IS
j'étais jeune. Les vieux sont malins. Les vieux sont tenaces. Les vieux vaincront. »
Et les vieu.x ont vaincu. Ils ont reconquis Charles Péguy.
Remarquez quelle analogie il y a entre cette conversion et celle qui, également vers la quarantième année, terrassa J.-J. Rousseau sur la route de Vincennes et lui montra la route qu'il aurait désormais à sui\Te. Comme Jean-Jacques, Péguy avait jusqu'alors tenté de se conformer à son milieu. Désormais, il se différencie, en revenant, ainsi que l'avait fait Rousseau, à ses origines. Il redevient un paysan de l'Orléanais, un Français de la vieille France, ayant conservé la foi et même, dans son style, l'accent des Français du quinzième siècle. C'est ce qui fait de son Mystère de la charité de Jeanjie d' Arc une œuvre unique à notre époque.
Le catholicisme de Péguy est d'urie essence bien particulière. Il ne ressemble certes pas à celui d'autres littérateurs français qui, à la même époque à peu près, firent adhésion aux dogmes de l'Eglise catholique pour des raisons essentiellement politiques. On en vit même qui déclarèrent se rallier à l'Eglise, sans croire à Jésus-Christ, pour restaurer en France une hiérarchie et une discipline. La conversion de Péguy est exactement le contraire de ces conversions-là. Elle est, non une abdication, mais une libération. Elle a un élan de certitude joyeuse que n'ont pas les autres. On sent qu'elle vient du fond du cœur. A ce moment-là il rencontra un ami qui avait fait les mêmes expériences que lui et, dans le silence de la nuit, ils s'avouèrent l'un à l'autre, en pleurant de joie, qu'ils étaient revenus à la foi catholique. Larmes qui font penser à celles que versa Pascal en une heure semblable !
Ce catholicisme de Péguy est à la fois antimoderniste et anticlérical. Il avait été préparé par l'enseignement de Bergson que Péguy avait suivi avec passion. Bergson lui avait appris à se confier aux forces intuitives de son être. L'intellectualisme outré des prêtres modernistes lui paraissait la négation même de la foi chrétienne. Il lui préférait la foi naïve de ce peuple dont il était le fils. D'autre part, Péguy, qui était l'ennemi né de tous les despotismes, ne s'était pas affranchi de la férule universitaire et libre-penseuse pour aller se soumettre à la férule cléricale. Comme l'a dit fort bien son ami M. Daniel Halévy, dans la meilleure étude qui lui ait été consacrée jusqu'ici, Péguy ne céda jamais, fût-ce d'un pouce, «aux théologiens et aux bureaucrates du christianisme.»
On comprit bien vite dans les milieux nationalistes qu'il n'était pas possible de compter absolument sur cette recrue-là. Le catholicisme de Pégu3', disait M. Charles Maurras, est « capable de désordres immenses. » Péguy ne voulait croire, comme il le disait, qu'au catéchisme du diocèse d'Orléans, qui l'avait initié à la vie chrétienne. Pour le reste, il conservait son indépendance et demeurait un franc-tireur. Il avait d'excellents amis protestants, sans avoir cependant aucune inclination pour le protestantisme. A un catholique orthodoxe qui lui reprochait ses amitiés hérétiques, il répondit : « Mais je suis du quinzième siècle, moi ; la Réforme s'est faite après moi. Pourquoi me brouillerais-je avec des amis qui sont nés lin siècle plus tard ? »
Ce christianisme populaire est révolutionnaire dans son accent. Il me fait penser à celui de Lamennais, avant 1848. Il y a bien des affinités entre Lamennais et Péguy. L'un et l'autre ont en eux l'esprit de révolte, un ardent
— '7 — amour de la liberté et du peuple laborieux et le désir de réconcilier l'Eglise et la Révolution. « L'Eglise, a dit Péguy, ne se rouvrira point l'atelier et elle ne se rouvrira point le peuple, à moins que de faire, elle aussi, elle comme tout le monde, à moins de faire les frais d'une révolution économique, d'une révolution sociale... d'une révolution industrielle, pour dire le mot, d'une révolution temporelle pour le salut éterndp^ On sent que Péguy se méfie du clergé comme se méfiaient les gens du peuple avant la Réforme. Aux « clercs » il préfère les hommes qui travaillent de leurs mains. Le chrétien est pour lui « l'homme de peine de la Création. » Il aime par-dessus tout les humbles familles, semblables à celle du charpentier de Nazareth. Il a le culte de la famille laborieuse, et comme l'a dit encore Halévy : « Il n'exténue pas la famille humaine au profit d'un clergé. L'homme, père, artisan, soldat, est le simple héros de son œuvre chrétienne. C'est lui, après Jésus, le porteur de la croix. » Ce sont ces simples braves gens, ce sont ces chrétiens de la vieille France qui sont les héros de ses drames. Jeanne d'Arc, fille du peuple, incarne leur
\ âme naïve et croyante. Nous avons dit qu'elle est la
\sainte de Péguy.
Le christianisme fervent de Jeanne d'Arc est encore un christianisme guerrier. N'allons pas pourtant le comparer au culte germanique d'miser alte Gott. Le chrétien en armes, le chrétien français, combat, dans la pensée de Péguy, pour le droit et la liberté. Ainsi faisaient les hommes d'armes que Jeanne d'Arc conduisait à l'assaut d'Orléans ; ainsi, les combattants de Valmy. Dans sa pensée, il allie sans cesse la grandeur chrétienne et la grandeur française. Il a le culte de toutes les gloires mi-
litaires de la France et il se rencontre ici avec Victor Hugo et Michelet, qu'il n'a pas cessé d'aimer et d'admirer, lorsqu'ils étaient le plus décriés autour de lui dans les milieux littéraires. De même que Hugo, de même que Michelet, il considère la France comme un peuple élu, dont la mission est de combattre pour la vérité et la justice.
Après la^^uidation de l'affaire Dreyfus, un événement avait exerce sur Péguy une influence décisive : l'alerte de 1905, la démission de Delcassé exigée par l'Allemagne. Cet événement eut un effet décisif sur la jeunesse française. Péguy eut un sursaut d'énergie qui se traduisit par son cahier Noire patrie. « Comment, disait-il en terminant, en l'espace d'un matin, tout le monde sut que la France était sous le coup d'un invasion allemande, c'est ce que je veux d'abord noter.... Ce n'était pas une nouvelle qui se communiquât de bouche en bouche... c'était plutôt une commune reconnaissance intérieure, une connaissance sourde, profonde, un retentissement commun du même son ; au premier déclanchement, à la première intonation, tout homme entendait en lui, retrouvait, écoutait, comme familière, et comme cette résonnance profonde, cette voix qui rî était pas une voix du dehors^ cette voix de mémoire engloutie là et comme amoncelée, on ne savait depuis quand ni pourquoi. » Paroles bien frappantes ! Qu'est-ce que cette voix mystérieuse ? C'est la voix de la race qui, à l'heure du péril, sort des profondeurs du passé mort ; c'est la voix des revenants, de tous les Français du passé qui sont morts pour la défense du sol sacré de la patrie. Péguy l'entendit plus distinctement qu'un autre en 1905, parce qu'il était poète et que les poètes entendent les voix qui ne parviennent pas aux oreilles des autres hommes. Neuf
ans plus tard, en 1914, tous les Français l'entendirent iBstantanément. C'est pourquoi brusquement la France
i d'hier, avec ses misères, ses faiblesses et ses discordes, disparut et l'on vit surgir une France indissolublement «nie pour faire face à l'ennemi. Péguy avait préparé cette renaissance.
Dans l'un des plus beaux de ses poèmes, il a célébré l'esprit guerrier français. Il place l'éloge de la France dans la bouche de Dieu le Père. Et il a coutume de prêter à l'Eternel des propos pleins d'imprévu et d'une familiarité non sans saveur. En haine de l'idéologie, Péguy fait du bon Dieu, comme cela se voit dans les vieux mystères, un patriarche débonnaire, qui aime à converser longuement en caressant sa grande barbe blanche :
Nos Français sont avancés entre tous. Ils sont mes témoins
Préférés.
Ce sont eux qui marchent le plus tout seuls. Ce sont eux qui marchent le plus eux-mêmes. Entre tous ils sont libres et entre tous ils sont gratuits. Ils n'ont pas besoin qu'on leur explique vingt fois la même chose. Avant qu'on ait fini de parler, ils sont partis. Peuple intelligent,
Avant qu'on ait fini de parler, ils ont compris. Peuple laborieux.
Avant qu'on ait fini de parler, l'œuvre est faite. Peuple militaire,
Avant qu'on ait fini de parler, la bataille est donnée. Peuple soldat, dit Dieu, rien ne vaut le Français dans la bataille. (Et ainsi rien ne vaut le Français dans la croisade). Ils ne demandent pas toujours des ordres et ils ne demandent pas
toujours des explications sur ce qu'il faut faire et sur ce qui
va se passer.
Ils trouvent tout eux-mêmes, ils inventent tout d'eux-mêmes, à
mesure qu'il faut.
Ils savent tout tout seuls. On n'a pas besoin de leur envoyer des
ordres à chaque instant.
Ils se débrouillent tout seuls. Ils comprennent tout seuls. En pleine
bataille. Ils suivent l'événement.
Ils se modifient suivant l'événement. Ils se plient à l'événement. Ils
se moulent sur V événement . Ils guettent, ils devancent l'événement. Ils se retournent, ils savent toujours ce qu'il faut faire sans aller
demander au général.
Sans déranger le général. Or, il y a toujours la bataille, dit Dieu. Il y a toujours la croisade.
Et on est toujours loin du général.
C'est embêtant, dit Dieu. Qimnd il n'y aura plus ces Français, Il y a des choses que je fais, il n'y aura plus personne pour les
comprendre.
Peuple, les peuples de la terre te disent léger Parce que tu es un peuple prompt.
Les peuples pharisiens te disent léger Parce que tu es un peuple vite.
Tu es arrivé avant que les autres soient partis. Mais moi je t'ai pesé, dit Dieu, et je ne t'ai point trouvé léger. O peuple inventeur de la cathédrale., je ne fai point trouvé léger
en foi.
O peuple inventeur de la croisade, je ne t'ai point trouvé léger en
charité.
Quant à l'espérance, il vaut mieux ne pas en parler, il n'y en a
que pour eux.
Tels sont nos Français, dit Dieu. Ils ne sont pas sans défauts. Il
s'en faut. Ils ont même beaucoup de défauts. Ils ont plus de défauts que les autres. Mais avec tous leurs défauts je les aime encore mieux que tous les
autres avec censément moins de défauts.
Je les aime comme ils sont. Il n'y a que moi, dit Dieu, qui suis
sans défaut. Mon fils et moi.
Ces vers du Mystère des Saints Innocents n'ont-ils pas été prophétiques ? Est-il possible de mieux caractériser
l'esprit guerrier de l'armée de Joffre et la manière dont elle s'est « moulée sur l'événement ?» Ce n'est pas trop de dire que Péguy avait été d'avance le poète de la guerre de 19 14. Il aurait été digne de la chanter, s'il n'avait fait mieux encore, en méritant d'y mourir.
Les dernières années de la vie de Péguy ne furent pas heureuses. Bien que sa renommée s'étendît de plus en plus, bien que l'élite de la jeunesse le reconnût comme un de ses guides, sa situation devenait de plus en plus difficile. Il était un isolé, suivi par une armée d'amis invisibles, un isolé pourtant et, pour beaucoup, un suspect. Par son indépendance farouche, par ses polémiques au picrate, il s'était mis à dos des hommes influents de tous les partis, les universitaires, les politiciens au pouvoir, les pontifes de l'Eglise, de la libre-pensée, ses anciens amis socialistes. D'autre part, pour les fortes têtes du parti catholique et nationaliste, il était un allié suspect. Songez donc, tout d'abord, qu'il était marié civilement. O scandale ! Et puis il avait un vice rédhibitoire : la funeste passion de la liberté. Pour les théoriciens de l'école de MM. Maurras et consorts, c'est là le péché contre le Saint-Esprit.
Ce qu'il y a de particulier chez Péguy, — je vous dis que c'était un drôle de corps, — c'est qu'il a toujours suivi la voie qui allait le plus directement à rencontre de son intérêt personnel. Il n'a pas négligé une occasion de se compromettre et d'être d'un avis différent de celui des hommes influents. Voilà qui est bien fait pour lui valoir nos sympathies, même lorsqu'il s'écarte le plus de nos idées. Malgré ses croyances catholiques le ferment de l'hérésie était en lui. Le « virus de l'individualisme », comme dit M. Maurras, l'avait contaminé. On ne s'en guérit pas plus que des fièvres paludéennes. Et s'il avait
vécu, nul ne sait vers quelles poudrières ce triste penchant aurait pu l'emporter. Songez au sort de Lamennais !
Péguy fut donc un homme libre, dans toute la force du terme. Cette liberté était un des articles essentiels de sa croj'ance religieuse. Il comprenait qu'elle ne peut être fondée que sur une croyance vivante, car, pour lui, « la liberté consiste à croire. » Après la liberté, la plus grande vertu est l'espérance et c'est aussi une vertu française. « La liberté, dit-il, est dauphin de France. »
C'est la vertu de sa sainte, Jeanne d'Arc. Alors qu'une immense misère était au pays de France, alors que son sol était envahi et son roi fugitif, Jeanne n'a pas désespéré. Elle a cru et elle a sauvé. // faut sauver, c'est la devise de Pégu}-. Même si la France est déchirée par les factions, en proie à la cupidité des politiciens, qui l'exploitent et font ce qu'ils peuvent pour la discréditer, il faut croire en elle et il faut la sauver. On sait comment cet appel fut entendu. Et c'est pourquoi Péguy demeurera le poète de cette jeunesse française qui, à l'heure du péril, s'est trouvée debout pour combattre et pour sauver.
Allons-nous critiquer cette œuvre ? Ce n'est point mon intention. Je l'ai fait ailleurs en un lointain passé, au commencement de 1914^ Aujourd'hui, qui donc aie courage de parler littérature ? Cette œuvre est énorme, touffue comme les halliers de l' Argonne, inextricable parfois. Péguy a écrit des pages admirables et des livres incohérents. Il en est même d'illisibles. Je ne pense pas qu'on en puisse citer un qui soit un chef-d'œuvre achevé. Il ne conduisait pas sa pensée, il se laissait emporter de
' Journal de Genève, 32 février et i" mars 1914.
droite et de gauche, au gré de toutes ses intuitions du moment. Son style, un des plus personnels qui soient k notre époque, est fondé sur le procédé de la répétition. Ses disciples appellent ces répétitions « résurgements. » Ah ! ces disciples littéraires de Péguy, il faut y prendre garde ! Péguy oui, mais le péguisme, non pas. Ce qu'on lui emprunte, c'est une manière, une manière facile à imiter. Il faut reconnaître d'ailleurs que, par ces répétitions, qui ne sont pas identiques, mais chaque fois un peu modifiées et graduées, Péguy atteint à une intensité d'expression e.xtraordinaire. Il fait songer à un charpentier, tapant à coups redoublés sur des clous pour les enfoncer dans le bois dur. Il n'y a pas à dire, cela tient, c'est « de la bonne ouvrage », comme il dit. Ceux qui ont connu Péguy de près, Romain Rolland, par exemple, affirment que cette forme singulière n'était pas chez lui une recherche d'originalité factice. Elle était bien l'expression directe de son être intime, la traduction exacte de son langage intérieur. C'est avec raison que Maurice Barrés a parlé de « ses phrases redoublées et fidèles aux mouvements les plus vrais de son cœur ^ » Péguy était vraiment un homme du peuple. Et le peuple aime les redites. C'est ce qui nous a valu, en poésie, les refrains et les litanies. A propos de certains poèmes de Péguy — de son Eve en 7500 vers, par exemple — on a prononcé le mot de « htanies kilométriques. » Ce n'est que trop juste.
Péguy, disions-nous, ne laisse pas de chef-d'œuvre, mais il laisse une œuvre. Elle me fait songer à un incendie dans la nuit : des flots de fumée opaque et de brusques jaillissements de flammes. A dix lieues à la ronde, le pays en est éclairé comme en plein jour. Cette
' Echo de Paris, 27 février 1915.
œuvre ébauchée, mais géniale, est riche de semences qui germeront sans doute dans l'époque qui suivra la guerre. Il me semble en particulier que Péguy a trouvé la voie d'une renaissance religieuse en France. Son catholicisme populaire qui plonge ses racines jusqu'au plus profond du sol français, et tente, comme Lamennais l'avait fait, de réconcilier par la liberté les deux grandes forces rivales, l'Eglise et la Révolution, son catholicisme imagé et politique est à coup sûr mieux adapté à l'esprit français que le moralisme et le rationalisme protestants.
Le rôle des précurseurs est toujours difficile et douloureux. Péguy était pris entre les blocs des deux Frances, lui le fils de la vraie France. Et il était malheureux, ayant le caractère ombrageux de Jean-Jacques et la méfiance instinctive des paysans de France pour tous ceux qui ne sont pas de leur paroisse. Que fût-il devenu ? Peut-être la mort lui a-t-elle été clémente ?
Cette mort vous est connue. Elle fut telle qu'il l'eût souhaitée. Elle fut l'achèvement logique de sa vie. Il était digne de mourir ainsi d'une mort qui fût la confirmation de sa vie tout entière et la mise en action splendide de sa pensée ^
Au premier signal, il fut debout. Agé de quarante et un ans, lieutenant dans la territoriale, il sollicita la faveur de servir dans l'active et l'obtint. Il était à la tête d'une compagnie de Parisiens, mauvaises têtes et cœurs vaillants. Connaissant son peuple de Paris, il savait les prendre. Comme il portait un lorgnon et avait l'air
' Les derniers jours de Péguy et sa mort, survenue le 5 septembre, nous ont été racontés par un témoin, le soldat Victor Boudon, qui fut blessé lui-même à la bataille de l'Ourcq le 6 septembre. Maurice Barrés a résumé le récit de Boudon en deux articles de l'Echo de Paris le 27 décembre 1914 et le 27 février 1915.
savant, ses soldats l'appelaient « le Pion. » Il se bornait à sourire gaiement et semblait dire : « Blaguez blaguez, vous le verrez à l'œuvre, votre pion ! » H^t ils le virent à l'œuvre. A mesure que la situation devenait plus critique, son courage, son entrain, sa confiance dans l'avenir s'exaltaient. Durant la retraite précipitée qui précéda la bataille de la Marne, les soldats harassés, n'ayant parfois à manger que les pommes vertes qu'ils trouvaient sur les arbres, se démoralisaient et craignaient la déroute. Péguy semblait infatigable, trouvant pour chacun le mot familier qui cingle et ranime. Une nuit, à deux heures et demie, la compagnie arrive à Ravenel, après avoir en vingt-quatre heures soutenu un combat et abattu cinquante-cinq kilomètres :
«Nous allons, dit Boudon, nous étendre dans la paille d'une grange : deux cents hommes dans un espace pouvant en contenir tout au plus cent, et pour cela faut-il encore que les réfugiés qui occupaient la place nous la cèdent. Une pauvre femme, avec de jeunes enfants dont un au sein, sort : « — Où allez-vous, madame? lui demande Péguy. — Mon Dieu ! monsieur, il faut bien que ces pauvres gas se reposent ! — Non pas, madame, je ne permettrai pas ; vous ne trouveriez aucune place ailleurs. Allez! les amis, débrouillez-vous, il faut que ces gens couchent là. » Et nous nous débrouillâmes. »
Sa foi religieuse qui, dans un commun amour, unissait Dieu et la patrie, le soutenait et décuplait ses forces. Peu de jours avant sa mort, il écrivait à M""" Péguy : « Je donne joyeusement trente ans de ma vie pour les heures que je vis en ce moment-ci. » Et à son ami, M. le pasteur Roberty : « Me voici entre les mains de Dieu ^ » Le 5 septembre, il se trouva à Xantouillet aux environs
* Evangile et Liberté, aS novembre 1914-
de Meaux. L'arc de l'immense armée du général Jofifre, courbé à fond, se redressait brusquement et lançait sa flèche. En face du régiment de Péguy les troupes de von Kluck étaient retranchées sur des collines boisées de Dammartin à Meaux. Sous une pluie de shrapnels on prend la formation de combat. Les tabors marocains tentent un premier assaut qui est repoussé. Enfin vers cinq heures le moment est venu de donner. L'artillerie allemande, foudroyée par les 75, s'était tue. Mais en arrivant sur la crête, le régiment est accueilli par une grêle de balles. Les soldats bondissent dans les avoines en mêlées oij beaucoup tombent. La course est pénible. A cinq cent mètres, abrités derrière le talus d'une route, ils font feu. Ils sont à bout de souffle et inondés de sueur. Après un court instant de répit, Péguy crie : « En avant ! » On escalade le talus, on se courbe en deux et on court, faisant encore deux cent mètres. Le bataillon est décimé. Impossible d'aller plus loin, sous l'averse de balles. Le capitaine et l'autre lieutenant viennent d'être tués. C'est Péguy qui commande en chef: « Couchez-vous, hurlet-il, et feu à volonté ! » Lui-même reste debout, la lorgnette à la main, dirigeant le feu. Les soldats tirent comme des enragés, noirs de poudre, le fusil leur brûlant les doigts. On entend les cris des blessés, le râle des mourants. Combien sont morts ? On ne compte plus. Péguy reste toujours debout, malgré les prières de ses soldats :
— Tirez, tirez ! crie-t-il sans cesse.
— Mais nous n'avons plus de sacs, répondent les soldats, nous allons tous y passer !
— Ça ne fait rien, crie Péguy. Moi non plus je n'en ai pas, voyez. Tirez toujours !
Au même moment une balle le frappe au front. Il tombe sur la terre chaude et poussiéreuse.
Y a-t-il rien de plus beau que de mourir ainsi, « d'une mort éblouissante et brève », de mourir en montant à l'assaut, au soir d'une victoire, à l'heure où l'espérance ouvre ses ailes toutes grandes ? Péguy avait souhaité cette mort-là. Il l'a dit dans son dernier poème, Eve. Et ces vers sont la seule oraison funèbre qu'il convienne de prononcer, sur la tombe où il repose, au cimetière de Meaux :
Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre,
Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles Couchés dessus ce sol à la face de Dieu.... Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu Et les pauvres honneurs des maisons paternelles.... Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés Dans la première argile et la première terre. Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre. Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés.
Paul Seippel.
BlSLiSTHCBiU
ij^ii.:
La Bibliolhèque Université d'Ottawa
Echéance
Celui qui rapporte nn volume après la dernièie dale timbrée ci-dessous devra payer une amende de cinq sons, plus nn sou pour chaque jour de retard.
The Library Uoiversitjf ef Ottawa
Date due
For faiinre to return a booli on or before the last date stamped below there will be a 6ne of 6ve cents, and an extra charge of one cent for each addilional day.
La BZbiÀ,othè,quz Université d'Ottawa Echéance
T^e Llb^ioAy Uni vers ity of Ottawa Date Due
^^mvm
Prix d'abonnement : Suisse, un an .
six mois Union postale, un an .
. . 20 fr.
six mois .... 14 »
On s'abonne :
AUX Bureaux de la Bibliothèque Universelle,
LAUSANNE (suisse), chez tous les libraires ou aux Bureaux de poste.
BiinitTti
■iiiiiiiiiiiliit
l||l|lll|ll.in|<ii |ii ^ • ^ , rs r r