‹ Un portrait russeChapitre 82 sur 143 · LES ILES DE LA NÉWA · texte numérisé non relu

LES ILES DE LA NÉWA

ornée d'un beau palais, qu'Alexandre donna à son éponse Elisabeth. Ceux qui avaient connu Timpératrice dans sa jeunesse, disaient qu'elle était plus belle qu'aucune femme ne l'avait jamais été, que sans le vouloir, comme malgré elle et à son insu, elle rendait fôiis d'amour et de désespoir ceux qui avaient le privilège dangereux de s'approcher de sa personne et de s'entretenir avec elle. Nous nous rappelons encore son doux regard comme un rayon voilé du ciel, sa voix séduisante comme une caresse qui remue le cœur. Pourquoi cependant l'impératrice Elisabeth, princesse de Bade-Bade, ne fut elle pas aimée du fier Alexandre I*'? Elle n'ambitionnait que cette conquête. C'est une figure douce et mystérieuse qui parut l'indifférence durant la carrière glorieuse de son époux et qui fut le dévouement à sa dernière maladie. Le secret de ce dédain du monarque fut peut-être que la princesse ne lui donna pas d'enfants, et éprouva deux fois en vain les douleurs de la maternité. Elle fut accusée de froideur et resta sans influence. Dire comment ces deux êtres, beaux et bons comme l'était le couple impérial, doués de charmes et de qualités rares, faits pour se comprendre, s'éloignèrent l'un de l'autre, lui demeurant impassible, elle se renfermant dans sa supériorité et affectant Ja dureté du marbre; expliquer ce phénomène moral est difficile. Nous ne pouvons que le constater et dire que nous en avons été le témoin. Nous savons que cette sensibilité ardente et con* stamment refoulée, a fini par briser le cœur de cette femme méconnue; que l'ombre de sa longue et silencieuse résignation s'est projetée comme un reproche sur les destinées brillantes de son époux. Nous savons que si l'année 1842 la vit énergique dans le revers, l'année 1814 la trouva indifférente dans le succès. Occupée à soulager les malheureux et à remédier aux pertes causées par la guerre, elle ne prit point sa part des triomphes et des enivrements de la victoire. Elle semblait vouloir s'effacer jusqu'à ce

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qu'elle eût une grande occasion de se montrer: ce fat an lit de mort de son époux. Là elle revendiqua tous ses droits, seule elle passa les jours et les nuits à le veiller et à le soigner; elle le consola et lui ferma les yeux. Quelques mois après, elle mourut comme elle avait vécu, seule pendant la nuit, dans une maison de poste en route pour Saint-Pétersbourg, sans même avoir auprès d'elle une femme de service pour recueillir son dernier soupir. «

Entrons dans l'île de TchemaRi-Rechka. Là résidait un ami dont M^ Bagréeff conservait un album de dessins, que la plume capricieuse de Pouchkine traçait dans les soirées. «Arrêtons-nous un instant devant cette maisonnette qui fait le coin et devant laquelle jouent ces jeunes enfants en chemise russe. C'est dans cette demeure que Pouchkine a passé les dernières années de sa vie, non pas ce Pouchkine pauvre et aventureux poète, ce viveur intrépide qui d'un bond passait de la poésie du jeu et de Torgie à celle de la nature et de l'âme . . . non pas ce Pouchkine qui, le sarcasme sur les lèvres et la larme à l'œil, allait tour à tour de l'ironie amère à la tendresse expressive; lui, l'idole et la personnification de la jeunesse, le désespoir des mères et la terreur des maris.

«C'était un autre Pouchkine, hélas! aussi impétueux et aussi peu fortuné que le premier. Il avait été marié à la plus belle femme de Saint-Pétersbourg, de l'Europe, peut-être; il était décoré du titre d'historiographe, et de plus gentilhomme de l'empereur de toutes les Russies. Père de famille, rongé qu'il était des soucis du présent et des craintes de Tavènir, Pouchkine portait sur ses traits tourmentés l'arrêt fatal d'un sort inévitable.»

Pourquoi fatal? A cause de la fatalité des passions, mais on peut la vaincre. Les hommes partout accusent la fatalité pour excuser leurs torts et alléger leur responsabilité.

Toutes ces îles de la Néwa avec leurs jardins , le palais

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