LES COLLABORATEURS
Je dois une place dans ce petit livre aux collaborateurs de Gabriel Vicaire. Et d'abord qu'il me soit permis dédire quelques mots de Jules Truffier. Une amitié franche, dévouée, exempte de toute jalousie, liait ensemble les deux poètes.
Tout le monde lettré connaît le pâle Truffier, marquis pimpant ou valet de comédie, comme Molière d'ailleurs, enfant de Paris, comme lui comédien et écrivain.
Barbey d'Aurevilly le définissait ainsi ;
« J'aime ce jeune homme, ce pâle éphèbe aux cheveux roux : c'est le Bo Liftiers des comédiens ».
Et Valade lui dédiait un de ses merveilleux sonnets dont la terminaison est la suivante :
Si tu n'es pas bourré de prose Et de raison comme un greffier,
Tête d'un rayon bleu férue, C'est pour être né dans la rue De la Lune, ô pâle Truffîer !
Jules Truffîer est né le 25 février 1856. Son père, serrurier d'art et poète lui-même à ses heures, avait eu dans sa jeunesse la passion du Théâtre, puisque, élève de Samson au Conservatoire, il avait, en 1844, remporté avec Delaunay, dans le concours de cette même année, un premier accessit de comédie en interprétant le rôle de Sosie d'Amphitryon.
Il était demeuré toujours en relations d'amitié avec Régnier, Got, Delaunay et d'autres artistes de la Comédie qui appréciaient en lui l'homme et l'artiste et qui lui prodiguèrent, jusque dans la personne de son fils, les sentiments de la meilleure camaraderie. Jules Truffîer a d'ailleurs chanté son père dans un sonnet intime :
Je t'ai chanté, mon père, en baisant la marg-elle Du vieux puits anversois de ton maître ^Nlaëtzys...
Ce fut donc parmi les clés aux anneaux ciselés, aux tiges cannelées, aux pannetons
compliqués ; parmi les rinceaux délicats, les rampes aux volutes de fer forgé, que grandit notre futur comédien-poète dont les journées se partageaient entre l'atelier paternel et les musées, les chers musées parisiens, dont il a gardé la passion reconnaissante. Pourtant, dans cette atmosphère étouffante de la grande cité, l'enfant grandit sans jamais goûter les charmes de la campagne :
0 vous qui cultiviez la fleur de notre rève^ Eclose dès l'enfance au sein du vieux Paris, Sans soleil, sans azur, entre les pavés gris, Loin du parfum des champs, des bois ou de la grève. .
D'ailleurs, on retrouve dans les vers du poète maint écho de Cette réclusion forcée :
Par delà les toits obliques De Batignolles, Clichy, Le vol de mes bucoliques Jamais hélas ! n'a franchi
Le lugubre mur d'enceinte Où croît, parmi les tessons, Cette herbe, couleur d'absinthe, Qu'on ne voit pas sans frissons.
Mais la passion du théâtre le dévorait, et, dès l'ûge de quinze ans, il entrait au Conser-
vatoire avec Bartet, Jeanne Samary, Albert Carre, etc...
II en sortit en 1873 avec un premier accessit de comédie dans le rôle de Crispin du Légataire,
Après avoir joué, pendant deux ans, à rOdéon les principaux rôles comiques du répertoire, il entra enfin dans la maison de ^loliére et débuta à dix-neuf ans le même soir que Blancbe Barreta, dans la peau du jeune Thomas Dia foiras.
II se fit tout de suite quelques ennemis par la joyeuse exhibition de triolets satiriques que goûtait fort Emile Perrin, triolets dont la verve servait même parfois les petites boutades de cet administrateur aussi mordant critique que metteur en scène avisé. Emile Perrin commandait souvent un bon triolet joyeux à son comédien-poète lorsqu'on l'avait un peu agacé sur tel ou tel sujet. La collection de ces gazettes rimées serait curieuse à feuilleter, mais Fauteur les cache avec un soin jaloux. C'est ainsi qu'il ne conquit le titre envié de Sociétaire qu'après treize ans de service, en 18S8. Il se montra infatigable, jouant en toutes saisons, tous les rôles les plus variés des répertoires ancien et moderne.
Il avait « le feu sacré » !
Malgré les difficultés créées de nos jours au comédien-aideiir, il fit représenter, dès l'âge de dix-huit ans, plusieurs pièces, soit seul, soit en collaboration:
La Corde au cou (A. Gill) (Odéon).
Le Dîner de Pierrot (B. Millanvoye),
Les Papillotes (Valade).
et sur des scènes de genre plusieurs autres pièces dont on l'obligea même à ne pas signer quelques-unes.
Il fit, à la Comédie-Française, réciter par Coquelin aîné Petit-Jean et par J. Bartet la Phèdre de Pradon.
Entre temps, parurent ses volumes de poésies :
Sous les frises, Trilles galants, Dimanches et fêtes, puis vinrent Les deux Palémon à la Comédie-Française et quantité de pièces de circonstances et d'adaptations scéniques dont plusieurs sont restées anonymes au répertoire du Théâtre-Français. M. Truffier est donc tout ensemble un comédien d'une très grande originalité et un lettré des plus fins.
Un des traits qui caractérisent d'une façon très spéciale M. Jules Truffier, c'est qu'il est acteur et non cabotin. Une injustice d'ailleurs cette manie d'appliquer aux comédiens seuls ce terme de cabotinage. Comme si nous n'a-
vions pas, aujourd'hui surtout, toutes sortes de cabotinages.
En tout cas l'on peut dire sans craindre de se tromper que celui-là n'est pas un cabotin qui a écrit les vers très fiers et très crânes qui ouvrent l'un de ses volumes de vers :
Je me plais avant que de plaire A l'exemple du bon Santeuil Et dans les bravos du parterre Je ne mets pas tout mon org^ueil
Je veux^ d'une âme rehaussée Au contact des nobles travaux, Goûter, sans arrière-pensée, Le triomphe de mes rivaux ;
Et si la fortune, infidèle, Me trahit, je veux, sans émoi.
Pouvoir être mécontent d'elle En demeurant content de moi.
M. Henri Beauclair est né à Lisieux en 1860. Il fut un des disciples de Léon Valade et un de ses biographes, M. Trezenick non sans malice le traite de « triolettiste normand ».
C'est un ironiste aimable et un poète cliarmant. On en jugera parce sonnet inédit :
Les rêves d'autrefois : — gloire, honneurs et puis-
[sance, — Ont cessé de hanter mon cerveau reposé Et je souris du temps où j'aurais tout osé Pour être de ceux-là cpie le vulgaire encense.
L'Egoïsme m'a dit : Recherche le silence, Par le fracas du Nom le Bonheur est chassé ; Et la Paresse : N'es-tu pas déjà lassé ? Songe à ce qu'il te faut acquérir de science î
A ma fenêtre j'ai borné mon horizon,
Et je m'enferme, en ma volontaire prison,
Sans nul but que gagner le pain de ceux que j'aime ;
Ne craignant rien que la Maladie et la Mort ; Heureux, puisque ma femme est un autre moi-même ; Puisque ma fdle est belle et que mon fds est fort.
Ses œuvres poétiques se composent de V Eternelle chanson, triolets (1883), les Horizontales, une parodie très amusante des Orientales de Victor Husto et Pentecôte, un poème champêtre et maritime. De nombreuses gazettes rimées, signées de son nom dans difU'érents journaux et revues attestent la souplesse et la fantaisie de son talent lyrique ;
d'autre part dans V Anthologie de l'éditeur Lemerre nous avons lu diverses pièces poétiques dUenri Beauclair.
Il a publié plusieurs romans, entre autres, Tapis-Vevt, \di Ferme à Goron, Ohé F artiste, Le Pantalon de madame Desnoiix et une fantaisie ironique en prose, Une heure chez Barrés,
Enfin son œuvre de journaliste est considérable. Il a chronique dans nombre de feuilles parisiennes^ etc. Il est aujourd'hui attaché au service politique du Petit Journal. Dans cet important organe il a écrit de nombreux articles sous les pseudonymes les plus divers.
Rappelons en passant qu'il a commis le crime d'écrire les Déliquescences avec Gabriel Vicaire.
Charles Le Goffic est né en Bretagne, en 1863, dans la petite ville de Lannion.
Fils d'un imprimeur, il avait fait de solides études classiques à Xantes, puis à Bennes, enfin à Paris où il se fit recevoir agrégé.
Son premier titre d'écrivain ce sont les Chroniques, une revue d'avant-garde qu'il
fonda en 1885 avec Jules Tellier, ]\laurice Barrés et Raymond de la Tailhède.
Son volume de déhui: Amour Breton([SSl) un recueil de pièces poétiques, fut accueilli avec la plus grande faveur. En voici quelques rimes qui sont d'un sentiment très délicat :
Jolis rayons d'aube entrez dans mon âme, Elle a tant besoin de revoirie jour.
Sait-on ce qui dort dans les yeux de femme Si c'est la colère ou si c'est l'amour ?
0 rayons jolis, sous votre caresse
Mon àme autrefois s'emplissait de chants.
— Hélas ! qu'avez-vous ma chère maîtresse Pour me regarder de ces yeux méchants?
0 rayons jolis, dissipez mes craintes, Apaisez mon mal, tant qu'il n'est pas sûr.
— Les yeux de ma mie ont toujours ces teintes^ Ces teintes d'or sombre et de sombre azur.
Son second volume de vers : le Bois dormant, paru en 1900, donne cette « impression de grâce triste et souffrante » suivant le mot de Paul Bourget.
Citons aussi parmi ses volumes de prose le Crucifié de Kér ciliés (1892), Passé V amour lô94), Hiir la Côte ; Morgane; la Paijseet tout
dernièrement VA me Bretonne, un choix de différentes études littéraires et morales parues dans la Revue des Deux-Mondes^ Minerva, et Y II lustrât ion,
M. Le Goffic est également l'auteur d'un Nouveau traité de versification française, devenu classique en France et à l'étranger.
Ce poète sincère et simple est doublé d'un excellent prosateur à la langue claire et bien française. Notons de même qu'il est chargé de la critique des poètes à la Bévue Universelle et qu'il est chevalier delà Légion d'honneur depuis 1900.
Charles Le Goffic n'a pas dit son dernier mot et il semble désigné pour fournir dès à présent une carrière littéraire des plus brillantes.