Un Poète français tombe au champ d'honneur
« Lorsqu'un Français dit du mal de son pays, disait un homme d'esprit, ne le croyez pas, il se vante. » Avant la guerre, les Français ne se sont que trop vantés et on ne les a que trop crus. Ceux qui, à l'époque de l'affaire Caillaux, auraient jugé la France d'après ses journaux et ses politiciens, pouvaient bien la croire tombée dans les mares stagnantes. Et peut-être cette idée fausse a-t-elle été pour quelque chose dans la guerre actuelle. Mais, au moment où les nations sont menacées d'un péril de mort, il se produit en elles un phénomène singulier. Même celles qui sont les plus anciennes sortent de leur torpeur. On les voit se réveiller en un brusque sursaut et revenir à la verdeur de leur première jeunesse. Et c'est alors comme si elles reprenaient leur âme d'autrefois.
C'est ce que nous vîmes, durant les inoubliables journées du commencement d'août, lorsque les fils de la France se levèrent d'un élan unanime pour courir à la frontière. Combien différente fut cette levée en masse de la mobilisation de 1870 ! Alors, sur les boulevards, la foule criait: « A Berlin! » Aveuglés pamUgmipiil de leur
victoires passées, les Français ne pensaient pas un instant que c'était leur pays qu'ils auraient à défendre. En 1 914, il en fut bien autrement. Le moindre troupier français sentit qu'il devait mettre en jeu sa vie pour la vie de son pays. Aucune jactance, aucune rodomontade. Un ordre parfait, une gravité presque religieuse. C'était la France d'hier et de toujours qui se levait, les armes à la main, et ne voulait pas mourir. Jamais elle ne fut plus belle qu'à cette heure-là, jamais plus digne de son passé.
Le réveil d'une nation ne peut cependant pas se produire tout à fait à l'improviste. Il faut qu'il ait été préparé. Ainsi, en Allemagne, une génération de poètes et de penseurs idéalistes (combien différents de ceux d'aujourd'hui 1) préparèrent la guerre de l'indépendance de 181 3 et l'afifranchissement de leur patrie du joug de Napoléon I". Entre l'Allemagne de 181 3 et la France de 19 14, il y a une parenté. La France aussi avait médité la dure et salutaire leçon de la défaite et avait su en tirer les leçons qu'elle comportait. Elle avait traversé d'abord une période d'accablement et de tristesse qui se manifesta par la littérature pessimiste de 1885. Mais, au début de ce siècle, les observateurs attentifs signalèrent une renaissance des énergies françaises. Les jeunes générations s'orientaient vers l'action et se préparaient à la lutte. Elles avaient repris confiance dans les destinées de leur pays. Quelques écrivains un peu plus âgés eurent l'honneur d'être les éducateurs, ou, comme l'a dit Maurice Barrés, les « professeurs d'énergie » de cette jeunesse qui donne, en ce moment-ci, au monde étonné le spectacle magnifique de sa valeur et de son endurance. Le plus représentatif de ces écrivains, celui qui nous apparait Ml^HMB comme l'incarnation même de la
France de 19 14, est le poète dont je veux vous entretenir aujourd'hui.
Par sa vie, par son œuvre et par sa mort aussi, qui en a été la conclusion logique, il mérite d'être appelé le « Korner français. » Je ne doute pas qu'il fasse une très grande figure dans l'avenir, alors que tant de renommées surfaites, dont on nous avaita ssourdis, seront tombés, en oubli.
Comme notre Jean-Jacques Rousseau, avec lequel il a quelque parenté, Charles Péguy aimait à faire des examens de conscience et à se confesser publiquement. En 19 10, parvenu à sa trente-septième année et revenu de bien des erreurs de jeunesse, il écrivait :
«Moi, vous le savez bien. Les tenaces aïeux, paysans, vignerons, les vieux hommes de Vennecy et de Saint-Jean-de-Braye. et de Chécy et de Bou et de Maradié, les patients aïeux qui sui les arbres et les buissons de la forêt d'Orléans et sur les sables de la Loire conquirent tant d'arpents de bonne vigne n'ont pas été longs, les vieux, ils n'ont pas tardé ; ils n'en ont pas eu pour longtemps à reconquérir sur le monde bourgeois, sur la société bourgeoise, leur petit-fils indigne, buveur d'eau, en bouteilles. Les ancêtres au pied pertinent, les hommes noueux comme les ceps, enroulés comme les vrilles de la vigne, fins comme les sarments et qui comme les sarments sont retournés en cendres. Et les femmes au battoir, les gros paquets de linge bien gonflés roulant dans les brouettes, les femmes qui lavaient les lessives dans la rivière. Ma grand'mère, qui gardait les vaches, qui ne savait pas lire et écrire, ou, comme on dit à l'école primaire, qui ne savait ni lire ni écrire, à qui je dois tout, à qui je dois, de qui je tiens tout ce que je suis. Ma grand'mère aussi savait compter. Elle comptait comme on compte au marché, elle comptait de tète, par cœur. Mais je ne sais pas comment elle faisait son compte, la brave femme, c'est le cas de le dire, elle n'a jamais réussi à compter que dans les dernières décimales. »
La grand-mère dont nous parle ici Péguy était la mère de sa mère. Ce fut elle qui, sans savoir lire, lui « enseigna le langage français » mieux que ne devaient le faire plus tard ses professeurs de l'Ecole normale. « Quand j'étais petit, dit-il, et que ma grand-mère me contait des histoires du temps qu'elle était petite, j'écoutais les histoires du temps passé... elle était femme forte et active... vieille et cassée en deux... elle aimait conter la /. belle histoire. » C'est son langage, avec sa saveur populaire, avec aussi ses longueurs et ses redites de vieille un peu radoteuse, c'est son langage même que nous retrouvons dans le Mystère de la charité de Jeanne d' Arc et dans tant d'autres œuvres de Charles Pégu}'.
Il naquit à Orléans, le 7 janvier 1873 ^ Son père était originaire de la Beauce, fils et petit-fils de vignerons du Val de Loire. Sa mère, bourbonnaise, était d'une famille de bûcherons. Dans les deux lignes, Péguy était donc de vieille souche paysanne du centre de la France. Le père étant mort de bonne heure, la mère, pour gagner sa vie, louait et rempaillait des chaises à la cathédrale d'Orléans. Enfant, il joua bien souvent sous ces voûtes augustes, où semble palpiter encore l'âme de la grande sainte guerrière et française à laquelle il devait vouer un culte.
Vivant avec des gens de métier, Péguy apprenait à les aimer. Parmi ces ouvriers il en était qui avaient fait le coup de feu en 1870. Plus tard, d'autres avaient été au nombre de ces admirables mohlols de l'armée de la Loire, qui, arrivés trop tard pour réparer tant de désastres, sauvèrent au moins l'honneur du pays. L'un d'eux
' Pour la biographie de Péguy, consulter René Johannet, Péguy et ses cahiers. Cahiers du Centre, Moulins, et Daniel Halévy, Quelques nouveaux maîtres. Cahiers du Centre.
était menuisier. Ce fut le premier maître d'histoire de Charles Péguy. Il racontait les combats, auxquels il avait pris part ; il lui montrait les champs de bataille devant Orléans : Louany, Patay, Beaune la Rolande, au loin la capitale et Champigny, Après d'héroïques efforts, la bataille avait été perdue. Les Prussiens étaient entrés dans Orléans. Ils s'étaient installés en maîtres dans les foyers des petites gens. « Le diable, disaient-ils, c'est les Prussiens. » Péguy le redira plus tard.
L'enfant était travailleur et bien doué, « Il faut qu'il fasse du latin, » déclare un de ses maîtres. On le fit entrer d'abord à l'Ecole normale primaire d'Orléans. Il avait été élevé dans une famille pieuse et catholique. Désormais il allait recevoir une seconde éducation, en sens contraire. Il était pris dans les rouages de l'Université de France. On était alors en 1880, la laïcisation venait d'être votée, elle faisait fureur. L'instituteur laïque n'enseignait pas la même vérité que le curé. Mais les enfants ne s'en apercevaient pas. Ils acceptaient la vérité de leur instituteur et celle du curé avec le même sérieux. « Nous étions, dit Péguy, de petits bonshommes sérieux et certainement graves. J'avais entre tous et au plus haut degré cette maladie. Je ne m'en suis jamais guéri.... J'ai toujours tout pris au sérieux. Cela m'a mené loin. »
Ça l'a mené d'abord à Sainte-Barbe, puis à l'Ecole normale. A Paris, le jeune Péguy avait l'air d'un villageois dépaysé. M. Durel, qui l'a connu à Sainte-Barbe en 1894, nous a laissé de lui le portrait que voici :
« C'était un homme petit, carré d'épaules, serré dans un veston étriqué, d'énormes souliers ferrés aux pieds, un étroit chapeau mou sur la tête, une face éclairée de paysan, où brillaient deux yeux aigus.
» — Regarde ces mâchoires, me dit en riant Paul Acker.
» Il les avait en effet d'une énergie singulière, marquées d'énormes maxillaires, dont on voyait les muscles jouer sous la peau. »
Grâce à son intelligence et à son application têtue, Péguy ne tarda pas à devenir un des plus brillants élèves de l'Ecole normale. Au nombre de ses maîtres, il y en avait un qui était plutôt un camarade un peu plus âgé : Romain Rolland. Péguy se sentit attiré vers lui par de communes aspirations morales. Il en résulta une amitié qui s'affirma plus tard par une longue et féconde collaboration aux Cahiers de la Quinzaine. Les deux amis étaient d'ailleurs bien différents l'un de l'autre. Péguy plus strictement, ce qui veut dire plus étroitement Français ; Romain Rolland Français aussi et bon Français, mais représentant une autre tradition de la France, la tradition plus largement humaine et d'esprit universel, celle des grands écrivains du XVI 11™^ siècle.
L'enseignement officiel avait porté ses fruits. Pégu)'avait abandonné les croyances de sa jeunesse ; il le croyait du moins. Avec son caractère ardent et son besoin de pousser tout à l'extrême, il avait adhéré aux idées socialistes les plus avancées. Se sentant mal à son aise dans la filière universitaire, il prit l'imprudente réso^ lution de quitter l'Ecole normale, de renoncer à la carrière de l'enseignement et d'épouser une jeune fille qu'il aimait. Sa fiancée appartenait à une famille socialiste et libre-penseuse. Le mariage fut célébré civilement. Pour gagner sa vie, Péguy, interrompant ses études régulières, était entré dans la maison du libraire socialiste Georges Beslais. Il édita à ses frais, et avec un grand luxe typographique, la pièce Les loups, de Romain Rolland, dont aucun libraire n'aurait voulu se charger, puis une pièce
qu'il avait commencée lui-même à l'Ecole normale, sa première Jeanne d' Arc.
La dédicace, souvent citée, de Q,Q\.\jà Jeanne d' Arc nous montre bien de quelle espèce était le socialisme de Charles Péguy, socialisme idéaliste, humanitaire et, sans qu'il s'en doutât lui-même, tout imprégné d'esprit chrétien :
« A toutes celles et à tous ceux qui auront vécu ;
» A toutes celles et à tous ceux qui seront morts pour tâcher de porter remède au mal universel ; Parmi eux
» A toutes celles et à tous ceux qui auront connu le remède, c'est-à-dire :
» A toutes celles et à tous ceux qui auront vécu leur vie humaine;
» A toutes celles et à tous ceux qui seront morts de la mort humaine ;
» Pour l'établissement de la République socialiste universelle. »
En même temps que" sa Jeanne d' Arc, Péguy avait commencé une autre œuvre, intitulée Marcel^ premier dialogue de la cité harmonieuse. Il y définissait le socialisme comme étant « le souci et le maintien de l'intérêt commun contre la ruée des égoïsmes. » De la cité harmonieuse qu'il rêvait devaient être citoyens « tous les vivants qui sont des âmes. » Ce rêve ne dura pas. Et le réveil fut cruel. Péguy s'aperçut bientôt que ce qu'il appelait « la ruée des égoïsmes » n'était pas moins violente chez les révolutionnaires que chez les capitalistes, et que quelques-uns des citoyens au côté desquels il avait combattu n'étaient pas plus « des âmes » que les plus rapaces des financiers.
Plus tard, avec son tempérament passionné, il devait
se retourner contre ses alliés de la veille, leur faisant payer cher ses illusions perdues. Ce que Péguy ne put jamais admettre, en particulier, ce fut la doctrine des apôtres du sabotage. A ses yeux l'ouvrier qui endommage son outil est un fou qui se mutile lui-même. Pour lui ce n'est pas la Révolution de 89 qui a transformé la France, mais bien un changement dans les mœurs qui s'est produit à partir de 1880. Jusqu'à cette époque les vertus de l'ancien régime avaient survécu dans les provinces. Péguy en avait été le témoin à Orléans. L'ouvrier aimait son travail ; il le faisait avec joie et en chantant.
« Nous croira-t-on, et ceci revient encore au même, nous avons connu des ouvriers qui avaient envie de travailler. On ne pensait qu'à travailler. Nous avons connu des ouvriers qui le matin ne pensaient qu'à travailler. Ils se levaient le matin, et à quelle heure, et ils chantaient à l'idée qu'ils partaient travailler. A onze heures ils chantaient en allant à la soupe. En somme c'est toujours du Hugo; et c'est toujours à Hugo qu'il en faut revenir : Ils allaient, ils chantaient. Travailler était leur joie même, et la racine profonde de leur être. Et la raison de leur être. Il y avait un honneur incroyable du travail, le plus beau de tous les honneurs, le plus chrétien, le seul peut-être qui se tienne debout. C'est par exemple pour cela que je dis qu'un libre-penseur de ce temps-là était plus chrétien qu'un dévot de nos jours. Parce qu'un dévot de nos jours est forcément un bourgeois. Et aujourd'hui tout le monde est bourgeois.
»Nous avons connu un honneur du travail exactement le même que celui qui au moyen âge régissait la main et le cœur. C'était le même conservé intact en dessous. Nous avons connu ce soin poussé jusqu'à la perfection, égal dans l'ensemble, égal dans le plus infime détail. Nous avons connu cette piété de ['ouvrage bien faite poussée, maintenue jusqu'à ses plus extrêmes exigences. J'ai vu toute mon enfance rempailler des chaises
exactement du même esprit, et du même cœur, et de la même main que ce même peuple avait taillé ses cathédrales.
» Que reste-t-il aujourd'hui de tout cela ? Comment a-t-on fait, du peuple le plus laborieux de la terre, et peut-être du seul peupU laborieux de la terre, du seul peuple peut-être qui aimait le travail pour le travail, et pour l'honneur, et pour travailler, ce peuple de saboteurs? Comment a-t-on pu en faire ce peuple qui sur un chantier met toute son étude à ne pas en fiche un coup? Ce sera dans l'histoire une des plus grandes victoires, et sans doute la seule, de la démagogie bourgeoise intellectuelle. Mais il faut avouer qu'elle compte. Cette victoire. »
Péguy était lui-même un bon ouvrier de l'ancienne France, Il ne boudait aucune besogne, si humble qu'elle fût. Avec l'aide de quelques amis, il avait fondé les Cahiers de la Quinzaine, qui ont joué un si grand rôle dans la renaissance morale de la France. Il fallait le voir dans sa petite échoppe dont la porte s'ouvrait en face de l'immense et somptueuse Sorbonne, son ennemie déclarée. Au fond d'une sorte de corridor obscur, encombré de brochures, on trouvait, assis sur un tabouret dépaillé, ce petit homme, trapu, voûté, placide d'apparence, l'air las d'un ouvrier de campagne qui a trop peiné. Il faisait tout lui-même. On le voyait de grand matin balayer sa boutique, voire le trottoir devant sa boutique. Habitant une petite maison des champs à Sceaux, il se levait avant l'aube et arrivait à Paris par le premier train. Romain Rolland me disait que parfois en hiver, à six heures et demie du matin, Péguy sonnait déjà chez lui pour lui apporter des épreuves. Puis il s'en allait, de son pas léger, les porter à une imprimerie de Suresnes.
I II y avait de l'ascète en lui. Dès sa jeunesse et jusi qu'à sa mort, il eut une vie austère et pauvre. Il était
I semblable à ces moines du moyen âge qui avaient fait vœu de pauvreté pour avoir le droit de dire la vérité à leur siècle. Ce qu'il haïssait dans notre siècle à nous, c'était la puissance corruptrice de l'argent ; c'était la soif de lucre et de luxe, à laquelle les hommes ont sacrifié la sainte liberté. La liberté a été la passion de toute sa vie et c'est lorsqu'il s'aperçut que les politiciens du socialisme sacrifiaient la liberté aux intérêts purement matériels, qu'il leur faussa compagnie et leur déclara la guerre. Pourtant, même lorsqu'il revint à la foi catholique, Péguy conserva son culte pour la Révolution fi-ançaise. Il considérait la Révolution comme étant encore l'œuvre de l'ancienne France. Pour lui, le mal était venu plus tard par l'affarisme moderne. Le mal, c'était le culte du veau d'or.
C'est par amour pour la liberté et la justice qu'il se lança à corps perdu dans la mêlée de l'affaire Dreyfus. Les Cahiers de la Quinzaine jouèrent alors un rôle de premier plan et l'on ne pourra pas faire l'histoire de cette grande crise de l'âme française sans consulter leur collection ^ Péguy avait mené le bon combat avec sa vaillance habituelle. Mais de cruelles désillusions l'attendaient, lui et bien d'autres idéalistes, qui s'étaient voués corps et âme à une sainte cause. Après la victoire, la curée ! Péguy ne voulut pas en être. Il n'admettait pas que les opprimés d'hier se fissent oppresseurs. Lorsque, avec le ministère Combes, l'anticléricalisme triompha, les Cahiers de la Quinzaine firent front contre le combisme. « A qui ferez-vous croire, y écrivait le vaillant Bernard Lazare, en réponse à Jaurès, que M. Combes est un grand homme d'Etat ? »
' On trouve cette collection, à peu près complète, à la Bibliothèque publique de Fribourg.
Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. Péguy en fit l'expérience. Il perdit le gros de ses abonnés. Plus d'une fois il lui est arrivé de perdre ses abonnés, d'un camp ou d'un autre, pour n'avoir pas craint de leur dire la vérité. Ses adversaires visaient à la caisse. On voulait étouffer cette voix importune. Peine perdue. La question finance n'e.xistait pas pour Péguy. Jamais il ne s'inquiétait d'autre chose que de suivre son idée, dût son idée l'emporter à toutes fondrières. Il ne fallait pas lui parler d'un mot d'ordre quelconque. La règle des jeunes écrivains qui s'étaient groupés aux Cahiers était l'indépendance absolue et le libre développement de leur individualité. Il ne fallait pas parler à Péguy d'un mot d'ordre quelconque. « Qu'on la subisse et qu'on l'exerce, disaitil, la direction est également haïssable.... Je ne suis jamais chargé de rien par personne. Je me charge moi-même tout seul. » Voilà qui s'appelle parler !
Ce fut par haine des pontifes autoritaires qu'il engagea sa terrible campagne contre les plus gros personnages de l'Université de Paris. Et cette campagne nous a valu quelques pamphlets qui, par leur éloquence brûlante et leur verve caustique, peuvent se mettre à côté des chefsd'œuvre du genre. Péguy s'y montre souvent injuste. Il frappe à tour de bras. Il ne mesure pas ses coups. Aucune tête, si vénérable soit-elle, n'est sacrée pour lui. Il s'est acharné, par exemple, contre l'historien Lavisse. On dit qu'au moment où Péguy publia sa seconde Jeanne d'Arc, M. Lavisse, qui ne manque pas d'esprit, aurait fait ce mot amusant : « Péguy ? Il met de l'eau bénite dans son pétrole. » Ce mot lui coûta cher.
On ne saurait dire d'ailleurs sans injustice que ce fussent des rancunes personnelles qui dictaient les polémiques de Péguy. Il avait des raisons d'en vouloir à
l'Université qui, dans son idée, faussait l'esprit français. Et, pour la même raison, il avait des adversaires dans tous les camps. C'est ainsi qu'après avoir, durant la crise de l'affaire Dreyfus, été lié d'amitié intime avec Jaurès, il se retourna contre lui, lorsqu'il jugea que son pacifisme international était funeste à la France. Il avait pris en haine tous les politiciens qui gouvernaient la République française. « Je suis un vieux républicain, » disait -il. Mais, à son avis, la république avait cessé d'être vraiment républicaine. « La république, ajoutait-il, fut une restauration jusques vers 1881, où l'intrusion de la tyrannie intellectuelle et de la domination primaire commença d'en faire un gouvernement de désordre. » A cette date la république a commencé de se discontinuer. De républicaine, elle est devenue césarienne. La domination radicale et radicale-socialiste « est proprement un césarisme, nommément un multi-césarisme de comités électoraux. » La politique républicaine a corrompu la mystique républicaine. Péguy a la même idée au sujet du catholicisme, et c'est une de ses idées favorites. Au début, il y a la mystique, c'est-à-dire l'idée dans sa beauté et dans sa pureté, puis vient la politique qui s'en empare, la corrompt et la détruit.
« La république qui était l'objet d'une mystique, a-t-il dit, et qui était un système de gouvernement ancien régime fondé sur l'honneur, et sur un certain honneur propre, et un gouvernement ancienne France, est devenue en leurs mains la matière d'une politique moderne, et en général d'une basse politique, et un système de gouvernement fondé sur la satisfaction des plus bas appétits, sur le contentement des intérêts les plus bas. Et tout ce qui reste encore debout et tout ce qui reste encore propre de l'ancienne République est ce qui n'a pas encore été contaminé de jaurésisme.
» La force révolutionnaire, qui était l'honneur et la grandeur de cette race, et qui consistait essentiellement à vouloir que ça aille bien et à en faire plus que son compte, l'esprit révolutionnaire, qui était essentiellement généreux, l'instinct révolutionnaire est devenu en leur temps et sous leur gouvernement et en leurs mains un bas esprit de sabotage, et de dénigrement, et de rancune qui consiste essentiellement à se réjouir de ce que ça aille mal et à vouloir et à faire que ça aille mal et en faire moins que son compte ; et même à n'en faire plus rien du tout, v
Jusqu'au moment où nous sommes parvenu, l'histoire du développement intellectuel et moral de Péguy est celle de ses désillusions. Il avait été déçu par ses maîtres de l'Université, déçu par ses compagnons de lutte dans l'affaire Dreyfus, déçu par ses camarades socialistes. Xe sachant plus à quoi se rattacher, il passa par des heures d'incertitude et d'angoisse. Il approchait alors de la quarantième année, heure de crise pour beaucoup d'hommes, heure oii l'on est souvent repris par les forces ataviques que l'éducation avait combattues. La fatigue use les couches superficielles de notre personnalité et ce qui apparaît alors, c'est le fonds primitif.
C'est ici que se place la conversion de Péguy. Elle se manifesta d'abord par sa seconde Jeanne d'Arc, poème d'inspiration chrétienne et catholique fervente. On a pu dire qu'au fond cette conversion n'en était pas une et que, même au temps où Péguy faisait profession d'être libre-penseur, il n'avait jamais cessé d'être au fond chrétien de cœur. Cela est vrai. Mais la plupart des conversions ne sont-elles pas précisément un retour à notre véritable personnalité ?
Péguy se rendit bien compte de ce qui se passait alors en lui et il l'a dit nettement dans une confession de foi qu'il a placée en tête de son Victor-Marie, comte Hugo.
— M — Cette conversion consiste essentiellement en ceci : Il était né homme du peuple. Et il avait renié ses origines pour revêtir le manteau d'emprunt de la culture universitaire, vêtement trop élégant pour son corps trapu de paysan. Maintenant il voulait rejeter loin de lui ce vêtement d'emprunt, dans lequel il s'était toujours senti mal à l'aise, et redevenir ce qu'il était en réalité, un homme du peuple faisant fi des éléments académiques et reprenant la foi et le langage des « vieilles paroisses françaises, » de celles qui avaient donné jadis au pays sa patronne Jeanne d'Arc.
« Vous savez que je me suis un long temps défendu. L'homme est lâche. C'est ici, c'est en ceci que je fus traître. Et en ceci seulement, l'Ecole normale, (la Sorbonne), le frottement des professeurs m'avaient fait un long temps espérer, ou enfin laissé espérer que moi aussi j'acquerrais, que j'obtiendrais cette élégance universitaire, la seule authentique, la seule belle venue Quarante ans est un âge impardonnable, ce qui, dans le langage du peuple, Halévy, veut dire qu'il ne pardonne rien. Car c'est l'âge où nous devenons ce que nous sommes. Or ce que je suis, Halévy, il suffit de me voir, il suffit de me regarder, un instant, pour le savoir. Un enfant y pourvoirait. J'ai beau faire ; j'ai eu beau me défendre. En moi, autour de moi, dessus moi, sans me demander mon avis tout conspire, au-dessus de moi tout concourt à faire de moi un paysan non point du Danube, ce qui serait de la littérature encore, mais simplement de la vallée de la Loire, un bûcheron d'une forêt qui n'est pas même l'immortelle forêt de Gastine, puisque c'était la périssable forêt d'Orléans, un vigneron des côtes et des sables de la Loire. Déjà je ne sais plus quoi dire, ni même comment me tenir dans ces quelques salons amis, où j'allais quelquefois. Je n'ai jamais su m'asseoir dans un fauteuil, non par crainte des voluptés, mais parce que je ne sais pas. J'y suis tout raide. Ce qu'il me faut, c'est une chaise, ou un bon tabouret. Plutôt la chaise; pour les reins ; le tabouret quand