‹ Un poète philosophe: Sully PrudhommeChapitre 7 sur 13 · LE MISSEL · texte numérisé non relu

LE MISSEL

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Dans un Missel datant du roi François premier Dont la rouille des ans a jauni le papier, Et dont les doigts dévots ont usé l'armoirie, Livre mignon, vêtu d'argent sur parchemin, L'un de ces fins travaux d'ancienne orfèvrerie Où se sentent l'audace et la peur de la main, J'ai trouvé cette Ûeur flétrie.

On voit qu'elle est très vieille au vélin traversé Par sa profonde empreinte où la sève a percé» Il se pourrait qu'elle eût trois cents ans ; maisn'ifl Elle n'a rien perdu qu'un peu de vermillon, Fard qu'elle eût vu tomber môme avant d'être morte, Qui ne brille qu'un jour, et que le papillon, En passant, d'un coup d'aile emporte.

Elle n'a pas perdu de son cœur un pistil, Ni du frêle tissu de sa corolle un fil ; La page ondule encore où sécha la rosée De son dernier matin, mêlée à d'autres pleurs ; La mort en la cueillant l'a seulement baisée, Et, soigneuse, n'a fait qu'éteindre ses couleurs, Mais ne l'a pas décomposée.

Une mélancolique et subtile senteur, Pareille au souvenir qui monte avec lenteur, L'arôme du secret dans les cassettes closes, Révèle l'âge ancien de ce mystique herbier ; Il semble que les jours se parfument des choses, Et qu'un passé d'amour ait l'odeur d'un sentier Où le vent balaye des roses.

Et peut-être, dans l'air sombre et léger du soir. Un cœur, comme une flamme, autour du vieux fer S'efforce, en palpitant, de se frayer passage; Et chaque soir, peut-être, il attend l'angélus,. Dans l'espoir qu'une main viendra tourner la page Et qu'il pourra savoir si rien ne reste plus De la fleur qui fut son hommage.

UN POKTR PHILOSOPHE 35

Eh bien! rassure- toi, chevalier qui partais Pour combattre à Pavie et ne revins jamais ; Ou page qui, tout bas, aimant comme on adore, Fis un aveu d'amour d'un Ave Maria, Cette fleur qui mourut sous des yeux que j'ignore, Depuis les trois cents ans qu'elle repose là, Où tu Tas mise elle est encore.

Après sont venus les Destins, un premier poème philosophique par lequel il préludait à la Justice, son œuvre essentielle en tant que penseur.

Entre ces deux poèmes, ont paru successivement les beaux Sonnets à la France, un écho de la guerre ; le poème sur le Zénith, c est-àdire sur le ballon où Crocé-Spinelli et Sivel s'enlevèrent au service de la science, et dont ils ne sont pas redescendus, puisque, selon la magnifique expression du poète :

Ils ont jeté leurs corps, dernier lest à la terre Et qu'ils ont achevé l'ascension tout seuls !...

Les Vaines Tendresses, un recueil duquel je veux détacher deux petites pièces qui sont délicieuses :

Vous aviez l'âge où flotte encore La double natte sur le dos, Mais où l'enfant qu'elle décore Sent le prix de pareils fardeaux ;

L'âge où l'œil déjà nous évite, Quand, sous des vêtements moins courts, Devant sa mère, droit et vite, On va tous les matins au cours ;

Où déjà l'on pince les lèvres Au tutoiement d'un grand garçon, Lasse un peu de tendresses mièvres Pour la poupée au cœur de son.

Alors mon idéal suprême N'était pas l'inouï bonheur, En aimant, d'être aimé moi-même, Mais d'en mourir avec honneur,

De vous arracher votre estime Sous les tenailles des bourreaux, Dans un martyre magnanime, Car les enfants sont des héros !

Si les enfants ont l'air timide, Cest qu'ils n'osent que soupirer, Se sentant le cœur intrépide, Mais trop humble pour espérer.

Gomme un page épris d'une reine, Je n'avais d'autre ambition Que de ramasser dans l'arène Votre gant aux pieds d'un lion !

Mais une demoiselle sage Ne laisse pas traîner son gant.

Le vôtre, un jour, sur mon passage Échappa de vos doigts pourtant.

Oh 1 ce fut bien involontaire !

Mais j'en frémis. Gomment laisser Sous vos gens votre gant par terre, Quand je n'avais qu'à me baisser.

C'était au parloir du collège, Pas un lion sur mon chemin.

« Allons ! courage ! » me disais-je, Le devoir me poussait la main.

Mais mon trouble demandait grâce Au défi de ce gant perdu, Et c'est le dernier de ma classe, Madame, qui vous Ta rendu.

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