APERÇUS PHILOSOPHIQUES
Un suicide! Mon Dieu, combien Tâme apparaissant (levant vous avant l'heure assignée doit trembler d'épouvante, et quel terrible châtiment doit subir celui qui s'arroge le droit d'anticiper vos décrets 1 Les anciens honoraient le suicide; à leurs yeux c'était un acte de courage, qu'ils avaient rarement même le courage d'accomplir eux-mêmes. Et c'était en effet un acte de courage; car l'attachement à l'existence est un de ces instincts bruts qui appartiennent à l'homme en tant qu'il est animal. La sensibilité plus exquise de ses organes doit nécessairement l'augmenter en lui et sa puissance d'imagination compléter la sacrifice qu'il apporte. Eneifet, tant que la vie n'apparaissait que comme une existence matérielle mesurée et calculée pour les nécessités de ce monde, il pouvait y avoir du mérite à la trancher. Ignorant ou doutant de ce qui devait suivre l'heure suprême qu'on accélérait, il fallait peutêtre une résolution peu commune pour préférer la mort à la honte ou à quelque infortune, au-dessus des forces qu'on se présumait Maintenant que nous savons à
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quoi nous en tenir là dessus, que nous ne doutons pas de devoir nos existences à un Créateur et non au hasard, que nous croyons que chaque cheveu de noire tête est compté, que cette vie, dont nous souffrons Uen plus que nous n>n jouissons est un prêt que nous devons rendre avec intérêt, et non un don gratuit que nous sommes libres d'accepter ou de rejeter: nous en débarass» avant le terme voulu est une lâcheté, une honte et une fiûbiesse, une banqueroute firaudulettse que nous paverons par une prison étroite, par des pleurs et des grincements de dents.
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sentons pas le prix d'un trésor que nous possédons, des saintes affections qui nous avaient été accordées, que quand 'elles nous sont ravies. Séparés d'elles, livrés à nos propres forces, à notre propre faiblesse, nous nous sentons effrayés de cette responsabilité, de ce désert aride qui se déroule autour de nous. Le vêtement dont leur amour, leur sagesse, leur protection nous recouvraient s'évanouit avec eux; nous voilà nus et tremblants devant le Seigneur.
28 Mai. Angoisses. D'où vient cette crainte que la nuit et la possibilité du surnaturel inspire? Ne donnerais-je pas plus que ma vie pour revoir une fois mon pauvre enfant? Et cependant quand dans le silence de la nuit, la lune réfléchit sa froide lumière dans une glace ou sur un mur, quand ces mille bruits, inaperçus le jour, bruissement d'insectes, frôlement de la tapisserie mal jointe au mur, un pas perdu dans le corridor, un craquement d'un parquet, font tressaillir mes nerfs, mon cœur bat et mon sang s'arrête, je désire et j'ai peur; mais peur comme je l'avais à sept ans, quand, seule dans une grande chambre, je sentais les murs s'éloigner de moi; je me sentais moi et mon petit lit s'isoler toujours de plus en plus du reste des meubles, ce fantôme de femme danser sur la muraille. Sont-ce ces impressions d'enfance qui me sont restées dans le cerveau ; ou bien la chair mortelle tremble-t-elle en effet devant les esprits invisibles qui l'entourent et que le repos de la nuit rend plus sensibles? De la lumière.
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de la lumière, mon Dieu. Ne retirez pas votre lumière de mon cœur, ne me plongez pas dans la nuit étemelle, délivrez-moi du mal. Seigneur, et abrégez le temps de mes épreuves.
Ma mère m'a conçue dans le péché et dans le péché je suis venue au monde. Qui me délivrera de ce corps de mort?
Il me parait quelquefois en récapitulant ma vie, assister au dénouement de quelque grand drame; de ces drames allemands ou anglais, aux personnages innombrables, et qui disparaissent à mesure que Fauteur n'en a plus besoin. Maintenant que je ne me mets plus qu'au point de vue de spectateur des événements qui m'entourent, je commence à comprendre le sens compliqué des scènes qui, quand elles se jouaient, me paraissaient disparates ou inutiles. A présent je commence à saisir la liaison qu'il y avait entre elles, et comment dans le plan secret de la Providence, les unes devaient nécessairement amener les autres. Ce ne sera qu'après le dénouement encore caché derrière le rideau de la mort, que le tout apparaîtra lumineux et plein de sens à mes yeux.
Hier, dans cet état de catalepsie, où le corps raidi a Faspect et le sentiment de la mort, et où Fâme et Fesprit au contraire ont une vie plus active, j'ai songé à cette hypothèse de Schubert. Si en effet Fâme ne quitte
le corps que quand la décomposition rend son séjour impossible dans cette fétide enveloppe, quel terrible tourment! Je me rappelle avoir lu cette hypothèse la veille de la mort de mon père. La science prétend que c'est impossible, et cependant les traditions de FÉglise, les prières du troisième jour et celles des quarante, feraient croire que l'union de Fâme et de la matière n'est pas encore entièrement rompue. La vision même de sainte Thérèse sur l'enfer, pourrait indiquer cette étroite et noire prison, privée des organes du dehors, où Fâme renfermée sans lumière et sans communication, souffrirait un tourment que l'imagination a peine à concevoir. Mon Dieu, délivrez-moi de ce corps de mort! Mon Dieu, faites que si en effet je dois passer par cette épreuve épouvantable, votre présence ne m'abandonne pas; que je sente même dans cet horrible trou, votre main secourable, et que je sache, que, malgré les ténèbres, qui m'environnent, votre lumière attend ceux qui persévèrent jusqu'au bout.
L'amour maternel est l'instinct que la nature implante dans le cœur de chaque femme. C'est une loi de la procréation; sans elle le monde animal cesserait d'exister. Plus les animaux sont élevés sur l'échelle de ]a création, plus ce sentiment est fort et développé. Les insectes, les reptiles et les poissons en sont-ils entièrement dépourvus? Cependant, même dans les mammifères les plus intelligents, ce sentiment, si intense qu'il soit, ne dure qu'autant que la faiblesse de leurs
petits le leur rend nécessaire. Une fois leurs services devenus inutiles, il s'efface du jour au lendemain et aucun souvenir de tant de peines, de tant de dangers bravés pour les protéger et les nourrir, ne reste ni à la mère, ni aux enfants. Ils deviennent étrangers, ennemis acharnés même. C'est Tamour à son rudiment. Là gtt la supériorité de Thomme sur Tanimal. Même à rétat le plus sauvage, le sentiment qui attache une mère à Tenfant de ses entrailles, ne cesse jamais.
Uinstinct maternel ne devient amour que dans le cœur de la femme. Placé comme un foyer inextinguible dans ce cœur, cet amour consume tout ce qui est matériel et égoïste pour ne laisser qu'un dévouement, une abnégation de soi, un besoin et une soif de sacrifice qu'aucun autre amour ne peut égaler.
L'amour maternel participe plus que tout autre amour de l'essence divine dont il est émané. Il est fort comme l'instinct, il est sublime comme la nature, il est simple et pur comme toute source jaillissant spontanément de l'âme avant que l'esprit de l'homme ne se soit avisé de l'adultérer.
L'amour d'une mère pour ses enfants est le reflet de l'amour de Dieu pour ses créatures. Leur ingratitude
même ne saurait Taltérer. Qui saurait en mesurer les abîmes, puisque tant de millions de fautes, de crimes, de lâchetés et de faiblesses, de prévarications et de trahisons n'ont pu épuiser sa patience, n'ont pu lasser les efforts qu'il fait pour nous attirer et nous sauver? Seigneur, aimez-moi toujours de cet amour de mère, que je le reconnaisse, le sente raviver mes forces à son foyer inépuisable, qu'il me réchauffe le cœur et remplace pour moi toutes les affections que j'ai vues s'évanouir autour de moi I
Il y a des mères faibles, des mères trop sévères ou trop indulgentes, des mères cruelles même en apparence, quand il leur paraît que la cruauté est un devoir plus puissant que la tendresse. J'en ai connu d'aussi jalouses que des amantes, d'aussi passionnées et d'aussi exigeantes. Mais les mauvaises mères, les mères sans amour, les mères haineuses ou vindicatives sont ou des monstres ou des folles.
Les enfants sont presque toujours ingrats, et l'amour filial est un sentiment de réflexion et non d'instinct Voilà pourquoi tous les législateurs, depuis Moïse jusqu'à nos jours, se sont crus obligés de dénoncer et de punir les fautes des enfants contre leurs parents. Personne au contraire, que je sache, n'a cru nécessaire de re-
commander aux parents d'aimer et de protéger leurs enfants.
Deux langages ont été accordés à Thomme pour exprimer ses désirs et ses aspirations: celui des sons et celui de la parole. Heureux qui sait les réunir dans une même harmonie: les accents des haq)es célestes et ceux de Tintelligence humaine. Heureux qui, passant de modulation en modulation, a su résoudre la note navrante de la corde sensible de Tâmedans l'accord parfait et absolu de Tesprit.
Les véritables principes de toute poésie, de tout talent littéraire sont ceux de l'amour, de la foi et de l'espérance. Qu'on ne suppose pas qu'il soit facile de les établir dans l'âme et dans l'esprit, ces principes immuables. H faut pour se les identifier, avoir beaucoup étudié, beaucoup lu, mais surtout beaucoup réfléchi, beaucoup senti et infiniment souffert.
Il est bon, si l'on en a le loisir et le goût, d'étudier les philosophes et leurs différentes théories ; non pour les discuter, encore moins pour adopter celle-ci ou cellelà; mais afin de se convaincre que, quelles que soient les beautés que quelques-unes d'elles renferment, quelles que soient même les lueuis de vérité qui éclairent par-
fois leurs ténèbres, elles ne sont au fond que paroles oiseuses et vaines argumentations. Il est bon de les lire et de les méditer pour se convaincre que ce qu'elles ont de vrai, appartient à la source de toute vérité, que ce qu'elles ont de beau, n'est qu'une émanation de la beauté étemelle, et qu'elles n'ont saisi que quelques rayons épars et faiblement reflétés, de la lumière qui éclaire tous ceux qui se donnent la peine de tourner les regards vers elle. Ayant ainsi assouvi l'inquiète curiosité de nos esprits, nous retournerons ensuite avec calme et conviction vers les sévères et simples études de la nature et de la vérité, vers l'immuable philosophie de la création et de son auteur.
Je déteste les histoires de littérature, celles surtout qui posent des règles et des maximes, et déduisent la poésie et l'inspiration de théorèmes et de propositions philosophiques. La poésie est la fille du ciel; les vapeurs de la terre peuvent l'obscurcir et la voiler, mais elles sont incapables de la soutenir et de l'élever. Celle qui s'appuie sur les règles et mesures des hommes, ne se soutiendra pas longtemps au-dessus des nuages ; elle retombera en pluie sur la terre, ou formera des nuées qui obscurciront le soleil.
Dieu nous a accordé la mémoire pour nous servir de bonne et soigneuse ménagère. Elle conserve tout ce
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qu'on lui confie dans ses vastes et nombreux magasins^ et au jour où vous avez besoin de telle ou telle idée^ de tel ou tel souvenir, vous n'avez qu'à le lui rappeler par le plus léger indice, et elle vous l'apportera, non seulement intact, mais encore mûri et complété par le temps. Car le temps auquel on se plait à appliquer l'épithète de destructeur, ne détruit que ce qui est destructible de sa nature. Il est au contraire le meilleur et l'unique conservateur de tout ce qui par son essence appartient à l'éternité.
Les circonstances peuvent refouler ou agrandir certaines idées et certaines aspirations, mais à moins que le cœur d'où elles émanaient ne devienne incapable ou indigne de les comprendre et de les conserver, elles se réveilleront un jour avec plus de vivacité et plus d'ardeur que jamais.
Chez les individus, comme dans les nations, le cycle des Ages est le même. D'abord l'enfance avec ses croyances naïves, ses révélations subites et irréfléchies, sa foi et son amour pour la mère qui Ta nourrie de sen lait, et à laquelle elle tient encore par tous les liens de la faiblesse et de l'aflFection, par toute la force d'une foi vive sans science, comme sans scrupule. — Ensuite la jeunesse en butte aux passions et aux extrêmes, prenant la flamme de ses désirs pour la lumière de la
conviction; déifiant les feux-follets nés de la vanité et de l'exubérance de son âge, et leur offrant souvent le pur encens qui aurait dû être réservé pour la vérité et la lumière auxquelles elle aspire sincèrement sans pouvoir les atteindre. — L'âge mûr survient alors, et rtiomme fatigué commence à ralentir sa course. H s'arrête souvent pour méditer sur l'objet de ses désirs immodérés, et conmience à les trouver puérils et indignes de sa raison et de son intelligence. Il se prend alors quelquefois en pitié, et échange volontiers les erreurs de sa présomption passée contre celles bien plus graves de son orgueil présent. Il se demande si les facultés dont il se sent doué, lui ont été données pour le but auquel il les a employées; il tâche de retrouver le sentier dont il a dévié, et il cherche à se rappeler le mot de cette énigme de l'existence qu'il croit avoir entendu échapper aux lèvres de sa mère, quand enfant, il était bercé dans ses bras. — Heureux si la vieillesse lui découvre sa véritable destination, et si au moment, où le sommeil de la mort lui recouvre la paupière, il peut se préparer à passer sans crainte son seuil redoutable.
Tràume sind SchaumCy dit l'Allemand, et il a raison. Les rêves ne sont souvent que l'écume de fermentations, tantôt intellectuelles, tantôt matérielles de notre esprit ou de nos sens. Pour se faire jour à travers notre cerveau, il est obUgé d'emprunter des images qui lui soient compréhensibles. Quand Iç sang bout dans nos veines et fait battre nos cœurs, malgré que les raisons
en soient compleètment physiques, nos philosophes, qui cherchent de la métaphysique, s'imaginent que c'est la colère ou la peur qui occasionne cette agitation. Là dessus, les voilà qui inventent Dieu sait quelle offense ou injure, ou Dieu sait quelle incroyable histoire de brigands, de précipices, de périls effroyables, poui* expliquer pourquoi nos sommeils sont troublés. HéUis! ce n'était probablement qu'une indigestion ou une suffocation, quelquefois une pose incommode de notre corps. Qu'on se fie ensuite aux imaginations de son cerveau et aux illusions de ses sens. Des rêves et l'ombre d'un rével
Les heureux seuls devraient craindre la mort, et cependant nous voyons des malheureux, des malades rongés de maux inguérissables, préférer les tourments les plus affreux à cet instinct suprême qui doit changer leur sort. Est-ce la prépondérance du matériel sur le spirituel, est-ce la lâcheté ou la déraison qui cause cette terreur que je suis tentée d'appeler panique , tant elle montre peu de foi et de réflexion? Avant l'avènement de Notre Seigneur, quand tout était obscurité et confusion dans les croyances, on conçoit que la généralité des hommes reculât devant cette porte qui s'ouvrait pour vous mener, on ne savait pas où. Mais maintenant qu'on nous a appris dans le royaume de quel Seigneur nous entrerons, que nous savons que ce Seigneur est le Roi de justice, que de plus ce Seigneur est notre père, celui qui pardonne toute offense, qui est prêt à absoudre tout péché, pourvu que nous avouions et que
nous nous repentions de ces offenses et de ces péchés, qu'avons-nous à craindre?
Dans la solitude, les journées sont si semblables Tune à Tautre que leurs dates s'effacent. Leur monotonie rend la tâche de les compter difficile. C'est pourquoi les jours et les heures sont interminables; mais les semaines et les mois semblent passer vite, parce qu'on ne peut pas s'en rendre compte. Or, le temps ne se mesure que par la mémoire. C'est le fil sur lequel, comme les perles d'un collier, ses instants se joignent les uns aux autres. C'est la mémoire qui leur donne leur signification en les rattachant aux actions, aux sensations et aux sentiments dont elle tient compte.
Le sommeil abrège la vie, en tant qu'il empêche la mémoire d'enregistrer le passage du temps. Tous les phénomènes de catalepsie, d'épilepsie, de léthargie, etc., pendant lesquels les fonctions de la mémoire sont suspendues, sont autant d'heures ou de moments effacés de l'existence morale. Les chutes ou violentes contusions qui, en ébranlant quelque chose au système célébrai, produisent une lacune dans la mémoire, par conséquent dans le sentiment de l'existence, en suspendent la conscience : ainsi un homme de soixante ans qui en aurait passé quinze en proie à des accidents ou phénomènes, n'en aurait vécu en réalité que quarante-cinq. Le corps animal seul appartenant cxclu-
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sivement au temps pour lequel il a été créé, ne se laisse influencer ni par le souvenir de ce qui a été, ni par Tespoir de ce qui sera. Le temps agit sur lui comme sur toute matière brute; avec ou sans sensation, sentiment ou action, il passe également par les phases qui lui sont réservées , pourvu que ses organes restent intacts , et que ses facultés vitales ne soient pas endommagées.
Quelqu'un plus sage que moi (Spéranski) disait, que la meilleure forme de religion était celle qui laissait le plus d'espace à la pensée humaine. Malheureusement cette forme est la plus incommode aux gouvernements et aux sociétés de ce monde. Aussi voyons-nous les religions les plus larges dans leurs idées primitives, se rétrécir et se rapetisser selon les besoins qui s'en sont emparés. La nôtre, par exemple, celle qui dans son origine n'avait que des sacrements et pas de rites, qui enjoignait à ses néophytes de payer la dîme aux autorités païennes, de se soumettre aux lois du pays dans lequel ils se trouveraient, qui instruisait dans la synagogue et ne demandait que la foi et les œuvres , sans se soucier de forme et de rites; cette religion, qui devait, selon son divin auteur, n'avoir d'autre culte que celui de l'esprit et de la vérité, d'autre temple qu'un cœur contrit et pur, d'autre préceptes que l'amour de Dieu et du prochain, est devenue arbitraire et hautaine, à mesure que les passions et les intérêts humains se sont infiltrés dans son sein ; rendant persécutions pour persécutions, intolérance pour intolérance, se disputant
pour des riens et soulevant des questions que les disciples de Notre Seigneur auraient regardées comme impies. Tout royaume divisé contre lui-même tombera dans la désolation, et toute maison divisée contre ellemême sera anéantie (Saint Luc. XI, 1 7). C'est le fondateur même du christianisme qui a prononcé cet arrêt, et cependant les ministres de son Église Toublient et crient Racca et anathème contre leurs frères au nom de celui-même qui défendait qu'on jugeât pour ne pas être jugé, qui ne voulait que le salut du pécheur, et non sa punition , et qui a bien voulu endurer l'ignominie de la croix pour les Gentils, comme pour les Juifs, pour tous les enfants d'Adam, sans exception aucune.
Qu'est-ce que le temps? un fragment d'éternité, destiné à servir de cadre à la vie. Le présent n'est pas, le passé n'est plus, l'avenir n'est pas encore et voilà le temps. Aussi ces trois divisions n'existent-elles qu'au point de vue de l'homme. C'est lui qui les a inventées afin de s'aider d'elles dans les époques transitoires de son existence et pouvoir les fixer plus exactement dans sa mémoire. Ce ne sont au fait que des signes conventionnels, nuls devant l'éternité et qui n'ont que la valeur conditionnelle que nous y avons attachée.
Nous voudrions pouvoir user du temps que nous méprisons pour nous sauverde l'éternité qui nous épouvante.
Nous nous y cramponuons par conséquent avec la force du désespoir et f aveugle stupidité de l'habitude. Autant vaudrait nous fier à l'eau qui coule et au vent qui passe.
Le vent souffle où il veut et vous en entendez le son sans pouvoir dire d'où il vient, ni où il va (Saint Jean, III, 3). C'est ainsi du génie.
Le génie est un élément spirituel tout à fait indépendant de l'intelligence et du talent. Il n'a rien à faire avec la raison, le caractère ou le cœur. Le génie peut être bon comme il peut être mauvais, sans cesser pour cela d'être génie.
Dépourvu de talent et d'intelligence, le génie ne produit que des lueurs éphémères qui, sans laisserde traces permanentes, suffisent cependant pour indiquer son passage.
Le génie parle au cœur parce qu'il est spontané comme lui. Le talent au contraire s'adresse presque exclusivement à l'esprit comme à son juge le plus corapètent. Le génie a besoin du talent s'il veut se rendre mteUigible aux masses. De même le talent doit s'in-
spirer du génie, s'il veut survivre à l'époque qui l'a fait naître. Le génie réuni au talent est à mon avis la perfection de l'intelligence. Les poètes doués de ces deux qualités peuvent seuls défier les époques et leurs vicissitudes; eux seuls peuvent aspirer à Timmortalité.
Il y a du génie dans la sculpture en bois du montagnard , comme il y en a dans les chefs-d'œuvre de Canova ou de Thorwaldsen. Il y a du génie dans la chanson improvisée au bivouac, dans la ballade naïve qui fait pleurer la villageoise, comme il y en a dans le Fat^t de Goethe et les plus belles stances de Tennyson, C'est le même génie, le même vent qui souffle où il veut; seulement les instruments sur lesquels ce vent souffle, sont d'une nature plus ou moins parfaite.
Le génie uni à l'esprit du mal a une portée effroyable. Que l'intelligence et le talent se mêlent à ce monstrueux accouplement, et les astres lumineux de notre sphère auront de la peine à éviter la chute qu'ils leur préparent. Ce sera un éclat de fausse lumière, une hauteur de fausses idées ^ un foudre de fausse éloquence qui entraîneraient les élus eux-mêmes, s'ils n'avaient pour se défendre le bouclier de leur foi et de leur simplicité. Heureusement que ce génie-là aveugle, et sans prévision par lui-même, sera étouffé par l'orgueil
qu'il fera naître et périra par le feu même des éclairs qu'il aura provoqués.
Le génie sanctifié par l'esprit de Dieu s'élève jusqu'à la révélation. Car tout génie possède dans son essence même le don de la prophétie et de la divination.
Quel est l'individu dont la mémoire suffit pour lui rappeler toutes les paroles qu'il a prononcées dans le cours de sa vie, et quel est celui qui peut savoir de quelle portée a été une de ces paroles oiseuses jetées en l'air sans y attacher ni prix, ni importance? Hélas! si nous voulions et si nous pouvions nous rappeler toutes les imprudences, toutes les imprévoyances, tous les mots et les actes inutiles ou hasardés de notre jeunesse — les chagrins, les mécomptes, l'abandon même de notre vieillesse ne nous étonneraient que médiocrement Nous nous expliquerions mieux jusqu'à nos infirmités et nos maladies anticipées.
« TJhe child is the father of the man^y) dit un poète anglais, et avec raison. Les impressions de cet âge ne sont nullement si éphémères qu'on se plaît à les supposer. La mobilité des enfants ne gît que dans leur mémoire. Ils ne savent pas retenir la forme par laquelle telle
idée ou telle passion s'est gravée dans leur âme. Elle s'y est gravée pourtant, et d'une manière si indélébile que toute leur existence ne parvient pas à l'efFacer.
Si nous voulions, si nous pouvions nous rappeler toutes les impressions de notre enfance , nous saurions mieux expliquer les tendances et les passions de notre jeunesse. Si nous nous donnions la peine de scruter toutes les actions et les entraînements de notre jeunesse, nous comprendrions que les infirmités, l'isolement, les misères de notre vieillesse^ sont notre propre ouvrage et non celui de Dieu que nous en accusons trop souvent.
Rien n'est tenace comme la mémoire de l'enfance. Tous les événements et les impressions de cet âge, en apparence si mobile, demeurent ineffaçables dans le cerveau de l'homme. La jeunesse dédaigne d'ordinaire ses chai-mantes puérilités. Entraînée par les flots de ses désirs et de ses passions, elle n'a le temps de ne songer qu'à elle-même, et répudie peut-être le souvenir de tous ces éclairs de joie et de douleur, par la seule crainte qu'on ne puisse supposer qu'elle en est encore à les éprouver. L'âge mûr avec ses soucis et ses préoccupations n'a guère le temps de se rappeler les fantastiques images de ses premières années. Ces images d'ailleurs, malgré la vivacité de leur coloris, ont une
valeur et des dimensions si différentes, que Thomme, dans sa présomptueuse vanité les rejette, et ne veut pas croire qu'il ait pu les éprouver. En effet, ce qui fait pleurer l'enfant fait rire l'homme, et ce qui fait pleurer l'homme fait rire l'enfant. Aussi n'est-ce qu'à la vieillesse que cette mémoire de Tenfance revient dans toute sa plénitude et dans tout son charme. Quand les illusions de la vie se sont dissipées, quand les passions se taisent, quand le calme et le repos de la soirée succèdent aux travaux et aux agitations de la journée, alors ces sons lointains , ces vagues murmures que le bruit du monde au-dehors et les peines de la vie audedans de nous avaient amortis, surgissent lentement un à un et viennent caresser nos cœurs. Alors la lampe du souvenir s'allume dans notre intérieur, et nous repassons avec bonheur les joies naïves de notre enfance; nous récapitulons ce que nous avions oublié: les chants si simples, qui les premiers avaient réveillé les sentiments de l'harmonie dans nos âmes, les sites qui les premiers leur avaient révélé l'amour de la nature, si voisin de celui du Dieu. Nous aimons à les suivre, ces images variées et gracieuses comme on aime à contempler les nuages roses que le cpuchant laisse après lui; et, ce mélancolique plaisir est d'autant plus grand, quand la nuit qui approche va nous les dérober sous ses ombres. Ces souvenirs, tout légers, tout passagers qu'ils nous semblent, ne sont pas sans de graves enseignements. Souvent ces paroles , ces chants , ces sites par la naïve admiration qu'ils nous inspiraient, par la fréquence même des impressions dont ils nous frapi)aient, ont déterminé la tendance de nos facultés,
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ont été la cause de telle ou telle vocation qui, faute de remonter vers sa source, nous paraît être une inspiration ou une fatalité. Il en est de même de nos sympathies et de nos antipathies, des dernières surtout, et les parents devraient éviter avec plus de soins qu'ils ne le font ordinairement, de semer, par des propos imprudents ou des partialités évidentes ou cachées , les germes des passions haineuses qui, croissant à Tombre, s'élèvent soudain avec une effrayante vigueur. D'où sont-elles venues? qui les a implantées ? se demandet-on ensuite. Est-ce la nature, naturellement perverse de l'homme? est-ce le démon, ennemi du genre humain? Et sans doute c'est tout cela, aidé des impressions de l'enfance nourries de tout ce qu'on est habitué à nommer enfantillages et puérilités. Enfantillages et puérilités qui constituent les véritables éléments de la vie, puisque ce sont les seuls qu'elle puisse comprendre, et dont elle puisse nourrir son imagination avide de sensations et d'idées.
Telle imprudence, telle étourderie, telle déviation de la ligne tracée par le devoir ou la religion, si légères qu'elles nous paraissent, et dont c'est à peine si nous nous souvenons, et qui, dans le moment que nous les commettons ont l'air trop insignifiantes pour peser d'un grain sur nos consciences, s'élèvent contre nous après de longues années comme le fantôme d'un crime. Nous sommes souvent forcés de nous avouer que cette goutte imperceptible, accrue par le temps, nourrie dans la serre chaude des passions ou des circonstances, dé-
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borde enfin et nous inonde d'un torrent d'infortune. Si une imprudence, une étourderie, une simple négligence peut avoir de telles suites, qu'est-ce donc d'une action vraiment repréhensible, d'une œuvre quelconque conçue avec malice et intention? Heureux, quand les suites de ces erreurs, de ces fautes, de ces crimes de notre jeunesse tombent sur nos propres têtes, heureux quand il nous est permis de les reconnaître et de les expier encore avant que la mort ait clos la porte de notre repentir et de notre pénitence. Malheur, si c'est contre notre prochain que nous avons péché, même involontairement. Malheur si, par notre exemple, par la légèreté de nos propos et de notre conduite, par la hardiesse de nos opinions ou de nos principes, nous l'avons induit en tentation et livré au mal! Malheur si, ignorants ou insouciants de leurs effets, nous ne les apprenons qu'au grand jour du jugement final, et que ce soit non notre propre conscience, mais la justice de Dieu qui nous l'apprenne! Dans ce cas, sans doute, il faudra payer jusqu'à la dernière obole la dette que nous aurons contractée. Mais observons cependant, que même dans cette extrémité, tout énorme que soit la somme de nos dettes, nous ne sommes pas déclarés insolvables; et, si la justice de Dieu en exige le payement jusqu'à la dernière obole, sa miséricorde nous ouvre une voie pour nous en acquitter. Reconnaissons-nous donc coupables ; demandons à Dieu du temps pour nous repentir, et gardons-nous de croire que sa justice puisse faillir ou sa miséricorde nous manquer.
La justice divine n'est pas celle des hommes. Le jugement des hommes ne peut être basé que sur les apparences ; les plus perspicaces de nos juges humains ne peuvent qu'analyser quelques motifs, quelques pensées, quelques passions ou quelques tendances dont ils ne sauraient découvrir ni la source, ni les ressorts. Les causes premières doivent nécessairement échapper à leur vue basse et bornée. Souvent et presque toujours, les plus équitables de ces juges terrestres confondent ces causes avec leurs effets et ne jugent les actions que par leurs résultats. Aussi leur arrive-t-il de punir là où ils devraient récompenser, et de récompenser là où le -châtiment ne serait que justice. Il n'y a que celui «qui sonde les cœurs» et les reins qui nous prévoyait, quand encore nous n'existions pas, pour le monde; qui avait dirigé et suivi le monde de notre existence, quand nous appartenions encore aux ténèbres du néant, et que «nous n'étions pas encore façonnés dans le sein de notre mère » ; il n'y a que celui pour qui l'abîme n'a pas de secrets et le ciel pas de mystères, qui peut être juge d'actions dont les causes dépassent la mémoire de celui qui les commit, dont les motifs remontent peutêtre à des générations qui ne sont plus.
Combien est mesquine et puérile l'idée que nous nous faisons de cette immuable justice de Dieu, base et fondement de l'équilibre de l'univers; de cette justice dent l'impartialité et la miséricorde dépassent toutes nos idées d'impartialité, toutes nos conceptions de misé-
ricorde; qui par Ui même est plus grande que tout ce que nous appelons grand, plus profonde que tout ce qui nous paraît profond. Et cependant toujours nous sommes à la mesurer sur notre échelle, à la scruter, à la critiquer et à murmurer contre elle. Pourquoi ceci, pourquoi cela? Pourquoi cet individu vertueux est-il pauvre et persécuté, pourquoi cet autre, tout pétri de défauts et de vices, prospère-t-il et paraît-il heureux? Aveugles que nous sommes! Savons-nous quelles sont les jouissances préparées à Tun, et les châtiments* réservés à lautre? Savons-nous quels germes d'orgueil et de méchanceté ont été réprimés par l'adversité de l'un, et combien la prospérité si peu méritée de l'autre aura empêché de fiel et d'envie? Savons-nous même si, au fond de leurs cœurs, la tranquillité de la conscience de l'un, les triomphes qu'il remporte sur ses passions et leurs effets, ne le rendent pas plus heureux que la fortune de celui dont le cœur, peut-être, est tout hérissé d'épines et l'intérieur tout déchiré de remords.
Si un de nos souverains terrestres enfreint une des lois de son empire afin de favoriser un de ses sujets, quelque distingué d'ailleurs et quelque vertueux que soit ce sujet, nous sommes tous prêts à crier à l'injustice et à la partialité; nous sommes toujours prêts à dénoncer cet acte, peut-être nécessaire, comme arbitraire et injuste. Et cependant tous les jours nous nous plaignons de ce que l'arbitre souverain de la terre et du ciel ne fasse pas plier au gré de nos caprices ou
de nos besoins les lois immuables qui régissent l'univers, ces lois si justement balancées, dont Téquilibre est si mathématiquement établi que de les faire pencher d'un seul cheveu, serait renverser tout le système moral et physique de l'univers. Et cependant voilà à quoi tendent la plupart de nos désirs; voilà ce que la plupart de nous demandent journellement; voilà à quoi, dans notre ignorance et notre présomption, nous ne cessons pas de travailler et d'aider par conséquent à l'œuvre de destruction entreprise par l'ennemi de Dieu et de nos âmes.
Craignons la justice de Dieu, «car la crainte est le commencement de toute sagesse » ; craignons-là ^e la crainte obéissante de l'enfant et non de la peur servile de l'esclave. Craignons bien plus sa colère que ses châtiments, son affliction que notre punition, les pleurs que les anges versent sur les péchés des hommes plus que les peines que ces péchés entraînent. Craignons sa justice, mais ayons foi en même temps dans sa miséricorde. Rappelons-nous que le juge qui nous jugera au dernier jour est ce même Dieu, ce même rédempteur, fils de Marie qui, pour nous sauver, a revêtu notre chair, s'est fait homme pour mieux comprendre les douleurs de notre humanité, et qui, supérieur aux péchés et aux faiblesses de notre nature sait y compatir. Rappelonsnous que ce juge est celui qui déclare lui-même qu'il ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il soit sauvé et entré avec lui dans sa gloire.
Craindre Dieu, c'est Taimer; car la crainte dans un cœur haut placé n'est qu'une des mille expressions de l'amour. Voilà pourquoi la crainte de Dieu est le commencement de toute sagesse.
Cette crainte de la mort qui empoisonne la vie de tant de personnes vient de l'erreur erronée que l'on se fait de la justice de Dieu; on oublie sa miséricorde; on oublie surtout que, connaissant tous les ressorts secrets de notre âme, toutes les influences physiques, toutes les impulsions étrangères à notre volonté qui nous entraînent et nous font dévier, il nous juge autrement que ne nous jugeraient des juges de notre espèce, fussentils aussi impartiaux que les juges de l'enfer, Minos et Rhadamanthe. Notre juge à nous, c'est la justice ellemême. La justice, la vérité et la miséricorde, qu'avonsnous à craindre?
Ayons confiance en Dieu et ne permettons pas à la peur de ses jugements d'étouffer en nous toute foi dans sa miséricorde. Quel est le fils, tout coupable qu'il soit, qui ne préfère se soumettre à l'arrêt de son père qu'à celui d'un juge étranger? Et n'est-ce pas un père, le plus tendre et le plus intelligent des pères qui nous promet d'être notre juge? C'est lui qui déclare vouloir récompenser jusqu'aux actes involontaires de notre amour, jusqu'aux légers services rendus à notre prochain, jus-
qu'au verre d'eau donné en son nom au plus misérable de nos frères; ne pèse-t-il pas dans la balance de sa miséricorde chaque circonstance atténuante de nos fautes, chaque entraînement instinctif de notre nature? Rassurons -nous donc et ne tremblons pas devant le moment solennel de la mort. Disons-nous que celui qui nous à créés à son image, qui nous a doués d'une âme immortelle, saura bien nous faire franchir ce seuil redoutable qui nous sépare de Tétemité; qu'il saura bien nous délivrer de ce a corps de mort » dont il nous a revêtus comme d'un bouclier contre le néant, et que sa justice ne sera sévère que contre les pécheurs endurcis; pour les faibles et les égarés, elle sera pleine de mansuétude et d'indulgence.
Quand cette curieuse et vaniteuse Pandore ouvrit sa boite, et en laissa échapper tous les maux qui depuis lors désolent l'humanité, l'espérance, dit-on, resta seule blottie au fond. Cette espérance même parait avoir trouvé une fente par laquelle elle a su s'échapper de sa prison. Heureusement que la patience se trouva prête à prendre sa place, la patience qui en langue chrétienne se nomme: «Résignation à la volonté divine». Pratiquons donc cette humble et diflScile vertu; elle nous sera comptée au grand jour des comptes iinals, comme équivalent de celles plus brillantes qui pourront nqus manquer peut-être.
C'est un grand mystère que le rythme! Et la musique des sphères dont parle Pythagoras n'est pas une fable. Nous ne le'ntendons pas, parce que nous en faisons partie nous-mêmes, mais elle fait vibrer toutes les fibres de notre planète, et se communique à toutes les actions de notre âme.
Si le rythme qui r^le le système des mondes cessait pour un seul instant, Tunivers tomberait dans le chaos.
Le charme de la danse, de la poésie et de la musique ne provient que du rythme ou de la cadence. L'organisation de l'homme comme la plus parfaite les saisit seule spontanément et en entier; les animaux n'en ont qu'un instinct vague; ils ne le reconnaissent que dans le retour périodique des temps et des saisons; leur langage en est dépourvu, et voilà pourquoi il est imparfait
Le r}'thme matériel de notre monde est le temps. C'est lui qui marque les époques et les saisons. Le rythme moral, c'est l'ordre qui fait que chaque idée trouve sa place dans notre cerveau. Le lythme de rétemité c'est TÉtemel lui-même duquel tout rythme émane et dans lessence duquel tout rjthme s'absorbe.
Il y a des natures qui sont de glace et de feu en même temps; dont le cœur est de glace, par exemple, et rimagination de feu. Celles-là sont les mauvaises. Elles jettent des flammes de paille qui s'éteignent en tourbillons de fumée. D'autres, et ce sont les bonnes, se recouvrent de glace à l'extérieur et conservent le foyer ardent de leur âme comme un réservoir où vient se fondre tout ce qui est impur dans leur tète. Elles se consument quelquefois à leur propre chaleur; elles se consument, mais elles ne se pétrifient pas; encore moins peuvent-elles se putréfier.
Quand se trouvant hors du monde, on examine sans partialité et sans intérêt propre les causes et les motifs de ses actions et de ses inquiétudes, on se prend de pitié et de dégoût pour toutes ces passions si basses, ces intrigues si mesquines, pour toutes ces hypocrisies mal dissimulées, pour tous ces fils blancs avec lesquels il rafistole son noir et vieux vêtement. Pauvre monde! tu te crois bien adroit et bien spirituel; tu te pavanes dans les oripeaux de ta vanité que tu appelles grandeur. Hélas 1 tu n'es que le jouet de ton prince et tu ne sais même pas atteindre à la grandeur de son crime. Tout déchu, tout condammé qu'il est, il est ange et traîne à sa suite quelques lambeaux de son ancienne majesté. Toi qui n'es que poussière, c'est dans la poussière que tu te vautres , c'est à la poussière que tu retourneras.
BAOBiXFr-SPiBAMfKI. S7
De la fenêtre où j'écris, je ne vois du ciel qa'un petit coin, comme du présent appelé la vie, on n'aperçoit qu'un coin de Tétemité dont on est banni. Sur ce coin du ciel cependant se reflètent tous les accidents et toutes les phases de la nature. Tantôt calme et bleu, tantôt sombre et menaçant, il m'annonce ce que j'ai à craindre ou à espérer pour la journée. L'aube le teint de ses lueurs blanches, et les légers nuages feints des feux du couchant me disent que le soir approche et que les agitations de la journée touchent à leur terme. Je me dis alors: Voilà le soleil qui plonge maintenant dans l'océan, transformant ses flots dans une mer de pourpre et d'or. Ou bien, le voilà caché derrière quelque alpe gigantesque dont la cime rougit encore sous ses rayons de flammes, tandis que la vallée est déjà plongée dans l'ombre et le silence. Et voilà qu'à l'approche de la nuit toutes les teintes lumineuses de ces légers nuages s'effacent. Les étoiles apparaissent une à une et tapissent de fleurs brillantes ce petit fragment du firmament. J'aime leur scintillante lumière, j'aime à oublier qu'elles ne sont que des mondes sombres et tristes comme le nôtre; j'aime à ra'imaginer qu'elles ne sont en effet que des fleurs du ciel, des fleurs mystérieuses comme les bouquets de l'Orient, et que je pourrais, si j'apprenais leur langage, lire ma destinée dans leurs caractères scintillants. 0 coupole arrondie par la main même du Tout-Puissant I quand pourrai-je, brisant les chaînes de cette prison terrestre, m'élancer dans les espaces et contempler face à face, avec un cœur intelligent, les merveilles que ta voûte bleue nous dérobe.
J'aime ce coin du ciel qui me sourit quand mes yeux
fatigués de travail s'élèvent pour se reposer en lui; j'aime ce contraste de la calme beauté, de ce fragment du marche-pied de Dieu avec le coin bruyant de la terre qu'il recouvre; je l'aime surtout dans les heures solitaires du soir, quand le roulement des voitures cesse pour quelques instants , et que le piéton fatigué a hâte de regagner sa demeure. Quand la lune inonde ce petit espace d'un torrent de blanche lumière, et prête à tous les objets des couleurs vagues et fantastiques, j'aime à rêver à tout ce qu'elle éclaire en dehors de cette ville peuplée et agitée: aux vagues bleues de la Méditerranée, aux saintes eaux du Jourdain, aux collines de Nazareth, aux bords de la mer de Galilée, à tous ces sites étranges que nos yeux ont vus et nos pieds foulés. Mais surtout j'aime à me représenter les steppes verdoyants, les tranquilles étangs, les humbles villages reposant en paix, sillonnés par ses doux rayons.
Le fatalisme du chrétien est tout autre que celui du musulman. Ce n'est ni un aveuglement stupide, ni une superstitieuse croyance dans la destinée. C'est une foi sans bornes d^ns la Providence. Cette foi a eu sa première manifestation en Orient: la foi d'Abraham qui lui fut imputée à justice. L'Occident a cru pouvoir la remplacer par la conviction. La conviction est autre chose cependant C'est une faculté de l'esprit. Elle a eu besoin dé réflexion et de raisonnement pour se former et s'établir. D'autres réflexions et d'autres raisonnements ont par conséquent une chance de l'ébranler.
La foi est une qualité de Tâme. Pure et simple, elle se maintient malgré et contre tous les efforts qui essaient de rébranler. C'est le rocher du psalmiste; c'est le roc sur lequel est bâti l'édifice qu'aucune tempête, aucun ouragan, ni les flots de la mer, ni les eaux du déluge ne peuvent parvenir à démolir. Seigneur, accordeznous cette foi vive dont la source ne tarit jamais, qui, grande seulement comme un grain de sénevé, sait vaincre tous les obstacles dont notre salut est entouré, et accomplir des œuvres dont aucune force humaine n'est capable.
Toute vertu forte qui nous élève au dessus delà région du péché nous en délivre. Toute vertu qui nous transporte hors de la sphère étroite de nos intérêts personnels, qui nous fait oublier notre wot, qui nous fait perdre de vue jusqu'aux soucis de notre amour-propre, de notre orgueil, jusqu'à ceux de notre gloire même, nous met hors des atteintes du prince de ce monde. Ce fut ainsi que la foi d'Abraham , cette foi ardente et sincère qui ne connaissait ni le doute ni l'hésitation, qui ne recula pas devant le sacrifice de son propre fils, de ce fils unique, de ce fils de la promesse auquel se rattachaient toutes les espérances de sa race ; ce fut cette foi, surpassant toute expression, qui lui fut imputée à justice. Et on conçoit que, poussée à un tel point, elle dut absorber toutes les infirmités de sa nature.
Ce que nous avons dit des vertus , nous le disons de
SECONDE PARTIE. 4i1
même des dons de Tesprit. Chaque inspiration assez forte pour nous arracher de la sphère matérielle de notre être, nous rapproche de sa région spirituelle. Voilà pourquoi les lettres et les beaux-arts sont d'une si grande importance dans l'éducation de l'esprit humain. Ils préparent les voies à la contemplation , ils détournent de Tégoïsme, ils épurent le sens moral et relèvent au-dessus du physique. Ce sont des serviteurs qui servent la cause de Dieu à leur insu, ceux de qui J. C. disait: «Vous m'avez nourri, vous m'avez vêtu, vous m'avez soigné, venez recueillir le fruit de vos bonnes œuvres.» Pour que ces œuvres soient bonnes, il faut que l'intention en soit pure; il faut que l'inspiration vienne d'en haut et non d'en bas. Il faut que le peintre transforme ses paysannes en madonnes comme Raphaël, et qu'il ne fasse pas comme Rubens, de ses madonnes des paysannes.
L'idéal est nécessaire à l'homme pour l'élever audessus de la matière. L'idéal seul cependant ne lui suffit pas, comme l'air ne suffit pas à la nature du corps, comme l'admiration ne peut suffire à celle de l'esprit.
L'idéal devrait être le lieu où les facultés de l'homme, fatiguées des travaux matériels de l'existence, trouvent un sanctuaire toujours prêt à les recevoir. Ce lieu de
refuge devrait lui être toujours ouvert, et il le serait aussi, s'il n'en avait lui-même perdu la clef.
Rien ne se perd ni au moral, ni au physique dans la nature. Les idées germent comme les semences, et l'atome qui tournoie au soleil n'est pas moins indispensable à sa sphère microscopique, que le soleil autour duquel se meuvent tant de mondes. Seulement nos sens grossiers et nos vacillantes lumières ne savent pas discerner la grandeur de la sagesse immuable qui règle et soutient sa création.
Les idées dans certaines dispositions de l'âme sont capricieuses, vagues et facilement soulevées. Ce sont des flots emportés par le même courant, vers la même rive à la vérité, mais avec une force et avec une rapidité inégales. Tantôt soulevées par la tempête, elles viennent échouer bruyamment sur le rivage. Tantôt c'est la brise qui les balance mollement, et alors elles viennent paresseusement et en murmurant des plaintes harmonieuses mourir sur la plage. Quelquefois, elles aiment à y séjourner longuement, à déposer leurs traces onduleuses sur le sable; d'autres fois, hautes et superbes, elles menacent de renverser, dans leur cours impétueux , toutes les digues posées pour les retenir. Pauvres et vagabondes idées humaines l pour être dignes de Tesprit dont vous émanez, pour être utiles à
rhumanité dont vous êtes appelées à seconder les progrès, il faut vous élever au-dessus de ces régions de tempêtes inconstantes, et de calmes plus inconstants encore. Ce n'est qu'en vous plongeant dans la source de la sagesse divine que vous pouvez devenir stables et lumineuses.
Qu'est-ce que le devoir ? — C'est la conscience mise en action. — C'est le sentier que la Providence, la société ou les circonstances nous tracent pour nous faire arriver an but qui nous est assigné ici-bas. Qu'est-ce que la foi dans le devoir? C'est la croyance que ce sentier existe, qu'il est le seul praticable à nos pas, et que par lui seul nous pouvons espérer d'arriver là où nous sommes attendus. Pour les uns, ce sentier est une chaussée large et commode qui leur permet de passer sans danger par dessus montagnes et vallées, fleuves et précipices; pour les autres, c'est un sillon à peine percebtible, hérissé de mille obstacles et de mille difficultés. Grande route ou étroit sentier, le devoir et la foi dans son efficacité sont l'ancre la plus sûre de notre salut, le mobile le plus pur de nos actions.
Les devoirs de la vie peuvent s'élargir ou se restreindre selon les différentes circonstances de la carrière des individus. Le père de famille dont le devoir se bornait à garder le foyer domestique et à veiller au
4S4 LE LIVKE DUNE FEIIlfE.
bien-être des siens, se trouve transformé en conseiUer ou législateur de son pays. Le jeune homme modeste, appliqué à ses études ou aux fonctions de quelque emploi subordonné, peut être appelé tout d'un coup au service actif de sa patrie ou de ses semblables. Des individus obscurs peuvent devenir par leur mérite ou la force des circonstances, le point de mire des nations ou les objets de l'envie du monde, ou bien les vicissitudes si fréquentes des choses humaines, peuvent précipiter des hommes du pinacle de la grandeur dans les abtmes de l'adversité. Les devoirs de ces personnes changeront avec leur position. La foi dans leur nécessité, pourvu que leurs ftmes soient constantes et bien trempées, restera toujours la même.
Le devoir du riche n'est pas plus impérieux que celui du pauvre. Celui du pauvre n'est ni plus difficile; ni plus ardu que celui du riche. Conune devant la loi, l'individu le plus oigueilleux comme le plus humble est égal devant le devoir.
Gomme la pluie et le soleil, le devoir verse son influence salutaire sur tous les hommes. D n> a que les sauvages et les médiants qui s'en affiandiissait
Comme toute foi, la foi du devoir ne raisonne pas.
Elle l'accepte tel qu'il est et quand niême^ l'accomplissant sans murmure ni hésitation comme une nécessité de son existence.
Le fardeau le plus dur s'allège par la manière dont on le porte. Le devoir le plus rude s'adoucit par la bonne grâce qu'on met à l'accomplir.
Souvent les devoirs qui nous paraissent les plus puérils et les moins importants, sont ceux qui nous sont les plus utiles et les plus salutaires. Semblables à ces petites pluies fines et tièdes, qui pénètrent plus avant dans le sol et le fécondent mieux que les grosses averses, ces devoirs quotidiens, par leur monotonie et leur ennui même, domptent mieux que d'autres plus ambitieux et plus passagers, la volonté rebelle et assouplissent plus sûrement le caractère.
On porte plus volontiers un seul et grand sacrifice, qu'on ne remplit une série de petits devoirs.
Les devoirs inspirés par rafifection sont faciles à remplir. Us portent leur récompense en eux-mêmes, et
c'est à peine si on peut leur appliquer le titre austère de devoirs. C'est le devoir aride et ignoré, pratiqué dans le silence et Fisolement, sans aucun encouragement ni aucune consolation humaine, c'est le devoir accompli sous l'influence de la foi, que j'appellerais dans ce cas la conscience^ qui taxelesforcesetlapatience de l'homme. Et cependant, jeunes gens, ne vous rebutez pas. Bouillants et impétueux, pleins de zèle et d'ambition, d un zèle louable, d'une noble ambition, ces devoirs terre à terre, ces travaux presque manuels qui sont le commencement de toute carrière, doivent vous paraître ignobles et révoltants. Il n'en est pas ainsi cependant L'aigle qui s'élance si hardiment vers le soleil, qui fixe son éclat avec tant d'assurance, a été aiglon un jour. Son œil ne s'est habitué à cette vive clarté que peu à peu. Ce n'est que peu à peu en suivant les traces de son père, qu'il s'est frayé une route au-dessus des nuages. Repliez donc, vous aussi, pour quelque temps encore vos ailes ambitieuses; acceptez la nourriture qu'on vous offre, jusqu'à ce que vous puissiez poursuivre vous-mêmes votre proie sur la cime des montagnes.
L'honmie supérieur, celui qui se prépare sérieusement à une carrière quelconque, pratique ses devoirs d'initiation avec conscience et conviction, quelque fastidieux d'ailleurs qu'ils lui paraissent. D devine que l'habitude de l'application, la discipline salutaire qui oblige son esprit à se plier à des travaux qui lui répugnent, sont plus qu'une compensation aux ennuis
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qu'il ressent. Il se roidit contre ces ennuis et les dompte par la foi ou la conscience dans Tefficacité du devoir. Cet homma-là fera son chemin, car il à pour lui la persistance et la force de volonté.
L'ennui est une des choses que la jeunesse supporte avec le plus d'impatience; et cependant s'ennuyer est souvent un devoir qu'il faut pratiquer comme les autres.
Les natures d'artistes sont celles auxquelles les devoirs ordinaires offrent le plus de difficultés. Ce sont aussi celles dans lesquelles le sentiment ou la foi du devoir est le moins développée. Il faut avoir patience avec ces pauvres oiseaux de l'air et ne pas exiger d'eux plus qu'ils ne peuvent donner. Il faut alléger leur fardeau et leur accorder phis d'espace qu'à des natures moins irascibles et moins erratiques. Et cependant, vous aussi, enfants du génie! vous qui planez au-dessus de notre sphère sur les ailes de l'inspiration et de l'harmonie; vous, poètes, musiciens ou peintres, quelque soit votre nom ! ne vous laissez pas entraîner entièrement hors des limites de ce devoir que vous méprisez d'ordinaire. Si vous ne pouvez vous restreindre à ses formes vulgaires, assignez-lui du moins une place dans vos œuvres. Faites-vous un devoir du Vrai, du Beau, du Grand. Bannissez sévèrement, même de vos œuvres les plus légères, le faux, le laid et le mesquin. Soyez
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chastes, tout en étant gradeox; soyez décents, tout en étant joyeux, et ne vous permettez jamais de sacrifier les grands principes de votre art, la pureté et la vérité, à de vains éclats de la plume ou du pinceau, à des désirs immodérés, d'une renommée passagère, trop chèrement achetée par le mépris ou la pitié de la postérité.
Le devoir dans l'art c'est le vrai. Non la vérité des petits accessoires et des petits détails , quoique celle-là ne soit pas non plus à dédaigner; mais le vrai absolu qui ne permet à aucun mensonge, ni à aucun sophisme de souiller la lyre ou la palette de l'artiste. Jeunesse, appliquez- vous avec ardeur et persévérance aux obscurs travaux qui servent d'initiation à toutes les carrières de l'existence. Dites-vous que tout ce qui est grand, et tout ce qui est utile ne s'atteint que par degrés. Tout est gradué dans ce monde comme dans l'autre, depuis les degrés qui mènent à la faveur des peuples et dès rois, jusqu'à ceux qui élèvent l'âme fidèle à la contemplation de Dieu. Les fortunes les plus soudaines et les plus inattendues en apparence, ne nous paraissent telles que parce que leurs préparations étaient dérobées à nos yeux. Celles qui ne sont dues qu'à un coup de hasard, disparaissent avec les circonstances qui les ont amenées. Mazaniello est devenu fou du jour au lendemain de sa fortune.
Dans mon existence assez longue et assez variée, j'ai
eu Poccasion de rencontrer un assez grand nombre d'hommes éminents et de talents distingués. Aucun d'eux n'a été dispensé de cet apprentissage du devoir qui consiste en menus détails et en occupations vulgaires. J'ai vécu dans une communion intime et journalière avec plusieurs d'entre eux, et les ai souvent entendus discuter leurs souvenirs et les causes de leurs différentes carrières. C'était toujours à cette époque laborieuse de leur existence qu'ils attribuaient leurs succès, et qui plus est, c'est toujours d'elle qu'ils parlaient avec le plus de plaisir.
Le mariage, cette crise de la vie de l'homme, est un événement très-sérieux et en même temps très-prosaïque. Il devrait mettre un terme à toutes les illusions, à toutes les éphémères passions de la première jeunesse, n devrait mettre fin à toutes ces vagues rêveries, à toutes ces aspirations indéterminées vers l'idéal et l'impossible qui tourmentent et séduisent l'homme à son printemps. Ce n'est qu'une fois entré dans le cercle circonscrit des devoirs que cet acte impose, que l'homme se revêt de la toge virile, qu'il a le droit de conseil et de voix dans les intérêts du grand corps de l'humanité. Les célibataires , quel que soit leur âge ou leur capacité, ne pratiquent les vertus civiques qu'en amateurs. Leur intérêt ne les y attachant que médiocrement, ils peuvent toujours être tentés de négliger, de méconnaître les austères principes et les lois sévères
sur lesquels la sécurité publique et privée doivent être basées ou de transiger avec eux.
Dans les individus comme dans les peuples, toute vertu a son revers de vice. La dévotion dégénère en bigoterie, qui de son côté engendre Thypocrisie. La ferveur mal guidée et trop exaltée devient fanatisme, ce fléau des peuples jeunes et généreux, avec ses accompagnements d'intolérance et de persécution. Nous avons cru que le siècle passé, si rationnel et si sceptique, aurait purgé le monde des excès de ce genre. Pas du tout. Voilà que nous entrons dans une ère aussi hypocrite, aussi fanatique, aussi persécutrice que toutes celles qui l'avaient précédée. Les bûchers de Finquisition, il faut Fespérer, ne s'élèveront plus; les instruments de torture physique ne seront plus mis en usage. Mais les auto-da-fé moraux, les tortures de Tintelligence et du libre arbitre, n'en sont que plus cruels, et les haines de secte et de reUgion, si horriblement invétérées, dévorent les cœurs avec d'autant plus d'acharnement que les dehors de la civilisation en répriment l'expression. 0 ! Sauveur du monde, toi qui es venu sauver et non condamner, toi qui es venu proclamer la rehgion de l'esprit et de la vérité, toi qui tolérais toutes les sectes et toutes les formes, et ne demandais pas avant de rendre la santé aux malades, l'existence aux morts, à quelle confession ils appartenaient! oh! Sauveur du monde! toi qui t'es livré pour le salut de tes frères; toi qui, fils de Dieu , t'es fait fils de l'homme pour le sauver ! paix
et amour incarné! de quelle ingratitude ne payons-nous pas la passion de ton sacrifice et avons encore le front de nous appeler de ton nom!
Le grand défaut de notre état social est de séparer entièrement la religion de la vie ordinaire du monde. Gela fait que les préceptes de FËvangile, toutes les sublimes et utiles vérités de la révélation, sont mis à part comme n'appartenant pas à Tusage quotidien de rhomme. Au lieu d'appliquer ces maximes et ces préceptes déjà tout faits et qui devraient, par la sagesse qu'ils renferment, être des lois et des commandements suffisants pour toutes les circonstances de la vie, on s'en crée de nouveaux : de nouveaux qui n'ont de mérite qu'en tant qu'ils se rapprochent de ceux que l'on dédaigne et que l'on craint.
La société ne pourra jamais atteindre à une perfection morale si elle n'adopte la religion chrétienne pour base de sa conduite et règle de ses institutions. Même maintenant ce qu'elle renferme de vraiment bon n'est que le simulacre des vertus de la religion. L'aménité, la politesse, tout ce que le monde prise si haut comme preuve de sa culture , la charité et l'humilité nous l'enseignent bien mieux que l'éducation du siècle ne peut le faire.
Le christianisme seul est en état de sauver le monde
4 Si LE LIVRE D'UNE FEMME.
de la pente qui Tentralne. Lui seul est assez fort pour l'arrêter sur Tabime de démoralisation ouvert pour l'engloutir. Pas le christianisme de telle ou telle église, telle ou telle opinion, pas ce christianisme qui s'appelle oriental ou occidental, luthérien ou calviniste. Le christianisme de l'Évangile, la folie de la croix, la sagesse de l'humanité, le mépris du mensonge, l'amour de la modération et de lacharité, la haine des excès et de la vengeance ; voilà les seules vertus desquelles nous puissions espérer notre salut. Le christianisme qui croit et qui aime, qui souffre et qui endure; voilà la religion des élus, de ceux dont les prières auront le pouvoir de raccourcir ces jours terribles qui doivent annoncer la fin du monde, et dont il nous parait déjà ressentir les avant-coureurs.
Il paraît que nous vivons dans une époque de dénouements. Pour les comprendre, il faut étudier les événements qui les ont préparés et dont ils ne sont que les résultats nécessaires. Ces événements, ce n'est que l'histoire qui peut nous les enseigner. Remontons donc son fleuve. Son passé seul peut nous apprendre ce que nous avons à apprendre de l'avenir.
Pour comprendre un pays comme la Russie, il faut étudier ses annales. H faut remonter aux éléments mêmes qui l'ont formé, tel qu'il nous apparaît aujourd'hui. D'autres peuples ont soin de s'expliquer eux-
mêmes. Le Russe, dans son insouciante indifférence, laisse cette peine aux autres. Il se sait grand et invincible dans son unité et sa force. Il reconnaît que sa grandeur et sa puissance ne lui viennent que de sa confiance dans l'omnipotence de Dieu; de ce Dieu qu'il adore avec toute la naïve et profonde ferveur d'un cœur simple et plein de foi. Pourvu que ce Dieu toujours secoure la Russie, la maintienne sous sa protection, que lui importent les opinions du reste du monde! Il se soucie fort peu de scruter par quels moyens le Seigneur, auquel il se soumet avec une humilité si entière, lui est venu en aide dans ses malheurs et ses nombreuses adversités. Il lui impoite fort peu d'examiner les procédés par lesquels il a plu à la Providence de sonder les désirs de cette Russie orthodoxe, qu'il aime d'un amour individuel, comme si elle était de chair et d'os. Il se borne à reconnaître les bienfaits de Dieu, et à Ten remercier nuit et jour, et il accepte sa position actuelle sans songer à pénétrer les mystères de son histoire, qu'il n'ignore pourtant pas entièrement II en répète souvent les poétiques traditions,^ et ses amers enseignements n'ont pas été sans résultats sur son avenir. Us lui ont appris la prudence, la patience et surtout la méfiance de tout ce qui peut entamer l'intégrité de sa foi et de sa patrie. Que ceux donc qui ont intérêt à le connaître et à l'observer, se donnent la peine de remonter le cours de son passé, qu'ils sondent la source intarissable d'où il puise le volume tranquille de ses flots. Qu'ils se demandent ensuite, si un tel réservoir amassé par les glaces et les torrents de tant de siècles, peut être restreint par des digues factices,
BAOBÉKPr-SpASAXtKX. ^^
peut avoir d'autres limites que celles que la main da Créateur lui a posées.
S'il existait un WàlhaUa en Russie, ce serait parmi les premiers grands-ducs que je placerais la statue de Tempeteur Nicolas. Sa nature énergique et intrépide appartenait plutôt aux âges héroïques qu'à nos temps de demi-mesures et de demi-idées. Une analyse méticuleuse peut lui contester, et avec raison peut-être, sa parenté avec la race de Rurik; moralement cependant, il est de cette race, et la filiation occulte du génie lui en a imprimé toutes les vertus et tous les défautsa L'ombre de Rurik l'a adopté du fond de sa tombe, et l'a appelé son descendant.» .11 y avait quelque chose de primitif, d'éclatant, de fabuleux dans la physionomie de son caractère; quelque chose qui ne pouvait s'allier franchement à la civilisation de notre époque, qui n^ pouvait se plier aux convenancee hypocrites, et qui entravait la marche de son génie. Ce n'était ni orgueil, ni despotisme proprement dit; c'était la force se sentant supérieure à tout ce qui l'entourait; c'était les énergiques entraînements de cette force qui ne comprenait ni obstacles, ni entraves: c'était un instinct de domination, produit de cette force, et que la faiblesse, la lâcheté et la nullité de tout ce qui l'entourait avaient augmenté jusqu'au point le plus extrême. Si seulement cet homme si extraordinairement doué avait rencontré dans son pays quelques individus assez fermes pour oser lui résister, assez éclairés pour le convaincre,
assez courageux pour le contredire, la grandeur de son âme les aurait compris. Son esprit si lucide se serait pénétré de leurs lumières, et il n'aurait pas dédaigné de suivre leurs conseils. Voilà ce dont ses lancêtres Scandinaves n'avaient pas manqué. Ils étaient entourés d'hommes vaillants et de bon conseil; ils avaient leur ^<ipy opina», leur garde composée de compagnons dévoués, qui après la bataille siégeaient à côté d'eux, et élevaient leuf voix dans toutes les délibérations publiques. Un homme, quelque grand qu'il soit, est pourtant un être pétri du limon de la terre, et quand il voit toute volonté plier devant lui, toute conviction céder à la sienne, toute opinion déférer à son opinion, il doit enfin se croire infaillible. Comme le Dalai-Lama qui, élevé dans l'idée qu'il est l'incarnation deBoudha, prend son rôle au sérieux, et se persuade qu'il est en effet la ])ersonnification de la Divinité, ainsi l'Empereur avait fini par croire que, hors lui, nul ne devait avoir le droit, ni de penser, ni d'agir. L'Europe fongtemps lui a laissé cette illusion; voulant la paix à tout prix, elle était aux pieds de celui qui seul pouvait la lui conserver. L'Angleterre, la première, sentit toute la portée de cette prépondérance, bien plutôt morale que matérielle; ce ne fut pas ouvertement qu'elle s'y opposa; elle la sentit et trembla pour son empire. Comme le vampire, cette chauve-souris monstrueuse, qui endort d'abord sa victime en l'éveihtant de ses ailes, l'Angleterre prépara, par une longue série de bons rapports et de procédés, ses machinations. Ce fut en Turquie, là où la Russie pouvait se croire la plus sûre et la mieux assise, qu'elle mina sourdement le sol sous ses pas. Ce fut là qu'elle
prépara son alliance avec la France; et cette dernière, en s'imaginant prendre l'initiative , n'était que l'instrument de cette ennemie, son ennemie de tout temps, dont le surnom de perfide Albion a passé en proverbe, jusque dans le dialecte du peuple, sa rivale acharnée dont elle sera toujours la dupe. Dans les individus comme dans les nations, ce sont toujours les plus calmes, les plus persévérants et les plus impassibles qui prennent le dessus sur les irascibles, leâ bouillants et les impétueux. Ajoutez à cela la présomption et la vanité de la France, toujours prête à suivre celui qui la flatte, usant elle-même largement de toutes les rodomondâtes et se laissant pourtant prendre à toutes les flagorneries. Imaginez-vous que c'est cette voisine si longtemps abhorrée, qui depuis si longtemps la regardait du haut de ses richesses et de son exclusivisme insulaire, qui maintenant lui prodigue ses flatteries, et voyez si une tête aussi légère, mue par une âme aussi corrompue, pouvait résister à de telles séductions. Maintenant tournez- vous du côté de la Russie: cette Kussie indivisible et indivisée, qui après son Dieu ne connaît que son tzar; qui, dans l'instinct de sa conservation et de sa grandeur, le regarde comme son arbitre et son représentant: ce tzar et cette Russie, identifiés l'un à l'autre par des liens que l'Occident ne peut comprendre, tant ils lui sont étrangers et hétérogènes, imaginez-les se réveillant un jour à ce tremblement soudain; imaginez-vous ce lion, roi absolu des animaux jusque là, sentant tout à coup les griffes du léopard dans ses flancs, l'éblouissement du drapeau tricolore dans ses yeux, et voulez-vous qu'il tolère cette attaque?
qu'il ne la repousse pas? Moins adroit et plus légal que son ennemi sournois, il le fit eu avertissant le monde entier de ses intentions. Le monde étonné, auquel les approches prudentes du léopard avaient été soigneusement dérobées, cria à l'infraction de toutes les lois et de tous les traités, sans vouloir entendre ni comprendre que ce qu'on appelait attaque n'était dans le fait qu'une défense. Une défense trop modérée peut-être, et qui, si elle avait été poussée avec plus d'énergie et de force, aurait changé les clameurs en actes de grâce et en chants de triomphe.
C'est une mauvaise engeance que l'engeance humaine. Elle est comme les chiens; s'ils entendent crier leur semblable, ils se jettent sur lui pour le dévorer, au lieu de le secourir
Pour avoir le droit de parler de l'empereur Nicolas, il faudrait une plume immaculée, une plume trempée dans la loyauté, la droiture et la fidélité aux principes de la foi jurée, quand même. L'encens prodigué à sa mémoire devrait être pur de tout alliage de ces parjures politiques si fréquents de notre temps, et auxquels le monde a donné le nom commode d'opportunité conventionnelle. Il faudrait du moins connaître les phases de ce grand règne avant d'en juger les conséquences ; mais surtout, et avant tout, il faudrait être de bonne foi, et ne pas avoir de parti pris d'animosité ou de dépréciation. H faudrait de Timpartialité — mais où la prendre dans la fiévreuse inquiétude qui s'est em-
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parée de nous tous? Et quelle est l'impartialité qui peut tenir contre Tesprit de parti, ce souffle du prince de ce monde, qui s'empare si impitoyablement de toutes les imaginations et de toutes les intelligences? Ahl Dieu de justice et de paix! cV^t vous seul qui êtes impartial, c'est vous seul qui restez calme parmi les orages déchaînés par vos ennemis et les nôtres. Aussi n'est-ce que vous qui pouvez faire tomber les écailles de nos yeux et nous rendre le bon sens que nous avons perdu.
Vieille Europe, avec tes inquiétudes fébriles, tes secousses nerveuses, tes accès de craintes paniques, aussi exagérées , aussi dénuées de fondement et de prétextes que les engouements de confiance et d'enthousiasme qui te prennent quelquefois; vieille et tremblante Europe qui, dans tes velléités juvéniles, dans lexaltation factice, inculquée par tes perfides enfants, rejette le bâton de ta vieillesse, Fappui assuré que te prêterait volontiers une nation jeune et vigoureuse, et dont la sève, malgré toi, doit servir à arrêter ta décadence; vieille et craintive Europe! combien tu ferais mieux de l'adopter franchement et de te servir d'elle pour te débarrasser des éléments de destruction qui te menacent.
On comprend à l'époque où nous vivons, pendant cette crise si violente et si inexplicable, que des esprits
élevés et lucides, en raison de leur élévation et de leur lucidité même, se détournent avec pitié et dégoût de toutes les absurdités aveugles qui les entourent. On comprend qu'ils s'ensevelissent dans les replis de leur conviction ; et dans leur impuissance à la faire partager, ils se refusent à réfléchir et à signaler V inévitable; car, quels que soient les résultats des efiforts qu'on fait pour pacifier le monde, à moins d'une régénération, cette pacification ne peut être qu'une trêve, un point d'arrêt, dont la durée dépendra des passions et des calculs de ceux qui dirigent les destinées de l'Occident. Ce n'est pas en vain que la terre tremble sous les pieds des vainqueurs de la Turquie, et que le vieil Olympe redevient volcan pour les avertir.
Dans les moments d'une importance et d'une gravité générale, l'âme tient peu de compte du temps. Elle s'attache plus par les lois de sympathie et de convictions communes que par celles de l'habitude.
Quelle honteuse et avilisante comédie que celle qu'on joue dans ce moment, et combien on doit admirer la nation qui sait se distraire par son unité, son courage et sa foi , de ces scènes qui seraient burlesques si elles n'étaient le prologue de sanglantes tragédies. Quand toutes ces coulisses tomberont-elles, mon Dieu? Quand, au lieu de l'éclat enfumé et factice de ce théâtre, vous
plaira-t-il de nous éclairer de la plus pure lumière de votre soleil?
Il y a certains incidents dans la vie des peuples comme dans celle des individus, qui, malgré leur peu d'importance apparente, arrêtent et saisissent Tattention; comme les pointes saillantes du diamant, ils semblent refléter à eux seuls tout le prisme du caractère qu'ils indiquent.
n n'y a de positif, de réel, de vivace que le peuple en Russie; nous autres, nous sommes comme de pâles fantômes rôdant mécontents sur les bords du Styx. L'obole pour payer notre passage nous manque, et nous n'avons pas le courage de traverser le fleuve à la nage. Lui seul, grâce à la simplicité de son caractère, à la naïveté de sa foi, à la souplesse même de son esprit qui sait se plier sans se briser, ni se dénaturer; grâce aux inconvénients mêmes de son territoire trop vaste, et aux communications difficiles, que personne encore n'a songé à lui aplanir, lui seul à su échapper au morne génie qui étend ses sombres ailes sur la Russie. Pour le peuple ^ ces ailes ne sont encore que protectrices, l'obscurité qu'elles répandent n'est qu'une ombre qui la protège contre l'éclat trop vif d'une lumière que ses yeux ne sont pas encore habitués à fixer. Il a de plus le consolation et le refuge qui nous manquent; il a la foi; cette foi vive et ardente de laquelle provient la
SECONDE PARTIE. kki
confiance en Dieu et la certitude d'une existence meilleure, quand la mort, ouvrant les portes de Féternité, Faura dérobé aux peines de la vie.
La Russie, ce vaste et immense pays, n'est déshérité ni de cœurs généreux, ni de têtes capables, ni d'intelligences vives et supérieures auxquelles il ne manque que l'occasion, une sphère d'action plus libre, une arène plus large, pour s'élancer et gagner tous les prix. Aussi, à chaque nouveau règne, nous voyons s'élever de nouvelles espérances, de nouvelles aspirations, de nouveaux désirs. Efifbi*ts inutiles, hélas! luttes désespérées, météores brillants, dont la lumière splendide n'a fait que nous mieux montrer nos ténèbres, nous a éclairés un instant sans pouvoir nous réchauffer. Bientôt le brouillard épais et impénétrable de l'impossible, que la brise de l'espoir avait soulevé un instant, retombe plus lourd et plus suffocant que jamais. L'impossible 1 sait-on ce que ce seul mot renferme d'angoisse et de désespoir! c'est l'enfer sans espoir du Dante; c'est le rocher de Sisyphe, retombant constamment sur le malheureux qui le soulève; ce sont enfin ces ténèbres primordiales dont la parole, voix de Dieu, fit jaillir la lumière. Parole éloquente et miraculeuse, toi seule peux faire rentrer cet Impossible dans le Néant auquel il appartient!
Et à quoi donc notre jeunesse dépenserait-elle les
facultés dont la nature Ta douée? Est-ce à des parades ou à des exercices? elle à pour cela son corps, ses membres et sa santé qu'elle sacrifie tous les jours à ces jeux inutiles. Dans les chancelleries des différents départements de rÉtat? excellente école, ces chancelleries peuvent former des individus utiles; rarement elles suffisent pour former de véritables honmies d'État; Leur routine, au contraire, quand elle dure longtemps, comme celle de tous les bureaucrates exclusifs, ne peut que paralyser ou dégoûter les intelligences d'élite forcées de s'y assujettir. La littérature, me dira-t-on? Nous voilà de nouveau dans les domaines de l'impossible, car quelle branche de littérature peut fleurir sous l'atmosphère d'une censure aussi inepte que méticuleuse 1 quelle est l'intelligence qui puisse se mouvoir dans de telles entraves, et se sentir à l'aise dans des chaînes pareilles? Aussi tous ces cœurs généreux, ces intelligences d'élite soupirent et se taisent sous les poids de rimpossible. Ce ne sont pas eux qui colportent de salon en salon leurs petites rancunes, leurs mesquines ambitions et toutes les petites blessures de leur amourpropre individuel. Ceux dont je parle sont trop fiers pour se plaindre; ils sont trop sages et trop élevés pour faire une opposition inutile. Ce n'est pas d'ailleurs leur propre gloire et leur propre succès qu'ils regrettent Leur talent, leur esprit, leur génie, c'est à la patrie qu'ils auraient voulu les consacrer; c'est -elle qu'ils pleurent, et ils n'osent exhaler leurs plaintes, de crainte d'augmenter ses maux et ses douleurs. Aussi renferment-ils dans un silence profond tout cet ardent patriotisme, toutes ces dévorantes aspirations; ils de-
viennent sombres, taciturnes et moins utiles et moins capables que toutes les médiocrités qui les environnent. Nulle part il n'y a autant d'amères déceptions, de talents froissés et incompris qu'en Russie. Quel sera le résultat de ce triste état de choses? Qui peut le savoir?
Le respect et Testime de la femme ne se traduisent pas toujours en politesse extérieure. Dans les basses classes, les femmes mêmes se passent volontiers des dehors de la déférence. Mais la mère veut être le conseil de ses enfants; réponse veut être la confidente et Tamie de son mari, les sœurs veulent être protégées par leurs frères. Elles veulent avoir leur part des affaires graves de la vie, et renoncent volontiers à ses joies, pourvu qu'on leur permette d'en partager les douleurs. C'est le sort des femmes en Russie. Les lois mêmes leur assurent l'indépendance de leur fortune, et le droit de la gérer à volonté. Ces prérogatives sont de toutes les classes. Les femmes dans les classes inférieures se tiennent à l'écart dans la vie journalière, comme les femmes de l'Ancien Testament ; elles reconnaissent la supériorité des hommes et y acquiescent parfaitement; elles souffrent même leur tyrannie, parce qu'elles veulent, et non parce qu'elles doivent la souffrir. ,3&ts ta femme comme ta pelisse, mais aime-la comme ton âme" est im proverbe russe, qui n'est que trop souvent mis en action; les femmes en acceptent la première partie sans murmure, pourvu qu'elles soient convaincues de la seconde.
II y a de par ce monde un hanneton dont je ne me rappelle plus le nom savant, qui procède d'une manière singulière à la procréation de son espèce. D'abord il s'en va à la recherche d'un autre scarabée qui lui parait avoir toutes les conditions voulues à cet effet. Après l'avoir trouvé, il l'attire dans quelque trou, et là il insinue dans son corps tous les œufs dont le sien est i-empli; il le nourrit grassement et ne le laisse manquer que de l'espace et de la liberté nécessaire pour s'échapper. En attendant, cette pauvre mère improvisée couve dans son intérieur toute cette progéniture étrangère. Les vermisseaux se forment, naissent et dévorent peu à peu leur débonnaire nourrice. Quand toute sa substance a passé dans leurs estomacs avides, et qu'il n'en reste plus qu'une écaille sèche et creuse, les petits ingrats s'élancent dans le monde; et le corps du scarabée, désormais inutile, tombe bientôt en poussière. Mes lecteurs ontils reconnu le personnage de mon apologue ? J'espère qu'il est assez clair.