PREMIÈRE SOLITUDE
On voit dans les sombres écoles Des petits qui pleurent toujours; Les autres font leurs cabrioles, Eux, ils restent au fond des cours.
Leurs blouses sont très bien tirées, Leurs pantalons en bon état, Leurs chaussures toujours cirées; Ils ont l'air sage et délicat.
Les forts les appellent des filles Et les malins des innocents :
Ils sont doux, ils donnent leurs billes, Ils ne seront pas commerçants.
Les plus poltrons leur font des niches, Et les gourmands sont leurs copains :
Leurs camarades les croient riches, Parce qu'ils se lavent les mains.
Ils frissonnent sous l'œil du maître, Son ombre les rend malheureux ; Ces enfants n'auraient pas dû naître, L'enfance est trop dure pour eux !
Oh ! la leçon qui n'est pas sue, Le devoir qui n'est pas fini 1 Une réprimande reçue, Le déshonneur d'être puni !
Tout leur est terreur et martyre; Le jour, c'est la cloche, et, le soir, Quand le maître enfin se retire, C'est le désert du grand dortoir :
La lueur des lampes y tremble Sur les linceuls des lits de fer ; Le sifflet des dormeurs ressemble Au vent sur les tombes, l'hiver.
Pendant que les autres sommeillent, Faits au coucher de la prison, Ils pensent au dimanche, ils veillent Pour se rappeler la maison.
Ils songent qu'ils dormaient naguères Douillettement ensevelis Dans les berceaux, et que les mères Les prenaient parfois dans leurs lit».
mères, coupables absentes, Qu'alors vous leur paraissez loin !
A ces créatures naissantes Il manque un indicible soin :
On leur a donné les chemises, Les couvertures qu'il leur faut :
D'autres que vous les leur ont mises, Elles ne leur tiennent pas chaud.
12 UN POÈTE PHILOSOPHB
Mais, tout ingrates que vous êtes, Ils ne peuvent vous oublier, Et cachent leurs petites tètes, En sanglotant, sous l'oreiller.
En post-scriptum à cette charmante pièce, il convient d'ajouter tout de suite que personne ne sut rien des épreuves qu'endurait l'enfant. Il se taisait, il ne pleurait pas. Cela est un des côtés les plus nets de cette physionomie : avec la sensibilité raffinée d'un Musset, Sully est cependant un stoïque, et dès l'enfance, il s'est imposé d'agir en tout de la façon la plus conforme à la dignité d'un homme, disons mieux d'un mâle. Pleurer est vain, se plaindre est d'un cœur faible. 11 ne se plaint jamais. Il a pu quelquefois verser une larme d'attendrissement ; la douleur ne l'a jamais fait pleurer.
Mon frère a vu perler une larme dans les yeux de ce stoïque. C'était le jour où l'on érigea le monument de Corot. On sait comme la cérémonie fut simple et touchai! te. Il y eut lin banquet le soir ; un orateur illustre y prit
la parole, je le nommerai suffisamment en disant que c'est le plus grand, le plus puissant que nous ayons à cette heure, et dans un langage que ses familiers seuls lui connaissaient, il apprécia d'une façon exquise la grâce flottante et la vaporeuse harmonie du maître ; puis de cette poésie fixée par le pinceau, il passa à l'autre, à celle des vers, il résuma, comme à vol d'oiseau, l'école contemporaine, et Sully Prudhomine y fut cité au premier rang, et l'éloge fut si juste, et la parole était si chaude, l'accent si pénétrant, une telle sympathie fut suscitée alors autour de lui, que Sully ne put dominer à temps son émotion : il inclina la tête, mais une larme avait été vue. — Après tout, née qu'elle était sans doute, non seulement de sa modestie touchée, mais aussi de son admiration pour la grande parole qu'il entendait, cette larme-là pouvait s'avouer : elle n'était point un signe de faiblesse, les grands cœurs seuls en répandent de pareilles.
Son stoïcisme ne l'empêche nullement de
Il UN POÈTB PHILOSOPHE
sympathiser avec les souffrances <T autrui. Pas d'ami plus sûr, plus dévoué. 11 apporte dans l'amitié des franchises de justicier et des délicatesses de femme.
Voyons le justicier d'abord : l'anecdote se passe au lycée Bonaparte, où il entra pour achever ses études. Encore une anecdote de collège, dira-t-on. Eh oui ! personne, je crois l'avoir fait comprendre déjà, n'a été plus que lui fidèle à soi-même. 11 s'est développé en ligne droite : tel l'enfant, tel l'homme ; la vie enfin l'a grandi sans le changer.
Donc au lycée Bonaparte, un de ses camarades, un petit, fut frappé par ; un autre, un grand. Sully fut indigné, mais il n'eut pas que cette indignation qui fait des vers : il eut celle qui agit. Il résolut de venger le camarade si peu chevaleresquement rossé; et il voulut donner à cette juste vengeance l'éclat et la correction qui seyent à Thémis. D'après ses conseils donc, au sortir de la classe, et comme le tambour réglementaire roulait encore, le petit battu suivit son vainqueur, qui avait seize ans et la taille d'un cuirassier, et montant un degré pour se trouver de niveau, le prit par la cravate et lui décocha coup sur coup
deux bonnes gifles, — non sans s'effrayer un peu de son courage, il faut l'avouer. Le cuirassier étourdi se rebiffe : mais ayant qu'il eût pu faire un mouvement, Sully, le vertueux Sully, qui avait déserté la classe de seconde pour assister à l'exécution, se trouve derrière lui, le soulève de terre, l'étalé sur le sol, double la dose, et lui dit, très doucement d'ailleurs : « Ce n'était pas assez de deux soufflets pour un lâche qui frappe un plus faible que soi. »
Gomme ce petit trait le peint bien tout entier ! Il n'a pas agi là par l'entraînement irréfléchi de l'amitié; il a raisonné son action. Un être faible avait été battu par un plus fort : cela ne doit pas être, s'est-il dit; tirons justice ; mais comment? En faisant souffleter le fort par le faible, premier point; en protégeant le faible ainsi vengé contre les suites, deuxième point. Ce deuxième point, dans l'exécution, peut me nuire, et grièvement :
mais cette considération ne doit- pas m* arrêter, car l'action est bonne'' en soi ; donc, quelque sacrifice qu'elle coûte, — je la commettrai. Et il Ta commise. — C'est un théorème avec application...
L'amitié lai fit d'ailleurs commettre d'autres actes, plus difficiles peut-être, parce qu'il y entre un certain dédain du convenu, du préjugé, par où, pour le coup, Sully n'est plus du tout bourgeois.
J'ai dit qu'il avait dans ses tendresses un tact, une divination féminine. C'est ce qui le fit dans sa jeunesse le confident et le consolateur des blessés de l'amour. A cet âge, sans doute, ces blessés-là meurent rarement de leurs blessures : mais ils croient toujours qu'ils en mourront, et il n'est pas bon de leur dire le contraire. Sully les écoutait, il comprenait tout, il approuvait tout, pas de sermon, aucun encouragement à être un homme, à se faire une raison : il les laissait se soulager, ces futurs députés, préfets ou conseillers d'État, mis aux cbamps par quelque Manon de passage ; après quoi, il parlait à son tour, n'attaquant jamais la perfide, ce qui eût suscité invariablement cbez la victime la tentation de la défendre, ménageant les lâchetés de la passion, et cherchant surtout à présenter les torts de la dame sous le jour le plus favorable à l'amour-propre du patient :sftr moyen de se faire écouter, de calmer l'exaspé-
UN POÈTE PHILOSOPHE t7
ration et de réveiller les résolutions viriles d'une dignité blessée dans le sentiment de soi-même par un injuste et sot abandon. Il paraît qu'il a opéré ainsi des cures merveilleuses.
Mais il advint une fois — c'est où je voulais en venir et j'entame ma seconde histoire — qu'un ami vint épancher en lui, non pas un amour trahi, mais un amour inconnu; une passion ardente, exaltée, désespérée !
Elle avait pour objet une jeune et charmante actrice ! Il y avait donc quelque espoir, allezvous dire; mon Dieu! il y en a toujours ; mais c'est que cette actrice, devenue plus tard une irréprochable mère de famille, était déjà une vertu. L'amoureux, qui avait vingt ans, ne voulait pas cependant mourir de sa flamme, — ou la laisser mourir, — sans avoir tenté de la communiquer ; mais un autre malheur, c'est qu'il était timide. Il n'osait écrire, encore moins parler : Sully fut son refuge ; et il se vit en face d'une douleur si sincère qu'il se mit à la disposition du malheureux, lequel immédiatement en abusa et demanda à Sully cette chose monstrueuse d'aller porter un cadeau à la jeune fille et de parler de sa part.
Sully n'hésita pas, Mesdames; il y alla. Vous attendez sans doute qu'il arriva ce qu'il arrive en pareille occurrence : à savoir que l'ambassadeur fut écouté pour son compte personnel.
Point du tout, et il y eut pour cela une excellente raison, c'est que la jeune actrice ne vit point Sully, qui fut reçu par sa mère, une mère... des Hespérides. Elle prêta poliment l'oreille à cet inconnu de vingt ans, qui, les mains embarrassées d'un paquet, venait, avec une naïveté non dénuée de grandeur, l'entretenir des graves désordres occasionnés par sa fille dans le cœur d'un autre inconnu du même âge ; après quoi elle réconduisit ; et Sully s'en revint, avec son paquet. 11 n'a jamais regretté cette démarche insolite ; mais plus il a vécu, plus il l'a admirée, et il en parle comme de l'action la plus extraordinaire de sa vie. L'auteur de la Justice, sonnant pour un autre à la porte d'une comédienne ! 11 a raison, c'est admirable.
Il y a là, n'est-ce pas, un certain dédain du préjugé courant? C'est qu'en effet, autant il abhorre l'excentricité, le charlatanisme, autant il dédaigne les qu'en dira-t-on du vulgaire. 11 lui est égal de porter un melon dans
la rue; mais il évite avec soin tout ce qui ressemble à de la pose, et il lui serait pénible d'entendre dire : « Que voilà un homme bien mis ! » Être simplement en évidence, lui semble déjà un supplice. Il y a peut-être là-dedans un reste de timidité, car il a été très timide, ce qui rend encore plus beau son courage d'ambassadeur. Il avait l'habitude, au lycée, quand on l'interrogeait sur la leçon du jour, de répondre au professeur en tournant le dos à la classe et en regardant le mur. Je me plais à penser qu'il ne dira pas de la môme manière son discours à l'Académie.
Il a eu à Bonaparte d'éminents condisciples : le fils de Liszt, un brillant et séduisant jeune homme, mort à vingt ans, je crois; Duvergier de Hauranne, Georges Guéroult et Léon Renault, ce raffiné, ce délicat maître de la parole, qui, je l'espère , rentrera bientôt dans la politique ; d'autres encore, qui sont restés ses amis ; le fils Schneider, enfin, chez qui, au sortir du lycée, après son baccalauréat es lettres, il alla passer un an comme employé.
Il était arrivé au moment terrible où il faut choisir une carrière, et, bien que son penchant l'emportât irrésistiblement vers la poésie, son
respect pour les siens, son désir de leur plaire était tel, qu'il accepta successivement ce poste d'employé au Creusot, où il ne fit rien qui vaille, et ensuite, chose exorbitante, une place de clerc de notaire ! Il resta deux ans chez M 8 Bertrand. Au bout de ce temps, des amis s'interposèrent; et, comme il était visible que Sully ne ferait jamais qu'un clerc détestable, sa famille, en soupirant, consentit à le laisser écrire, pourvu qu'il achevât son droit, qu'il avait commencé entre l'usine et l'étude de M e Bertrand. Sully s'attela donc aux cinq codes, tout en corrigeant les épreuves de son premier volume, Stances et Poèmes, qui parut, peu après, chez Faure : l'éditeur Lemerre ne s'était pas encore levé.
Je reparlerai du livre tout à l'heure ; disons tout de suite pourtant qu'il annonçait Sully tout entier. Du premier coup, il y atteignit la perfection de la forme ; aussi eut-il le bonheur d'être signalé par Sainte-Beuve, ce qui lui assura des lecteurs attentifs , et rendit tout de suite populaire, même auprès du grand public, cet inestimable joyau, perle des futures anthologie*, le Vase brisé, qu'on lit presque à la première page. La pièce est dans la mémoire
de tout le monde; laissez-moi prendre pourtant le plaisir de vous la dire.