‹ Un poète philosophe: Sully PrudhommeChapitre 8 sur 13 · LE CONSCRIT · texte numérisé non relu

LE CONSCRIT

A la barrière de l'Étoile Un saltimbanque malfaisant Dressait, dans sa baraque en toile, Un chien de six mois fort plaisant.

Ce caniche qui faisait rire Le public au seuil rassemblé, Était en conscrit de l'empire Misérablement affublé. '

Coiffé d'un bonnet de police, Il restait là, fusil au flanc, Debout, les jambes au supplice Dans un piteux pantalon blanc.

Le dos sous sa guenille bleue, Il tentait un regard vainqueur, Mais l'anxiété de sa queue Trahissait l'état de son cœur.

Quand, las de sa fausse posture, Le pauvre petit chien savant Retombait, selon la nature, Sur ses deux pattes de devant,

Il recevait une âpre insulte Avec un lâche coup de fouet, Mais, digne sous son poil inculte, Sans crier il se secouait ;

Tandis qu'il éteignait son arme -*t v . x Sous les horions sans broncher, S'Use sentait poindre une larme.

Il s'efforçait de la lécher.

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Ce qu'on trouvait surtout risible, Et ce que j'admirais beaucoup, C'est qu'il avait l'air plus sensible Au reproche qu'au mauvais coup.

Son maître pour sa part de lucre Lui posait sur le bout du nez De vacillants morceaux de sucre Plus souvent promis que donnés.

Touché de voir dans ce novice Tant de vrai zèle à si bas prix, Quand, à la un de son service 11 rompit les rangs, je le pris.

Et, comme je tenais la bête

Par les oreilles, des deux mains,

L'élevant à hauteur de tête

Pour lire en ses yeux presque humains ,

L'expression m'en parut double, J'y sentais deux soucis jumeaux, Comme dans l'histrion que trouble L'obsession de ses vrais maux.

Un génie excédant sa taille Me semblait étouffer en lui, Et du vieil habit de bataille Forcer le dérisoire étui.

Et j'eus l'illusion fantasque Que, par les yeux de ce roquet, Gomme à travers les trous d'un masque, Un regard d'homme m'invoquait. '

Cet étrange regard fut cause, J'en fais aux esprits forts l'aveu, Qu' ami de la métempsycose, En ce moment j'y crus un peu.

Mais bientôt, raillant le prodige :

Ce bonnet, ce frac suranné, Serait-ce, pauvre chien, lui dis-je, Une géhenne de damné ?

Lors j'ouis une voix, pareille À quelque soupir m'effleurant, Qui semblait me dire à l'oreille Oui, plains-moi, j'étais conquérant.

Enfin, a paru cette exquise Révolte des fleurs, qu'avant de poursuivre et d'analyser l'œuvre générale, je vous demande la permission de parcourir avec vous.

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Tout d'abord je suis arrêté à la première page par ces trois petits mots qui sont une dédicace : A Coquelin cadet.

Vous ne vous figurez pas avec quel plaisir je les lis.

Coquelin, c'est mon nom de famille ; et Cadet c'est le nom de mon frère; on l'appelle ainsi uniquement parce qu'il est venu au monde après moi.

Mais ce n'est pas cela qui me cause le plaisir dont je vous parle. Certainement il est agréable d'avoir un frère qui a de si belles connaissances, mais l'agrément est plus grand, quand je pense au métier qu'il exerce comme moi, et qui nous est quelquefois reproché.

On croit qu'on a tout dit quand on a appelé Cadet un pitre. M. Sarcey l'a même appelé, je crois]: PiBe*exaspéré.Ceux même qu'il fait rire à se tordre lui jetteraient volontiers cette apostrophe au nez. — Il y a la reconnaissance de l'estomac, pourquoi n'y a-t-il pas celle de la rate ? Ceux à qui on procure ce plaisir admirable, le rire, réservé aux hommes seuls, et aux dieux, si j'en crois Homère, ceux-là devraient, ce me semble, nous en savoir un peu plus de gré.

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Voilà le philosophe Sully qui leur donne l'exemple. Cet esprit élevé, ce penseur, ne s'y est pas trompé : il a su apprécier mon Cadet à sa juste valeur, et comme artiste et comme homme, et il a lié avec lui une amitié précieuse, dont j'ai là des témoignages en vingt lettres plus jolies les unes que les autres, et vous pardonnerez, j'espère, au sentiment qui me porte à vous en transcrire quelques lignes.

Voici par exemple, une réponse à un compliment de bonne année : « Merci mille fois, cher ami, de votre gracieuse pensée ; les vœux sont bien impuissants ; mais il est doux de les recevoir et cette douceur même est autant de pris sur le destin. Je vous souhaite des journées heureuses et des soirées triomphantes. » Lisons maintenant ce billet où il se montre sous un de ses aspects caractéristiques : « Cher ami, depuis trois jours un parent que j'aime est dans un état désespéré. Il m'est impossible dans cette situation d'accepter aucune invitation ; la disposition de mon esprit, des devoirs, imminents peut-être, m'empêchent de prendre aucun engagement pendant cette crise. Veuillez remercier pour moi le cher docteur (il s'agit du docteur Lassôgue, si connu par ses recher-

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ches sur les affections mentales). — Dites-lui quel plaisir j'aurais à le remercier de sa gracieuse lettre. Outre la sympathie que j'éprouve poursa personne, j'éprouve un ancien et bizarre entraînement vers l'objet de ses études spéciales. » Voilà le savant, toujours inquiet, voilà l'homme de cœur. Voici le poète et l'ami : « Merci de vos lignes affectueuses, merci de vos réflexions d'artiste et de lettré .JVingt-trois de mes poésies dans votre mémoire ! Quel meilleur témoignage de votre sympathie ! Si vous apprenez la Prière ci-jointe, cela fera vingt-quatre. Je voudrais bien que tous mes vers n'allassent aux oreilles que par vous, je suis bien certain qu'ils arriveraient toujours aux cœurs... » Et la Prière qu'il lui confie à dire n'est pas moins que ce bijou :

Si vous saviez ce qu'on désire Quand on est seul et sans foyers, Devant ma maison sans rien dire Vous passeriez.

Si vous saviez ce que fait nattre En Tâme triste un pur regard, Vous regarderiez ma fenêtre Comme au hasard.

Si vous saviez quel baume apporte Une présence amie au cœur, Vous vous assoieriez sous ma porte Comme une sœur.

Si vous saviez que je vous aime, Surtout si vous saviez comment, Vous entreriez peut-être même Tout simplement.

S'il a donné cela à dire à Cadet, c'est savait bien que Cadet saurait le dire tout simplement. C'est qu'il sait que ce ] cet outrancier de la charge, est un littérs que cet ahuri de Chaillot est un esprit un cœur tendre.

Un cœur tendre, il le prouve, personn plus d'amis que lui ; et il fait bonne p tous. Si ce sont des amis de l'autre sexe il ne se réserve pas, tout le cœur y passe ; le jour de la rupture, il se croit fini, il reviendra pas, il meurt. Il en revient lie sèment, mais ses désespoirs sont sincèr est ainsi : il a la foi, il croit, il aime, il

Il est bâti pour ça. Vous savez sa phys mie, on la voit très bien d'ici, et il a peii m$me « ce visage long, à la bouche ép

souriante, aux dents de vieille Anglaise très riche, an nez funèbre, qui salue rapidement beaucoup de monde, semble dire des patenôtres et s'en va comme une flèche... cassée. » C'est Pirouette, Pirouette est son nom académique, je veux dire son nom d'auteur ; celui dont il a signé l'inénarrable Livre des convaletcents ; car il écrit pour les convalescents, il est humanitaire, comme maître François écrivait pour les malades.

Malade ou convalescent d'ailleurs, il l'est toujours. S'il rencontre le docteur Tant mieux, il lui montre sa langue : « Ce n'est rien, cher ami, tenez-vous les pieds chauds, la tête loin du bonnet, je réponds de tout. » Voilà Cadet remonté, allègre et dispos... Si c'est le docteur Tant pis, il se faittftterle pouls. «Diable! il faut faire attention, ce n'est rien encore, mais quelle est la maladie incurable qui ne commence pas par n'être rien ? » Cadet est perdu, plus de ressources, à moins qu'il ne rencontre un troisième médecin, le docteur Lassègue... par exemple !...

J'ai dit que c'était un esprit fin. Le fait est qu'il est mieux que personne au courant de la production poétique et qu'il en juge aussi bien

Si vous saviez quel baume apporte Une présence amie au cœur, Vous vous assoieriez sous ma porte Gomme une sœur.

Si vous saviez que je vous aime, Surtout si vous saviez comment, Vous entreriez peut-être même Tout simplement.

S'il a donné cela à dire à Cadet, c'est qu'il savait bien que Cadet saurait le dire aussi tout simplement. C'est qu'il sait que ce pitre, cet outrancier de la charge, est un littérateur, que cet ahuri de Chaillot est un esprit fin et un cœur tendre.

Un cœur tendre, il le prouve, personne n'a plus d'amis que lui ; et il fait bonne part à tous. Si ce sont des amis de l'autre sexe, ah! il ne se réserve pas, tout le cœur y passe ; aussi le jour de la rupture, il se croit fini, il n'en reviendra pas, il meurt. Il en revient heureusement, mais ses désespoirs sont sincères. Il est ainsi : il a la foi, il croit, il aime, il gobe.

Il est bâti pour ça. Vous savez sa physionomie, on la voit très bien d'ici, et il a peint luimême « ce visage long, à la bouche épaisse,

non plus ne se fait pas si facilement qu'un roman naturaliste. On en mit un au concours une fois, — j'entends un monologue — et Cadet qui était juge... que dis-je, président du jury —en décacheta cent, consciencieusement, sans en trouver un qui méritât le prix. Il a dû ▼ous raconter cela ; ou il tous le racontera, et mieux que moi.

Il ne faut pas non plus se tromper sur son jeu, et se figurer, parce qu'il n'a qu'à paraître, à ouvrir la bouche, et à ne pas parler, pour que deux mille .de ses concitoyens et de ses concitoyennes partent de rire ; il ne faut pas croire, dis-je, que ce jeu ne soit pas quelque chose de très étudié. — Le comble de Fart, — allons bon, voilà que je fais des combles, — c'est de trouver des choses si simples, qu'on n'ait pas l'air de les avoir cherchées.

Voilà ce qui lui arrive, fit puis , son secret, c'est qu'il est communicatif. Dame! sa physionomie lui sert. Ce papillottement de l'œil, qui a toujours l'air de voir trente-six chandelles, ce nez qui appelle le rubis, cette lippe bonnasse, narquoise aux coins, cette voix, ce débit, ces éclats, qui feraient croire qu'il reçoit du pied quelque part, s'il ne gardait une impassi-

que qui que ce soit. Il a une fraîcheur d'impression toujours nouvelle, des enthousiasmes rapides, exubérants, presque toujours justifiés. Cela peut surprendre ceux qui ne le jugent que par ses farces, d'où le parfum des roses, il l'avoue, est déplorablement absent. Elles sont, comme le livre de son maître, plus mais non mieux odorantes. Oui, ce n'est pas sur un talon rouge qu'il pirouette. Mais il y a dans sa charge un mélange original de flegme et de naïveté ; c'est semi-gaulois, semi-britannique ; c'est jocrisse et c'est malin ; cela rappelle les clowns et leurs détraquements, pleins d'inattendu ; mais cela rappelle aussi Tabarin et Gautier Garguille et leurs parades, qui étaient écoutées de Molière. — Bon , bon, vat-on me dire, vous allez faire le panégyrique du monologue, on vous voit venir. Eh ! mon Dieu! pourquoi pas ? Je ne prétendrai jamais que le monologue doive renouveler le théâtre. 11 détrône laromance; c'est déjà, il me semble, un assez grand service. Et puis, c'est de menue monnaie d'observation et de fantaisie qu'il n'est pas si mauvais de répandre, car si, au dire de Béranger, une chanson ne se fait pas comme un poème épique, un monologue

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Quel bonheur, n'est-ce pas? de vivre et dire encore Des vers pleins d'un bon sens qu'un beau verbe décore Et d'être plus Français sans en être moins gai !

S8 mai 1876.

..... Maintenant, je reprends la Révolte on la Grève des fleurs, car le poème s'appelait la Oreve des fleurs lorsque Cadet Ta dit , et c'est sur la réclamation du public féminin , partie intéressée , que Sully Prudhomme modifia ce titre, qui sentait l'industrie. Donc :

La Rose dit un jour, en pleurant : Je m'ennuie !

Et cette chose grave, l'ennui des roses, est l'occasion d'une révolution, comme ce fameux ennui de la France signalé par Lamartine à la veille de 4848. Mais pourquoi la Rose s'ennuie-t-elle ? hommes , vous le demandez !

Quand vous lui dérobez l'azur sous un manteau de suie, quand vous allongez partout dans les champs vos murs et l'ombre de vos murs, et vos chemins pavés,

Qu'à flots pressés encombre, Tumultueux et triste, un peuple de marchands!

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bilité de diplomate, — oui, c'est très drôle, mais c'est bien voulu , même le nez ; c'est de l'art, enfin ! Et voilà pourquoi il est à sa place au Théâtre-Français, et pas ailleurs. 11 s'en est rendu compte lui-môme, lors de sa fugue aux Variétés, qui ne lui a pas nui pourtant, comme étude de comparaison ; le vin se bonifie en voyage. — On la lui a reprochée, cette fugue; et Sully Prudhomme, — vous voyez que j'y reviens, — a célébré son retour dans un sonnet charmant que je vais vous dire pour me faire pardonner ma parenthèse.

A mon ami Coquelin Cadet.

Ah ! tu t'es repenti! comme un jeune étalon Dans les bois échappé s'égratignant aux branches, Se prend à regretter les marguerites blanches Et l'herbage soyeux du maternel vallon,

Ah! tu vas donc enfin, d'un leste et fier talon, Gomme autrefois, Cadet, heurter les bonnes planches, Le béret sur la nuque et le poing sur les hanches, «*' y«± Valet d'une antichambre où t'écoute un salon.

Quitte un rire où jamais ton fard ne dissimule Tous les pleurs généreux et de frère et d'émulé, Suis donc l'art et le sang qui t'ont revendiqué!

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mais les papillons ! Puis les zéphirs, étonnés :

D'effleurer des gazons sans perles ni saphirs ;

Et toi aussi,

Aurore, dont les yeux entr'ouverts les premiers Allumaient tendrement la blancheur des pommiers Comme la pudeur monte à la joue innocente, Tu cherchais du regard cette blancheur absente !

Et toi, soleil couchant, où montait de la terre Leur adieu parfumé, tu sombrais solitaire, En déployant ta pourpre avec plus de langueur, Gomme si tu saignais d'une blessure au cœur !

Les hommes, eux, rirent d'abord, sauf sans doute ces négriers des fleurs, ces marchands d'esclaves, les jardiniers; constatant que la corolle seule ne reparaissait plus, mais que la récolte subsistait, ils se rassurèrent; puis un insensible deuil se glissa dans l'âme par les yeux attristés ; et les travailleurs surpris sentirent le travail pins pesant. Plus de ces rêveries auxquelles invitent les fleurs, soit que la jeune fille lés respire à sa fenêtre, soit que le b faucheur les rencontre dans les blés, soit que

-*jJUiA

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le pêcheur, sur la berge, les regarde se doubler dans l'eau... et la rêverie, c'est la douceur du repos ;' c'en est l'âme ...

Au bout de trois ans, le regret, changé en besoin, faisait de tout labeur un supplice.

Plus de fête : il n'y en a point sans fleurs ; plus de sourire : l'ennui.

On eût, pour une fleur vivante, Donné le plus riche grenier, La rançon d'un roi prisonnier.

On mit tous les herbiers en vente.

On se disputait un lambeau D'un lis jaune et mélancolique Exhibé dans son froid tombeau, Comme une adorable relique:

On s'arracha même un bouquet, Chef-d'œuvre oublié d'un fleuriste; Mais ce simulacre était triste, Une âme inconnue y manquait.

On chercha sur la terre entière, Avec l'espoir de tromper mieux Le regret du cœur et des yeux.

Pour l'art le plus, ingénieux , La plus délicate matière.

Les tisserands surent créer Des guirlandes avec adresse ; Mais si bien que la main les tresse, L'art peut-il jamais suppléer Ce qu'avril y met de tendresse?

Les joailliers à leurs étaux

Taillaient dans les rares métaux

Et dans les pierres précieuses

Quelques couronnes spécieuses,

Mais ni légères, ni soyeuses

Et sentant l'acier des marteaux :

On y pendait de fausses larmes,

Un insecte bien imité;

Mais ces fleurs n'avaient point de charmes,

N'ayant pas de fragilité.

Et deux années encore passèrent; mais alors on put prévoir vraiment la fin du monde.

La démence fut telle, à la cinquième année, Que la foule vaguait, stupide et forcenée, Les uns à deux genoux, subitement dévots, Imploraient du soleil les anciens renouveaux; Les autres blasphémaient, péroraient sur les places, Et soufflaient sans motif l'émeute aux populaces.

Le fait est que , si les violettes venaient à manquer, ce ne sont pas les bonapartistes seuls qui s'insurgeraient.

Des fleurs ! des fleurs !j criait la foule aveuglément. Puis cette fièvre éteinte, un vaste accablement Fit taire la révolte et l'espérance même, Et sur l'humanité le spleen muet et blême Comme un linceul immense étendit son brouillard.

C'en était fait, le monde retournait à l'âge glaciaire... mais heureusement, comme, au temps du déluge, il se trouva parmi les hommes un juste , alors , parmi les célibataires punis, il se trouva un poète... Il est vrai qu'il était vieux. Mais qu'est-ce que je dis? les poètes deviennent des vieillards, ils ne sont jamais des vieux. Celui-là, le dernier, rêvant encore, pleurait :

Nuls bruits d'usines et de rues N'étouffaient l'hymne intérieur Qui le jour emplissait son cœur ; À l'heure où le monde se tait, Son cœur seul ne pouvant se taire, Dernier poète sur la terre, Il chantait.

Et l'hymne de son cœur, l'amour, la pitié débordante, jaillit vers la Rose, et il se mit à supplier cette reine offensée. Reviens, lui criat-il, reviens inspirer l'art, parer les femmes, susciter l'harmonie.

Reviens aussi régner dans les humbles demeures, Apporter chez le pauvre un sourire d'espoir, D'un peu de ta rosée attendrir son pain noir, Embaumer son travail et colorer ses heures !

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Gomme au temps des aïeux , reviens enguirlander Les harnais.de la vie et ses jougs nécessaires, Et fêter comme alors les saints anniversaires, Tous les chers souvenirs consolants à garder! . . .

A cette voix, implorante et flatteuse, la Rose sent fléchir sa rancune... merveille!

une larme a coulé sur sa tige !

Cette larme, c'est le salut du monde. Elle féconde aussitôt le calice rebelle, et, superbe, radieuse, épanouie d'un seul jet,

Gomme si la captive, en forçant sa prison, Réclamait dix printemps à la même saison,

la corolle jaillit, lumineuse , et un cri vole par le monde, soulevant tous les cœurs délivrés : La Rose a refleuri !

A l'instant, toutes ses compagnes, Fleurs des plaines, fleurs des montagnes, Fleurs des étangs et fleurs des bois, S'épanouissent à la fois !

Et le poète les énumère : dénombrement homérique. Écoutez, comme ils sont charmants, colorés, embaumés, les noms de nos fleurs françaises, les anciennes, les vraies,

celles qu'on ne défend pas aux enfants de cueillir, parce que le terroir en donne toujours... depuis que la révolte est finie :

Les sainfoins, les coquelicots, Les bleuets et les renoncules, Les clochettes des campanules, Les reines des prés, les pavots Aux couleurs vives et joyeuses !

Et, plus graves, les scabieuses Faites d'un ténébreux velours; Les boutons d'or, les pâquerettes , Les marguerites, fleurs d'amours, Et celles qu'on nomme amourettes, Frêles et frémissant toujours ; Voilà les menthes , les verveines, Et les lavandes et les thyms, Dont les salutaires haleines Embaument l'air frais des matins ; Et vous, qui décorez, la haie, Qui rajeunissez le vieux mur, Etoiles de neige ou d'azur Dont le sentier perdu s'égaie :

Clématites et liserons, Joubarbes et pariétaires, Encor, encor nous vous suivrons Dans les ruines solitaires ! Et vous, dans les forêts encor, Anémones, douces pervenches, Perce-neige, roses ou blanches, Blancs troènes et genêts d'or !

Salut aussi, fleurs coutumières Des coteaux et des saisonnières, Lieux aimés des songeurs errants, Cistes, serpolets odorants, Verts résédas, roses bruyères !

Salut, amantes des lieux frais, Simples et tendres véroniques, Beaux narcisses mélancoliques, Myosotis aux longs secrets !

Salut, nénuphar dont l'œil rêve Sous le dais tremblant des roseaux , Nymphéas pâles, où la sève Semble dormir à fleur des eaux !

Vous, enfin, dont les rares types Sont l'œuvre et l'honneur des jardins :

Œillets suaves aux tons fins ; Et vous, flamboyantes tulipes, Lis impeccables, dahlias Orgueilleux, purs camélias, Flammes rouges des plantes grasses, Salut, princesses de l'été!

Ah ! pour rendre à l'humanité, Aux cœurs souffrants, aux têtes lasses, Peuple des fleurs tant regretté, Toutes tes fraîcheurs et tes grâces, Te voilà donc ressuscité !

Quelle explosion de joie ! comme au devant de la flore qui perce, la foule à travers champs s'élance ! Autant de faons échappés, de jeunes chevaux ivres de la verdeur des prés !

Jeunes et vieux, le cœur débordant, l'œil ravi, Sur les tendres massifs, se ruant à l'envi, S'ébattent dans les fleurs, se terrassent l'un l'autre. On y plonge et replonge, on s'y roule, on s'y vautre, On dirait qu'un matin Gybèle à son réveil Fait danser ses enfants dans sa robe, au soleil î

Et c'est la renaissances de toutes ces belles, sereines et tendres choses sans lesquelles l'homme, pour son honneur, ne peut pas vivre :

Que de rires éveille et de soupirs étouffe La molle profondeur de chaque large touffe !

Que de bruyants baisers et de joyeux appels ! Que d'étreintes d'amour et d'élans fraternels ! Et voici que dans l'air spontanément unies, Les voix ont réveillé l'essaim des harmonies ; Sous des milliers de mains pillant partout les fleurs, Revit dans les bouquets, le concert des couleurs ; Dans mille arcs triomphaux à festons de verdure Renaît, en souriant, l'auguste architecture ; Tous les arts créateurs de grâce et de beauté Avec une hardie et simple nouveauté Pour les sens et le cœur ressuscitent ensemble ! fleurs, puisse longtemps votre annuel retour, Par qui le soir du monde à son aube ressemble, Rajeunir l'idéal et raviver l'amour !

Tel est ce poème où, en démontrant la né-

cessité des fleurs, le poète a du même coup pris la défense et gagné la cause de beaucoup d'autres choses réputées inutiles aussi, l'amour, les femmes, la poésie enfin.

Il est excellent que ce soit Sully Prudhomme qui ait accompli cette œuvre pie ; car on ne peut dire qu'en défendant la poésie, il plaide exclusivement prodomo suà : il n'est pas seulement orfèvre, comme M. Josse ; il est aussi mathématicien comme Barrôme et philosophe — plus que Pascal, — puisqu'il n'en est pas devenu fou.

Il a été bachelier es sciences avant d'être bachelier es lettres, et c'est avec passion qu'il se fût préparé pour l'école Polytechnique, si les circonstances l'eussent permis ; mais s'il n'a pu devenir ingénieur o"u officier du génie, du moins a-t-il gardé pour les sciences, exactes ou expérimentales, un goût qui est un culte, un véritable culte, car il est pratiquant: — il a sur la conscience un livre qu'il n'a pas encore osé publier, peut-être parce qu'il n'a pas le courage de s'en séparer, et ce livre est un traité sur la philosophie appliquée aux mathématiques, ou sur les mathématiques appliquées à la philosophie, une fusion, comme vous

voyez, et les gens qui s'y connaissent assurent qu'il l'a faite.

La découverte d'une loi scientifique lui parait le plus beau titre de gloire qu'on puisse ambitionner. Il se tient au courant de toutes celles que les savants nous révèlent et il n'est abonné qu'à un seul journal : la Revue scientifique. Enfin, son passe-temps favori et mystérieux est de démontrer des axiomes réputés indémontrables : exercice qui ne va pas sans fatigue, mais auquel rien au monde ne l'empêcherait de se livrer avec une joie enragée.

En somme, il a consacré sa vie à l'étude, non moins qu'à la poésie. Le travail, voilà ce qu'il aime par-dessus tout ; et s'il n'écoutait que son égoïsme, il n'en distrairait une heure au profit de personne ; mais il a, je l'ai montré, un cœur excellent et s'impose, non seulement pour ses amis, mais pour des étrangers, de véritables sacrifices.

Il vit seul, dans son logis voisin de l'Elysée, avec une brave femme de gouvernante qui a pour lui un amour de nourrice, et à laquelle ii rend largement son affection : « Je vous envoie le nom de ma servante, écrit-il encore à mon Cadet, afin qu'en mon absence vous

puissiez lui procurer à la Comédie-Française la soirée que vous lui avez promise. Voir sur la scène un homme qu'on a vu à table, au naturel, lui apparaît comme le comble de la félicité. Vous savez que le rire des servantes, depuis Molière, est sacré, et vous êtes sage en ne le dédaignant pas. » La simplicité d'habitudes de Sully s'accommode à merveille de la simplicité de cœur de la bonne femme. Il n'est point marié, ni même père, — et toutefois son cœur n'ayant pu ni voulu se soustraire à cette passion, la plus sublime de toutes, qu'on appelle l'amour paternel, il Fa portée sur un neveu, le fils de sa sœur, pour lequel il a fait ces charmants vers des Solitudes qui débutent ainsi :

J'ai mal placé mon cœur, j'aime l'enfant d'un autre.

Il a une certaine fortune, ce dont il semble parfois gêné, car il a coutume de dire : « Je suis humilié de penser que j'aurais été embarrassé de gagner ma vie. » Ce qui du reste est d'une modestie outrecuidante, attendu que s'il en eut été réduit là, un cours n'importe où, et des articles dans les revues sérieuses l'eussent bien vite tiré d'affaire. Mais il eût perdu

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à cela sa chère indépendance, dont il est jaloux jusqu'à la férocité, en quoi il a grandement raison; mieux vaut donc cent fois qu'il soit à son aise ; et puisse -t- il même devenir riche, car il use généreusement de ce qu'il a !

11 y a trois ans, l'Académie qui Ta guigné de bonne heure, car de tels esprits sont un lustre pour ce corps respectable, l'Académie donc, lui décerna le prix Vitet ; il se donne au littérateur dont les travaux et la vie sont également réputés exemplaires, et ne fut jamais accordé à meilleur droit.

C'était une aubaine de cinq mille francs environ. Sully ne voulait pas en profiter :

mais de refuser il n'y avait pas de raison ; il résolut d'en consacrer une partie à un voyage en Hollande, avec un ami qui avait la plus grande envie de connaître la contrée, et à qui sa situation de fortune interdisait ce plaisir. Sur le point du départ, Sully tomba malade ; voilà le voyage, non pas ajourné, mais défendu par ordonnance ; Sully s'y résigna, mais il confia la somme à son ami pour que celui-ci fit seul la tournée : et il sut s'y prendre de façon que l'autre ac-

ceptât, ce qui n'était pas sans doute le moins

difficile.

Il est naturellement très recherché, et c'est pour lui une perplexité constante que de concilier le désir qu'il a d'écouter, de conseiller, de rendre service, avec son irrésistible penchant pour la solitude et le travail. De là sans doute l'avis au lecteur qui figure en tête de ses Vaines Tendresses, sous le titre : A mes Amis inconnus ; une pièce fort élevée et fort délicate, qui peut se résumer ainsi : « Mes amis, mes frères, restons chacun chez nous » croyez m'en, lisez-moi, je ferai pour vous de beaux vers, mais aimons-nous de loin, la vie est si courte ! »

De là aussi, dans les conversations qu'il faut bien avoir, malgré tout, avec les amis et même les indifférents (hélas !),les distractions parfois les plus ébouriffantes, car une fois les premières banalités échangées, sa pensée reprend la piste, et le voilà qui enroule une stance ou qui résout une équation, cependant que vous lui contez vos petites affaires, auxquelles, du reste, en parfait homme du monde, il a l'air de s'intéresser vivement, à l'heure même où il ne s'occupe que du carré de

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l'hypoténuse. Il serait capable de tous dire comme M. de Brancas, si vous lui contiez la mort de votre femme : « Et vous n'aviez que celle-là ? » sauf à s'excuser très sincèrement de sa distraction, pour y retomber d'ailleurs tout aussitôt.

Que voulez-vous? c'est un penseur, et c'est le propre de la pensée de s'abstraire de la vie réelle pour nous faire une vie de notre rêve. Il ne sait pas toujours si ce qu'il mange est une côtelette ou une sardine, il confie à son estomac le soin de faire la distinction. Je ne dirai pas qu'il souffre sans le savoir ; mais il veut savoir pourquoi il souffre, et dans les crises les plus poignantes, il se domine pour s'observer. En cela il ressemble à Goethe, qui avait pour sa propre pensée un véritable culte; mais le soin qu'il mettait à écarter d'elle toute préoccupation troublante a pu être taxé d'égoïsme ; idée qui ne viendra à personne parmi ceux qui connaissent Sully.

Il sacrifie le moins possible à ces devoirs du monde, si vides et si voraces. Il y a même ceci de particulier, c'est qu'il s'ennuie, lui poète, dans la société des littérateurs. Les chimistes font mieux son affaire. Hé ! c'est

que les littérateurs ne lui parlent que de choses qu'il connaît aussi bien, | ou mieux, que le plus fort d'entre eux ; tandis qu'un chimiste loi en apprendra de nouvelles. Et tout est là : tous voulez lui plaire ? Instruisez-le.

Aussi lit-il fort peu ; il est particulièrement mal au courant des œuvres d'imagination et ne met presque jamais les pieds au théâtre.

Il en donne diverses raisons, dont une assez curieuse, c'est l'entr'acte. L'entr'acte, dit-il, le fait souffrir horriblement ; cette suspension d'intérêt, cette brusque chute dans la réalité lui semble odieuse. Et puis le public le gêne et l'attriste : toutes ces têtes entassées, dont il se dégage si peu de chose, le rendent mélancolique. Du reste, il a subi la même impression à l'Assemblée nationale, à contempler nos législateurs.

Au fond la raison pour laquelle il ne va pas au théâtre, c'est celle aussi pour laquelle il n'en fait pas, c'est une espèce d'impossibilité qu'il éprouve à sortir de soi pour revêtir une autre personnalité : le poète dramatique devient successivement et simultanément tous les personnages qu'il met en scène ; et il se produit chez le spectateur, à un moindre

par M me Plessis, pour ses adieux au public, des vers, que dis-je des vers? un monologue, quelque chose de touchant et de charmant qui ravit le public... Qui sait? si j'étais femme, j'obtiendrais peut-être de lui un dialogue I

Ne pouvant tirer de lui cette faveur, je me suis rabattu sur un récit. C'est le drame réduit à sa plus simple expression. Je n'ai obtenu qu'une lettre, il est vrai charmante, et qui corrobore trop certaines de mes idées pour que je ne vous en lise pas quelque chose.

« J'ai lu, me dit-il, votre préface aux Contes d'à présent. Je suis ravi d'apprendre que vous avez adopté les vers de Paul Delair , un tempérament tout dramatique servi par des qualités littéraires éminentes. J'approuve d'ailleurs absolument vos conclusions. Vous avez mis en lumière les raisons qui devaient faire préférer, en général, pour la récitation en public, le récit aux autres genres de poésie. Si vous médisiez du grand public, vous seriez trop ingrat; aussi je ne vous demande pas de m'accorde r que les qualités de forme lui échappent souvent. Vous pourriez me répondre que ces qualités sont poussées jusqu'au maniérisme par beaucoup d'entre nous, et qu'il est bon que

tJN POÈTE PHILOSOPHE (?7

jours admirablement , finisse par ne plus dire compris qu'assez difficilement des autres. 11 n'a pas assez de souci des intelligences inférieures.

La lumière qu'il a en lui, lui suffit; mais cette lumière n'est pas celle de tout le monde.. Il faut avoir pitié des humbles d'esprit, et, pour les instruire, leur tendre la main. Cela s'apprend au théâtre, l'endroit où le poète et le public communiquent le mieux, où cette communication se fait par un sixième sens, tm sens électrique, sur lequel Sully aurait pu faire de belles études, et qui, en tout cas, eût fait jaillir de son esprit des étincellements nouveaux.

Je l'ai donc beaucoup prié pour obtenir de lui un acte, un pauvre petit acte ; Goppée a commencé par moins que cela. «Voyons, disaisje à Sully, ne soyez qu'un passant au théâtre, si vous voulez, mais soyez-le !» Je rêvais de lui un rôle exquis, marivaudé et profond à la fois , du sentiment et de la force, et mille broderies d'or cousues de sa fine aiguille. Hélas ! je chantai là une guitare inutile. Et, pour redoubler mes regrets, en me montrant quel appréciateur il est dans le genre où je souhaitais le faire écrire, il fit dire, en ce temps- là,

par M me Plessis, pour ses adieux au pub vers, que dis-je des vers? un mono quelque chose de touchant et de charm ravit le public... Qui sait ? si j'étais i j'obtiendrais peut-être de lui un dialog

Ne pouvant tirer de lui cette faveur, suis rabattu sur un récit. C'est le drame à sa plus simple expression. Je n'ai qu'une lettre, il est vrai charmante, corrobore trop certaines de mes idée que je ne vous en lise pas quelque cho

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l'excessive délicatesse du goût trouve son correctif et sa limite dans le jugement du plus grand nombre, seul dépositaire du véritable génie de la langue... » Comme cela est juste et bien dit ! Mais poursuivons. « Il est évident que le récit, pourvu qu'il soit bien composé et bien conduit, ne perdra jamais sur vos lèvres l'attention du public. L'action domine la parole, elle marche , et un vers mal compris ne suffit pas à l'entraver, ni un passage un peu trop subtil ou trop profond pour être tout de suite saisi. Il en est tout autrement, lorsque vous récitez une pièce d'analyse de sentiment qui n'a rien d'entraînant, où l'action est nulle, et qui, étant abstraite faute de faits, exige de l'auditoire une attention intérieure, réfléchie, un effort, par conséquent. Alors, si l'auteur n'est pas parfaitement clair, s'il laisse un seul moment le fil de ses idées s'embrouiller, vous sentez votre public désorienté, refroidi; l'intérêt se perd, vous êtes abandonné. Hélas ! je reconnais tout cela, et je déplore de n'être pas doué pour des ouvrages plus vivants, plus appropriés à la récitation ; mes poésies sont de celles où vous «voyez si justement des manières de confidences et qui veulent le tête-à-tête. »

Il n'avait rien : le pauvre a dû tuer l'artiste. Après l'heure d'ivresse il vient une heure triste, Celle où la jeune épouse au fond de l'atelier, Soucieuse du pain que l'art fait oublier, Regarde tour à tour ses enfants qui pâlissent Et le bloc que les mains de leur père embellissent, Et, maudissant la glaise en sa stérilité.

Songe au fumier fécond du champ qu'elle a quitté. Ah ! d'un travail sans fruit la cuisante amertume, Le sarcasme ignorant des critiques de plume, L'envie ou le dédain des rivaux de métier, Ces maux trempent le cœur et le laissent entier! Mais lire dans les yeux de la femme qu'on aime Un reproche muet où l'on sent un blasphème, Apprendre qu'on est fou, traître, et s'apercevoir Qu'en s'élevant on laisse à ses pieds son devoir !

Il a fui l'atelier. Le pauvre homme héroïque Compte l'argent d'un autre au fond d'une boutique. Son poing de créateur, fait pour le marbre altier, Trace des chiffres vils sur un obscur papier. Encore s'il pouvait, à force de descendre, S'abrutir, consumer son cœur jusqu'à la cendre, Et, bien mort, s'allonger dans sa tombe d'oubli ! Mais le feu qu'il étouffe est mal enseveli.

Une pierre le suit qui veut être statue :

S'il ne l'anime pas, c'est elle qui le tue.

Sollicitant ses doigts par de lointains appels, Elle passe et prend forme en des songes cruels, Et la forme palpite et, vaguement parfaite, Murmure : a Tu m'as vue et tu ne m'as pas faite! »

Dans un coin du jardin, debout, songe à l'écart. Les bras croisés, il fixe un douloureux regard Sur les marbres dressés le long des plates-bandes. Le malheureux ! il sent ses blessures plus grandes, Et plus épaisse l'ombre où ses maux l'ont fait choir ; Car lui-même autrefois, maniant l'ébauchoir, Il eut les rêves blancs et bleus du statuaire. Mais bientôt l'indigence a mis un froid suaire Sur son ardent espoir et son haut idéal ; Et d'autres ont grandi dont il était rival.

Les eût-il égalés? Peut-être. Mais qu'importe! maîtres que la gloire incite et réconforte, Nés avec un front riche et des doigts inspirés, Ayez pitié de ceux qui vous ont admirés, Hélas ! et tant aimés qu'ils ne pouvaient plus vivre Sans risquer l'aventure atroce de vous suivre. Maîtres, c'est en comptant leurs blessés et leurs morts Que le vulgaire apprend combien vous êtes forts. Cependant qu'aux pays sereins de l'harmonie Vous voguez largement sous le vent du génie, Us tombent, les yeux pleins du ciel où vous planez Sur le pavé brutal des artistes damnés.

Celui-là comme vous a connu le délice D'arrondir savamment une poitrine lisse Sous la caresse lente et chaste de ses mains, De suivre avec respect des profils surhumains Pressentis dans le masque indécis de l'ébauche, Et nul n'a plus que lui, modelant le sein gauche,' Frémi d'aise et d'orgueil en y sentant un cœur. Mais à #e jeu des dieux il ne fut pas vainqueur ;

Il n'avait rien : le pauvre a dû tuer l'artiste. Après l'heure d'ivresse il vient une heure triste, Celle où la jeune épouse au fond de l'atelier, Soucieuse du pain que l'art fait oublier.

Regarde tour à tour ses enfants qui pâlissent Et le bloc que les mains de leur père embellissent, Et, maudissant la glaise en sa stérilité, Songe au fumier fécond du champ qu'elle a quitté. Ah ! d'un travail sans fruit la cuisante amertume, Le sarcasme ignorant des critiques de plume, L'envie ou le dédain des rivaux de métier, Ces maux trempent le cœur et le laissent entier! Mais lire dans les yeux de la femme qu'on aime Un reproche muet où l'on sent un blasphème, Apprendre qu'on est fou, traître, et s'apercevoir Qu'en s'élevant on laisse à ses pieds son devoir !

Il a fui l'atelier. Le pauvre homme héroïque Compte l'argent d'un autre au fond d'une boutique. Son poing de créateur, fait pour le marbre altier, Trace des chiffres vils sur un obscur papier. Encore s'il pouvait, à force de descendre, S'abrutir, consumer son cœur jusqu'à la cendre, Et, bien mort, s'allonger dans sa tombe d'oubli ! Mais le feu qu'il étouffe est mal enseveli.

Une pierre le suit qui veut être statue :

S'il ne l'anime pas, c'est elle qui le tue. Sollicitant ses doigts par de lointains appels, Elle passe et prend forme en des songes cruels, Et la forme palpite et, vaguement parfaite, Murmure : «Tu m'as vue et tu ne m'as pas faite l »

A son heure elle vient comme un remords fatal, Et tout, jusqu'au comptoir, lui sert de piédestal. C'est elle ! sa Vénus dans le chagrin rêvée, Qui, tous les ans, ici, belle, noble, achevée, L'entraîne, et prenant place entre toutes ses sœurs, Dompte enfin l'œil jaloux et dur des connaisseurs. Elle triomphe! et lui, l'univers le renomme, Il monte, il sent déjà, presqu'un dieu, plus qu'un homme Le frisson glorieux des lauriers sur son front !

Mais l'extase est fragile et le réveil est prompt, Quelle chute profonde alors ! Comme il mesure Tout à coup, d'une vue impitoyable et sûre, Les degrés infinis de la gloire au néant ; Gomme il se voit petit pour s'être vu géant!

Il pleure. Mais l'épouse, attentive et sévère, Le voyant défaillir et songeant qu'elle est mère, Vient, lui parle, le prend par la main, par l'habit, Le tire en le grondant : a Je te l'avais bien dit : Te voilà pour un mois pâle et mélancolique! » Puis, par mainte raison banale et sans réplique Irritant l'aiguillon de son tourment divin, L'arrache à l'idéal comme l'ivrogne au vin.

C'est là, n'est-ce pas, un chef-d'œuvre de pensée, d'observation et de sentiment? Ce serait un chef-d'œuvre de récit , avec un peu plus de composition, je veux dire avec une action que, distribuée comme un drame en

exposition, mœurs et dénouement, eût ménagé l'intérêt en l'accroissant de plus en plus poignant jusqu'à la fin. Peut-être, en individualisant davantage le héros, eût- on diminué la leçon ; mais je crois qu'on eût doublé l'effet. Le Sculpteur de Sully est plus qu'une abstraction, mais il n'est pas encore tout à fait un personnage ; et le public veut qu'on lui présente des êtres bien définis, des hommes de chair, et, autant que possible, tout d'une pièce.

Je voudrais maintenant analyser son œuvre générale en tant que poète, et chercher quels en sont les caractères essentiels.

Si j'avais à le définir d'un mot, j'emploierais volontiers l'image dont se servait l'autre joui pour le peindre le poète des Contes d'à présent. Un matin, nous devisions en nous promenant dans le bois de Boulogne. Delair me parlait de ses projets, il me racontait le plan de plus d'un beau drame que j'espère bien jouer un jour, et je lui disais mon désir de faire une étude sur l'œuvre de Sully Prudhomme. Tout

à coup il s'arrêta, en sortant d'un bouquet de bon. — « Voulez-vous voir Sully, me dit-il ; le voici ! Et il me montrait un bouleau. Cette tige élancée et gracieuse, glacée d'argent, ce fin et délicat feuillage, toujours frémissant, et, sous ces apparences quasi féminines, cette vigueur de sève grâce à laquelle l'arbre résiste aux plus dures épreuves, car il monte plus baut vers le Nord que le chêne et le sapin, — c'est bien là, en effet, Sully Prudhomme, sa sensibilité raffinée et toujours en éveil, son éclat doux et pur, sa candeur et son stoïcisme.» J'ai trouvé la comparaison si juste, que je n'aurais pu en trouver une qui rendît si bien ma pensée... Les poètes sont heureux, ils ont seuls de ces belles trouvailles !

J'ai répété bien des fois le mot délicat C'est qu'il est celui qui harcèle le plus la pensée quand on le lit. Il a vraiment poussé la délicatesse jusqu'à la sublimité. J'entends par là que les recherches de sa sensibilité ou de son goût ont, je ne sais quel tour élevé, j'allais dire spiritualiste. Ce ne sont pas les raffinements douloureux de. la chair, mais les tourments divins de l'âme, altérée de pureté, de fierté, de souffrance, puisque c'est dans la

souffrance que s'exalte et s' épure la dignité.

Il dédaigne les joies banales; de même il condamne, dans Musset, l'explosion sans retenue et sans voile des amours trahies. Du lit; même déserté, on ne doit pas tirer les rideaux en public.

Lui aussi a connu

... Le trop cher baiser de la femme ennemie;

mais écoutez-le, après l'abandon, lorsqu'il pense à l'homme préféré :

Si je pouvais aller lui dire :

Elle est à vous et ne m'inspire Plus rien, pas même d'amitié; Je n'en ai plus pour cette ingrate ; Mais elle est pâle, délicate, Ayez soin d'elle, par pitié !

Écoutez-moi sans jalousie,

Car l'aile de sa fantaisie

N'a fait, hélas ! que m'effleurer.

Je sais comment sa main repousse;

Mais, pour ceux qu'elle aime, elle est douce,

Ne la faites jamais pleurer.

Et ce dont il souffre le plus dans la trahison, c'est de ne pouvoir rien pour l'infidèle.

S'il garde après l'amour cette faculté de pardon, si la passion, en s'éteignant, n'éteint pas en lui la charité, c'est qu'il a senti, plus profondément que tout autre, l'impuissance des caresses à mêler les âmes , et par conséquent à les faire se connaître. Ce qu'il se rappelle le plus chèrement dans l'amour, c'est le temps où l'amour n'était pas satisfait, alors qu'il disait à la bien-aimée : Ne nous plaignons pas ! Bonheur cueilli , fleur flétrie ! Regarde autour de nous ceux qui sont l'un à l'autre :

Ils se disent heureux, mais dans leurs nuits sans 'fièvres Leurs yeux n'échangent plus les éclairs d'autrefois ; Déjà, sans tressaillir, ils se baisent les lèvres, E)t nous, nous frémissons rien qu'en mêlant nos doigts.

Us se disent heureux, et plus jamais n'éprouvent Cette vive brûlure et cette oppression Dont nos cœurs sont saisis quand nos yeux se retrouvent. Nous nous sommes toujours une apparition !

Ils se disent heureux, parce qu'ils peuvent vivre De la~mêrae fortune et sous le même toit ;

Mais ils ne sentent plus tin cher secret les suivre. Ils se disent heureux, et le inonde les voit !

Ainsi la possession, ou ce qu'on nomme ainsi, n'est que trouble, ivresse et vanité; il voudrait aimer comme on aime une étoile,

Avec le sentiment qu'elle est à l'infini ,

et, dans des stances charmantes, il appelle la vieillesse, afin de pouvoir aimer, aimer à cœurjoie, d'un amour sans lâchetés, d'un amour affranchi du baiser!

Vous ne trouverez donc pas chez lui le charlatanisme des larmes, ni ces attendrissements hystériques, aujourd'hui à la mode. Le deuil chez lui n'est qu'une noblesse de plus.

Ce n'en est pas moins un cœur très ouvert à la nature. S'il en était autrement, il ne -serait pas un poète. Mais, au contraire, personne n'a davantage le sens du grand tout. Il y a , dans Stances et Poèmes, telle pièce, le Soleil, par exemple , où se déploie une force de description digne de Leconte de l'isle. Et, dans la Pointe du Raz, comme il sait faire parler les

UN POÈTB PHILOSOPHE 79

rochers, les pierres damnées, jalouses des hommes et des roses, et lasses de les protéger contre la rancune du vieil Océan !

Qui ne se rappelle le Cygne des Solitudes,

Que sa grande aile entraine ainsi qu'un lent navire,

et qui dort entre deux firmaments?

Et la grande allée, un paysage comparable, par sa couleur intense et sombre et sa puissante mélancolie, au chef-d'œuvre de Théodore Rousseau ?

Il a pour peindre des bonheurs d'expression extraordinaires. Tantôt c'est la forêt

Balancée en un demi sommeil, Écoutant chez les morts travailler ses racines.

Tantôt la montagne, qui est un désert, mais un désert debout ; tantôt la mer pareille à une géante enceinte,

Qui des grandes douleurs atteinte Ne pourrait pas donner son fruit !

Nous marcherons dans la nuit et nous n'en

sentirons que la solitude et le silence, lui d'un seul mot rendant le fourmillement des étoiles, il rappellera la Nuit populeuse. Deux fois, comme poète et comme savant, il a soulevé les langes chauds de la vive nature. Il sait combien l'homme en est peu distinct encore, et quand il fait cheminer dans le faubourg six percherons égaux, blancs et nourris d'avoine, traînant un chêne tout entier dont pendent les branches, il montrera dans le peuple ému qui suit ce centenaire déraciné , l'ancien habitant des bois qui se réveille

Et redevient sauvage à l'odeur des forêts.

Et il fera sentir la vieille intimité de l'homme et du chêne au grand cœur.

Au reste, même quand son expression n'a pas cette vivacité de couleur, elle garde une justesse, une propriété rares ; son dessin est si net, si précis qu'il va jusqu'à donner corps aux choses les plus insaisissables , aux parfums par exemple. Lisez dans les Vaines Tendresses, la pièce qui porte ce titre, où iL analyse la senteur suave et modeste du front de la mère, telle qu'un parfum d'autel ; la petite senteur

fine des tresses d'une sœur ; et celle, candide et fraîche, du premier amour : toutes exhalées avec l'âme des violettes et des lis, avec la jeunesse des lilas anciens; tandis que la pénétrante odeur des cheveux, trop noirs et trop lourds, de l'amante impure, laisse de brûlants vestiges, dépose un marc fatal dans les replis du cœur,

Gomme l'âpre odeur des épices S'incruste aux coins. d'un vieux cristal,

et sévit encore, même après que quelque chaste épouse a baigné de sa tendresse purifiante ce cœur envenimé.

Cette propriété d'expression dont je le loue le rendait éminemment propre à la poésie philosophique, qui traite d'abstractions plus difficiles encore à fixer que les parfums ou les fumées. Mais Sully ne se trouve jamais assez parfait. Il n'est pas de poète moins indulgent pour ses vers. Ce n'est qu'après un travail assidu, méticuleux, sans miséricorde, qu'il consent à nous les livrer. Soin excessif, car du premier coup, dams Stances et Poèmes, il avait atteint la perfection de la forme, et il ne serait pas

difficile de montrer que ce livre contenait en germe tous les autres. Mais on dirait que le plaisir qu'il trouve à s'attaquer en mathématiques aux propositions indémontrables, il le cherche aussi en poésie en accumulant les difficultés. 11 est scrupuleux pour ses rimes à faire pâlir Théodore de Banville lui-même. Vous jugez avec quelle joie il se livre aux rigoureuses lois du sonnet. Il le veut impeccable ; et il a trouvé moyen, dans la Justice, d'ajouter encore aux difficultés de son sujet, en le divisant en parties exactes, comportant chacune le môme nombre de vers. C'est d'abord un sonnet, dans lequel il énonce et démontre une proposition scientifique ; et là, c'est, comme il dit, le chercheur, le philosophe, le mathématicien qui parle. Vient ensuite la réponse, ou plutôt la protestation poétique, du sentiment, du cœur, le sublime ignorant, qui oppose aux terribles vérités de la science ses inspirations non moins sacrées. Cette réponse comprend invariablement trois petites stances de quatre vers, et la moitié de la quatrième, brusquement close, en ses deux derniers vers, par une réplique concise etpéremptoire du chercheur.

J'avoue que, pour mon compte, je trouve quelque chose d'excessif à traiter ainsi la poésie comme une science exacte. Nous serons bien avancés quand nous lui aurons donné, à elle, qui est chose ailée et fuyante, l'allure positive et pointue de la science. Si pour suivre la pensée du poète, il nous faut déployer la même somme d'attention que pour suivre une théorie de Kant, que gagnons-nous à ne pas lire Kant lui-même ? Je consens à sortir le cœup brisé d'une lecture poétique, mais non pas le cerveau courbaturé. Ce que j'y cherche, c'est ce soulagement divin qu'on éprouve lorsqu'on est affranchi de la pesanteur, c'est une envolée, une effusion ; c'est dans la succession des idées et l'enfantement des images, ce je ne sais quoi d'imprévu, de lumineux et d'ondoyant qui charme en .surprenant sans cesse. Je veux que la Muse ait la robe lâche et que dans le geste le plus sévère, l'entrebâillement des plis laisse de la place pour un songe.

Il paraît que Sainte-Beuve trouvait déjà que la poésie de Sully manquait d'air. 11 a plutôt accru que corrigé ce défaut. 11 dédaigne trop le luxe, il veut que pas un mot, pas une

épithète n'entre dans son vers qui n'y soit absolument nécessaire. C'est trop de rigueur. Ce n'est pas seulement la rime qui doit être riche, c'est la poésie, et sa richesse est faite d'images... 11 ne faut pas que le poète en soit avare, et que le dessin lui fasse oublier la couleur.

En matière philosophique surtout, ces largesses sont nécessaires. Plus le sujet est abstrait, plus il faut que le poète, ce sorcier, multiplie les enchantements pour lui donner la vie.

Et Sully porte la peine de son trop de conscience. 11 en est arrivé, ec s'en plaint, à faire très difficilement les vers. Est-ce donc que la faculté poétique diminue en lui ? Non, mais c'est que la poésie n'ose plus sortir, sachant la porte gardée par ces deux gendarmes, l'algèbre et la géométrie. Qu'il apporte moins de restrictions volontaires à l'épanouissement de la pensée, il la verra jaillir de nouveau, abondante et limpide, et nous aurons un pendant aux Solitudes.

Je ne serais pas surpris que la contention extraordinaire à laquelle il soumet son cerveau ne soit pour la plus grande part dans

les maladies terribles qui, à plusieurs reprises, l'ont déjà terrassé, mis à deux doigts de la tombe. 11 les a traversées avec une admirable énergie, recouvrant sa douceur parfaite en même temps que sa raison, stoîque sans forfanterie, décidé à ne pas se plaindre, pourvu qu'il puisse faire encore des vers ! avouant que la souffrance est un mal, mais prouvant que Tâme est au-dessus.

C'est le moment d'examiner sa philosophie :

Rassurez-vous, je serai bref, d'autant plus que je décline ici toute compétence. Mais une étude sur Sully Prudhomme serait bien incomplète s'il n'y était pas touché un mot de sa doctrine; je la résumerai en employant le plus possible ses propres termes.

Il y a, dans Stances et Poèmes, une belle méditation, fArt, dont on peut inférer que Sully, jeune, a caressé la doctrine séduisante de la transmigration indéfinie à travers les mondes ; les âmes humaines allant, grâce à la mort libératrice, animer d'étoile en étoile des corps de plus en plus beaux, de mieux en mieux doués. 11 semble que l'étude sévère, et particulièrement les conclusions de l'analyse spectrale sur la constitution des mondes, aient

ruiné en lui cette théorie. On ne la retrouve plus dans les deux grands poèmes philosophiques, les Destins et la Justice.

Il établit, dans les Destins, la nécessité des choses telles qu'elles sont. Le bien et le mal, ou ce que nous appelons ainsi , se prescrivent l'un l'autre; ou plutôt, pour Y Univers, il n'y a ni bien ni mal, et ces vaines différences s'effaceraient bien vite si nos yeux pouvaient embrasser le grand tout. C'est encore une idolâtrie de maudire ou de bénir des sorts bons ou mauvais. Car rien n'est bon ni mauvais : le monde s'accomplit tout seul ; il est à la fois l'œuvre, l'artiste et le modèle, et tout, la vie et la mort, travaille à cet accomplissement. Donc ne le jugeons pas sur ce qui nous nuit ou ce qui nous sert. Que ce qui nous tue ne nous trouble pas. En nous soumettant, élevons-nous. Le poète s'abandonne en proie aux lois de VUnvvers, et il reste calme, et il consent à souffrir, sa soufrance étant fatalement utile au développement des choses. «0 nature! dit-il magnifiquement:

Tu peux tuer un homme au profit d'une rose, Toi qui pour créer l'homme éteignis un soleil.

Dispose de moi, mille êtres m'alimentent par

leur mort, l'eau même que je pleure est faite à leurs dépens. J'approuve donc l'emploi mystérieux que tu fais de mes pleurs, je veux étouffer les voix de mon égoïsme pour n'entendre que la tienne , et je voue mon humble part de force à ton chef-d'œuvre.

Cette résignation superbe diffère beaucoup, comme on le voit, de l'humilité chrétienne et du pessimisme y cette plaisanterie funèbre de quelques rêveurs d'outre-Rhin , que l'on a pu mettre à la mode dans quelques salons du monde où l'on s'ennuie , mais qu'on n'acclimatera jamais, Dieu merci ! dans le pays gaulois de Rabelais et de Voltaire. En interdisant à l'homme la prière ou la malédiction, également vaines, il ne le décourage pas de l'effort ; au contraire , il veut que l'homme concoure au travail universel.

Dans une belle pièce des Vaines Tendresses, intitulée : Défaillance et Scrupule, il examine avec sincérité ses doutes sur l'utilité de tout labeur. A quoi bon la politique ? Le penchant de l'homme à servir est invincible. A quoi bon la science ? Elle ne sert qu'à nous montrer l'impossibilité de rien savoir. A quoi bon l'amour ? Il n'aboutit qu'à propager une race

souffrante. A quoi bon le désir ? Nous ne pouvons posséder rien de plus que le monde, et il n'est pas illimité ! Voilà ce qu'il se dit ; mais aussitôt il s'arrête ; il a senti que ce désespoir n'est, au fond , qu'une ruse de sa paresse que lasse le devoir, une excuse à ne point agir, un prétexte de transfuge , de traître à l'idéal ! Il secoue cette lâcheté d'un moment, réfute en quelques strophes vigoureuses ses propres sophismes, et retourne au combat sacré.

C'est qu'il est hanté d'un souci sublime :

la Justice. C'est le problème qui l'attire. Il faut qu'il devine ou qu'il meure.

Vainement le monde a chassé les fantômes.

Il croit ne rien savoir, dit-il,

Tant que rien de meilleur n'a remplacé les dieux!

Ce quelque chose de meilleur que les dieux, la Justice, il va donc le chercher, armé de sa raison, dans tout l'Univers. Préoccupé de la vérité seule , il impose silence à son cœur, il se désintéresse de lui-même, il abjure toute espérance. De veille en veille (le poème en contient dix), la recherche se poursuit.

Point de justice entre les espèces : elles ne survivent que par l'immolation des faibles.

Dans l'espèce, point de justice. C'est l'égoïsme qui gouverne. L'amour même, qu'estce ? L'aveugle instinct, qui veut que l'espèce dure. Tout revient là. La puissance de la beauté n'a pas d'autre raison. Peut-être , par mépris de la vie , l'homme renoncerait-il à perpétuer sa misérable race; mais la nature prudente lui a donné le goût de l'idéal : elle a rendu, par l'attrait du beau, l'âme complice du corps et de ses appétits fatals. Donc, point de justice dans l'amour. Les sexes ne la connaissent point.

Les peuples la connaissent-ils ? Ils se comportent entre eux comme les espèces.

Dans l'État même, quelle est la règle des relations entre les individus? Une réciprocité telle quelle, l'intérêt plus ou moins bien entendu, voilà ce que nous appelons l'équité, fragile équilibre à chaque instant rompu. Là encore sévit la lutte pour l'existence, que d'héréditaires vainqueurs compliquent d'une lutte non moins âpre pour la domination.

La Justice n'est donc nulle part sur la terre. Faut-il la rêver dans les étoiles? Mais la science, nous l'avons vu, retrouve partout les mêmes éléments gouvernés par les mêmes

lois. Dès lors, pourquoi les autres mondes diffèreraient-ils du nôtre ? Et d'ailleurs, ces lois inévitables qui régissent les choses ne suppriment-elles pas la liberté, cette dernière illusion des âmes ? Et avec la liberté disparaît la Justice. Tout est fatalité dans l'Univers.

Ah ! du moins, il y a Dieu! s'écrie alors le croyant. Soit, dit le chercheur... Mais la justice de Dieu, où donc est-elle ? Le croyant balbutie : Elle n'est point la nôtre... Quoi donc, il y aurait deux justices? Qui peut concevoir cela ? Y a-t-il pour une balance deux manières d'être en équilibre ? Non.

L'équité est une, ou elle n'est pas. Si l'ordre du monde est inique , ou Dieu est injuste , ou il n'y a point de Dieu.

Voilà donc la recherche close, et le poète n'a rien trouvé. Quelque chose en lui pourtant murmure. Si la Justice est un vain mot, d'où vient qu'un tort causé lui est un chagrin? D'où vient qu'il admet en lui, régissant et refrénant ses vœux et ses passions», une ingérence importune, un censeur toujours en éveil, qui, désobéi , se venge par de secrètes morsures ? Est-ce que la Justice, qu'il a vainement réclamée à l'Univers, ne serait pas en lui seule-

ment, là, dans ce cœur qu'il a fait taire, mais qu'il ne peut empêcher de battre ?

Ici , abandonnant la division en sonnets et en stances, le poète monologue en alexandrins superbes, pleins et sonores comme l'airain. Il chante la Conscience, unique autel de la Justice. La justice ne peut exister que là où la nature se connaît et se juge, c'est-à-dire dans l'humanité.

Nos accusations contre l'ordre des choses sont puériles, car l'Univers est affaire, non d'équité, mais de mécanique. Les lois ne peuvent souffrir d'exception. Ce grain de sable me tue ; je proteste. Mais, quoi ! pour déranger ce grain de sable, il eût fallu détruire une loi, c'est-à-dire compromettre l'équilibre entier de l'Univers ! Ne cherchons pas de justice ailleurs qu'en nous.

Elle y est, mais d'où vient-elle ? Remontons à l'origine des choses. Evoquons la nébuleuse primitive, qui forma notre soleil. Pour que la terre, jaillie de ce soleil, élaborât la vie, et que la vie élaborât l'homme , et que l'homme enfin se connût, et, en se connaissant, fit prendre au monde conscience de lui-même, que n'a-t-il pas fallu de siècles et de transfor-

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mations ! Eh bien ! la distance parcourue est la mesure de notre dignité. Produit de l'Univers, l'homme, accumulant en soi tout ce passé, lorsqu'il trahit sa tâche, lorsqu'il recule, est traître à l'Univers entier ! Il y a plus : il est traître même à sa descendance , car, héritier du mieux, il transmet le pire. Le remords, c'est la voix de la naturel, gourmandant l'homme sur ce qu'il a fait du prix de tant de maux qu'elle a soufferts pour le créer. Et la conscience satisfaite, c'est la joie de la nature qui avance d'un pas de plus vers l'idéal. La terre, comme elle est, est la somme des cieux passés ; nous travaillons aux cieux futurs.

Ainsi donc, la justice humaine, par son but, est divine, parce qu'elle a l'aveu du grand tout, le sacre universel. Elle siège dans l'homme et jaillit de sa dignité.

Mais le travail qui a fait de l'homme ce qu'il est aujourd'hui, ce travail continue, et ce n'est pas dans la solitude , car l'homme seul ne peut rien : c'est dans la société. La vie en société est voulue par la nature ; c'est elle qui ajoute à la dignité , règle de notre conduite envers nous-mêmes, la sympathie, règle de conduite envers les autres. Il n'y a point de

justice en dehors de la sympathie, et c'est la science et la conscience qui développent la sympathie, en éclairant la nature vraie de chacun. Le chef-d'œuvre de la planète, c'est la cité, fondée sur ces bases. Par la cité, l'homme accomplit l'idéal : la fraternité. Le progrès de la Justice, lié à celui des connaissances, s'opère à travers toutes les vicissitudes, les reculs passagers, les révolutions et les martyres : tout y sert, tout y conspire :

Fumés par le sang des victimes, Les oliviers triompheront !

Ainsi donc, le couronnement de la philosophie de Sully Prudhomme , c'est Yaction. Il n'a pu mentir au génie de notre race, la race de l'entrain par excellence; et, en faisant delà cité, comme il le dit, le chef-d'œuvre de la planète, et de tous les hommes les coopérateurs de ce chef-d'œuvre, il doit faire, il fait, en effet, de chaque homme un citoyen, de chaque citoyen un patriote.

puissance de la logique ! l'homme du monde le moins fait pour l'action, le plus

dédaigneux de la politique , est arrivé ainsi à préconiser Tune et à sanctifier l'autre.

Nous allons voir, du reste , que s'il n'a pu vaincre son aversion pour les batailles de journaux, il n'a pas biaisé quand il s'est agi de patriotisme.

Déjà, dans Stances et Poèmes, se trahissait son goût théorique pour l'action et son dépit de s'en sentir à peu près incapable. Je dis qu'il dédaigne la politique : j'entends par là la polémique au jour le jour, qui lui semble un bavardage sans portée et sans bonne foi. Mais il a des opinions aussi sérieuses que celles de maints docteurs es politique, et beaucoup plus arrêtées. Il n'en fait pas parade, et il a raison, car, en sa qualité d'artiste, il mêle assez curieusement des préoccupations aristocratiques à des tendances républicaines on ne peut plus nettes, et qui, sur certains points, frisent le socialisme.

Il a médité plus que n'importe quel socialiste les questions sociales : c'est dans son premier volume que se trouvent les strophes éloquentes :

Je revenais du Louvre hier. . .

où, malgré sa vénération pour les Vénus antiques, il s'interroge, anxieux , devant une pauvresse rencontrée à la sortie, sur la légitimité de ce fait brutal :

Les femmes de pierre ont des Louvres, Les vivantes meurent de faim !

Dans ce même volume se trouvent de beaux vers, pleins d'un religieux enthousiasme, sur le martyre de la Pologne. Hélas ! il a eu l'occasion d'en pleurer un autre ! Et pas un cœur n'a plus cruellement ressenti nos affronts et nos douleurs ! Car il aime la France ; c'est une chose remarquable dans un esprit si méthodique, si réfléchi, avec des ardeurs et des ingénuités d'enfant. Certes, il a eu ses découragements. Le pire, c'est après l'aventure du 24 Mai qu'il l'a ressenti. Le sot triomphe des hommes de l'ordre moral l'avait écœuré, au point qu'il lui échappa de dire :

« C'est à se faire naturaliser Suisse ! » Encore choisissait-il une République, et celle dont les Alpes sont citoyennes. Mais il quitta bien vite la Jung Frau pour la France. Et l'un des premiers, ce rêveur, ce solitaire à qui tout tapage

fait horreur, porta sa souscription au Temps, pour les frais de la propagande républicaine.

C'était de l'action, cela. Au reste, il avait agi déjà. En 1870, la guerre était à peine déclarée que, prévoyant l'issue, ce contemplatif, ce malade , car il Tétait alors , n'eut plus qu'une seule pensée, se faire soldat. Il échappait, par son âge, au rappel sous les drapeaux. N'importej il s'engagea, et il fut des mobiles de la Seine.

Le dépôt de son bataillon était à la caserne de la Tour-Maubourg. C'est là que, six semaines durant , Sully donna l'exemple de la soumission, du dévouement le plus absolus. Dieu sait quels soldats faisaient ses compagnons, ces jeunes Parisiens, élevés dans la blague, capables, certes, de recevoir et de rendre les coups fort galamment; mais, en toute autre chose, prêts à en faire le moins possible , et surtout en face de la discipline, très disposés à prendre la tangente , brûlant la politesse à dame Théorie. Sully, point du tout ; il sut obéir, il y mit de l'empressement ; les corvées qu'on évite, il les recherchait. Celle qui se fait sur le coup de huit heures, et qui nécessite un si énergique emploi du balai , cette corvée qui

fait bouder les braves, Sully s'en accommodait sans bonté et sans tristesse. 11 faisait bon voir à cette besogne le poète du Vase brisé. Il ne brisait rien ; il déployait des talents extraordinaires. Ainsi, comme caporal instructeur, il était unique , et les bons juges s'étonnaient qu'an gaillard qui enseignait si bien le maniement des armes ne fût pas au moins lieutenant. Le fait est qu'il réussissait mieux que les sergents même sortis de l'armée; et cela pourquoi ? C'est que , suivant la pente de son esprit, il avait non seulement appris la théorie par cœur, mais qu'il avait voulu s'en expliquer la raison d'être. Il avait découvert , et il démontrait à ses recrues que le mouvement :

Portez armes! tel qu'elle l'enseigne, est, de toutes les façons de l'exécuter, le plus simple, le plus rapide, le moins fatigant. Les conscrits sous sa direction faisaient avec lui l'expérience, et demeuraient ébahis. Et ils retenaient d'autant mieux la chose qu'ils l'avaient comprise. Sully avait donc là une belle balle en mains, et probablement serait devenu un stratège consommé ; mais la maladie coupa court à sa carrière ; il s'était surmené, et, malgré lui, le conseil le réforma. Aussi ne repense-t-il jamais

avec plaisir à ce bref épisode de sa vie. Il croit qu'à ce moment » personne en France n'a fait tout son devoir, et on dirait qu'il ne se par donne pas à lui-môme de n'avoir pas accompli davantage.

L'impression de la guerre n'est pas moins restée ineffaçable dans son esprit. Au lendemain même, il écrivait Fleurs de sang, cet admirable reproche du poète aux fleurs qui osent refleurir encore sur notre terre mal essuyée ; et il fit cette confession, qu'il appelle Repentir y et que je ne puis ni ne dois , ce me semble, résister au plaisir de vous lire :

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