HASARDS
Que d'étranges hasards, de chances obstinées
N'a-t-il pas fallu pour qu'un jour, Dans la trame sans fin des brèves destinées, Nos deux âmes ensemble ici-bas fussent nées?
Et tu ne sais pas mon amour !
Sous le même soleil et sur la même terre
Se croiseront en vain nos pas, Le blé qui nous nourrit, l'eau qui nous désaltère Sont les mêmes; pourtant je vivrai solitaire, Gomme si tu n'existais pas .
Et je pleure, et, jouet des forces inconnues,
Mes larmes tombent sur le sol ; Elles sèchent bientôt, et, vapeur devenues, Peut-être tu les vois errer avec les nues Où l'oiseau se mouille en son vol.
Et peut-être l'oiseau s'abat sur ta fenêtre,
Docile à quelque aveugle loi, Et tu lui fais accueil, et tu baises peut-être Comme un envoi du ciel, mais sans les reconnaître,
Ces pleurs que j'ai versés pour toi.
Je terminerai ici cette étude , que mon amitié a faite bien longue, que mon admiration trouve encore trop courte. Permettez-moi de rappeler ce que je disais en commençant, ce que, je crois, personne ne démentira après m'avoir entendu : « Voici, certes, un des plus beaux exemplaires que l'humanité ait tirés de soi-même. » Penseur, homme et poète, il serait comme ses sonnets , sans défaut , s'il ne voulait être de l'Académie. Mais c'est peut-être là, après tout, une de ces concessions que, homme du monde , il se croit obligé de faire aux convenances sociales. Et, pour ne pas finir sur un trait qui pourrait faire mettre en doute le respect véritable que je mêle à mon amitié
pour lui, je me résumerai en disant que Sully Prudhomme ne sera peut-être jamais très populaire, mais que, poète, il occupera toujours dans la bibliothèque des lettrés et des délicats cette place d'honneur que, comme homme , il occupe dans le cœur de tous ses amis.