LA FILLE DU STAROWER
à la vertu, ni forfaire à Thonneur sans contracter une tache, qui doit être effacée, non seulement aux yeux du monde, mais devant Dieu qui juge les péchés.
Le père désolé se retira dans son village de province : là il reçoit son enfant perdue , mais combien elle souffre, la pauvre enfant! La main de son père lui inflige de rudes épreuves, une rude pénitence; il l'écarté de ses yeux , il la contraint à se vêtir conune les filles qui ont failli ; à porter les cheveux relevés en chignon, et la coiffe des mariées. £lle subit les traits aigus et envenimés des mauvaises langues, des voisines impitoyables: son refuge unique et son reconfort, c'est sa marraine, une franche dévote presque ascétique, autorisée dans l'endroit , consultée, vénérée et qui habite dans une sorte de cellule adossée à l'église: elle rappelle les recluses du moyen-âge immobiles, priant dans une retraite murée et recevant leur nourriture par une fente de la paroi de pierre. Elle est toute au service de Dieu, des pauvres, des infirmes et associe sa filleule à ses œuvres ; elle ne craint pas de l'exposer aux sarcasmes blessants et grossiers des gens. Elle l'exhorte à ce combat intérieur en l'affermissant par l'humilité, et je dirais, en lui donnant pour cuirasse la patience. La marraine en Russie jcomme en Servie, jouit d'une considération insigne et d'une influence • magistrale dans la famille de son compère. C'est qu'elle prend au pied de la lettre les promesses qu'elle fait au nom de sa filleule, les devoirs qu'elle accepte à la cérémonie du baptême: la foi est primitive, robuste et enracinée dans la conscience comme un chêne dans la montagne. Ces devoirs sont autrement sérieux que de faire de petits cadeaux au nouvel an, en récompense d'une lettre de compliments et de bons souhaits. Chose à quoi en est réduit le ministère du parrain dans la civilisation européenne, touchant le sacrement régénérateur.
Pendant que cette délaissée est en train de souffrir,
BAaBASn-SvABAKBKI. 4 9
i90 GEUYRES DE M"« BAGRÉEFF-SPÉRANSKI.
voici que le choléra, quittant Saint-Pétersbourg et descendant vers le midi, à travers le rempart des forêts de sapins, atteint le village , s'y abat comme un vampire et multiplie la terreur et les deuils.
Le dévouement de la marraine et de la filleule, an chevet des malades et des mourants fait face au fléau; ou si le fléau exerce ses ravages , elles sont à la sépulture des victimes.
Oh! quand Tinexorable choléra a passé, c'est la filleule qui est respectée, aimée et bénie, autant qu'elle avait été méprisée, honnie, insultée, même dans le chemin par les commères qui puisaient de Tean à la fontaine, et qui maintenant lui doivent leur conservation ou celle des leurs. Puis par un coup du sort, elle perd sa consolation, son égide ; sa marraine expire.
Voilà une réhabilitation chrétienne, qui marque la droiture du sens moral; c'est entendre la régénération. Ici, ce n'est pas l'apothéose de la courtisane transformée par un amour vrai, selon des romanciers, après de longs dérèglements. Avec ces rédemptions singulières, au nom de quel idéal écrivez- vous? Je vous accorde un cas analogue. Est-ce que ce sera autre chose qu'une exception, et en ferez -vous un type de théâtre! Votre tentative déjà avortée ne peut durer. L'expérience rapide vous a démontré que le sort de ces pièces est de périr 4>ar leur nature même. Elles se meuvent dans le faux. Et puis dans leStarower, cette vertu humble, résignée, après la déception d'un amour sincère suivi d'une faiblesse coupable qui n'a d'excuse que dans un sentiment réel, enthousiaste, unique, mais non partagé, et dans l'inexpérience de la jeunesse, cette vertu laborieuse, pleine d'efforts et de mérite, a sa récompense dans l'union de l'héroïque fille avec le commis du starower. Cet époux lui était destiné dès son bas âge et lui pardonne en faveur de tant d'abnégation, de peines et de repentir.
Parmi les écrits français de M^^ Bagréeff, je considère
LA VIEILLE ET SON CORBEAU. 3df
la Fille du sectaire^ — c'est peat>être le titre qui convien-^ drait à cette nouvelle, ' — comme ce qu'elle a de plus achevé en fait de conception et de style. Là ne brille pas ' seulement une bonne plume, mais des trésors de tendresse > se révèlent à chaque page.