‹ Un poète philosophe: Sully PrudhommeChapitre 2 sur 13 · IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE · texte numérisé non relu

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

Quinze exemplaires sur papier de Chine.

Mesdames et Messieurs,

E voudrais aujourd'hui vous entretenir d'un homme dont j'ai malheureusement peu l'occasion de parler, les choses qu'il écrit n'étant pas faites pour le théâtre; et dont, cependant, je désire avec passion dire quelque chose, pour toutes sortes de bonnes raisons : — la première, c'est que si l'on attend qu'il parle de luimême, on attendra toujours; la deuxième, c'est que personne ne vaut plus que lui la peine qu'on en parle ; la troisième, c'est

qu'il n'y a que du bien à en dire, et que je sens que j'éprouverai, en vous en parlant, cette espèce de soulagement délicieux que l'on éprouve à louer ses amis : — comme aussi quelquefois à en dire du mal ; le tout est d'épancher son cœur.

J'ai dit que c'était d'un homme que je souhaitais causer ce soir; si j'ai employé ce nom au lieu de celui de poète, c'est que, si grand que soit le poète, je considère l'homme comme supérieur encore; et je ne forcerai pas ma pensée en déclarant que nous avons affaire, en lui, à l'un des plus parfaits exemplaires que l'humanité ait tirés de soi-même. Ceux qui ont l'honneur de le connaître sont certainement de cet avis, les autres le partageront, j'en suis sûr, avant même que j'aie fini de parler.

Ce n'est pas cependant la biographie de Sully Prudhomme que je vais raconter; il n'en a pas d'ailleurs. J'aurais dit bien vite, si je n'avais à dire que les événements qui ont pu marquer son existence. — On assure qu'ils sont heureux, les peuples qui n'ont pas d'histoire ; mais en est-il de même des hommes qui n'ont point de biographie ? Je ne le crois

guère : car même ceux à qui il n'arrive rien ne tirent pas moins le collier des communes misères, et il suffit pour souffrir d'être homme et de penser. Or, nous allons le voir, Sully Prudhomme est, avant tout, un penseur, de ceux pour qui toute souffrance compte double, car ils ont la manie de réfléchir et de retourner le fer dans la plaie, pour analyser la douleur. Si simple qu'ait été sa vie, elle ne lui a donc pas moins fourni les éléments nécessaires pour tremper une âme ; et la trempe a d'autant mieux réussi que le métal était plus pur. Son histoire n'est que le développement d'un caractère, et le fonctionnement suivi d'un cerveau.

Avant d'aller plus loin, je voudrais, pour vous intéresser mieux à lui, vous mettre son portrait sous les yeux : c'est grand dommage que je n'aie pas sous la main celui qu'en a fait Garolus Duran, et qui donne bien l'impression du grand réfléchisseur qu'il est. Faute de ce pinceau magistral, il me faut contenter d'un croquis à la plume : Sully Prudhomme est grand ; il tient la tête légèrement inclinée ; son front harmonieusement tourné, plein et poli, s'abrite, assez mal déjà, sous des cheveux

châtains; les yeux sont bleus, doux et sérieux; ils regardent en face, attentivement, mais sans insister; dans le nez, long et fin, et la façon dont s'y rattache la lèvre supérieure, il y a quelque chose de Musset; de la barbe, blonde et rare, s'échappe, presque sans qu'on le voie mouvoir les lèvres, une voix au timbre persuasif, qu'il n'élève jamais et à laquelle sa conviction profonde communique seulement une vibration discrète et pénétrante. 11 y a dans cet organe quelque chose de celui d'un abbé, mais sans le ronron religieux, et l'onction y est remplacée par la suavité. Cela le fait écouter avec respect, même par les gens qu'il contredit; car, en toute sa personne, dans le regard, dans l'attitude, dans la voix, il y a quelque chose qui semble demander pardon de la liberté grande qu'il prend d'avoir raison. Seulement, ce n'est pas de l'humilité : on sent dessous l'esprit qui ne cède rien :

c'est le tact le plus pur ; c'est cette politesse souveraine de l'homme supérieur qui respecte en vous la dignité qu'il se sent au plus haut point.

A l'appui de ce que j'avance, je veux tout de suite vous conter une anecdote bien caractéris-

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tique. Sully Prudhomme se trouvait un jour chez une jeune femme qui a de très grandes qualités morales et intellectuelles, mais qui les gâte par un parti -pris religieux vraiment excessif. — 11 y avait là, avec elle, comme d'habitude, trois ou quatre curés. Après dîner, cette pieuse compagnie se transporta au jardin, où la conversation s'engagea naturellement sur les décrets, — c'était au fort de la persécution, — puis sur les miracles, enfin sur la foi. Sully, seul contre trois, prit, non pas la fuite, — moi, j'aurais pris la fuite, — mais la parole ; et très doucement, de ce ton suave et discret que vous lui connaissez maintenant, sans se faire interrompre, avec toutes sortes d'arguments que ses précautions presque tendres rendaient plus irrésistibles encore, il démontra mathématiquement à ses interlocuteurs en soutane que la divinité du Christ peut aller de pair avec celle de Vichnou ou de Bou-Amema, et que Jésus, hélas ! ne fut qu'un homme, à moins toutefois qu'il n'ait jamais existé. — Et quand il eut achevé cette démonstration, ruineuse pour leur église, les pieux auditeurs étaient néanmoins si peu irrités, le charme de l'ensorceleur avait si bien opéré,

qu'ils disaient tous trois à leur hôtesse : « Ce monsieur est extraordinaire ! Il a quelque chose de divin î » Et la dévote hôtesse etlemême répétait : « C'est vrai, il a quelque chose de divin ! » restituant ainsi au suave et terrible argumentateur la divinité même qu'il venait d'enlever à leur idole.

Telle est la séduction qu'il exerce . Jugez à quel point serait dangereux un tel homme, s'il n'était, avant tout, le bon sens et la sincérité même !

Sully Prudhomme est né à Paris, le 46 mars 4839. Il n'a pas connu son père, mort quelques mois seulement après sa naissance.

Il a été élevé par le groupe le plus respectable et le plus tendrement uni, un trio composé de sa mère, d'une sœur de celle-ci et d'un frère qui est resté célibataire pour assurer l'avenir de son neveu et de sa nièce. Car Sully a une sœur; et toutes ces âmes féminines mêlées à son éducation première n'ont pas peu contribué, sans doute, à développer cette exquise délicatesse qui est un de ses traits distinctifs.

Les goûts de cette famille étaient d'ailleurs plus que simples; ils confinaient à l'austérité. La maison était silencieuse, les visites rares et

toujours les mêmes; ces bonnes gens s'aimaient, et s'aimant, ils se suffisaient. Leur affection, d'ailleurs purement fraternelle, ne comportait guère d'expansion : on se connaissait depuis si longtemps ! Dans ce milieu étroit, bourgeois comme au vieux temps, quasi calviniste, Sully a grandi, et en vertu sans doute de ses innéités, il n'en a point souffert; il en a gardé la simplicité, bien que plus humaine, la fîère et délicate réserve, la répugnance pour tout ce qui est faste ou représentation ; en un mot, il est resté bourgeois luimême, mais bourgeois, il faut le répéter, à la mode du xvi 6 et du xvn e siècle ; bourgeois du temps où ce titre impliquait la gravité de la tenue et la fermeté d'un libre esprit.

Je me rappelle qu'au temps de la grande querelle de Barbey d'Aurevilly avec les Parnassiens, — où sont les neiges d'antan ? — ce fut en 4865, le hargneux et fantasque critique jugea la poésie de Sully sur la dernière partie de son nom, qui est du reste le véritable ; Sully était le nom de son oncle qu'il a adopté par reconnaissance ; et qu'il la déclara digne, en effet, par la forme et par le fond, de M. Prudhomme.

Ce jugement ne fait guère honneur à la perspicacité de M. Barbey : mais on eût pu tirer du blâme un bel éloge, en rappelant que ce mot prud'homme signifiait originairement l'homme complet, le sage et le vaillant, le cœur etle conseil: et rien, certes, n'est mieux applicable à notre ami.

Ce caractère s'accusa dès qu'il entra en rapport avec le monde : c'est-à-dire, dès qu'on le mit en pension : car c'est par le collège que nous entrons en communication avec nos semblables, et la lutte pour l'existence a pour premier acte ou pour prologue la lutte pour les prix. Le deuxième ou le troisième dimanche qui suivit son apparition à l'institution Bousquet-Basse, sise sur les hauteurs aérées de Chaillot, un gamin plus jeune que Sully qui avait dix ans — gamin qui devait devenir son plus grand et invariable ami, comme dit Montaigne — ce gamin donc, en rentrant chez lui, dit à sa mère : « Maman, il y a un élève à la pension qui sera un grand homme. » Et ce disant, il exprimait l'opinion unanime de ses cent vingt camarades. Tous avaient été conquis par le nouveau venu. Du premier coup le premier dans toutes les fa-

cultes, pas l'ombre d'orgueil, camarade excellent, même pour les cancres, il les avait surtout frappés par ce qui est, du reste, sa dominante : son esprit de justice, mais de justice raisonnée, réfléchie. C'était l'arbitre de toutes les querelles, et lorsqu'un ergoteur de douze ou treize ans, engagé dans la discussion de quelque point litigieux, voulait river le bec à son adversaire encore insoumis, il lui décochait cet argument sans réplique : ce Prudhomme l'a dit. »

Malgré ses succès, malgré l'amitié de ses compagnons de classe, malgré l'estime de ses maîtres, Sully qui n'avait pas souffert dans le cercle quasi claustral de sa famille, Sully souffrit à la pension. Il souffrit de la peur de mal faire, affolé à l'idée d'une mauvaise note ; il souffrit de la brutalité des mœurs du collège, — les enfants sont entre eux un peu Peaux- Rouges, — il souffrit enfin de la séparation d'avec les siens , et la trace de ces impressions palpite dans la première pièce des Solitudes que je vous demande la permission de lire, pour vous délasser de ma prose.

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