SUR
^LCIBIADE ENFANT A L'ÉCOLE.
71 des livres les plus difficiles^ non pas seulement à se procurer ^ mais à voir .avant la réimpression italienne qui en a été faite en 1862, était /'Alcibiade fanciullo a scola. On ne connaissait qu'un fort petit nombre d exemplaires de ses deux éditions originales à la date de i6$2 (i), dont quatre
(I) Alcibiade fanciullo a scola. D. P. A. Oranges, par Juann Wart, 1652. Petit in-S^ carré de 102 pages, chiffrées, y compris trois feuilles prélimin aires, et à la
dans des bibliothèques publiques, à Dresde, à Grenoble y à la Bibliothèque impériale et au British Muséum. Peut-être eût-on communiqué à Grenoble et à Dresde, mais l'exemplaire du British Muséum était égaré , et V exemplaire de la Bibliothèque impériale subissait dans /'Enfer le plus grand supplice sans doute qui puisse être infligé à un livre, celui de nêtre lu, feuilleté ni touché. M. Richard a proféréun jour, à propos des livres condamnés au feu, par métaphore, dans cet établissement , un mot à l'adresse des simples curieux, qu'ils doivent retenir : * * Nous fi avons ouvert V Enfer quà deux personnes : à M, Michelet, pour son Histoire de la Révolution ; et au docteur Jf***, à cause de ses Études sur la folie (i). "
fin un feuillet non chiffré, contenant quatre sonnets de M. V. — La réimpression, sous la même date, est petit in- 12 de forme allongée. 124 pages, plus deux feuillets, contenant les sonnets de M. V. Les lettres D. P. A. figuraient sur le titre pbur faire attribuer le livre à Pierre Arétin, un siècle après sa mort.
(i) Nous sommes sûr du nom de M. Michelet, mais non de celui du médecin. Le comique du mot de l'employé de la Bibliothèque impériale existe dans le rapprochement de l'aliénation mentale de la — Révolution.
La réimpression r/6M863 ( i ), publiée à cent detix exemplaires, a pu faire connaître cette production singulière aux bibliophiles qui savent V italien ; mais la magistrature ne s'est pas mo7itrée disposée à étendre à cette langue le bénéfice de braver Vhonnêteté attribué au latin. Z'Alcibiade réimprimé a été V objet d'une condamnation intervenue en mai 1863. // est remarquable que deux ans avant la condamnation de ce livre, deux 'érudits, deux personnes d* une gravité de mœurs reconnue, en aient fait V objet — et^ à quelques égards, le prétexte — de deux dissertations d'un grand intérêt sur le vice contre nature, qu'on petit lire, de 7nêrne que /'Alcibiade, sans se sentir le moins du monde devenir pédéraste, — à moins d'être Tartuffe, ou qtielqu tin des siens.
La première de ces dissertations ^ publiée anonyme, sous le titre : Un point curieux des mœurs de la Grèce (2), a pour auteur M, Octave Delepierre, littérateur belge, secrétaire de légation et consul général de la
(1) In-8« de iv-io8 pages. I.i-p. Raçon.
(2) Paris, J. Gay, 1861. Tn-8" de 29 pages. Tirage à • 345 exemplaires.
Belgique à Londres, Point curieux jV«/^';/<^ de reste. M . Delepierre contredit dans son travail V étrange opinion du célèbre archéologue allemand Welcker, lequel a prétendu ^\l)que la pédérastie Jortijiait chez les Grecs les liens de V amitié, et même que ce vice n'était pas le résultat d'une sensualité mal entendue y mais d'un principe élevé de la théorie du beau'' Nous ne conseillerions pas à M. Welcker, si célèbre qu il soit, de passer en France pour publier une traduction en français de sa dissertation, ou il risquerait fort de donner le mauvais exemple d'un honnête homme, d'un savant respectable, sur la sellette ^ en attendant l'amende et la prison.
Le même prétend d'ailleurs que Sapho était une personne de mœurs pures. Nous avons affaire, on le voit, à tin érudit paradoxal, d'une tour7iure d'esprit amoureuse et mystique, assez commune depuis quelque temps même dans ce pays-ci, oïl nous avons vu réhabiliter Marie Stuart, madame de Longueville, Marie- Antoinette , et autres créatures légères. Mais, en sa qualité
(l) Sappho von eiinen htrrschendtn Vorurthtil befrtit ; i8i6. — Publié de nouveau dans les Mélanges du même auteur, en 1855.
cf Allemand, il va chercher dans une époque reculée V objet de son culte, et, e7t cela moins heureux que M, Cousin qui a pu faire rentoiler madame dé^ Longueville , jamais il ne pourra faire rentoiler Sapho, — Pour revenir à /'Alcibiade, // résulte des citations faites par M. Delepierre, au courant de sa dissertation, que V auteur de ce dialogue a traité la question de la pédérastie d'après les idées des philosophes grecs les plus respectés.
Vautre dissertation est traduite de Vita-^ lien de M. Giamb. Baseggio, par M, Gustave Brunet, bibliothécaire de la ville de Bordeaux, et accompagnée de notes et d'une poste-face de ce zélé bibliographe (i). Elle est fort intéressante y en ce quelle émet des probabilités sur Vauteur resté inconnu de /'Alcibiade qui, suivant M. Baseggio, ne
(i) Dissertation sur VAlcibiade fanciullo a scola, traduite de l'italien de Giamb. Baseggio et accompagnée de notes et d'une post-face, par un bibliophile français. Paris, J. Gay, l86i. Tiré à 254 exemplaires numérotés. In-8"de 78 pages. — Le Manuel du libraire attribue à tort à M. Girol Adda l'honneur d'avoir, en 1859, découvert que l'auteur de VAlcibiade était Ferrante Pallavicino. Cet honneur revient à M. Baseggio, lequel a publié, en 1850, sa Disquisizione , tirée à 25 exemp. seulement.
peut être que Ferrante Pallavicino, membre de /'Academîa degl' Incogniti , auteur avéré de la Susanna, de la Taliclea, des Rete di Vulcano, du Corriere svaligiato, du Divorzio céleste et de la Rettorica délie Putane. Parmi les preuves décisives quil en donne, la description de la beauté d'Alcibiadcy appliquée à celle d'une femme ^ se lit dans la Susanna et la Taliclea; un autr passage du livre relatif aux jeunes garçons est aussi reproduit dans la Continuazione del Corriere.
On peut consulter y sur Ferrante Pallavicino, Moreri, Bayle, Chaulfepié et Prosper Marchand. Cet écrivain libertin , dans le sens étendu que le mot comportait autrefois, fut décapité à A vignon, en 1644, à peine âgé de vingt- six ans. Sa fin tragique n empêcha pas, dit M. Baseggio, quil gardât des amis admirateurs de ses ouvrages, fidèles à ses pensées, entre autres Gregorio Leti, qui fit réimprimer, à Genève, les écrits les plus libres et les plus hostiles à la conr de Rome, de cette victime des rancunes des Barberini, tels que le Corriere, le Divorzio céleste, la Rettorica délie Putane. Or le caractère ^ le papier, la disposition typographique de
r Alcihiaide, première édition, rappellent les impressions du libraire Stoer^ de Genève, A la vérité, ce livre porte la date de 1652, et Leti ne vint à Genève qu'en 1660, mais on a de tout temps essayé de donner le change sur les dates des publications de ce genre.
M, Baseggio se demande ensuite quel a pu être le but de V auteur de /'Alcibiade, et répond, en s' autorisant d'une phrase de la préface, quil a prétendu faire une satire contre des instituteurs en possession de la faveur publique à Venise. Ici il nous parait difficile de se ranger à son avis, à moins d'admettre que /'Alcibiade soit une longue ironie soutenue, à la façon dont Swift en a donné des exemples célèbres. Elle serait^ en effet, bien profonde cette ironie, car ce qui petit le plus étonner, dans le livre en question ^ c'est le ton de chaleur, de passion, disons plus, de conviction, qui y règne d* un bout à Vautre. Il est tel qu un lecteur français peut en être choqué, même s'en révolter ; — ce qui tient seulement à ceci, que là oit un écrivain érotique de notre nation tiendrait à faire preuve desprit et de désinvolture , un Italien fera montre de tempérament et d^enthou-
siasme, — Et Pallavicino, dont M, G, Brunet^ à ce propos y a suspecté les mœurs ^ ne peut pas plus être supposé pédéraste^ à cause de son Alcibiade, que Pidanzat de Mairobert (\) ne peut être cru tribade pour TA^ologie de la secte anandryne, publiée dans /'Espion anglais. // Jaut prendre ^ et il nous semble que telle est la conclusion implicite de M, Octave DelepierrCy /'Alcibiade pour la fantaisie d'un bel esprit déréglé^ nottrri d'études antiques. La préface et les sonnets en tête et à la fin du livre, malgré leurs accusations contre les mœurs de certains professeurs, ne peuvent fêter aucun doute sur le caractère purement littéraire de la composition. Au temps de Pallavicino, disons -le, une production de ce genre n avait rien de plus extraordinaire dans le bagage dun littérateur italien , quun roman libertin dans celui d'un écrivain français du XVIIF siècle^ et si V auteur était en même temps un pamphlétaire, ce qui était le cas de Pallavicino, il avouait précisément la partie de ses
(i) Ou l'un de ses collaborateurs, car V Apologie de la secte anandryne parut dans V Espion anglais après la mort tragique de Pidanzat (mars 1779). On suppose qu*elle fut trouvée dans ses papiers.
œnvres dont il se cacherait aujourd'hui avec le plus de soin. Selon Vincent Placcius, les amis de Fermante niaient qu il fût V auteur du Divorzio céleste, mais ne faisaient pas de difficulté d'avouer quil était celui de la Rettorica délie Putane, ''parce que, dit-il, les mœurs des Italiens s' accommodent bien de ru7Z, et leur superstition et leur politique mal de l'autre,
Nous avons dit que M, Gustave Brunet a fait suivre la dissertation de M. Baseggio d'une post-face de sa façon. Elle traite de quelques écrits dans le genre de /'Alcibiade, d'ouvrages de Pallavicino et de ses confrères de V Académie des Incogniti,^^^' dispositions légales concernant le vice contre nature, depuis Vantiquité jusquà nos jours, et se termine par une nomenclature de pédérastes plus ou moins illustres des derniers siècles. Il y en a d'avérés et de douteux sur cette liste. Parmi les uns, on peut citer Théodore de Bèze et Louis XIII ; parmi les autres, Henri III, Lully, d' Assoucy, le comte de Sintzendorrff , le marquis de Villette, Pierre-le- Grand et Frédéric II (i)^ Ce der-
(i) M. G. Brunet s'est arrêté au xiXe siècle, par pru-
nier est peut-être le seul de la compagnie qui ait fait galamment les honneurs de son vice. Il s'en confesse sans façon à son neveu dans le chapitre de ses Matinées intitulé : Dans les Plaisirs (i) :
// en est de la pédérastie comme du choléray qui existe presque partout à l'état sporadique^ et se manifeste de temps à autre et cà et là y violemment, à l'état endémique , Dans une session du sénat impérial y V audacieux marquis de Boissy, a^ sans ambages ^ exprimé ses craintes sur l'invasion des mœurs arabes dans nos régiments, et, de fait y un effroyable débordement pédérastique semble être jusqii à aujourd' hui le seul revenant bon de la guerre d'A frique (2), comme
dence ; sans quoi, il lui eût été facile de doubler sa liste, en allant de l'archi-chancelier Cambacérès au marquis de Custine. Au xvie, il a omis le plus célèbre de tous : Shakespeare. Voir le tome xv de ses Œuvres, édition François Hugo. Le traducteur défend son auteur de cette triste imputation, mais ne l'en disculpe pas.
( I ) Les matinées du roi de Prusse, page 39 de l'édition originale de 1776, ou page 29 de la réimpression faite à Bruxelles, in-i8, en 1870, sous la rubrique Berlin, MDCCLXXVI, papier vergé.
(2) Servi par le monstrueux développement d'une capitale où tous les vices bouillent comme dans la chau-
la vérole a été celui des guerres d'Italie du X Vb siècle. Et de fait, jamais ce fiéau lia eu V expansion et l'intensité quon lui voit dans la société modej^ne^ où Von peut dire quHl s'est démocratisé. ( Voir les Études sur les attentats aux mœurs du D"^ Tardieu, 3' éd., Paris, 1859.)
Mais, cessons de remuer ces matières nauséabondes, — et courons faire V emplette d^un flacon de V Eau des mille fleurs,
dière du diable. — Le vice pédérastique est à l'état constitutionnel dans l'Orient, et les Orientaux lui font des prosélytes comme ils ont propagé le mahométisme, par la coercition : Cohibe intrare. On lit dans la Correspondance intime de V armée d'^Ê^ypte : » Les Arabes et les Mamelouks ont traité quelques-uns de nos prisonniers comme Socrate traitait, dit-on, Alcibiade. Il fallait périr ou y passer, a Lettre de Jaubert au général Bruix, p. 19 de l'édition delà Bibl originale. — Si nous avions des correspondances intimes du temps des croisades, elles nous en apprendraient de belles. A cet égard, on peut consulter V Histoire de Saladin,^2iX Marin, La Haye, 1758, 2 vol. in-i2.