Un Poète, Gabriel Vicaire (1848-1900)
Voilà tantôt deux ans que le plus délicieux de nos poètes contemporains est trépassé. Et la nouvelle semble en être venue à nos oreilles il y a quelques semaines à peine.
Il nous a donc semblé que nous lui devions à nous qui nous honorons de l'avoir compté pour maître et ami, i)lus qu'un hommage discret et quelconque de quelques vers ou de
quelques pages, un résumé sincère et fidèle de sa vie et de son œuvre.
Certes nous n'avons pas la prétention de croire que cette étude modeste constituera plus tard une œuvre littéraire définitive sur l'auteur des Emaux bressans. Aussi bien la tàclie nous semblerait très ardue et le geste très osé.
D'aucuns dont la voix est plus juste, dont la langue est plus .experte, dont le style est plus poétique, pourront écrire ce livre magistral.
Nous saluerons avec joie ce pieux monument élevé à la gloire d'un des plus purs artistes de vers de notre époque, du plus mélodieux et du plus doué de nos rimeurs.
Qu'il nous soit seulement permis de dire, en ce qui nous concerne, notre admiration pour le bon chanteur, nos regrets d'avoir vu disparaître de ce monde morose cette radieuse intelligence cette fleur d'or du ciel poétique, cet ami cher qui fut, jusqu'à son heure dernière, un tendre et un doux.
Sans doute, le bon Gabriel doit sourire à notre effort, du haut du Paradis où Dieu le Père, après quelques légères admonestations sur ses écarts de conduite, a dû accueillir son àme impénitente comme celle de la divine
Rosette dont il nous a ne^rré, avec quelle verve endiablée et moqueuse, Tentrée tumultueuse au pays des élus.
Sans doute; l'exquis Gabriel doit maintenant rendre raison aux saints de Bretagne à côté de Renan, à la droite de Dieu le Père, Il lui a été beaucoup pardonné parce qu'il a beaucoup aimé.
Le souvenir de cet esprit charmant nous encouragera dans le labeur difficile que nous avons entrepris ; il nous aidera à soulever ce fardeau trop lourd pour nos faibles épaules.
La figure de ce poète indulgent qui fut comme Banville, d'ailleurs, un optimiste continûment souriant, restera gravée pour toujours dans notre cœur et nous nous efforcerons de faire partager au lecteur l'ardente sympathie que nous éprouvons pour ce poète incomparable.
Louis-Gabriel-Gharles \'icaire est né à Belfort, rue des Nouvelles, 248, le 25 janvier de 1848. Il était le fils de Joseph-^NIarie- Alphonse ^'icaire et de Marie-IIenriette-Elisa Pitet. Son père était receveur de l'enregistre-
ment et des domaines : Gabriel dut à cette circonstance toute fortuite de naître à Belfort alors que toute sa famille est originaire de TAin. Dans le discours prononcé sur sa tombe M. Francisque Allombert caractérisa très finement cette anomalie en disant :
« Xé à Belfort, Vicaire était d'Ambérieu. » Et en effet, son véritable pays fut toujours le Bugey qu'il aima avec ferveur jusqu'à son heure suprême.
Il fit ses études au lycée de Bourg. En 1860, en fin d'année, il fut classé cinquième et passa brillamment sa rhétorique au même collège en 1864. Il resta cinq années en ce lycée de Bourg où il était considéré comme un élève studieux en même temps que très zélé et très religieux.
Pensionnaire, dès son arrivée, il se classa dans les premiers rangs, Les palmarès officiels attestent qu'il fut souvent nommé et que par une progression heureuse, ses succès devinrent chaque année plus nombreux.
Premier prix de vers latins en 1861, Vicaire conserva ce rang dans les classes suivanties. Xe peut-on pas croire qu'il y ait eu pour lui un apprentissage fécond dans cette étude approfondie qu'il dut faire de la technique et de la langue d'Horace et de Virgile ?
En rhétorique il obtint le prix d'honneur. Ce fut à cette époque qu'il fit ses débuts dans la poésie. V^oici à quelle occasion. Au mois de mai 1864 l'évêque de Belley fit une visite pastorale au lycée de Bourg, Vicaire fut désigné pour saluer le prélat en un discours traditionnel. Cette allocution était en vers sous couleur de rondeau.
Cette pièce nous a été communiquée fort gracieusement par M. Georges Vicaire qui fut « le cousin de Gabriel par le sang mais son frère par l'affection. » On peut y trouver déjà chez le poète encore écolier quelques qualités appréciables. L'allure en est assez indépendante et on y remarquera une certaine affectation d'archaïsme qui donne à cette poésie un charme ingénu :
Bien à propos, lorsque lilas fleurissent
Ce petit peuple est par vous visité
Vous, monseigneur, que tant d'enfants chérissent
Dont le sourire est tout de charité.
Puis nous pensons que les bois reverdissent De fruits nouveaux que point n'avons goûté Fraises pourtant dans les buissons rougissent Et pour les voir, ja plusieurs ont été Bien à propos.
Bref, en ces lieux sont oiseaux de tout âge Qui voudraient bien faire un peu leur ramage Un jour ou deux : mais hélas 1 Monseigneur
Oiseaux jamais ne chantent bien en cage En leur ouArant leur volière, je gage, Vous les feriez chanter de tout leur cœur Bien à propos
Mai 18G4
Détail curieux : le père de Vicaire, étant conservateur des hypothèques à flacon (c'est dans cette ville, d'ailleurs, qu'il mourut), habitait la maison qui appartint autrefois à Lamartine. Le poète en herbe dut songer sans doute bien souvent en rimant ses premiers vers dans ce cabinet des neuf Muses qu'occupait son père au grand élégiaque dont la renommée a empli l'univers.
En 1865, Vicaire prépare sa philosophie au collège de Lyon, aujourd'hui lycée Ampère, et il y termine avec brio ses humanités. Le troisième accessit de dissertation française au concours général sur les lycées de province lui est accordé. Il est fait bachelier ès-lettres le 11 août 1865.
S'il faut en croire un de ses biographes, il ne tarda pas à venir à cette époque à Paris.
Son père ramena lui-même dans la grande ville pour y commencer ses études de droit. Le regretté Ouellien écrivait à ce propos dans un article paru à la Revue Encyclopédique : « Vicaire racontait avec un sourire « particulier, leur descente à Vhôtel du bon « La Fontaine, rue de Grenelle ; de sa fenêtre « il lisait en face un nom d'éditeur qu'il ne « devait plus oublier : car il publia chez « Charpentier, en 1884, dix-huit ans après, « les Emaux bressans. »
Pendant la guerre de 1870, Vicaire fut incorporé dans les mobiles de Saône-et-Loire, Il fut envoyé à Romans, avec le grade de sergent-major. Il y resta jusqu'à la fin de l'année terrible.
Une fois la guerre terminée, il fut réformé à cause de sa myopie qui était fort grande. Néanmoins Vicaire, parmi sentiment que tout homme de cœur appréciera, ne voulut pas tirer parti de cette infirmité au moment du péril national.
Etudiant en droit à la Faculté de Paris il fut reçu licencié le 21 août 1871, ses thèses traitaient les sujets suivants :
De Usufructu et quemadnioduni qui ntatur fruatur: De l'usufruit en général et des droits de l'usufruitier en particulier.
Peu cle temps après, il s'inscrivit au barreau et plaida d'office cinq ou six causes mais il quitta luentôt le prétoire et les chicanes pour partir à la conquête du vert laurier en une course folle vers les étoiles.
11 vécut dès lors à Paris, habitant tour à tour place de l'Observatoire, puis rue Madame, 9, rue Racine, 16, rue de Vaugirard, 63, rue de Grenelle et en dernier lieu 26, rue Denfert- Rochereau depuis 1887. Il ne quitta ce dernier domicile que pour se rendre dans la maison de santé du docteur Comar où il devait trouver la mort, après une longue et douloureuse agonie de dix-sept mois.
Il se rendait souvent à Ambérieu oi^i habitaient ses proches, à Màcon auprès de son cousin, M. Lespinasse, notaire ; quelquefois en Suisse et enfin dans les dernières années, sur les côtes de Bretagne.
Oiseau sur la branche, il était toujours sur la route soit de Paris, soit d'Ambérieu. Parmi les événements notables de sa vie, il faut rappeler le succès qu'il remporta au concours ouvert à l'occasion de l'Exposition de 1889, pour la composition d'une cantate destinée à célébrer le centenaire de 1789.
Il obtint le prix de 3.000 francs réservé au poète couronné.
Il lïit lauréat par deux fois, à l'Académie française, du prix Archéon-Despérouses en 1890 pour les Emaux bressans^ Marie-Madeleine, le Miracle de saint Nicolas ; en 1833 pour le Clos des Fées.
Enfin on se souvient qu'il fut fait chevalier de la Légion d'honneur par décret du 5 janvier 1892 signé par M. Léon Bourgeois, alors ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts.
U Officiel du 6 janvier formula en ces termes la nomination du poète :
Vicaire (Gabriel) homme de lettres. Travaux littéraires très distingués.
Le banquet Gabriel Vicaire
Mardi 2 février 1832 fut offert par ses amis, au poète Gabriel Vicaire^ un banquet à l'hôtel Terminus, à l'occasion de sa décoration.
Le menu illustré était dû à ^I. Georges- Alcide Loron et contenait dans un des coins un portrait de Gabriel Vicaire.
Cent convives assistaient à ce repas.
A droite de \'icaire : François Coppée,
- iO - Maurice Bouchor, Jules Truffier ; à gauche : Catulle Mendès, Beauclair, colonel Balland, Napoléon Ney ; en face : Ouellien l'organisateur du banquet ; puis MM. Eugène Mûntz, Jahan, Georges Rodenbach, Gabriel Marc, César Caire, Malo-Emile Renault, Félix Jeantet, Léon Barillot, Emile Trolliet, B. Valentin Smith, Francisque Allombert, Pol Neveux, Brémond, Henri Cordier, Pierre Gauthiez, Yann Nibor, E. Brousse, Lintilhac, Le Mouël, Raoul Ronchon, ^'ictor Vaulpré, etc. Georges Vicaire indisposé n'avait pu assister au banquet.
François Coppée voulut donner au poète une marque de la grande sympathie qu'il éprouvait pour son talent et prononça un discours remarquable qui fut en même temps un manifeste littéraire :
« La modestie de Gabriel Vicaire me reprocherait, j'en suis sûr, un long discours. Qu'il me permette seulement de lui dire, au nom des nombreux amis qui l'entourent en ce moment, combien nous sommes tous heureux de voir le ruban rouge à sa boutonnière. Nul ne méritait mieux cette distinction que notre ami. Car il n'est pas seulement un artiste exquis. Il est — ce qui vaut encore plus — un poète né, un poète de nature.
« Le critique peut rendre justice à son talent, goûter dans son œuvre la cliarmante union de l'attendrissement et de la belle humeur, de la malice et de la naïveté, admirer en lui le don si rare qui lui permet d'allier la maîtrise d'art d'un Théophile Gautier à l'inspiration jaillissante d'un Pierre Dupont.
« Pour ma part, ce qui me touche surtout quand je lis des vers de Mcaire, c'est de sentir que lui seul pouvait faire ces vers-là, qu'il aime profondément ce qu'il célèbre, son cher pays de Bresse, ses belles légendes, l'amour simple et le vin vrai, et qu'il est poète en un mot, parce qu'il ne peut faire autrement comme un ruisseau coule, comme un œillet sent bon, comme une fauvette chante.
« Avoir une sensation neuve, un sentiment original devant la nature éternelle et les exprimer clairement avec une sincérité absolue, c'est le secret de tous les bons poètes: c'est le vôtre, mon cher Vicaire. Je ne vous cacherai pas qu'une esthétique aussi élémentaire n'est guère à la mode. Demandez son avis là-dessus à quelqu'un de votre connaissance, qui s'appelle Adoré Floupette. D'ailleurs, je suis l)ien tranquille, il ne vous convertira pas à ses théories.
« Vous croyez — et moi aussi — que les lois
— Î2 — du rythme et de l'harmonie, établis par des siècles d'efforts, ont encore du bon ; vous croyez — et moi aussi — que les vers ne sont pas une langue mystérieuse et seulement fabriquée pour quelques mandarins. Et nous ne sommes pas pour cela des arriérés, des réactionnaires. Que surgisse un art nouveau, tout de rêve et de musique, et nous l'applaudirons de grand cœur. Nous attendons seulement qu'il se soit affirmé par un chef-d'œuvre. Jusque-là, nous resterons fidèles, vous et moi, à notre idéal, qui n'exclut pas, certes, la musique et le rêve de la poésie, mais qui réclame aussi pour elle le droit à la pensée, et surtout le droit à l'émotion, à la divine émotion.
« Vous ne me contredirez pas, vous qui, dans les Emaux bressans, dans le Miracle de sailli Xicolas et dans votre délicieux recueil d'hier .4 la bonne franquetle, avez prodigué les vers émus, vous l'auteur de ce Cimetière de Village dont je ne puis lire les dernières strophes sans que les larmes me montent aux yeux. C'est votre génie de grâce et de tendresse, c'est votre inspiration si limpide et si française, c'est aussi votre vie simple et consacrée tout entière au culte désintéressé de votre art, qui vous ont assuré tant d'amis,
qui créent autour de vous cette chaude atmosphère de sympathie, qui nous font saluer avec tant de joie la branche de Laurier dont on vous couronne, et qui rend si fier votre vieux camarade de lever le premier son verre et de boire à la santé de Gabriel Mcaire, chevalier de la Légion d'honneur. »
Le poète répondit à cette allocution en termes simples qui firent naître dans l'auditoire une touchante émotion.
Après le banquet, des vers de Vicaire furent dits par MM. J. Truffîer, Brémond, Jahan, des chansons populaires furent chantées par Peloga, Yann Nibor, etc., etc.
On trouvera d'autre part non seulement la liste mais une analyse de toutes ses œuvres. Notons seulement en passant que ses dernières lignes furent la préface du livre d'un jeune poète breton, ^I. Jean Pleyber, Les Cendres. Elle est tout empreiute de tristesse et de rêverie. En voici quelques extraits :
« Les Cendres, qu'est-ce à dire? Le titre « est funèbre. Il évoque en moi toute une « tristesse d'année finissante, rêves disparus, « souvenirs dolents, amours d'antan, fleurs « fanées : il fait revivre toutes ces voix de « jadis qui nous reviennent à certaines heures.
« plus pénétrantes peut-être et qu'on ne « peut entendre sans pleurer. Ne resterait- « il que des cendres au foyer qui fut si « clair
« Pris de lassitude, vous vous retournez « vers les Paradis perdus, vous voulez goûter « encore aux joies éteintes. Et mille visions « d'amour se lèvent sur l'eau terne du passé, « des formes s'entrevoient, qu'on voudrait « retenir, dans la brume enchantée on entend « soupirer les harpes d'or.
« Les Cendres ! Je pense à ces ciels de Bre- « tagne infiniment nuancés, d'un gris très « doux, très fin et très tendre qui n'éclatent « pas, mais qui vont au cœur.
« Sous leur tranquille pavillon la mer sans « se lasser jette au vent sa plainte éternelle « et pareils à des sphinx, d'étranges rochers « la contemplent d'un air de mystère, une « mouette passe, un oiseau chante, et tout
« là-bas s'étend la lande triste avec des
« roses. »
L'accent presque douloureux de cette préface autorise à supposer que le poète avait déjà senti la mort se pencher vers lui.
Vicaire fut depuis 1898 plus que mélancolique, triste. Il ressentait les premiers symptômes sérieux du mal qui devait l'emporter.
Il marchait difficilement, presque douloureusement même, d'un pas traînant de petit vieux, les yeux à terre comme s'il craignait un obstacle, les mains déjà au repos effleuraient tous les objets à sa portée.
Il est mort à Paris le 23 septembre 1900. Le service religieux fut célébré à Paris à l'Eglise St-Jacques du Haut-Pas, le 26 du même mois. Il a été inhumé à Ambérieu le 2 octobre suivant.
Parmi les discours prononcés sur sa tombe par MM. Francisque Allombert, Charles Guillon, Amédée Bonnet, nous citerons celui de M. Allombert, car il nous a paru être une des plus belles et des plus vibrantes pages écrites sur Gabriel Vicaire :
« Mesdames, Messieurs,
« Nous rendons aujourd'hui à la vieille terre du Bugey un de ses enfants qui l'ont le plus passionnément et tendrement aimée.
« Xé à Belfort, Gabriel Vicaire était d'Ambérieu.
« Il fut toujours et avant tout du pays de sa famille.
« C'est dans cette nature que son imagination, quand le bruit de Paris la tourmentait
et la mettait en fièvre, venait s'abriter. C'est d'elle qu'il disait ;
^"ous m'avez fait une ame un peu sœur de votre
[âme.
« C'est à travers les prés, couverts de boutons d'or en marchant sous les bois feuillus? le long des ruisseaux de bel argent, qu'il allait insouciant et heureux,
Attrapant chaque jour une rime au passage
du côté de ces collines violettes d'oili, les yeux ravis elle cœur ému, il regardait longuement, sans quitter son bouquet d'églantine, la Bresse, la vieille Bresse, vallonnée à l'horizon avec ses taillis, ses bocages vendéens, ses fermes basses, ses chemins creux qui serpentent vers les clochers aigus ;
Ses carrés de blé d'or qu'une haie environne Ses vignes en hautins que jaunira l'automne Ses villages qu'on voit se regarder dans l'eau.
« Poète de la Bresse! Ah ! oui nous l'avons compris, nous l'avons aimé. Nous l'aimerons
toujours. Les bijoux qu'il a mis au corsage de la vieille mère y resteront éternellement. Mais il ne fut pas que le poète de la Bresse, il ne fut pas que le chantre émerveillé et merveilleux des bagues, des croix de Jeannette, de cette chose du marchand de Bourg en Bresse ;
Un peu d'or et tout autour Du bleu, du vert et du rose
Il n'eut pas que le don de faire voltiger sans que jamais elle souillât ses ailes, une fantaisie légère sur quelque page grasse de Babelais.
« Son imagination était riche et variée et sa poésie était souple et artiste.
« Ah ! par ces temps de lutte passionnée oi^i la part est faite trop grande à la haine, où le tumulte d^ la rue roule comme un torrent en furie et couvre toutes les voix, oii la bataille stérile entre les personnalités semble vouloir remplacer la bataille féconde des idées, les poètes et les artistes se réfugient trop vite dans cette fameuse tour d'ivoire qui les garantit, il est vrai, contre les contacts de brutalité, mais qui les éloigne aussi de la
vie ardente et sonore. La foule qui passe et dont l'attention n'est pas attirée par ceux qui la mènent, n'ouvre pas l'oreille pour les écouter et ne lève pas la tète pour les voir. Gabriel Vicaire meurt ! Son œuvre qui est écrite pour toujours, n'est cependant née que d'hier ; et déjà les articles improvisés dans la hâte d'une actualité dévorante la jugent mal ou la défigurent. Oui, je sais bien, ceux qui tiennent la plume d'or et dont la haute mission est de porter des jugements dignes d'une œuvre, et qui mêlent un grain fécond à la semence sacrée que l'œuvre même a répandue dans les cerveaux des hommes, n'ont pas encore parlé...
« — C'est le poète d'un seul poème, a dit celui-là. 11 fut le prisonnier de cette œuvre originale, les Emaux bressans^ le premier enfant de son esprit, qui pesa sur son père jusqu'à l'étoufTer... Et d'autres, se rappelant l'éclat de rire un peu vengeur, revanche du bon sens, par lequel fut accueillie la spirituelle plaquette qu'il fit en collaboration avec notre ami commun Henri Beauclair qui est là, à mes côtés, déclarèrent que sa célébrité lui venait de là et, pour un peu, ils auraient enfermé tout son mérite dans cette parodie plus savoureuse que l'original. Pauvre Gabriel !
Tous les amis de la vraie poésie, de celle qui jaillit naturellement de l'Ame et du cœur, de la poésie vigoureuse, saine, harmonieuse, pensent autrement.
« Gabriel Vicaire possédait admirablement son instrument et il en jouait comme un virtuose. Il en faisait miroiter les facettes à ravir l'esprit d'un Théophile Gautier. Il pouvait se rire, dans ses plus étincelantes fantaisies, de toutes les difficultés. Il était arrivé, ainsi qu'un Florentin, à pouvoir courber, assouplir à sa guise toutes les ciselures.
« Mais son génie de poète reste sincère toujours, de pure race frajiçaise. Il a, suivant son caprice, la rondeur gaie du chansonnier, l'allure étourdie d'un page, l'insouciance du troubadour, la mélancolie tendre d'un rêveur la consolante pitié de ceux qui ont connu la douleur et qui aiment la bonté.
« Il a remonté tout le cours de notre langue pour se rafraîchir et se rajeunir à la source même d'où la langue est venue. Au milieu du Parnasse impassible, il a gardé l'émotion naïve des premiers compositeurs de fabliaux, la saveur des auteurs du xvf siècle, l'élégante clarté des classiques.
« Quand les choses et les hommes seront à leur place, quand les truqueurs, quand ceux
qui annoncent leur propre gloire en nous assourdissant à coups de pistolet tirés en l'air, auront disparu. Vicaire, montera naturellement au premier rang. La postérité sera son bon juge.
« Il n'a pas entendu sonner que l'heure du berger au clocher du village ; il a dans le jardin féerique entendu tomber du cadran divin, V Heure enchantée. Il a écouté avec une âme secouée de frissons les sanglots du grand vent de mer pleurant sur les landes bretonnes. Il est entré, fleuri de légendes dans la forêt magique, et le souffle de Shakspeare qui éveillait les fées, a passé dans ses cheveux. Et puis, un rayon de soleil sur les fleurs des prés, un rossignol qui s'envole du Bois-Joli fait s'évanouir les songes mystiques et sa Muse au pied mignon, à la fine taille à la peau brune, chante, de sa voix claire, dans l'aube fraîche de rosée: « — Je « suis un oisillon de France. »
« Oui, poète de la vieille race de chez nous, il entre dans l'histoire immortelle de notre génie aux côtés de ^'illon, de Marot, de La Fontaine et de Pierre Dupont. On le verra toujours, dans ce Clos des Fées qui s'ouvrait pour lui et dont de ses mains d'artiste il avait fait le treillage avec des fleurs d'amour, se
promener et murmurer des vers en compagnie de Ronsard.
Ce qui ne change pas en moi c'est l'amitié,
s'est-il écrié un jour.
« Au bord de cette tombe j'en apporte, au nom de tous, le témoignage profondément ému.
« Comme il a souffert pour mourir! Sur cet être de bonté et de tendresse qui avait adoré la nature, les fleurs, qui n'avait jamais douté du cœur de personne et qui avait eu la générosité humaine, la foi la plus candide, le mal odieux, injuste ; s'est lâchement acharné. Dans son lit de torture, il n'a jamais eu un mot de révolte ; et sa résignation sublime s'efforçait de consoler ceux qui venaient s'asseoir auprès de lui. Le nom d'un ami amenait un sourire doux qui éclairait son visage. Une visite affectueuse détendait ses pauvres traits que crispait la souffrance. Sa main hésitante et amaigrie sollicitait les mains chères .. Pourquoi tant de douleur ! Pourquoi cette terrible épreuve à celui qui jamais, jamais de sa vie ne fit de mal à personne et qui rêva toujours le bonheur du monde ! Et le supplice ne devait avoir une
fin que dans la mort. Elle fut sa libératrice. Je l'ai vu sur son dernier lit blanc ; son visage s'était apaisé dans un calme de marbre et, en le regardant, il me parut qu'il se réveillait encore avec un sourire infiniment tendre quand se pencha sur lui, pour le baiser suprême, celui qui, tous les jours, était venu prendre ses mains dans les siennes et qui s'est conduit comme un frère admirable, Georges Vicaire !
« On peut dire que Gabriel Vicaire n'est pas mort à Paris. Son imagination restée intacte, comme toutes ses facultés, dominait l'atroce souffrance par la force du rêve. Il ne regardait pas dans l'avenir : il songeait au passé. Sa famille, qu'il aimait profondément, vivait autour de lui — c'était, dans ce pays qu'il revenait, au milieu de cette nature qui l'avait inspiré, et tous les enfants éclatants de son génie lui annonçaient sa gloire. Et des mots de mélancolie montaient de son cœur à ses lèvres tremblantes :
L'horizon d'antan se trouble et recule, Et l'ombre envahit le cœur délaissé, Cloches de l'aurore et du crépuscule,
Rendez-moi de grâce un peu du passé.
« L'afTection des siens l'a ramené pour toujours ici.
« Dors, mon cher Gabriel, dors, être exquis qui donnas tout aux autres.
C'est si bon d'être immobile Pour l'éternité !
« Dors à côté de tes parents que tu avais si bien placés dans ton cœur.
« Nous retournons, nous, dans la mêlée humaine, aux batailles de la vie, mais ton œuvre reste avec nous. Elle est belle comme les fleurs, éternelle comme notre langue. Elle nous transportera toujours dans le monde enivré de ton enchantement, elle nous donnera de la joie et de l'espérance. Xous reviendrons te voir dans ce cimetière d'Ambérieu que, par toi, tous les poètes du monde connaissent ; et pour fêter ta mémoire, ami, nous viendrons autour de ta tombe jeter, par-ci, par-là, selon ton désir, des roses dans l'herbe.
« Adieu ! »