LE FRÈRE
Ma sœur, au retour des Bourbons, je présenterai mon fils à nos excellents princes.
la sœur
Prenez garde qu'il ne leur chante la Marseillaise.
Nonobstant la prédiction, le père remmène Béranger à Paris ; il y fonde une banque de prêts, qui fait d'abord de magnifiques
affaires, grâce à qui ? à Béranger lui-même, si extraordinaire que cela paraisse : le jeune homme faisait montre de telles facultés que son père un peu réconcilié, prophétisant à son tour, s'écriait : « Tu seras le plus grand financier de ton époque ! >♦ Ce n'était pourtant pas la tendresse paternelle qui l'aveuglait, car il lui disait d'autres fois, le voyant toujours maigre et tousseux : « Tu n'as pas longtemps à vivre, va; je t'enterrerai bientôt ». — « Nous ne nous en affligions ni l'un ni l'autre », ajoute Béranger, rapportant le mot.
Cet excellent père se mêlait de conspirer : et ainsi le jeune homme mêlé à ces intrigues, déjà l'œil ouvert et le sens aiguisé, étudia de près les monarchistes, M. de Bourmont, M. de Clermont-Gallerande, M. de Brothier, bien d'autres ; quand Sainte-Beuve lui reproche son insistance contre les nobles, il oublie que Béranger les a vus de près et à l'œuvre ; le fait est qu'ils flattèrent beaucoup le pauvre père, qui avait la faiblesse de se croire 7ié, lui aussi, et qui était le banquier de leurs entreprises ; mais ils le ruinèrent fort proprement, la maison croula, et ce fut un désespoir pour
Béranger, déjà gêné par une probité scrupuleuse, et que celte faillite fit tourner à l'ours pendant longtemps.
La vie de misère commence. C'est le temps où, pour une échappée de plaisir, coûtant la pièce ronde — cent sous, — il faut se condamner à huit jours de panade et la faire soimême ; c'est le temps où il pleut dans sa chambre, où il s'y couche sans y voir, hélas ! et sans y dormir. Mais, par la grâce de la jeunesse, c'est le temps aussi où la poésie s'éveille, et avec elle l'amour, c'est le temps de la première Lisette, le temps chanté plus tard dans le Grenier!...