LA BONNE VIEILLE
Vous vieillirez, ô ma belle maîtresse ! Vous vieillirez, et je ne serai plus.
Pour moi le temps semble, dans sa vitesse. Compter deux fois les jours que j'ai perdus. Survivez-moi ; mais que l'âge pénible Vous trouve encore fidèle à mes leçons; Et bonne vieille, au coin d'un feu paisible, De votre ami répétez les chansons.
Lorsque les yeux chercheront sous vos rides Les traits charmants qui m'auront inspiré, Des doux récits les jeunes gens avides Diront : Quel fut cet ami tant pleuré ? De mon amour peignez, s'il est possible, L'ardeur, l'ivresse, et même les soupçons; Et bonne vieille, au coin d'un feu paisible, De votre ami répétez les chansons.
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On vous dira : Savait-il être aimable ? Et sans rougir vous direz : Je l'aimais. D'un trait méchant se montra-t-il capable? Avec orgueil vous répondrez : Jamais.
Ah ! dites bien qu'amoureux et sensible, D'un luth joyeux il attendrit les sons; Et bonne vieille, au coin d'un feu paisible, De votre ami répétez les chansons.
Vous quej'appris à pleurer sur la France, Dites surtout aux fils des nouveaux preux Que j'ai chanté la gloire et l'espérance Pour consoler mon pays malheureux.
Rappelez-leur que l'aquilon terrible De nos lauriers a détruit vingt moissons ; Et bonne vieille, au coin d'un feu paisible, De votre ami répétez les chansons.
Objet chéri, quand mon renom futile, De vos vieux ans charmera les douleurs; A mon portrait, quand votre main débile, Chaque printemps, suspendra quelques fleurs ; Levez les yeux vers ce monde invisible Où pour toujours nous nous réunissons; Et bonne vieille, au coin d'un feu paisible, De votre ami répétez les chansons.
Est-ce là de la poésie d'égoïste? Non, mais c'est de la pose, diront quelques-uns. La pose
au désintéressement! La pose à la pauvreté! Ah! quel dommage qu'elle ne soit pas plus fréquente ! Quand Manuel mourut, Manuel, le véritable ami de cœur de Déranger, le solide républicain qui seul eût pu le faire consentir à devenir quelque chose, s'il eût vécu, Manuel légua à Béranger mille francs de rente viagère : il refusa cela aussi, et ne demanda que le matelas de crin sur lequel était mort son ami, sur lequel il mourut lui-même vingt-cinq ans plus tard... Quelle pose! Ah! quelle pose ! Mais avouez qu'il eût été plus facile d'accepter la rente et de mourir sur un matelas de plume.
Oui, mais, disent les purs, avec ses chansons bonapartistes, il a rétabli l'Empire ; et par deux fois, en 1839, en 1 848, en se dérobant au mandat politique, il a déserté son devoir.
D'abord, répondrais-je, ses chansons sur Napoléon ne sont pas bonapartistes ; ce qu'il célèbre dans cet homme, qui l'a ébloui, j'en conviens, c'est son génie, jamais son système, c'est la révolution, c'est l'égalité, c'est la gloire enfin; et pourquoi ne pardonnerions-nous pas à Béranger ce que nous pardonnons à Victor Hugo?
On a dit que Béranger s'était rallié à l'Empire, cela est faux. En voici une preuve.
Vers 1853, Dumas publiait dans la Presse, ses amusants Mémoires. On informa Béranger que le prochain chapitre lui serait consacré, et que Dumas l'y montrerait rallié. Sur-lechamp le bonhomme écrivit à son cher fils (on sait que c'est ainsi que Dumas se plaisait à s'entendre appeler par Béranger) : « Qui a pu vous mettre sur mon compte une pareille idée en tête"? Je suis sûr que vous n'en croyez rien. Vous voulez seulement vous venger de mes mauvaises plaisanteries par cette espièglerie nouvelle, qui sera chose fort sérieuse pour moi, dont la vie tout entière devrait suffire pour répondre à une pareille accusation. » Et il demande, il exige, le mot y est, que Dumas, s'il publie l'attaque, lui fournisse le moyen d'y répondre en lui ouvrant les colonnes de la Presse : «J'ai soixante-treize ans, dit-il en finissant; c'est un peu dur d'être obligé de venir, à cet âge, se faire donner un certificat de bonnes vie et mœurs. Vous le voulez. Répondez-moi le plus tôt possible et pardonnez-moi d'avoir pris mon papier à l'envers. » Ce dernier détail,
qui est charmant, montre à quel point s'était animé le bonhomme.
Dumas publia un article tout de louanges et d'esprit, et Béranger le remercia par une nouvelle lettre, aussi jolie que la première était amère, et où éclate encore la détermination où il était de risquer son repos, son cher repos, pour se laver de l'offense qu'on lui faisait. « J'ai signé pour le Consulat, je n'ai pas signé pour l'Empire », affirme-t-il. Et ses chansons sur Napoléon me rappellent en effet les pièces frappées après 1804, où l'on voit d'un côté l'effigie de Napoléon Empereur et de l'autre côté l'inscription : République Française.
Non, il ne s'est pas rallié. Ne se rappelle-t-on pas ses funérailles? les menaces de Pietri, la police confisquant le cercueil, Tarmée sur pied, la haie des soldats tenant à distance les amis les plus proches et Paris frémissant? Hé quoi! l'Empire tremblait que la République ne sortît de cette bière, et vous prétendez qu'elle enfermait un ami de l'Empire !
Mais sa retraite alors, sa désertion? Qu'en faut-il penser? Hé, rien que ce qu'en a dit
Déranger lui-même. Il se sentait inutile, il s'est tû.
Béranger, c'est là le fond de sa nature, offre ce phénomène d'un esprit à la fois modeste et sagace, se possédant admirablement, sachant très aujuste sa mesure, sentant, avec la clarté même de l'évidence, ce qu'il peut faire et ce qu'il ne peut pas faire, et cela vu, s'en tenant à ce qu'il peut, sans que rien au monde puisse l'empêcher de faire moins, ni lui faire entreprendre davantage.
C'est là sans doute un rare caractère, en cette époque d'outrecuidance où chacun sent au delà de ses forces, où nous demandons à nos héros, avec le plus d'impatience, autre chose précisément que ce qu'ils peuvent donner; où nous voulons qu'un vaudevilliste soit un philosophe, un homme d'affaires un poète, un poète un homme d'État. Mais, c'est cette connaissance exacte de soi, cette défiance, si l'on veut, qui est la clé de Béranger.
Tout petit déjà, l'idée de devenir un homme l'épouvantait; il eût voulu rester enfant, et ayant entendu dire que la barbe ne venait point si l'on se rasait avec des ciseaux, il en
prit la coutume et ne se servit jamais d'autre rasoir.
Il devint un homme pourtant; et quelque temps il crut qu'il serait un poète comme Molière ou comme Corneille ; mais vers 18 15, à 38 ans, sa maturité faite, il se tâta, et reconnut que, pourvu qu'il élevât un peu le ton de la chanson, il pouvait lui faire dire tout ce qu'il avait dans l'âme et qui, peut-être n'eût pas suffi au moule épique ou dramatique; qu'ainsi faisant, il pourrait être une originalité, ce qu'il n'obtiendrait certes pas de ses tentatives d'élégie ou de drame ; et dès lors, sa résolution fut prise : il voulut être chansonnier, et rien de plus. A cette raison personnelle, toute de sagesse, s'en ajouta une autre, toute de patriotisme: en un temps de presse esclave, il fallait des chansons au peuple : on supprime un journal, on ne supprime pas une chanson : une fois gitée dans la mémoire, qui peut Fen ôter? Donc il adopta cette coureuse de guinguette; suivant sa forte expression, « il épousa la pauvre fille de joie » . Dieu merci, il en eut de beaux enfants.
Mais voici qu'en 1833, il se sent déjà vieux; avec une tristesse secrète, il reconnaît que la
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BÏBLIOTKECA
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sève tarit, que l'inspiration s'éteint; il n'attend pas alors de ne plus bégayer que des vers informes, il se détermine au silence. Son volume posthume est là pour prouver qu'il avait raison. Pouvait-il continuer son rôle, alors qu'avec tant de peine, il arrivait à rimer une douzaine de couplets par année? Ce n'eût plus été Béranger. Et d'ailleurs, qu'aurait-il pu dire qu'il n'eût déjà dit, et dit si hautement, et dit si définitivement?
Faire de la politique, alors? Mais il sentit avec la même netteté qu'il n'avait point en lui l'étoffe d'un gouvernant; orateur, il l'était moins encore; dès qu'il se trouvait en public, et le public pour lui commençait à dix personnes, sa langue se séchait. S'il se fût risqué à la tribune, les mêmes, sans doute, qui lui reprochent de l'avoir désertée l'eussent renvoyé à sa muse... ou à sa musette. Un seul rôle lui était possible, celui de conseiller. Eh bien, il le joua. Il donna des conseils, on ne les suivit pas; et les choses, à son avis, n'en allèrent ni mieux ni pis. Bref, il n'eut dans ses refus que l'honnêteté d'un homme déclinant une tâche qu'il sait ne pouvoir remplir. Encore un mérite rare, en somme.
DERANGER 81
Est-ce que de ces aveux Béranger sortirait diminué? Ce n'est pas mon avis. Il demeure ce qu'il a voulu être, le chansonnier de la France. On ne pouvait être cela qu'en étant un grand poète. Après ce que j'ai lu de lui, qui doutera qu'il ne le fût?
Ah! ses défauts, je les connais. La concision voulue, qui fait du couplet parfois, — c'est le mot de Sainte-Beuve, — une malle trop pleine ; un vocabulaire suranné, trop d'inversions, d'autres duretésencore, qui tiennent au refrain : « cet immobile poteau, oùbon gré mal gré il faut rattacher la nacelle qui ne demanderait pas mieux que de voguer en liberté au gré des vents ». Il n'en reste pas moins un artiste délicat, varié, puissant ; etc'est souvent dans un vase grec qu'il nous fait savourer le vin gaulois. N'est-ce pas de lui, ce vers exquis :
J'ai sur l'Hy mette éveillé les abeilles...
Il a bien du rapport en effet avec ces Athéniens qu'il aimait tant ; et à qui ne voudrait pas admettre qu'il eût en lui ce souffle divin de la poésie, je n'aurais qu'à lire les Bohémiens, cette merveille :
Voir, c'est avoir. Allons courir!
Vie errante Est chose enivrante !
Voir, c'est avoir. Allons courir !
Car tout voir, c'est tout conquérir.
Une chose qu'on n'a pas remarquée, c'est que notre Béranger est, après Molière, celui de nos poètes qui a créé le plus de types. On connaît Madame Grégoire, le Roi d'Yvetot, Roger-Bontemps, le Marquis de Carabas, Paillasse, Frétillon, vingt autres, comme on connaît Arnolphe, Célimêne ou Tartuffe. Et quel coup de pinceau gras et juste ! Et que de vers proverbes ! Et dans les préfaces, que de mots profonds et spirituels !
Voyez quand il dit : « Le pouvoir est une cloche qui empêche ceux qui la mettent en branle d'entendre aucun son». Ou lorsqu'il observe, si finement, que :
Plus d'une erreur passe et repasse Entre les branches d'un compas !
N'est-il pas là parent de Montaigne! Il en a la curiosité, l'expression vive, l'indépendance, la bonne foi, et, comme Montaigne, il a eu son La Boétie dans Manuel.
lia été indépendant jusqu'à la folie, mais surtout, comme ce ferme et intègre Manuel, Béranger, c'est l'ami du peuple, c'est le démocrate, c'est le patriote.
Écoutez quelle raison il donne d'avoir renoncé aux biographies qu'il avait promis d'écrire : « S'il est doux de casser des arrêts injustes en rectifiant des accusations erronées et trop sévères, combien n'y a-t-il pas à souffrir quand, pour être vrai, il faut diminuer le lustre d'une belle vie que la vertu ou une haute intelligence n'a pu préserver de toute faute, surtout si l'on est convaincu, comme moi, que détruire sans nécessité, et au jour le jour, les admirations du peuple, c'est travailler à sa démoralisation ! »
Parole juste et généreuse et que je retourne contre ceux qui ont essayé de le détruire dans l'esprit du peuple. Mais il y reprendra sa vraie place, parce qu'il a voulu la République et aimé passionnément la France, parce que ses chansons sont une école où l'on apprend à les aimer, parce que, lorsqu'il parle de la Patrie, c'est un hymne qui jaillit de son cœur, un hymne toujours actuel, comme ces Enfants de la France dont les
strophes brûlantes de larmes et de feu semblent écrites d"liier.