‹ Un Poète, Gabriel VicaireChapitre 17 sur 17 · IN MEMORIAM · texte numérisé non relu

IN MEMORIAM

Et voici que le grand repos est venu pour lui.

Après des souffrances indicibles, la mort libératrice enfin a clos ses paupières.

Dans la petite chambrette, au rez-de-chaussée de la maison du docteur Comar, sur un petit lit de fer semé de fleurs des champs, le douloureux martyr gît là.

L'Intruse est venue et comme une magicienne a transfiguré \q faciès du pauvre patient.

D'une beauté surnaturelle, son visage a des blancheurs de marbre. Les traits se sont affinés extrêmement^ le nez s'est aminci, comme pincé. Et le front du poète, son «vaste front de penseur», a l'air de s'irradier, entouré «l'une auréole de lumière. On croirait qu'il

dort. Pourtant ses petites mains amaigries, révélatrices de l'agonie, disent l'inexorable vérité.

L'àme du poète a pris son essor vers les étoiles, dans la candeur du firmament.

Nous n'entendrons plus les clochettes d'argent de ses rimes amoureuses. Sa verve joyeuse ne redira plus la puissance de la jeunesse et de l'amour, sa voix mélancolique et tendre ne viendra plus réveiller les cliers souvenirs intimes ou bercer notre ennui moderne aux accents des chansons anciennes. L'oiseau merveilleux qui chantait dans ses vers s'est tu pour toujours ! La divine fleur de poésie qui parfumait ses rêveries est maintenant à tout jamais flétrie ! Que la terre lui soit légère, comme dit le poète latin !

Pauvre cher poète ! Dans la tourmente littéraire que nous traversons au milieu des écoles sans nombre et des théories sans fin, il nous est apparu avec sa simplicité rustique qui n'est plus de notre âge.

La destinée lui fut douce en ce sens qu'il n'eut pas à se préoccuper du lendemain. Mais que de déceptions l'altendaient pourtant.

La nature l'avait doté d'un visage disgracieux. Il ne fut guère aimé, malgré toute la douceur angélique et la bonté ingénue de son

caractère. Les femmes se jouèrent de lui ou ce qui pis est s'en moquèrent.

Une àme sensible et délicate en ces blessures du cœur, ressent plus vivement que tout autre la tristesse qui en découle.

Pauvre clier poète ! Comme tu as souffert, toi qui fus si tendre, d'être dédaigné, toi qui étais si voluptueux, dont l'agenouillement devant la céleste beauté de la femme se précise à chaque page de ton œuvre, de n'avoir pas connu au déclin de ta vie l'affection sincère de la bien-aimée qui rayonne autour de nous et qui fait de notre front se dissiper les noires pensées.

Pauvre cher poète ! Que la sympathie de quelques-uns t'ait consolé pour un temps du mépris de la foule (indifférence ou mépris ?) cela ne me surprendrait pas. Car tu fus toujours le plus exquis des trouvères et le chant très délicat de ta romance délectable dans toutes ses beautés délicieuses ne pouvait peut-être pas trouver d'écho dansle cœur des prétentieux philistins et des bourgeois épais.

Mais un fait me semble acquis. Et c'est pour cela que je proteste ici publiquement, .l'en appelle au jugement de la postérité qui se charge de remettre les choses au point et les hommes à leur place.

On n'a pas rendu à ton génie si français riiommage qui lui était dû.

Tardivement maintenant que tu es « bien enterré » on te sacre grand évéque, archiprètre, que sais-je ! alors que toute ta vie durant, l'on t'a relégué au rang d'humble desservant.

Pauvre cher poète ! Pauvre doux génie que le grand public a méconnu.

Et cependant ton humble biographe, bien avant de publier ces quelques pages, a voulu déposer sur ta tombe des vers et des fleurs en hommage et en souvenir.

Son plus cher désir est que cette sincère offrande fasse cortège à ta gloire qui brille maintenant d'un si vif éclat.

Voici ce que j'écrivais, il y a longtemps déjà, en fêtant ta mémoire, pour l'édification des autres.

Le franc compagnon du malin A quitté ce monde morose Pour un autre pays lointain.

Il vit, en pleine apothéose, Le galant page de la Rose !

Pour nous, c'est le cœur angoissé Que nous avons appris la chose :

Le bon Vicaire est trépassé !

Quel imprévu dans son latin !

Quel prestigieux virtuose Avocat joyeux ou mutin, Comme il savait plaider la cause Du Bleu^ de l'Or, du Vert, du Rose Quel sujet l'eût embarrassé ?

Demain ne sera plus que prose :

Le bon Vicaire est trépassé !

Sans cesse il montrait le chemin Où rit la fleura peine éclose.

Il avait le cœur sur la main Et sa porte n'était pas close.

Chacun lui répondait : Je n'ose...

Et lui n'était jamais lassé.

L'homme propose et Dieu dispose:

Le bon \ icaire est trépassé !

En

Prince, tout se métamorphose.

Gardons le culte du passé.

Voici venir dame Névrose :

Le bon Vicaire est trépassé !

Henri Corbel.

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