‹ Un Poète nationalChapitre 4 sur 20 · MON HABIT · texte numérisé non relu

MON HABIT

Sois-moi fidèle, ô pauvre habit que j'aime!

Ensemble nous devenons vieux.

Depuis dix ans, je te brosse moi-même,

Et Socrate n'eût pas fait mieux.

Quand le sort à ta mince étoffe

Livrerait de nouveaux combats, Imite-moi, résiste en philosophe:

Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

Je me souviens, car j'ai bonne mémoire,

Du premier jour où je te mis.

C'était ma tête, et, pour comble de gloire,

Tu fus chanté par mes amis.

Ton indigence, qui m'honore, [

Ne m'a point banni de leurs bras.

Tous ils sont prêts à nous fêter encore : I

Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

A ton revers j'admire une reprise; f

C'est encore un doux souvenir.

Feignant un soir de fuir la tendre Lise,

Je sens sa main me retenir;

On te déchire, et cet outrage

Auprès d'elle enchaîne mes pas.

Lisette a mis deux jours à tant d'ouvrage : Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

T'ai-je imprégné des flots de musc et d'ambre

Qu'un fat exhale en se mirant ?

M'a-t-on jamais vu dans une antichambre

T'exposerau mépris d'un grand?

Pour des rubans la France entière

Fut en proie à de longs débats ;

il UN POÈTE NATIONAL

La fleur des champs brille à ta boutonnière : Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

Ne crains plus tant ces jours de courses vaines

Où notre destin fut pareil ; Ces jours mêlés de plaisirs et de peines,

Mêlés de pluie et de soleil.

Je dois bientôt, il me le semble,

Mettre pour jamais habit bas.

Attends un peu ; nous finirons ensemble : Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

C'est cette seconde Lisette, Mlle Judith Frère, qui devint sa compagne dévouée pendant près de 60 ans, et sans eau bénite. Un soir, vers 1803, elle lui tirait les cartes . . . Béranger laissait faire; on a toujours, quand on est jeune et qu'on attend beaucoup du sort, un coin de superstition. Il venait de faire un grand coup. Il avait mis sous bande tous ses vers, des méditations, des poèmes, le Déluge, le Rétablissement du culte, et il avait envoyé le tout à Lucien Bonaparte qui était républicain et faisait des vers aussi : et il attendait. Lisette donc battit les cartes ; elle prédit une lettre et la fortune ; et puis Béranger remonta ses six étages et s'endormit heureux. — Au

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réveil, retrouvant ses bottes percées et sa culotte en mauvais état, — saculotte, c'était lui qui la ravaudait, — il déchantait quelque peu tout en maniant l'aiguille du grand-père ; tout à coup on frappe ; c'est sa portière, ô joie, c'est la lettre prédite, ô délire, et la fortune aussi ; oui, la fortune, car trois jours après cette lettre, et l'entrevue avec Lucien qui s'ensuivit, le frère du premier Consul faisait don au poète méconnu de sa pension de membre de l'Institut, quelque chose comme douze cents francs, que Béranger toucha jusqu'en 4 812; n'était-ce pas la fortune à vingt ans? et ne voyez-vous pas que les cartes ont toujours raison.

Il faut dire tout de suite que peu après, quand Lucien, suspect de républicanisme, fut exilé par le premier Consul, devenu l'Empereur tout-puissant, Béranger voulut payer sa dette et publier ses vers avec une dédicace très noble et très vaillante. La censure refusa l'impression. 11 jeta le livre au feu. — Poursuivons.

En 1804, il perd son père, qu'il avait aimé malgré tout, et pour lequel, risquant gros jeu, il s'était fait réfractaire, ayant omis

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de se faire inscrire sur les contrôles. — Une chose, entre parenthèses, le sauva des recherches : sa calvitie précoce ; à 23 ans, il était chauve, suite de migraines obstinées; quand donc, il passait près des gendarmes, il retirait son chapeau, et à l'aspect de ce crâne ivoirin, de ce dos bon et rond, pas un qui ne lui donnât la quarantaine ; et le conscrit était sauvé.

Plus tard, en 1814. il le demanda pour défendre Paris, ce fusil qu'alors il n'avait pas voulu porter : mais Marmont ne voulait pas que Paris se défendit; on refusa le fusil au patriote.

En 1809, M. de Fontanes, grand-maître de l'Université, auquel on le recommande, lui fait une position. Il le nomme expéditionnaire dans ses bureaux à 1,000 fr. d'appointements. C'est la place où Béranger se sentit toujours le plus propre, après toutefois celle de chansonnier national. Aussi ne voulut-il jamais avancer; même, être sous-chef l'épouvantait. Cependant il obtint plusieurs fois de l'augmentation. Au bout de 12 ans, il était à 2,000 fr. C'est vers 1821 qu'il cessa d'aller à son bureau, de crainte d'être renvoyé.

Au moment où cette situation brillante lui échut, il était encore indécis sur sa voie poétique. Il avait tâté de la comédie, du poème épique, de l'élégie, de l'idylle, et entre temps il faisait des chansons, par jeu et pour se délasser, ne prenant même pas la peine de les écrire ; elles plaisaient fort pourtant et le firent entrer au Caveau en 1813 ; il y connut Désaugiers. Ces chansons-là, les premières, qu'il retrouva ensuite dans sa mémoire, au moins en partie, sont toutes gaillardes, et comme il a dit, grasses du bec; il les soigna quand il vit qu'on y tenait; et quelques-unes sont de véritables chefs-d'œuvre : telle la Grand'Mère , vous savez, celle qui regrette, si naïvement, son bras si dodu, sa jambe bien faite, et d'autres choses encore qui m'échappent; le Petit homme gris , si joufflu, si gai, philosophe jusqu'au couplet final :

Quand la goutte l'accable Sur un lit délabré,

Le curé , De la mort ou du diable Parle à ce moribond,

Qui répond :

Ma foi, moi je m'en...

Ma foi, moi je m'en. . .

Ma foi, moi je m'en ris!

Oh ! qu'il est gai [bis) le Petit homme gris !

Madame Grégoire, la meilleure peut-être , d'une verve si franche et si pleine, un jet de vieux vin des Gaules, tombant d'aplomb dans le couplet comme dans le verre, à plein bord ; la Bonne Fille; Roger Bontemps ; tant d'autres, qui n'ont qu'un défaut, c'est qu'elles sont plus facilesàchanter qu'à dire, et qu'elles exigent, pour les chanter, la fin d'un repas et autre chose pour mouiller le refrain que ce verre d'eau sucrée. Il faut pourtant essayer d'une; ce sera celle où il chante son inspiratrice d'alors, c'est : la Gaudriole.

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