PREMIERE VISITE
— Monsieur Gabriel Vicaire ? demandonsnous à la concierge du 26 de la rue Denfert- Rochereau.
— C'est au cintième, la porte à droite, nous est-il répondu d'une voix traînante.
Nous nous mettons aussitôt en devoir de gravir philosophiquement l'escalier raide et étroit qui s'offre devant nous.
Et nous maudissions in-petto ces diables de poètes qui toujours, comme les peintres d'ailleurs, ont la déplorable habitude de loger au septième ciel.
Non sans grande fatigue pour nos pauvres jambes, nous parvenons enfin au sommet de l'escalier et nous voici en présence d'une porte un peu basse, à demi entr'ouverte, la clef sur la serrure.
— îîo —
Discrètement, timidement nous frappons.
Est-ce bien là la demeure du maître. Nous avons eu un moment de doute mais nous ne nous sommes pas trompé.
Un pas se fait entendre et bientôt la porte s'ouvre complètement.
D'une taille moyenne, le corps bien pris, non sans un léger embonpoint dans une jaquette de couleur sombre, le visage rose, les yeux noirs et malicieux, le front largement découvert, tel est l'auteur des Emaux bressans.
Avec sa barbe brune, son nez franchement dessiné, ses sourcils bien arqués, il a l'air d'un moine du bon vieux temps.
Après les compliments d'usage :
— Je vous reçois à la bonne franquette, nous dit-il en souriant. Entrez donc !
Et nous sommes tout de suite conquis, charmé par cet accueil d'un aîné indulgent, plein de bonne grâce et de simplicité.
— Excusez-moi, nous dit-il ensuite, de vous donner le spectacle d'un désordre qui n'est pas hélas un effet de l'art !
Cela est dit tranquillement, sans pose.
Le poète nous introduit dans la petite salle à manger qui est de même son cabinet de travail.
Il nous invite à prendre place dans un large fauteuil de chêne tapissé de velours cramoisi, abondamment sculpté et pourvu même de son chiffre.
Lui-même s'assied d'un air béat dans un autre fauteuil non moins large mais en cuir frappé.
Et incontinent notre conversation devient familière.
De goûts simples, l'homme a la sagesse de mépriser le qu'en-dira-t-on et le poète est un amoureux de l'indépendance.
Le bon Vicaire ne nous a pas menti en parlant du beau désordre qui règne dans son « home ».
Des livres encombrent les tables, des livraisons s'accumulent sur les chaises et sur la cheminée de marbre, à côté d'un bougeoir tout constellé de taches blanchâtres se dresse une bouteille d'eau de Saint-Galmier narquoise et vide.
— Vous devez être bien tranquille ici pour travailler? lui faisons-nous remarquer.
— C'est selon ma fantaisie, nous répondil. Tantôt je compose mes vers au café, tantôt ici, quelquefois en marchant comme à Ambérieu.
Ici le paysage est assez coquet ! Et puis
j'ai un arbre, un grand arbre. Voyez-vous.., là-bas, dans l'école des sourds-muets !!! Et le poète étendant le bras nous fait bientôt partager son admiration pour cet arbre solitaire et bienfaiteur et ironiste î
Fenêtre sur l'azur, Mcaire nous explique qu'il assiste de son balcon avec délices au lever de l'aurore. Elle parfume son âme rêveuse et tendre tandis que la mélancolie de la grande ville qui s'éveille lui met au cœur le regret des horizons roses et vermeils du pays bressan.
— Je vais six mois de l'année à Ambérieu, poursuit-il. J'ai conservé là dans la maison de mon cousin Henri Vicaire une chambrette qui m'appartient. J'adore aller flâner des journées entières dans le repos de la grande nature !
Des toiles sont accrochées au mur, sans aucun cadre. Ce sont des paysages de l'Ain de Louis Boulanger, d'Henri Bidault, de Lucien ]\Ionod, une marine de Alheim, une vue des environs d' Ambérieu de Johannès Son, une aquarelle d'Eugène Leroux.
L'auteur des Emaux bressans en termes exquis nous vante son pays d'origine. Il nous dit les amitiés sûres qu'il y a laissées, les sympathies nombreuses qu'il y compte, il
nous nomme les parents chéris pour lesquels il conserve un souvenir ému.
Il se plaît beaucoup au Quartier Latin. Cette rue Denfert-Rochereau est d'ailleurs unique au monde.
Aux confins du boulevard Saint-Michel, en un quartier peuplé d'hôpitaux et de couvents qu'anime parfois la fantaisie d'étudiants en rupture de cours, le décor a quelque chose de provincial ^t d'apaisé.
De hautes maisons silencieuses et de longs murs bordent la rue.
Et comme nous demandions au maître s'il allait bientôt publier quelque nouveau recueil :
— Ne parlons pas de ça répond-il. La chose n'a pas d'importance.
Et ses mains comme inquiètes se portent vers la table toute encombrée de bouquins et de revues. Nous espérons qu'il va peutêtre nous lire quelques vers.
— Venez-vous prendre l'apéritif à la Rotonde? nous dit-il en manière de conclusion.
Nous acceptons avec empressement et nous voilà partis tous deux vers le café où Vicaire reçoit ses nombreux amis.
A la Rotonde, dans l'ombre fraîche de l'estaminet, le poète s'assied à sa place habituelle, en commandant deux apéritifs. C'est là
qu'il rime ces délicieux quatrains les yeux comme noyés dans la brume bleuâtre qui s'évoque de sa pipe.
Et tandis qu'il nous entretient avec une verve légère et une charmante bonne humeur de tous les emiuis de la carrière littéraire, nous l'interrompons sur un ton amical.
— Vous devez pourtant n'avoir connu que les avantages du métier des lettres !
— Détrompez-vous, me répond le poète, j'ai beaucoup hésité avant de me lancer dans la carrière ; c'est Banville, le brave et honnête Banville, mon maître, qui m'a encouragé. Quelle bonté, quelle indulgence !
Et Vicaire s'attendrissait en parlant de son protecteur.
Je me félicitai d'avoir fait si complètement connaissance avec un poète d'une exquisité aussi charmante.
Sa courtoisie était vraiment réconfortante ; son ironie douce et bonne enfant, sans la moindre méchanceté.
Et comme nous lui parlions de ces Déliquescences et dont il composa les vers avec Henri Beauclair, sa physionomie s'éclaira d'un fm sourire.
— Que voulez-vous, il faut avant tout être simple, sincère, Iravaillcr toujours, tàrlier
d'avoir du talent et laisser les enfants s'amuser.
Et le poète, sans doute voulant m'exprinier le plaisir qu'il avait à m'entretenir, m'invita à partager son modeste repas.
— ^'oulez-vous déjeuner avec moi, sans façons, interrogea l'auteur d'.4 la bonne franquelle.
L'occasion était trop tentante.
Bien qu'obligé de rentrer au manoir paternel, je ne me fis pas trop prier pour suivre le poète jusqu'à son domicile.
— Sapristi, nous dit-il, une fois rentré chez lui, j'ai oublié de dire' à ma concierge de nous monter le vin. Laissez-moi lui téléphoner.
Xaïvement, je me figurais qu'il existait un tuyau acoustique pompeusement appelé téléphone, entre l'appartement du poète et la loge de sa concierge, une brave femme qui lui était très dévouée.
Je ne fus donc pas autrement surpris de voir le poète s'en aller quelques instants.
Il revint bientôt de sa chambre avec un broc de faïence et sans mot dire jeta tout bonnement par la cour l'entier contenu du récipient.
L'eau tomba comme une masse en faisant un flac formidable.
— Voilà qui est fait, me dit Vicaire en revenant vers moi, tout heureux de cette joyeuse prouesse.
Effectivement, quelques minutes après s'éleva dans l'escalier, la voix lamentable de la concierge.
— Combien de bouteilles, monsieur \'icaire ? Le poète donna ses instructions et nous
fûmes bientôt à table.
Je passe sur les menus faits du festin pour parler un peu de la conversation que nous eûmes ensemble.
Causeur séduisant. Vicaire se montra en cette occurrence, très averti sur tout ce qui touche à l'histoire poétique contemporaine.
Et tel est fidèlement reproduit le récit de ma première visite au poète.