résumée, la manière du poète intime :

Oui, cette vie intime est digne du poète.

Voyez : le toit pointu porte une girouette,

Les roses sentent bon dans leurs carrés de buis,

Et l'ornement de fer fait bien sur le vieux puits.

Près du seuil, dont les trois degrés forment terrasse.

Un paisible chien noir, qui n'est guère de race,

Au soleil du midi dort, couché sur le flanc.

Le maître, en vieux chapeau de paille, en habit blanc ,

Avec un sécateur qui lui sort de la poche,

Marche dans le sentier principal, et s'approche

Quelquefois d'un certain rosier de sa façon,

Pour le débarrasser d'un gros colimaçon.

Sous le bosquet, sa femme est à l'ombre et tricote;

Auprès d'elle le chat joue avec la pelote;

La treille est faite avec des cercles de tonneaux,

Et sur le sable fin sautillent les moineaux.

Par la porte, on peut voir, dans la maison commode,

Un vieux salon meublé selon l'ancienne mode.

Même quelques détails vaguement aperçus :

Une pendule avec Napoléon dessus,

Et des têtes de sphinx à tous les bras de chaise.

Mais ne souriez pas! car on doit être à l'aise,

Heureux du jour présent et sûr du lendemain,

Dans ce logis du sage observé du chemin.

Là sont des gens de bien, sans regret, sans envie,

Et qui font comme ont fait leurs pères. Dans leur vie,

Tout est patriarcal et traditionnel.

Ils mettent de côté la bûche de Noël,

Ils songent à l'avance aux lessives futures,

Et, vers le temps des fruits, ils font des confitures...

— Ceux-là seuls ont raison qui dans ce monde-ci,

Calmes et dédaigneux du hasard, ont choisi

Les douces voluptés que l'habitude engendre...

Ici, on le voit, toute la valeur de Coppée s'affirme : pittoresque du fruste décor de banlieue, peinture de mœurs à la manière des Hollandais et des Flamands, mais avec des artifices de touche à la Raffaëlli. En même temps, on peut remarquer qu'il accomplit dans la poésie une réforme hardie, en semblant dédaigner les héros chers aux anciens poètes, les types de convention : bien plus, en affectant une dilection particulière pour les vertus ignorées et les

êtres faibles, souffrants et silencieux, sur qui pèse si implacablement, à notre époque plus qu'à aucune autre, le poids de la vie sociale, — de cette vie dont Coppée a toujours eu si profondément le sens.

Un Fils est, des poèmes modernes et parisiens de François Coppée, celui où il a su faire tenir le plus heureusement ses qualités d'émotion native et son talent précis de description. C'est l'histoire de deux pauvres êtres, la mère et l'enfant, celle-là « vieille à trente ans », « une timide veuve,

Sous ses longs voiles noirs cachant ses yeux rougis » ,

gagnant péniblement sa vie et celle de son fils. Ils logent tous deux au « cinquième », ne tardent pas à plaire aux voisins ; et le petit est toujours le premier de sa classe. Un jour, l'adolescent, — car il est maintenant en rhétorique, — rapporte tous les prix; et c'est une fête à la maison. Joie de courte durée, hélas!...

Or, ce jour-là, tandis que le rhétoricien, Radieux de l'orgueil de sa mère et du sien,

LE POÈTE DES HUMnLES Go,

Pour la vingtième fois lui montrait son trophée Et l'embrassait, au point qu'elle était étouffée, Lui parlant à genoux, ainsi qu'un amoureux, Et lui disant : « Maman, que nous sommes heureux! » Elle prit les deux mains de son fils dans les siennes Et, tout à coup, laissant les douleurs anciennes Toutes en même temps s'échapper de son coeur, A ce naïf, à cet heureux, à ce vainqueur, Elle livra le mot de la science amère.

Il apprit qu'il n'avait que le nom de sa mère, Et qu'elle n'était pas veuve aux yeux de la loi... « Voilà, depuis seize ans, mon désespoir profond. Je n'ai plus de santé, mes pauvres yeux s'en vont, Tu n'as pas de métier, et nous avons des dettes. »

L'enfant avait rêvé gloire, sabre, épaulettes, Un avenir doré, les honneurs les plus grands. A présent il voulait gagner douze cents francs.

Le fils, comprenant son devoir, est obligé d'accepter l'emploi le plus modeste. Le poète nous retrace toute l'ingratitude de sa destinée :

Et le bon fils connut le spleen dans un bureau, Le long regard d'envie à travers le carreau Sur le libre flâneur qui se promène et fume; L'infecte odeur du poêle à qui l'on s'accoutume,

Mais qui vous fait pourtant tousser tous les matins ;

Le journal commenté longuement; les festins

De petits pains de seigle et de charcuterie ;

Le calembour stupide et dont il faut qu'on rie ;

L'entretien très vulgaire, avec le sentiment

De chacun sur les chefs et sur l'avancement...

Vie médiocre, et qui restera telle, — une vie de besognes ingrates, qui se poursuit le soir, au delà des heures de servitude administrative :

A cette heure, au surplus, son devoir l'appelait

Dans le petit café-concert de la barrière,

Où chaque soir, tenant son violon, derrière

Un pianiste, chef d'orchestre sans bâton,

Et non loin d'un troupier soufflant dans un piston,

Il écoutait, distrait, et sans les trouver drôles,

La chanteuse fardée et montrant ses épaules,

Le baryton barbu, gêné dans ses gants blancs,

Et le pître aux genoux rapprochés et tremblants,

En grand faux-col, faisant des grimaces atroces,

Et contant au public charmé sa nuit de noces...

Nous n'insisterons pas sur le roman proprement dit. Nos citations sont venues à l'appui de l'appréciation que nous avions avancée... Nous verrons bientôt que, poursuivant son rêve des-

criptif, Coppée s'abandonnera entièrement à sa manière, dans ses Promenades et Intérieurs, et dans ses Contes en vers.

Quoi de plus vrai que ce rendu de la rue bruyante, dans le Roman de Jeanne, — que ce (( grouillement du quartier Mouffetard », — que cet « instantané » de l'église Saint- Médard :

Triste église qui n'a sous ses noires ogives Qu'une rare assistance aux figures plaintives : Orphelines des sœurs en petit bonnet rond, Pauvresses à marmots qui détournent le front Au moment où le clerc passe en levant la quête, Et vieillards à genoux sur leur vieille casquette...

Car Coppée est avant tout le poète des Humbles, et c'est le chantre de Paris. C'est Paris, qui, en retour, a fait sa célébrité ; il y a eu, tout de suite, communion intime d'esprit et de cœur entre le poète et sa ville natale. Il n'y a que les poètes locaux pour dire certaines choses de certaine façon, et émouvoir leurs compatriotes par la note qu'ils ont su donner; à travers les âges,

ces vers de François Villon — un détail, une vibration de cloche, — nous semblent actuels :

Finalement en escrivant

Ce soir seullet.

Je oùyz la cloche de Sorbonne

Qui toujours à neuf heures sonne. . .

C'est donc dans les promenades de notre poète à travers les rues de la grande cité, dans ses descriptions d'intérieurs parisiens, que, pour l'approcher de plus près, pour le mieux pénétrer, on doit le suivre.

La plupart des Parisiens connaissent François Coppée pour l'avoir rencontré dans la rue. Brun, le visage entièrement rasé, d'une élégance sans recherche, avec la rosette rouge à la boutonnière, il leur semblait que, absent du monde réel, il suivît un rêve de son œil bleu de lin, à travers la fumée de sa cigarette... Avec un peu d'observation, ils auraient discerné que rien n'échappait à son coup d'oeil très aigu.

C'est au cours de ses flâneries, à travers ce Paris aux si changeants prestiges, dans les

quartiers d'étude et de recueillement où fleurit encore un peu de poésie, sur les quais, magnifiques à l'arrière-saison, qui arrachaient à Sainte-Beuve ce cri d'admiration :

J'aime Paris aux beaux couchants d'automne, Paris superbe aux couchants élargis, Quand sur les quais du soleil tout rougis, Le long des ponts, je m'arrête et m'étonne...

— C'est aussi dans la banlieue, que Coppée a fait sa moisson des fleurs qui composent la gerbe des Promenades et Intérieurs :

. . . fleurettes Que peut-être il valait bien mieux ne pas cueillir,

dit-il modestement dans un de ses dizains... Mais non, le bouquet en est joli, avec un charme spécial. Fleurettes des terrains vagues : pissenlits jaunes et coquelicots rouges des glacis, violettes de deux sous que la grisette épingle à son corsage !

Les Promenades et Intérieurs, dans un ordre

d'images différent, — sont des aquarelles légères, fines et nuancées, des croquis alertes, de ces pochades qu'on exécute entre deux œuvres maîtresses, de ces projets d'album qu'on aime revoir, à la lampe, et où, parfois, l'artiste a exprimé avec une sincérité toute prime-sautière sa nature propre.

Coppée se sentait à l'aise dans la description brève de la rue, et les intimes confidents de sa pensée, les admirateurs de son œuvre, d'accord avec les Aristarques les plus académiques (M. Cherbuliez en particulier), reconnaissent qu'il y a plus de l'expression de son âme, simple et tendre, mais ironique et frondeuse, dans ces traits rapides où il est parfois Gavarni, souvent M. Forain, sans cesser d'être lui-même, et où l'on retrouve, amalgamées, et sa bonne humeur et sa pitié, avec toute la franchise d'un Gaulois .

«Vous excellez dans la poésie familière et domestique, » disait M. Cherbuliez au poète, en le recevant à l'Académie, «... dans les tableaux

d'intérieur, et vos charmantes petites toiles me font penser aux maîtres de l'école hollandaise, à Mieris, à Terburg, que vous égalez souvent par la précision du faire, par la franchise du trait, par la liberté d'un pinceau toujours exact sans être jamais léché ni minutieux, et aussi, comme on l'a remarqué, par la spirituelle bonhomie de la touche... Aux qualités des maîtres hollandais vous en joignez de toutes françaises , la grâce facile , les heureuses rapidités , quelque chose de vif et d'enlevé. »

Dans les Promenades et Intérieurs, Coppée nous confesse son goût maladif pour Paris :

C'est vrai, j'aime Paris d'une amitié malsaine;

J'ai partout le regret des vieux bords de la Seine :

Devant la vaste mer, devant les pics neigeux,

Je rêve d'un faubourg plein d'enfance et de jeux ;

D'un coteau tout pelé d'où ma Muse s'applique

A noter les tons fins d'un ciel mélancolique :

D'un bout de Bièvre avec quelques champs oubliés,

Où l'on tend une corde aux troncs des peupliers,

Pour y faire sécher la toile et la flanelle;

Ou d'un coin pour pêcher dans l'île de Grenelle.

Il s'émeut à la vue des soldats en permission :

Vous en rirez. Mais j'ai toujours trouvé touchants

Ces couples de pioupous qui s'en vont par les champs,

Côte à côte, épluchant l'écorce des baguettes

Qu'ils prirent aux bosquets des prochaines guinguettes .

Je vois le sous-préfet présidant le bureau,

Le paysan qui tire un mauvais numéro.

Les rubans au chapeau, le sac sur les épaules,

Et les adieux naïfs, le soir, auprès des saules,

A celle qui promet de ne pas oublier

En s'essuyant les yeux avec son tablier.

Et il s'attriste avec la foule qui revient du feu d'artifice,

Sur le sombre regret des splendeurs disparues...

il envie le dur charretier qu'il rencontre, car c'est sans souci qu'il vit sa rude vie animale ; il s'arrête devant le vieil invalide qui raconte à un conscrit, rencontré sur l'Esplanade, la bataille d'Isly que le soldat d'Afrique, trace, avec sa canne, sur le sable... Et le poète, qu'amusent les cerfs -volants et les bateaux-mouches, s'é-

gare aussi au champ de foire où sont les chevaux de bois, les lutteurs et la femme géante. Mais l'âme contemplative trouve à manifester son admiration dans les bois environnants :

L'allée est droite et longue, et sur le ciel d'hiver Se dressent hardiment les grands arbres de fer, Vieux ormes dépouillés dont le sommet se touche. Tout au bout, le soleil, large et rouge, se couche; A l'horizon il va plonger dans un moment. Pas un oiseau. Parfois un léger craquement Dans les taillis déserts de la forêt muette ; Et là-bas, cheminant, la noire silhouette, Sur le globe empourpré qui fond comme un lingot, D'une vieille à bâton, ployant sous son fagot,

Et voici une impression vraiment féerique :

Il a neigé la veille et, tout le jour, il gèle.

Le toit, les ornements de fer et la margelle

Du puits, le haut des murs, les balcons, le vieux banc.

Sont comme ouatés, et, dans le jardin, tout est blanc.

Le grésil a figé la nature, et les branches

Sur un doux ciel perlé dressent leurs gerbes blanches.

Mais regardez : voici le coucher du soleil.

A l'occident plus clair court un sillon vermeil ;

Sa soudaine lueur, féerique, nous arrose,

Et les arbres d'hiver semblent de corail rose.

Au retour, Coppée jettera, par la portière du wagon, un coup d'œil à l'aiguilleur du chemin de fer, à sa maisonnette riante, a son enfant porté à bras qui ne s'effraie pas en voyant passer le train.

Les Intérieurs, Coppée les décrira avec finesse et minutie. Il évoquera la chambre close, l'hiver, et le coin du feu; il nous entr' ouvrira la porte d'une classe des sœurs; il nous fera admirer l'ameublement exquis d'un salon Louis XVI, ou d'un boudoir dans le goût de l'empire :

C'est un boudoir meublé dans le goût de l'empire, Jaune, tout en velours d'Utrecht. On y respire Le charme un peu vieillot de l'Abbaye-aux-Bois : Croix d'honneur sous un verre et petits meubles droits, Deux portraits — une dame en turban qui regarde Un pompeux colonel des lanciers de la Garde En grand costume, peint par le baron Gérard, — Plus une harpe, auprès d'un piano d'Erard, Qui dut accompagner bien souvent, j'imagine, Ce qu'Alonzo disait à la tendre Imogine.

En résumé, c'est, ici, la ligne simple de la description, ce sont des détails évocateurs, avec,

souvent, un voulu heureux dans la sobriété, et parallèlement, des notations d'âme tout à fait poétiques. Cette œuvre durera par son mérite, son charme et sa nouveauté. Et ce qui, en outre, la fera vivre, — bien que d'apparence légère, — c'est qu'elle aura plus tard un intérêt historique ; comme certaines proses du Maître, elle nous est déjà documentaire, les paysages que Coppée a décrits ayant disparu presque tous, dans l'aspect où il nous les a montrés. Où sont les coins déserts de Gentilly, les ormes vénérables de la barrière d'Enfer ? Où sont les peupliers des bords de la Bièvre ? François Coppée nous en faisait la remarque, dernièrement, en passant devant la nouvelle gare Montparnasse ; et il nous disait que tous ses paysages — ceux de ses poèmes et ceux de ses contes — n'avaient plus qu'un intérêt rétrospectif, archéologique, — que la Pépinière du Luxembourg avait fait place à des maisons de rapport, très laides, et que tout le décor de sa jeunesse ne subsistait que dans son livre. L'avenir y cherchera ce que furent certains aspects de Paris autrefois. . .

Dans les Contes en vers, qui sont, comme nous l'avons dit, un prolongement des Humbles, où il y aurait plus d'ampleur et de chaleur et où le ton du récit s'élèverait parfois jusqu'au plaidoyer, on se rend compte de la prescience qu'a eue le poète des murmures, des souffrances populaires. La Grève des Forgerons — l'un des premiers et des plus fameux morceaux de Coppée — n'était-elle pas déjà d'une éloquence tribunitienne, dans sa forme rude ? et n'y entendait-on pas la revendication du peuple, opprimé en haut, trompé en bas ? Cri du vrai socialiste, — si ce mot a un sens ! — de celui qui aime les pauvres, les voudrait moins malheureux,

. . . Mais se méfie un peu Des habits noirs pour qui l'on fait le coup de feu...

et se refuse à regarder comme des amis de l'ouvrier ces démagogues sans entrailles qui attentent à la liberté la plus sacrée du travailleur, la liberté du travail!... Ah! le poète prévoit qu'il se lassera de rugir en vain, le lion populaire, qu'il brisera un jour les barreaux de la

LE poi;te des humbles

carcère, mais que le belluaire bourgeois ne sera pas le seul à saigner sous ses crocs, car il les fera sentir aussi, — et ce sera justice, — à ceux que M. Octave Mirbeau a appelé les Mauvais bergers...

A cette divination des revanches fatales, annoncées par tant d'appels déchirants, de colères qui montent dans l'ombre, s'ajoute, chez Coppée, une pitié qui, constante, s'émeut pour tous les faibles. Il aime à adoucir leur douleur; et son cœur, d'où émane tant de charité, comprend aussi leur joie : — la joie empreinte de résignation évangélique des deux vieillards cV Angélus; — la joie attendrie de la Marchande de journaux, qui vend ses papiers pour porter des fleurs sur la tombe de son petit enfant ; — lajoiefière, presque sacrée, du petit gars breton, qui, dans sa foi héréditaire, en présence d'une épave, — l'avant du bateau naufragé où est mort son père, — croit recevoir la bénédiction de l'absent pour le sauvetage qu'il vient d'accomplir; — la joie naïve d'Aimée, la petite ouvrière, à qui les deux belles jeunes filles du faubourg

Saint-Germain ont donné des boucles d'oreilles de prix; — la joie éphémère de Jeanne, lorsqu'elle fait son beau rêve d'amour à sa fenêtre, joie encore lorsqu'elle baise furtivement les cheveux bouclés de l'enfant que le poète qu'elle aime en secret a effleurés de ses lèvres... Joies mêlées de larmes !

Et elles répondent, comme en un chant alterné, aux joies bruyantes des Promenades et Intérieurs, à celles que Coppée surprenait naguère dans ses flâneries : — joies des « calicots », qui poussent, pour amuser leurs amies, des « cris de basse-cour » ; — joies qui débordent des guinguettes d'été, avec le bruit des flacons qu'on débouche, celui des polkas, le grincement des balançoires; — joies des rameurs, aux régates de Join ville,

Où la gendarmerie est en pantalon blanc... — joie des

Noces du samedi ! Noces où l'on s'amuse ! . . . Joies dont sourient les esprits forts, ce qu'on

nomme aujourd'hui, dans une mauvaise langue de cuistres, les « intellectuels », — mais où il y a de la gaîté saine, de la vraie jeunesse, de l'esprit parisien, du rire français.

Ce domaine n'avait jamais été exploré, même par Sainte-Beuve, qui est cependant un initiateur et qui, du flanc de ses « coteaux modérés » , pouvait distinguer, à l'horizon poétique, un monde de formes et d'images nouvelles ; — et si, quelquefois, avec une jolie ironie intérieure, Coppée a exagéré volontiers sa manière, et s'il nous a peint le Petit Epicier de Montrouge en proie à une mélancolie peu connue des autres épiciers :

... Il trouve, — Où de pareils dégoûts vont-ils donc se nicher? — La colle et le fromage ignobles à toucher. Il hait le vent coulis qui souffle dans la rue, Il ne peut plus sentir l'odeur de la morue, Et ses doigts crevassés, maudissant leur destin, Ont trop froid au contact des entonnoirs d'étain...

l'œuvre du poète des Humbles reste quelque chose de très pénétrant, de très juste et d'essen-

tiellement neuf; et on y trouve déjà, en germe, avec les idées sociales d'aujourd'hui, la conception religieuse, toute chrétienne, de François Coppée, et l'ensemble harmonieux de ses opinions futures.

Les Récits épiques

Les Récits épiques

S'il est nécessaire de donner aux Humbles une place prédominante, puisqu'ils constituent la caractéristique du talent de François Coppée, il serait parfaitement injuste d'y mettre toute son œuvre. Les Récits épiques, où l'on retrouve chacune de ses qualités d'imagination, où s'affirme sa belle nature poétique, en forment une des parties les plus importantes et les plus curieuses. Ces Récits épiques relient, en quelque sorte, le lyrique au dramaturge. Leur directe filiation est la Légende des Siècles, les

Poèmes tragiques et les Poèmes barbares ; et il y a une fraternité d'inspiration entre eux, les Contes épiques de M. Catulle Mendès, et les Trophées, de M. José-Maria de Heredia.

Ici, comme dans son théâtre, Coppée a l'effet dans l'invention ou dans le détail qui généralise une scène; ses peintures sont toujours exactes, d'un coloris savant et approprié. A défaut de l'émotion spontanée et sans cesse en éveil devant le spectacle des êtres et des choses, Coppée, dans les Récits épiques, possède du moins l'intelligence du passé, et ses poèmes accusent une maîtrise indiscutable dans l'art de disposer et de graduer les couleurs, de donner, avec l'impression du mouvement, l'illusion de la vie.

Dans sa merveilleuse pièce, La Tête de la Sultane, il a reconstitué toute une époque, cette civilisation corrompue, mais fière et belliqueuse encore, des Turcs à la veille de la conquête ; on y sent, à la fois, comme l'odeur « du sang, de la volupté et de la mort », selon la forte expression de Maurice Barrés; et, dans cette

LES « RfiCITS ÉPIQUES » 89

« orientale », s'accuse on ne sait quel fougueux désir meurtrier, qui, transposé dans la peinture, aurait fourni à Delacroix un merveilleux sujet de composition.

La série des évocations bibliques, égyptiennes, hindoues, persanes, et cet Evangile, aux gestes simples, ravissent par la même sûreté de faire, le même souci du détail; un talent de peintre d'une rare puissance s'y allie à une connaissance profonde des symboles antiques et des civilisations abolies.

Si nous suivons le poète à travers les âges, notre curiosité tendue trouve d'infinies jouissances d'art. N'est-il pas vivant, dans sa raideur sacerdotale, ce Pharaon d'Egypte,

Coiffé du bandeau d'or où se tord la vipère,

qui, dans l'ennui de sa destinée et la tristesse de l'heure présente, ordonne au chef des Hiérogrammates, prosterné devant lui, de bâtir son tombeau ?

Dans la partie du livre consacré aux Croisades, à Jeanne d'Arc, à la Réforme en Bohême,

gO UN POÈTE FRANÇAIS

François Coppée a fait preuve de la même sûreté d'érudition, jointe à la même émotion rétrospective... Puis, le poète s'est ingénié à faire refléter par ses vers à facettes la magnificence du Magyar couvert de diamants ; il a été précieux avec les Raffinés, « allant par le Pont- Neuf au Louvre » ; chrétien, d'un cœur humble, avec

Monsieur Vincent de Paule, aumônier des Galères. . .

et son pinceau a pris des tons mélancoliques de grisaille, en suivant le duc de Reichstadt, ce « jeune aiglon » à cheval, sous son uniforme blanc de major autrichien, dans la plaine de Wagram couverte de neige...

De toutes les pièces des Récits épiques, la plus complète est certainement le Liseron. Près d'Egra, en Bohême, au temps de la guerre de Sigismond contre les Hussites, Thécla était l'abbesse d'un monastère de sœurs de Saint- Benoît.

Fleur délicate éclose en cette époque affreuse, Thécla, dès sa première enfance, avait été

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