‹ Un portrait russeChapitre 83 sur 143 · LES ILES DE LA NÉWA · texte numérisé non relu

LES ILES DE LA NÉWA

de marbre, Féglise des tombeaux, soit la forteresse des Saints -Pierre -et -Paul, où reposent Pierre le Grand, la Grande Catherine et Nicolas, sont parfois submergées par l'inondation. La Néwa débordée détruit tons ces parterres, ébranle les édifices, détériore les archiyes des caves où se noient les rats qui les rongent, et fouille les cimetières, ramenant les cadavres dans leurs propres maisons. Cette rivière se conduisit de la sorte en 4 825.

Connaissez-vouz les nuits hyperboréennes? Lisez cette page qui les décrit à ravir. On dirait qu^on est sous les orangers des lies d'Hyères, enveloppées d'une atmosphère molle et balsamique plutôt que parmi les bouleaux échevelés des latitudes septentrionales. Cependant la viUe est bâtie sur pilotis , et de ce fond marécageux qui porte les soubassements des maisons , s'exhalent en été des vapeurs délétères qui ne laissent pas de contribuer à l'insalubrité générale et de nuire à la santé publique de cette cité, qui sont propres à y naturaliser la fièvre intermittente, même le choléra, et le typhus livide qui par ses ravages ressemble à la peste sibérienne, fléau endémique.

Qu'est-ce que cette rivière de la New», dont Joseph de Maistre fut émerveillé ! Quel est le passé de la Finlande et des provinces de la Baltique? Pourquoi Saint-Pétersbourg a-t-il là son emplacement? Un résumé historique à la fin de l'ouvrage nous l'enseigne, mais chacun est libre de ne pas adopter ces solutions.

n est bien reconnu que Pierre le Grand voulut faire de Saint-Pétersbourg la capitale de l'empire, et de fait il en a été ainsi. Il faut lire la contre-partie de cette description partiale de l'auteur russe dans le poète polonais Mickiewicz, qui nous montre la vaste cité désolée par la froidure éternelle ; et l'étiquette transie et calfeutrée en uniformes et en pelisses , suivant l'empereur dans des revues militaires. C'est un singulier alliage du malaise réel et du plaisir de convention.

%n ŒUVRES DE U^ BAGRÉEFF-SPÉRANSKI.

XVn. UNE FAMILLE TOUNGOUSE. 4856.

Boman imprimé par A. Schnée, Bruxelles et Leipzig, 4867.

L'introdaction est un abrégé fort animé et très-attrayant de rhistoire de cette étrange Sibérie qui mérite toat le bien et toat le mal qu'on en a dit. Dans TOccident il n'y a rien de traditionnel qne les froidures et les glaces de ce pays, et la population misérable, criminelle ou innocente, condamnée à Thabiter, les uns pour y être nés, les autres pour y être déportés. A entendre quelques Russes, ce sont des régions fertiles, qu'occupent une race presque indépendante de Cosaques, de colons russes et de tribus nomades payant rimpôt en pelleteries, lejessak, région qui présente toutes les espèces variées des fruits de la nature et tous les auUres produits industriels. La vérité est que le nord est affireux, et que malgré les aurores boréales, c'est un climat de ténèbres et d'horreurs ; les contrées du sud et les rives méridionales du fleuve de TAmour sont habitables, d'un sol fertile et d'un ciel clément; elles offrent un aspect moins sévère , des plateaux riants ornés de moissons et d'arbres. On conçoit qu'un pays dont l'étendue est égale à notre continent, offre les contrastes les plus tranchés, des spectacles de stérilité et de désolation, ou de fécondité et de prospérité, des hommes chétifs et des honmies vigoureux, suivant les expositions basses ou élevées, le voisinage des mers polaires ou des systèmes de montagnes, et selon les latitudes qui influent directement d'abord et aussi sur les causes précédentes des variations de climat. La physique du globe nous enseigne également que plus on va vers l'est, plus la température est rigoureuse aux mêmes latitudes.

L'auteur, faute de ce point de départ si facile à trouver, n'a pas toi^ours su pondérer ses appréciations : il commence par préconiser la Sibérie et finit par en signaler les ex-

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trèmes rudesses, tant la vérité se fait jour d'elle-même. On grelotte rien qu'à lire la description des hivers de la Sibérie: ils se distinguent par un calme presque constant sans lequel les hommes ne pourraient résister à Tintensité du froid, et qui n'est interrompu à de longs intervalles que par le bourane, tourbillon aussi soudain et irrésistible que le simoun des déserts d'Arabie. Les chiens annoncent cet ouragan par des hurlements, et se creusent avec leur museau et leurs pattes des trous dans la neige. Alors le sauvage arrête son traîneau et tourne également dans la neige , un pieu qu'il ne manque jamais de porter avec lui pour pratiquer une ouverture où il se réfugie. Gens et bêtes attendent ainsi la fin de la tourmente qui passe • d'ordinaire en quelques heures, mais dure quelquefois des jours; et dans ce dernier cas, le nomade qui prend la même route, à l'aspect de ce pieu, signal de détresse, dit en passant: «C'est une victime ensevelie pu* le bourane». H y a un autre vent presque imperceptible, mais si perçant qu'il brûle la peau, et auquel les chasseurs s'exposent une fois pour être désormais invulnérables aux frimas, comme le petit montagnard des Alpes, court les jambes mi-nues dans la première neige pour ne plus souffrir des engelures et du froid le reste de l'hiver.

La conquête de la Sibérie remonte au XVP siècle. Vexés par les sultans tartares et mongols , les frères Strogonoff, colons possesseurs de terres immenses en deçà de l'Oural, s'adressèrent à Yermak et à une bande de Go-' saques mis hors la loi pour pillage et brigandage. Sous les ordres de leur attaman, ces bandits devinrent soldats du tzar blanc , et au nombre de plus de huit cents , ils marchèrent et s'emparèrent de la Sibérie jusqu'à l'Obi et à son confluent l'Irtych. Le chef-lieu du nouvel empire fut la ville de Sibir ou d'Istir, qui veut dire Orient dans quelques dialectes mongols.

Les Toungouses sont nombreux, cinquante mille à peu près

appartiennent à la Russie. Beaucoup sont soumis à la Chine; d'autres errent tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre empire et payent le tribut de pelleteries aux deux empereurs à la fois. Les Sibériens, fidèles au système des communes libres modelé sur le gouvernement patriarcal de la famille, sont intelligents, moins imitateurs que leurs frères de bi Russie d'Europe, qu'ils aiment comme la mère patrie avec son tzar blanc; et l'on a des exemples de vieux Cosaques, qui ont amassé copek par copek de quoi venir à Saint-Pétersbourg pour voir le tzar avant de mourir. On trouve souvent de la porcelaine, des b^oux d'or, du confortable et même du vin de Champagne, baptisé sans doute , dans les chaumines sibériennes.

Les paysages et les mœurs sont décrits avec charme. Les yourtes sont les tentes des Kalmouks et des Bouriates ; — ces hordes nomades, pour les dresser, fixent un pieu dans la terre ou dans la neige, attachent autour de ce pieu par en haut des nattes de feutre ou de roseau qu'ils recouvent de peaux de rennes. Ces tentes, grandes parfois et plus ou moins fournies d'ustensiles de ménage, selon le degré de culture et de bien-être de la tribu et du propriétaire ; le fleuve de l'Irtych et le danger d'habiter près des sauvages qui incendient les forêts où le colon habite, le Kamtchatka avec ses volcans qui vomissent le feu parmi les neiges, le lac Balkal, dont les bords portent les vestiges d'une civilisation évanouie ; et à côté des frimas, les maladies, lafièvre blanche, la petite vérole et la peste sibérienne, tels sont les sujets sur lesquels l'auteur donne des notions exactes dans ce roman semé de traits de mœurs et d'observations d'histoire naturelle. . C'est ainsi qu'on fait connaissance avec le sohatoï, cerf d'une taille gigantesque qui combat les ours et renverse les arbres d'un coup de pied. Sa carcasse pèse jusqu'à cent livres, il fournit une chair abondante; c'est un reste des faunes antédiluviennes.

Quelle population étrange que ces pachydermes qui

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habitaient en rangs serrés le désert glacial de la Sibérie alors pénétré d'une chaleur ardente par Teffet du feu central ou d'une autre position de la terre en regard du soleil; ces mammouths énormes dont la chair, encore mangeable (suivant Alexandre Dumas), est consenrée dans la glace profonde après des milliers d'années, et dont les défenses sont un riche objet de commerce ! Dans des cabanes, yous voyez souvent des chaises d'ivoire o^ des étagères en dents de mammouth qui remplacent la pierre absente.

Vers l'embouchure d'une rivière, Téboulement d'un coteau, à la suite d'un dégel extraordinaire, mit à découvert un mammouth enfoui et conservé dans la glace depuis des milliers d'années et dont le squelette est monté au cabinet d'histoire naturelle de Saint-Pétersbourg. Nagnères on a rencontré encore un mammouth entier avec ses chairs fraîches et sa peau velue; une commission scientifique s'était organisée, mais quand elle est arrivée, elle n'a plus trouvé que des débris : les habitants avaient dans l'intervalle dépecé l'animal, qu'ils considèrent comme vivant sous terre, à la manière d'une taupe royale gigantesque. Les Chinois croient la même fable pour s'expliquer • ce phénomène.

Le fleuve de la Lena et ses affluents fournissent des échantillons précieux à la paléontologie. Le mammouth, cet éléphant primordial, se rencontre jusque dans TEurope et l'Amérique, associé parfois aux restes du mastodonte, qui était un éléphant à trompe de la taille de l'éléphant actuel.

Dans le nord de la Sibérie et dans l'Ile de Liakow s'offrent des agglomérations prodigieuses de sable, de glace et de dents d'éléphants. A chaque tempête, la mer jette sur les rivages de cette île, de nouvelles pièces de squelette de mammouth.

La dent d'ivoire fossile pèse de 50 à 200 livres; elle est exportée en Chine depuis cinq cents ans, et en Europe depuis un siètle.

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Pendant Tété, les barques de pêcheurs se chargent de cette marchandise à cette ile; Thiver, des convois traînés par des chiens sont chargés de ces défenses de mammouths

L'tle à ossements possède sept carrières. L'ivoire qui en provient se travaille comme Tivoire ordinaire, fourni par l'éléphant d'Asie et l'hippopotame d'Afrique et transporté à dos de chameaux par les caravanes.

Quelle faune monstrueuse régnait dans cette zone glaciale lors du cataclysme qui l'a engloutie pour nous en conserver les spécimens comme les témoignages d'un monde qui n'est plus !

Les pachydermes étaient plus nombreux aux époques antédiluviennes qu'à présent: pourquoi? parce qu'ils étaient seuls capables d'habiter le globe dans son état informe; et ils avaient la peau épaisse et les pieds à plusieurs sabots, parce qu'ils avaient besoin d'être protégés contre la nature extérieure, la surface terrestre inégale, raboteuse, hérissée de rochers abruptes, coupée de torrents fougueux et de fondrières stagnantes, bouleversée par les cataclysmes et seulement couverte de forêts ou d'arbres rustiques qu'ils pouvaient arracher avec leurs trompes et broyer avec leurs solides mâchoires : certaines espèces pouvaient trouver leur nourriture dans les eaux et dévoraient également des espèces aquatiques grandes et menues. Les tapirs, les éléphants contemporains, les chameaux sobres du désert, nous donnent une idée de ces races perdues: ils croissent et subsistent dans dos conditions ingrates.

Le tapir, le buffle, l'hippopotame, habiles à nager, marchent fièrement le long des fleuves; le lourd rhinocéros avec sa corne nasale qui fouille les racines des bambous dans les fanges des marais , peut distendre sa peau imperméable pour ne pas s'enfoncer, et semble inséparable des rives du Gange.

Le tatou actuel a une cuirasse naturelle dDl'écailles im-

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briqoées, se creuse nn terrier, vit de végétaux, de molusques et d'insectes dans les forêts de rAmérique du Sud: animal surtout nocturne qui rôde comme les antédiluviens rôdaient dans la brume et le crépuscule perpétuel causé par la présence des forêts humides, des marécages et des vapeurs produites dans Tair par la chaleur centrale et la chaleur solaire. Qui décrira les perturbations étranges de répoque glaciaire, où disparut Tours des cavernes, plantigrade nageur, grimpeur, capable par sa graisse d'une longue abstinence dans les hivers, et d'une humeur sauvage, quand la terre n'offrait que des solitudes?

Les éléphants sont herbivores; c'est pourquoi leurs analogues prédominaient dans ces temps reculés d'une myriade d'années ; ils avaient leur subsistance préparée dans le règne végétal seul. Le mastodonte dont la carcasse gtt dans le sol d'atterrissement des bords des rivières d'Amérique, avait une trompe et la taille de l'éléphant.

La grande espèce du paléothérion était un tapir de la taille d'un cheval. L'anoplothérion approchait du chameau. Le dinothérion était une sorte de tapir plus gros que les plus forts éléphants. Le mégathérion reproduisait l'image hybride d'un tatou qui aurait une tête de bradype ou paresseux; et ce géant habitait dans le Paraguay et les monts Bleus de la Virginie.

Les dinosaures étaient des reptiles formidables dont le crocodile et le caïman sont des échantillons approximatifs : le plésiosaure, voisin, par la forme d'un lézard démesuré ; l'iehthyosaure, vaste amphibie rappelé en miniature par rigaane d'Amérique et peut-être capable comme lui de change de couleur, de darder sa lai^e, de hérisser ses écailles et de rouler de gros yeux flamboyants de colère ; le mégalosaure , imitant la taille de la baleine et avide de proies marines, sont des espèces caractérisées par les paléontologues. Le ptérotactyle, avec ses ailes énormes, avec 868 pieds puissants, pouvait prendre une course

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pantelante sur les régions désertes ; il s'harmonisait a?ec le reste de ces créations insolites, et était dans sa réalité semblable an dragon volant de la légende! Le dinornis était lui-même an oisean géant; ce fossile aurait, suivant des naturalistes, son congénère encore dans la Nouvelle- Zélande.

Une flore exceptionnelle était appropriée à cette faune massive. Les herbes marécageuses, des futaies luxuriantes, des fougères gigantesques, des graminées colossales correspondaient à ces populations pour nous extraordinaires, mais conformes à Tétat du globe jadis, il y a Dieu sait combien de siècles de siècles.

Les yeux si petits (de Téléphant, en comparaison de sa taille énorme, autorisent à induire qu*à l'origine les espèces de mammouths, étaient des espèces semi-nocturnes, on du moins vivant sans cesse dans Tombre des forêts ou dans les brouillards émanés des marécages immenses du nord de la Sibérie, qui fut un fond de mer laissé sinon à sec , du moins abandonné par l'océan et peuplé par les faunes disparues. Il est à présumer que ce sol fut tourmenté par les éruptions , effet du feu central, dont les volcans du Kamtschatka seraient les dernières cheminées et qui échauffait jadis tout le nord de l'Asie; comme le Vésuve, l'Etna, le Stromboli, les cratères ardents de Métellin sont les ouvertures par où s'épanchent des jets de ce foyer intérieur qui ébranle les côtes de la Méditerranée et jusqu'aux rivages du lac Majeur.

La débâcle des frimas du pôle, qui a suivi l'époque glaciaire a changé le climat de l'hémisphère septentrional. Mais il y aurait trop à dire sur ce sujet pour commencer d'en parler.

George Cuvier est l'intelligence qui a pénétré de nos jours le plus profondément dans l'œuvre de la création; et ce génie extraordinaire y a vu dans une variété infinie et une prédisposition admirable, chaque être parfait et

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viable, selon son ordre, sa destination, sa structure et son espèce; ayant les moyens de vivre, et jeté ou placé dans un milieu qui suffit à ses besoins et qui est approprié à la conformation de ses organes, à son type, aux lois mêmes de sa nature et de son existence.

Voilà Touvrage que Guvier méditait d'écrire, quand la mort a pris sa tête et glacé sa main; voilà Tharmonieuse et immense synthèse que lui seul pouvait formuler dans un langage magistral, sur la création vivante et sur la création disparue, ayant étudié les êtres, les plantes, les animaux, chacun isolément, dans sa longue et laborieuse carrière; étant seul capable de tracer les grandes lignes de cet ensemble magnifique en les rattachant aux moindres détails; seul à même de rapprocher toutes les classes d'êtres, les inférieurs, les insectes, aussi admirables que les supérieurs, le lion et Thomme, couronnement de la création ; et tous , paraissant à leur heure, à leur lieu, tous munis des organes propres à Texercice de leurs fonctions vitales et à leur propagation dans les bornes de leur alimentation mutuelle, les uns se nourrissant des autres; et la vie étant partout le signe de Vintelligence suprême servie par la puissance créatrice. Il pensait que dans cette échelle incommensurable des êtres, tous avaient leur fin! Comment Thomme n'aurait-il pas la sienne; et comment cette tin de Thomme ne serait elle-pas son auteur?

Le monde visible touche sans cesse le monde invisible; Dieu renferme tout, tout le renferme ; les lois de Tuniverg sont la marque de son omniprésence ; il révèle tout et tout le révèle! Il éclaire, il vivifie, il gouverne les choses, il leur imprime une individualité complète en les dotant chacune des conditions nécessaires à son existence. Et ce système et cette ordonnance des corps animés et inanimés symbolisent Tenchainement des idées et des plans impénétrables de Tentendement divin.

Pour la Sibérie, région de vaste silence et de terreur in-

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stinctive, elle reçoit depuis bientôt un siècle, les déportés de cette république polonaise qui avait abusé de la parole; et quelle expiation. Pourtant la vie des âmes n'a pas moins d'intensité dans cet exil affreux , chez ceux qui ont connu la civilisation.

Parmi les indigènes, les enfants taciturnes, tristes, qui fuient, les hommes errant dans les steppes, vivant avec la nature, sont désignés par là pour être les schamans futurs.

Les exilés sont aussi condamnés à creuser leur conscience, à vivre dans leur passé, et sont séquestrés de la société.

Un Polonais raconte ainsi ses impressions: a La nuit y est presque aussi longue que l'hiver; elle est monotone et triste, mais grandiose; et quand elle s'éclaire de l'aurore boréale, rien n'égale sa splendeur. Le ciel, bleu foncé ou presque noir, présente des multitudes d'astres et d'étoiles filantes, et parait tout en feu, mais ce feu n'échauffe pas ; il ne rayonne pas ; la lumière de ces météores a je ne sais quoi de mélancolie; on les prendrait pour des regards d'esprits condamnés à contempler éternellement cette terre malheureuse.

«Et cependant les pâles feu de ces astres allument parfois un incendie surnaturel, aussi spacieux que l'horizon sans limites. Gomment décrire cette âamme blanche, bleuâtre, tirant sur le noir, transparente, qui n'a rien de céleste, qui ressemble à un éclair et à une ombre et dont la voie lactée donne la vague idée à œil, longtemps plongé dans cette incommensurable nébuleuse !

«Du sein de ces lueurs phosphorescentes, surgissent des colonnes de feu; elles se rencontrent comme les lances des guerriers sur un champ de bataille; elles s'entrechoquent sans se briser: elles sont impénétrables et restent tocgours entières comme des corps spirituels.

«La scène change: des formes nouvelles, terribles, majestueuses apparaissent de toutes parts à l'horizon: elles

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s'élancent vers le centre du ciel (zénith) avec une rapidité inimaginable; elles se mêlent en répandant des torrents de lumière, qui ressemblent tantôt à de la braise ardente, tantôt à des flots de sang.

a Est-ce un tournoi? est-ce une guerre des esprits? Personne n'expliqua ni la nature ni la signification de Tanrore boréale. Les philosophes émettent des hypothèses, qui lui assignent pour origine Télectricité et pour but de remplacer le jour absent plusieurs mois de suite; les Toungonses croient que la Sibérie est un champ clos où les esprits viennent vider leurs querelles. La nature aurait-elle des visions? cette nature du nord, malheureuse et endormie, fait-elle des rêves qui ressemblent à ceux d'un exilé ?

«Au mois de janvier, après une nuit qui a commencé au mois de novembre, on attend le retour du soleil. Vous qui voyez cet astre tous les jours, vous vous inquiétez peu de son lever et de son coucher; vous prononcez avec indifférence ces mots : Demain matin ; mais si Ton vous disait qu'il n'y aura pas de demain matin , que vous ne verrez l'aurore qu'après une nuit de plusieurs mois , avec quelle impatience alors vous attendriez l'apparition du soleil? »

Ainsi l'aurore boréale, ce phénomène consolateur des longues ténèbres du septentrion, se manifeste dans de rares circonstances, à nos latitudes , tempérées ; je me souviens de cette lumière douteuse et bleuâtre qui se déployait sur les collines de la Saône un soir d'été; et j'ai entendu raconter au foyer helvétique , qu'un matin avant l'aube, l'horizon de Genève en fut ébloui; les étoiles semblaient monter et descendre dans l'azur verdâtre du ciel, des faisceaux étranges de lumière allaient du zénith, se réfléchir en colonnes argentées dans le lac limpide ; et le témoin de cette scène inusitée, éprouvant un respect voisin d'une crainte superstitieuse, pensait, dans son admiration naïve, qu'il se passait quelque solennité dans le ciel! . . .

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Aussi le poète patriote Adam Mickiewicz dans son «Cours de littérature slave», n'hésite-t-ilpas àdire que l'orgueil, ce crime capital de la noblesse polonaise qui se croyait supérieure à toute l'humanité , a été frappé d'un coup étrange et effroyable dans les exilés de la Sibérie. Le gentilhomme, qui, à en croire un auteur entiché de son excellence, était l'idéal de la création, y perd son nom et devient un numéro. Cette rude et incomparable expiation a rapproché toutes les classes des Polonais , effacé les divisions des partis, puisque le paysan et le grand seigneur y chassent dans les marécages ou y travaillent côte à côte dans les champs, dans les mines. La proscription commune pesant sur l'empire entier, a même rapproché la nation polonaise de la nation russe, puisque tous ensemble ce sont des malheureux, mot qui est synonyme de déporté ou de criminel dans cette terre malheureuse. Par cette communion dans la souffrance, ils ont senti le besoin de la protection de la Providence; et si jamais il sortait de ces déserts des troupes recrutées de ces infortunés finissant par être plus nombreux que leurs gardiens cosaques, cette armée composée des enfants d'une race sacrifiée, imbue d'une conviction inébranlable et d'un sentiment inextingible de solidarité, ne mettrait pas en oubli la religion de ses pères et ne s'écarterait jamais de l'humanité.

Les Polonais ont surtout aimé leur patrie depuis qu'ils l'ont perdue. De mêm» que le clergé et la noblesse de France ont préparé , par leur dissolution et le total oubli de leur devoir, la révolution et ses abominables excès; ainsi le seigneur polonais en introduisant chez lui la mollesse et le luxe étrangers, s'est aliéné le paysan qui a commencé à sentir ses chaînes , sa misère et sa servitude. Tant que le seigneur partageait la dure existence du serf, y chassait en sa compagnie, sur les étangs et dans les forêts , portait les armes , le paysan ne se plaignait pas et puisait la force morale dans l'exemple du maître. Ainsi

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en Autriche, le peuple à la vue du clergé et des grands, veut jouir à son tour: source de déceptions, de ruines et de crimes.

C'est là la cause et le secret mobile des bouleversements sociaux à qui Ton cherche des prétextes de droit et de justice: tactique infaillible de tous les meneurs de partis. '

Nous devons terminer les extraits sur la famille toungouse par un portrait de la Sibérienne. Elle ne manque pas de charme si elle est ressemblante , et ces réflexions sur la femme slave sont à ajouter au Livre d'une femme.

« Si les types de femmes bibliques se rencontrent souvent en Bussie, ils sont encore plus fréquents en Sibérie, où Tindustrie de la chasse, de la pêche et les longs voyages que nécessite leur commerce, éloignent souvent les hommes de leurs foyers. Et, chose remarquable, cette autorité que les femmes exercent sans contrôle pendant les absences prolongées de leurs maris, n'ôte rien au respect et à la soumission qu'elles leur témoignent à leur retour. Elles discutent et disputent même librement sur toutes choses avec ceux qu'elles appellent leurs maîtres, mais en définitive , elles se rendent sans murmure à leur volonté. Cette obéissance de la femme, cette abnégation complète, sans toutefois lui faire perdre la pérogative d'être l'aide et le conseil de son mari, la confidente sensée de ses projets, la compagne dévouée de ses malheurs et de ses dangers, est un trait caractéristiqne des mœurs slaves, que les historiens les pins anciens ont relevé. Le contact avec les races asiatiques chez lesquelles la femme est esclave, n'a pu le changer. Aussi, à notre avis du moins, ce trait, mieux que tout autre prouve le bon sens et la générosité d'un peuple qui a su conserver aux femmes leur véritable place dans la société; qui, sans en faire des souveraines comme dans certaines contrées de l'Europe, ou des servantes comme dans certaines autres de l'Asie, a su mi-

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tiger par Taffection et la confiance rantorité légitime da fort sur le faible. »

Ce roman ofifre des péripéties attachantes. La scène da Toungouse païen baptisé pendant un orage dont les éclairs bleuâtres emplissent Téglise et épouvantent Tassistance superstitieuse comme un funeste présage, est une scène d'une touche magistrale, et trahit un esprit familier avec les ressources de Tart. Le digne curé Jossif; le scbaman, c'est- à -dire le magicien, qui a dressé Tidole nommée le Shaïtan (corruption de Satan) dans le sein de la forêt, est fait captif, s'évade et traverse le lac sur un glaçon pour la rejoindre, pour se cacher dans la grotte tortueuse creusée au-dessous d'elle, où ce prêtre brûle du soufre et du bitume dont les vapeurs s^exhalent à Tair par les narines du fétiche Tagaract, comme pour terrifier les ennemis du dieu d'argile et les siens propres ; Irischa , la jeune fille promise au païen converti Iwan, et mariée au riche voisin Mathwieff, malgré elle, ce sont autant de caractères distinctement dessinés. Mais lisez le volume, vous ne reprendrez pas haleine avant la dernière page. Le schaman est tué. Ainsi est soumise une tribu rebelle à la Russie, ainsi s'éteint une famille Toungouse.

Der erste Romanofif.

Matiuscrit allemand inédit contenant environ 2800 vers.

Cette tragédie ébauchée en automne 1856, dans le comté de Neutrah, en Hongrie, fut achevée plus tard et coûta, peut-être, à l'auteur sa santé.

Cette pièce qui reproduit Tavénement de la dynastie des Romanoff au trône de Russie, s'enchevêtre dans des

combinaisons ; elle est bien conçue et d'on grand style. Des caractères divers s'y croisent et sont traités avec supériorité, fidèles à eux-mêmes.

Le contraste des situations et des sentiments, la lutte, tantôt intérieure ou privée, tantôt publique et entre deux peuples, tiennent Tintérét en haleine, et le dénoûment sort des entrailles du sujet. L'amour ingénu et dévoué d'une jeune fille, de Natalie, touche au sublime, et nous rappelle par certains côtés la Pauline de Corneille dans Folyeucte.

Ce sig'et n'est pas une actualité, puisqu'il s'agit à présent de défaire les rois, et non pas d'en faire. Le vent du jour n'est pas aux rois. Les monarchies absolues ne sont pas à la mode , et les idées surannées ne sont pas en faveur. C'est bien. Nous voulons le progrès, mais veuillons voir qu'à cette heure nous sommes dans le champ propre de l'art et qu'il serait injuste et peu libéral, de ne pas reconnaître le beau et le grand où ils sont, même dans un passé honni, même chez des ennemis ; et si nous posons la démocratie dans l'art ^ il nous faut la rendre solidaire de la démocratie politique qui jusqu'ici, sauf les Gracques romains et Charlotte Corday la républicaine , ne présente dans ses rangs que des personnalités ternes, des figures plates, des mœurs effacées ; et cette absence de relief, de couleurs, d'éléments individuels très-accentués, rend le drame impossible; c'est pourquoi les auteurs tragiques se tournent si complaisamment vers l'antiquité , même en la faussant, ou vers le moyen-âge écoulé; ils trouvent là des classes tranchées, distinctes, le serf , le commerçant, le prêtre, le noble, le comédien, le soldat, l'aventurier, le bandit et le mendiant de profession. Il y a choc des passions, des intérêts, des préjugés, l'étincelle dramatique jaillit sans cesse. Le nivellement moderne qui a supprimé castes, costumes et privilèges, et la raison l'approuve en général sans toutefois gagner l'art à sa cause, — a du même coup rayé les types; le bourgeois s'égale au seigneur,

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et le frac noir du cordonnier ne diffère pas de celui du gentilhomme. Cet avènement du tiers-état, de la roture n'a pas, que je sache, favorisé l'essor de l'art; et au contraire, lui a attaché un boulet aux pieds, pour qu'il traîne ses plaies dans la boue.

Un drame royaliste n'est donc pas du goût de notre temps. Qu'est-ce que notre temps aime alors? Le vaudeville amusant, la farce épaisse, le mélodrame insipide des barrières; ou les scènes du demi-monde et les roueries de la finance sur le grand théâtre. Le public bâille aux classiques. Alors ce théâtre qui doit moraliser, élever l'homme , exalter l'amour de la patrie , passionner l'honneur et le devoir, à quoi en est-il réduit, sinon à nous rabaisser et à fomenter en nous les instincts mauvais?

Je m'excuse de cette digression qui m'a retardé dans l'examen du Premier Romanoff. Je donne une analyse détaillée de cette tragédie, parce qu'elle est inédite, et aussi afin de montrer comment l'action s'emboîte, comme toutes les parties s'enchaînent, issues du même noyau.

Après le supplice du faux Dmitrî, qui fut déchiré par le peuple, Wasili Iwanowitch élu tzar en 4606, fut détrôné cinq ans plus tard: il mourut. La Russie devint un champ ouvert à la double ambition du Suédois et du Polonais, qui l'un et l'autre voulaient imposer chacun leur roi pour tzar. Enfin Sigismond victorieux put, des bords 4e la Vistule régner en Russie jusqu'à l'année 1621, sans laisser toutefois d'être en guerre avec les Suédois qui s'avancèrent jusqu'à Nowgorod, et d'être haï de la majorité des boïards et détesté des Russes ainsi que sa nation. D'ailleurs il était troublé par les intrigues continuelles de la veuve du faux Dmitri, une de ses anciennes sujettes pourtant, Marina Mnichek, qui à l'aide de ses favoris Molkanoff et Saroudsky, devenus successivement ses époux légitimes, tenta de s'emparer du pouvoir suprême. Le peuple, las du despotisme polonais, conspira pour secouer le joug étranger, pour chasser les

Suédois et en même temps ponr se donner on tzar national, par la voie de la libre élection: à qnoi il réussit après de longues luttes, le 43 février 4621. Le choix du peuple tomba sur le jeune Romanoff , qui par sa mère descendait de la vieille race de Rurik.

Le complot qui élève au trône le rejeton de cette dynastie, sept fois séculaire alors, a pour chef Minine, simple boucher. C'est un caractère taillé à Tantique. Il ne respire que la délivrance, la grandeur, la prospérité de sa patrie, il se dévoue au bien commun sans arrière-pensée dUntérêt propre. Ses desseins' accomplis, la conspiration menée à bonne fin, Minine se retira dans la vie privée, obscure, et son nom serait à jamais oublié si Thistoire ne nous l'avait conservé. Le prince Pojarski , commandant et chef des troupes nationales, brave et s'inspirant des conseils de Minine, est aussi une grande figure de ces temps.

Voilà en quelques lignes le fait historique. L'époque qui précède l'avènement du premier Romauoff et cet avènement lui-même, fournissent la donnée de cette tragédie où la critique ne doit pas chercher les trois unités d'Aristote. Le changement de lieux , l'espace d'une dizaine de mois qui élargit les 24 heures du théâtre grec, et enfin des actions différentes, marchant côte à côte et concourant au même but, — tel est le système pondéré qu'adopte M°*®Bagréeff après les exemples de Shakspeare , de Gœthe , de Schiller, de V. Hugo et de Grillparzer.

Le lieu de la scène est, au premier acte, la maison de Minine et la place de Nijnéi; à l'ouverture de cet acte, la fille de Minine, Natalie, en attendant le retour de son père absent depuis plusieurs semaines, devise avec sa vieille tante d'un jeune homme, dont elles ont soigné les blessures et qui est parti ce même jour. Minine arrive : sa fille lui révèle avec ingénuité la vive impression que le malade guéri a produit sur elle. Le père qui se doute que sa fille est éprise justement du jeune homme qui est le

3 1 4 OEUVRES DE M"'^' BAGRÉEFF-SPÉR ANSKI.

plus rapproché du trône, lai recommande de Tonblier, comme il le recommandera encore à plusieurs reprises, et s'alarme de la passion naissante de son enfant.

Survient Afanasieff, Tami deMinine, qui annonce la mort du commandant russe Liapunoff, et la désolation et Tindécision du peuple après cette calamité. Le peuple tremble comme un roseau et implore Dieu de le sauver.

Minine dans sa réponse, donne dès Tabord la mesure de sa valeur propre et montre un caractère grave et taillé à l'antique.

a Si le peuple implore Dieu, il a raison, car Dieu nous a^ punis à cause de nos péchés. Il n'a pas voulu éteindre la jQamme que nous avons allumée dans notre excessif orgueil, avant qu'elle soit étouffée dans sa propre fumée. Où sont les temps où la Russie était grande, forte, et considérée comme le premier pays du monde? où régnaient sans partage Tamour fraternel et la concorde? ces temps où ses ennemis dans la crainte s'inclinaient devant elle? Maintenant la patrie est déchirée en lambeaux; les conquérants du Nord et de l'Ouest se la disputent. Les Polonais dominent à Moscou, la sainte ville des Russes, les Suédois occupent la ville forte de Nowgorod, d'où ils étendent la main pour saisir la couronne de Russie. Enfin des faussaires , des brigands , des hordes de Tartares, des malfaiteurs de tout genre parcourent notre pays et se baignent en triomphe dans le sang russe.»

Minine envoie ensuite son ami Afanasieff rassembler le peuple sur la grande place de Nijnéi, où il se rend luimême, bientôt suivi à son insu de sa fille et de la vieille tante curieuse.

Le peuple dispute sur le choix d'un tzar, émet plusieurs noms; Afanasieff jette celui de Michel, candidat accepté par les uns et traité d'enfant par d'autres. C'est le tumulte, c'est la confusion jusqu'à ce que Minine paraisse

LE PREMIER ROMANOFF. 8 i 5

et calme cette effervescence par un discours digne et sensé, qui ramène la foule à une paisible consultation.

Mais on se tait sur le tzar futur, pour s^ôccuper du plus pressé, de l'essentiel: la nomination d'un nouveau commandant des troupes. L'ancien fou de Marina interrompt la discussion et annonce la mort de Molkanoff, époux de Marina, et le nouveau mariage de la tzarevima illégitime avec Saroudski. Ce fou qui va de groupe en groupe, jette ça et là un mot, excite les débats et répand partout de l'animation. — Le peuple est encore sous l'émotion de cette nouvelle, quand arrive Pojarski, nommé commandant des troupes. Minine lui est ac^oint comme conseiller avec le titre d'élu du peuple. Les femmes, bras impuissants , offrent et ramassent leurs bgoux pour créer des ressources à l'armée nationale.

L'entrée d'Afanasieff et successivement celle de Minine et celle de Pojarski mouvementent cette scène au point d'en faire un chef-d'œuvre et de la rapprocher d'une scène analogue dans VEgmont de Goethe.

Le peuple se retire et s'écoule. Minine renvoie à la maison sa fille et la vieille tante en leur recommandant le fou et choisit avec Pojarski laroslaw pour lieu de concentration des troupes.

Minine pour légitimer l'insurrection du peuple contre le gouvernement établi, s'appuie sur ces paroles du patriarche: «Le peuple russe est seul capable de sauver la Russie, par son bon sens, sa foi et son courage.»

En se séparant les deux amis entendent de loin des coups de mousquet, le bruit du tambour, un cliquetis d'armes : le peuple prélude au combat.

Dans le second acte, nous sommes transportés aux environs de Moscou dans le couvent du patriarche Hermogène. Michel dont le père a été reclus dans un couvent en Pologne pour raison d'état, et dont la mère a été contrainte de prononcer ses vœux dans un monastère russe, rend

visite an patriarche qni Ta élevé et lai explique qae sa longue absence a été motivée par nne blessure qu'il avait reçue en défendant une femme contre des guerriers, sans quoi elle n'aurait pu résister jusqu'à l'arrivée de ses gens qui l'émènent. Dans cette femme le patriarche a reconnu Marina Mnichek et interroge avec anxiété Michel pour savoir s'il a révélé son nom. Michel répond que chacun avait d'autres soucis dans cette mêlée que de questionner; et que, resté seul, il avait été recueilli et soigné par une jeune personne charmante. aAuparavaut», dit-il dans le plus suave langage, «nous étions seuls l'un et l'autre. Ce n'est donc pas un miracle que nos âmes se soient rapprochées et unies délicieusement , semblables à ces boutons de fleurs qui à la brise printanière brisent leurs calices pour parfumer l'air et déployer leurs ravissantes couleurs.»

Aussi Michel rassure le patriarche inquiet sur cette aventure et en même temps il a soif d'activité, il est impatient du repos et réclame la liberté de chercher sa propre fortune. Hermogène lui prêche la patience et l'obéissance comme des vertus aussi difficiles que le courage et la bravoure et comme des moyens d'atteindre son but. «Mais quel but? » demande Michel. En réponse, le patriarche lui raconte l'histoire de David jusqu'au moment où , tournant la fronde , il élève la pierre . . . Michel interrompt tout court le patriarche et s'écrie comme dans une illumination intérieure: «Jusqu'à ce qu'il ait tué Goliath» — tout confus encore de n'avoir pas bien saisi le sens de ce récit.

Mais voici venir une députation du roi Sigismond. Le patriarche renvoie Michel, et la reçoit avec dignité et fer- ;neté. Le chef de la députation, le comte Scholkiefski, prétend se présenter de la part du souverain polonais, que le patriarche ne reconnaît pas. Pendant cette altération on entend du brait dans les appartements voisins et en même temps on amène prisonnier Michel, qui se récrie et

demande de quel droit il est traité de la sorte. Le capitaine de la garde le présente comme un vagabond en fuite. Michel décline son nom. A peine Scholkiefski a-t-il entendu ce nom Romanoff, qu'il veut charger de fers Michel. Le patriarche veut intercéder pour le jeune homme — mais Scholkiefski entre en fureur, il jette son masque de feinte douceur, il a dévoilé des intrigues et déclare qu'il mettra dans les chaînes ce Romanoff prétendant au trône. Le patriarche obtient, que Michel aille au couvent rejoindre sa mère, à condition que le patriarche exhortera le peuple à se soumettre au roi Sigismond. — Michel supplie son instituteur: «N'achetez pas ma jeune vie au prix de la vertu d*un vieillard ! » Le patriarche lui ordonne de se taire. — Le comte Scholkiefski peint à Michel le dépérissement, la consomption de l'homme condamné aux cachots. . . . « Plus dure encore la trahison est à Tâme » répond Michel, « et le chef de l'Église ne suivra jamais tes lâches conseils.» Le patriarche lui impose de nouveau le silence. Le comte croit avoir gagné sa cause avec le patriarche et le veut emmener au Kremlin. La situation était délicate, le prêtre ne doit pas mentir, il ne ment pas formellement ici , mais par sa retenue et son ton impératif envers Michel, il donne le change au comte: c'est presque une réticence, ou du moins c'est un jeu double qui frise Tescobarisme.

Le patriarche en partant console Michel par ses paroles: «Que nous sommes tous myopes! L'œil de Dieu seul pénètre à de longues distances! Ce qui nous parait mauvais est quelquefois bon ; et ce qui nous parait bon est bien souvent un mirage trompeur. Tranquillise-toi, et prend pour modèle le berger de la Bible. »

Des boïards qui voient passer avec le comte le patriarche, qu'ils estiment et vénèrent, s'étonnent; et l'un d'eux dit à voix basse: « Cette vertu aussi chancelle! N'y a-t-il donc plus de vertu au monde? La vie de ce jeune homme

doit être bien précieuse pour qu'on Tacheté à un tel prix.'o

Michel seul dans sa prison ne peut faire qu'un monologue. Il n'y manque pas ; il en fait même un quelque peu long, où il se juge trop jeune et faible pour mériter la couronne, où il peint le changement qui s'est opéré en lui naguère insouciant et naïf, maintenant tourmenté dès qu'il a su qu'il pouvait aspirer au troue vacant de ses aïeux. Mais la grandeur suprême est pour lui dénuée d'attraits, s'il ne la partage avec Natalie, trésor qui vaut tous les trésors du monde. En se parlant ainsi à lui-même il finit par s'irriter contre sa captivité, mais il demande pardon à Dieu de son emportement, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de le délivrer. Voilà que s'ouvre une porte dérobée de la prison , un moine entre et assure l'évasion de Michel sur l'ordre du patriarche.

Dans ce même acte, le peuple assemblé sur la place du Kremlin, crie contre l'oppression polonaise au sujet de l'enlèvement d'une jeune fille bourgeoise. Les femmes animent la haine des hommes contre la tyrannie en leur reprochant leur indolence, leur apathie: «Vous boirez tous les affronts sans rougir, ni sentir votre sang frémir dans vos artères et vous monter à la tête, et sans que se crispent vos mains de colère, o

Le peuple fait silence à l'arrivée du patriarche Hermogène, qui commence un discours; se perd dans une exorde très-vague. Scholkiefski s'impatiente de sa lenteur, il lui dit qu'il n'en arrivera pas au fait; c'est-à-dire à recommander au peuple russe d'obéir au roi Sigismond. Le patriarche ne veut pas, certes, engager le peuple à supporter le joug; mais pressé do parler plus distinctement et non rassuré sur le sort de Michel, il tâche d'apaiser la masse, quand survient le moine qui lui annonce à voix basse l'évasion de Michel. Le patriarche alors se refuse catégoriquement à tout ce que Scholkiefski a

exigé. — Scholkiefski veut lai imposer silence; le peuple veut que le patriarche parle, et celui-ci prophétise au peuple l'élection d'un tzar national dans l'enceinte même du Kremlin. Sur quoi Scholkiefski le fait mener en prison. Le peuple résiste à cet acte arbitraire; le patriarche engage les fidèles désolés à rester tranquilles , mais à ne pas s'endormir toutefois, jusqu'à l'heure de la délivrance.

Le troisième acte nous transporte de nouveau àNgnéi dans la maison de Minime , où uous trouvons Natalie absorbée par le souvenir de Michel et l'esprit peuplé de cette image. Le fou révèle à la jeune fille le secret de cet amour — je désirerais pour cette chose délicate un autre personnage que le fou. — Ce personnage ne tarde pas de paraître; c'est Michel lui-même qui, sautant par dessus le mur, promet à Natalie de l'épouser, tandis que le fou s'éloigne et que la tante Prascovie jase avec les voisines. Le vert galant, qui rappelle Henri IV dans ses escapades pour Gabrielle d'Estrées, avant de vite se sauver en escaladant la clôture, promet à sa fiancée de revenir, mais par la porte et de sortir de même de la maison. Mais cette assurance ne tranquilise pas Natalie, elle objecte qu'ils sont trop jeunes pour se marier; ensuite, qu'elle, obscure bourgeoise, ne peut devenir la femme du futur tzar, qu'elle ne désire pas l'élévation et l'épouserait, fût-il un mendiant. Elle souhaiterait presque qu'il en fût ainsi, afin de fonder solidement sa plus chère espérance.

Ce dialogue est touchant. Us échangent leurs croix de baptême, suivant l'usage russe, ce qui équivaut au serment le plus sacré et le plus solennel d'amour ou d'amitié. Mais Michel, à regret, se hâte de partir.

La scène est transportée dans le couvent d'Ipatcheff dont Marpha, la mère de Michel, est l'abbesse. Marina, qui a suivi les troupes polonaises , a choisi son logement dans le monastère. Elle est auprès du berceau de son enfant qui dort et se repose au milieu du tumulte guerrier.

Mais cette tendresse maternelle n^étouffe point en elle d'âpres sentiments ! Le tigre se réveille, elle s'avone que son cœnr est aussi dur que Tacier qa'on peut rompre mais non plier, et en contemplant son fils: aQuel sera son avenir?» se dit-elle: «anra-t-il un avenir? ou bien ne fera-t-il qu'entraîner sa mère à Tabime, comme les fleurs de Tupas attirent le voyageur pour le perdre et lui verser la mort avec leur ombre? o Elle regarde fixement les trois bagues qu'elle porte à ses doigts: Tune du faux Démétrins, le moine Otrepieff , l'autre de Molkanoff, et la dernière dont elle attend des consolations ou du moins la délivrance.

Une religieuse arrache' à ses réflexions Marina, et loi annonce l'arrivée de la supérieure, qui se plaint de ce que l'enceinte sacrée est violée par les troupes. Par l'entremise d'une de ses femmes, Marina ordonne à ses gens, de camper hors des murs du couvent. — Elle reconnaît la mère de Michel et lui demande des nouvelles de son fils, qui n'est pas dans son armée polonaise et qui doit être parmi ses ennemis.

(Voici un échantillon de cette œuvre ; cette scène caractérise l'ambition démesurée de Marina.)

Marpha (répond). Mon fils est trop jeune pour la guerre, trop noble pour la trahison.

Marina. Mais il est ambitieux et prétend au trône.

Marpha. Je prie Dieu jour et nuit de lui ôter de telles pensées.

Marina. Ainsi tâche de gagner ton fils pour la cause du mien.

Marpha. Mais quel est donc le père de ton fils.

Marina. Le tzar Dmitri.

Marpha (arte tone). 0 femme impudente! Honte, ni pudeur, ni remords de conscience ne peuvent refréner ton orgueil. Le moine Otrepiefif, le faux Dmitri, lui était fin, et il parlait de son droit avec un semblant de conviction. C'est ainsi qu'il en a trompé plusieurs et il pouvait te

tromper aussi; mais il n^est pas même le père de ton fils, et aux droits de Molkanoff, comme à ceux de Saroudski, pas une Russe n'a cru jamais.

Marina. Ton esprit s'est alourdi dans ce couvent étroit, tu ne peux pas comprendre Téléyation suprême.

Marpha. Tu es dans Terreur. Mon esprit ne s'est pas rapetissé; mais c'est l'humilité et le renoncement qui m'inspirent. J'ai longtemps pleuré avant que l'espace d'une cellule ait suffi à mon repos et à mon contentement, mais l'état et la triste destinée de la Russie m'ont convertie. Maintenant à aucun prix je ne voudrais retourner au monde.

Marina, Mais'pour ton fils.

Marpha. Encore moins. Sachant que cette couronne est hérissée d'épines, je prie Dieu qu'il l'en garde.

Marina. Et moi je prierais Dieu jour et nuit afin que cette couronne, qu'elle soit de lauriers ou d'épines, ornât le front de mon fils.

Marpha. Ne blasphème pas. Si le fils du brigand Molkanoff montait sur le trône, le sol de la Russie tremblerait de honte.

Marina. J'ai été couronnée par votre patriarche.

Marpha. Oui , par le parjure Isidore.

Marina. On m'a reconnue comme tzarenna. Que vous faut-il encore? Vous avez un exemple dans votre histoire : la veuve de Fédor n'avait pas plus de droit au trône que moi, et pourtant on a laissé ce trône en héritage à son frère Boris Goudonoff. Mon fils est grand-duc héritier, mon héritier. Tu ne comprends pas ce que signifie ce mot: «gouverneur». C'est peu ce que tu as à pleurer: l'absence d'un époux, la privation de quelques joies chères aux femmes.

Marpha. Quoi ! tu dis que c'est peu , de ne jamais voir ni son époux , ni son fils, de ne pouvoir partager ni leurs

Baobésfv-SpAsaitbxi. s 1

S2i OEUVRES DE M'»« BAGREEFF-SPÊRANSKI.

adversités et d'ignorer quelle destinée ils parcourent! Ta appelles cela peu souffrir!

Marina. Peu en comparaison de ce que j'ai souffert. Tu ne sais pas comme le diadème brûle les tempes, ta ne connais pas l'ivresse du pouvoir, ni ces mille réseaux qui attachent nos cœurs à la majesté et à la splendeur future ? —

Mais voilà qu'arrivent les partisans de Marina. Saroudski entre ivre d'eau de vie. n y a une scène ignoble entre Marina et son mari, qui dans sa déraison, la force à le servir comme une souillon d'auberge et la menace de la cravache. Il se fait présenter la supérieure et lui annonce qu'il a envoyé des hommes pour s'emparer du fils de Tabbesse, de Michel, qui est amené en effet à ce moment même.

uAh»), s'écrie la supérieure, quand elle l'aperçoit, amou fils, Dieu de bonté, ayez pitié de lui.» Marina le reconnaissant, dit: «Mon sauveur, mais aussi l'ennemi naturel et Je rival de mon fils ! » (La situation est un coup de théâtre.) Saroudski demande le nom de Michel qui lui réplique avec dignité que son nom est connu. Saroudski le menace, ne lui épargne pas la grossièreté; et ordonne de le bàtonner, de le cravacher et de lui infliger d'autres tortures. Michel se dégage des gens qui veulent le lier, tire l'épée, présente la mort à qui l'approche et somme Saroudski de se défendre. Marina exhorte Saroudski à tuer ce jeune honmie. Michel rappelle à cette femme perverse qu'elle lui doit la vie, mais elle lui répond qu'elle ne connaît que la cause de son fils. A la fois intrigué et piqué par la provocation de Michel, Saroudski accepte le duel et succombe, en entendant cette exclamation du Romanoff: «J'ai vaincu le Goliath.»

On perçoit, à quelque distance , un cliquetis d'armes. MJhine et Pojarski entrent. Minine, en voyant le cadavre : uQui a fait cette bonne œuvre?» demande-t-il. Michel répond: «C'est moi», et Minine remercie Dieu.

Marina inquiète s'élance vers la porte et réclame son fils. «Ton fils est sous bonne garde», lui dit Pojarski; (tlai et toi, vous êtes prisonniers de guerre». Sur quoi les soldats prennent Marina sops leur surveillance , en écoutant la recommandation qu'il leur fait d'être doux, «car la douceur orne le front du vainqueur. Pojarski sort avec les siens qu'il anime à poursuivre la victoire: «En avant! au combat!» «

Le quatrième acte transporte le spectateur dans un appartement aux environs de Moscou, Quand Minine s'entretient avec Afanasieff des succès de l'insurrection, cet ami dit au héros : «Chacun a sa part, oui, mais tu as été l'âme de cette entreprise, comme le cœur qui pousse le sang aux extrémités du corps (je ne sache pas qu'alors la circulation fût un fait populaire en Russie, pas même en occident), tu as été la tête , qui conçoit et propage les idées , la volonté qui meut les membres : je te proclame sauveur de la Russie.» Minine qui dédaigne les éloges et refuse toute récompense, reporte le mérite de l'œuvre sur Pojarski. «Chacun a fait son devoir», observe-t-il, «et ne doit prétendre à rien au delà. Comme les rivières perdent leur nom après avoir marié leurs eaux à celles d'une fleuve, qui lui-même cesse d'être distinct après avoir versé ses flots dans la mer : ainsi devons-nous renoncer à notre personnalité pour la gloire et la grandeur de la patrie ; et pareils au laboureur, qui retourne à la maison et tranquille, attend les moissons pour prix de ses fatigues, nous devons attendre les fruits de notre travail, retirés dans nos demeures, ne nous occupant que des objets de notre condition.»

Pojarski survient , et Minine tout en se réjouissant de Texcellente tournure des affaires regrette le meurtre du fils de Marina. «Il fallait une victime au peuple», repart Pojarski; «mieux vaut pour l'enfant d'être mort innocent, que s'il avait commis les crimes et les horreurs pour les-

3i4 OEUVRES DE 1I"« BAGRÉEtT-SPÉRANSKI.

quelles il était élevé. C^est nn fléau d^épargné à la Russie dans ravenir. Sa destinée d'ailleurs était de périr par les mains du bourreau, le temps n'y change rien.» ' Et quand Minine plaint la mère, Pojarski ne reconnaît pas à Marina un cœur de femme ; et la sachant dans la chambre voisine, s'en va pour préparer le combat suprême: «Vaincre ou mourir!»

Natalie rejoint à Timift-oviste son père. Minine apprend qu'elle a quitté la maison et fait le voyage en compagnie du fou. Elle déclare à brûle-pourpoint qu'elle est la fiancée de Michel. — (L'entretien est touchant) — La passion de l'enfant éclate; en vain le père veut détourner l'incendie. Natalie déclare qu'elle lui désobéira et résistera à ses ordres, plutôt que de renoncer à cet amour et de rompre son serment. — «Ce ne sont pas mes ordres qui rompront ton serment et briseront ton amour», dit Minine, «mais ta propre volonté, ta conviction, mon honneur et le tien, le salut de Michel.» — «Mais», reprend Natalie, «Michel ne deviendra pas tzar, il me l'a promis, et ne vivra que pour notre amour». — «Il le croit maintenant, s'il est honnête», répond Minine; «mais il se trompe luimême. Quand il a tué son ennemi, n'a-t-il pas dit: J'ai terrassé Goliath! Ma pauvre enfant, il a pensé alors au trône de Russie et non à toi! »

Natalie croit que Michel l'a oublié; et quand le père lui dit: «C'est ainsi, tu ne peux être la femme du tzar, tu n'as d'autre chemin , que de passer sur mon corps pour arriver au trône, et si tu veux porter la pourpre, tu la teindras dans mon sang» , la pauvre enfant est brisée.

Sur ces entrefaites Marina, qui est aux écoutes à la porte, s'avance; «Ton père a raison», s'écrie-t-elle. «Les tourments d'une souveraine ne sont pas faits pour ta frêle nature.» — «Personne ne m'avait parlé de cette sorte; on m'a dit au contraire, que je serais le joyau de la couronne» . . . Natalie demande ingénument: «Père, quelle

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est cette femme ?» — Marina étonnée que quelqn^an ne la connaisse pas, raconte son histoire, énumère ses anxiétés et prie à genoux Minine de lui rendre son fils : «Cet enfant mort qu'on m'a montré n*est pas le mien», s'écrie-t-elle ; «il est livide, pÀle, souillé de poussière; non, mon enfant était frais et rose et plein de vie, et respirait de sa poitrine libre et sans blessure! Il était vivant !d Puis par un retour au sentiment de la réalité qui ressemble tant au rêve qu'on n'y croit pas d'abord, elle se redresse, igoutant : «Maintenant il m'est certain que vous avez tué mon enfant.» — Comment ce forfait? Les Cosaques, ses partisans, ayant appris qu'elle et son fils étaient prisonniers, ont tenté de les enlever. Une mêlée s'engage, l'enfant est l'enjeu du combat; en voulant se l'arracher mutuellement, ces troupes féroces et sauvages l'étouffent et le mutilent. Qui sait si le meurtre n'était pas sorti de la main de quelque soldat de Marina?

Marina est interrogée sur le sort qu'elle aurait réservé à Michel, s'il eût été en son pouvoir; elle ne hésite pas à répondre : « La mort. » — Voyant Natalie scandalisée et effrayée, Marina déclare qu'elle serait restée belle et sans péché, si elle n'était pas sortie de sa condition, si elle n'avait jamais touché au diadème: «J'aimais un jeune Po«> louais pauvre; mes sœurs, mariées à des magnats, se moquèrent de moi; ce sont elles qui ont allumé mon ambition. En ce temps-là un colporteur juif me vendit une bague : dès que je l'eus choisie entre trois, il s'écria: Cette bague est plus précieuse que tous mes joyaux ; je te la cède gratis et je fen réclamerai le prix quand tu seras tzarewna. Elle contenait une goutte de poison. ... «Oh! bon juif, homme de sagesse, vénérable mage, tu as été mon seul ami!» —

Marina en prenant congé de Natalie , voudrait pouvoir lui offrir une seconde bague semblable; et en jetant le présage d'une fin sinistre à Minine, qui affranchit la

Russie, elle approche de ses lèvres la bagae da juif et tombe inanimée.

Contrarié par la passion de sa fille, Minine envierait cette mort soudaine, s'il n'était chrétien. — «Père», reprend Natalie, «je veux t'obéir, prends mon bonheur! a . . .

Le cinquième acte nous montre le peuple agité, discutant, délibérant devant le Kremlin sur Télection d'un tzar , pendant que les boiards passent sur la place pour se rendre à la salle du conseil. Minine parait; il est accueilli par des ovations et sommé de désigner un candidat au trône; il soutient en lui-même un combat; le choix de Michel sera le coup de grâce pour sa fille. Mais l'amour de la patrie est victorieux de l'amour paternel, il n'hésite plus à proposer Michel d'une naissance illustre, élevé par le vénérable patriarche, et il écarte l'objection de la jeunesse de ce rejeton royal en rappelant les qualités, le courage de Michel dans sa rencontre avec Saroudski: l'adolescent n'a-t-il pas profité de l'expérience et de la sagesse de ses parents et de son précepteur? Minine est chargé de porter le nom de l'élu du peuple à l'assemblée. La multitude s'agenouille pour implorer la bénédiction divine. En vain un ami, Afanasieff, vient -il réveiller dans Minine le sentiment paternel! Minine ne s'interposera pas entre le peuple et Dieu, son cœur en est brisé, mais il sacrifiera sa fille à la patrie! Il se dirige vers la salle du conseil, accompagné de quelques bourgeois.

La scène change, et nous nous trouvons truisportés au couvent, dont Marpha, la mère de Michel, est supérieure, dans une salle partagée en deux par un rideau.

Marpha reçoit le messager qui lui annonce l'avènement de Michel au trône. Loin de s'en réjouir, cette mère est pleine de crainte. Cependant poussée par un brin de curiosité, elle se fait raconter comment le peuple a procédé à l'élection du tzar, comment les boiards divisés étaient

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prêts à en venir aux mains , quand Minine est entré dans la salle avec une dépntation, à laquelle se joignirent plusieurs nobles et Pojarski entre autres; comment Minine les a mis d'accord, en leur représentant que la Russie attendait le tzar comme la promise son fiancé ; enfin comment le nom de Michel étant prononcé, a retenti comme un nom magique, a été répété de mille voix et acclamé de hourrahs !

Michel qui est à côté, se précipite dans la chambre à Touïe de ces paroles; il n'en croit pas ses oreilles, et quand sa mère lui certifie son élection, il éprouve uh conflit intérieur, un choc d'idées; il consulte sa mère et soudain il renonce à la couronne, parce qu'il est trop jeune. Taxé de folle par les uns, de fausse modestie par les autres, il répond qu'il veut avoir une maison et non un palais, une femme et des enfants pour lui et non une reine et des fils à élever pour le trône.

Pojarski veut triompher de ces pensées égoïstes en disant: «Comme fils de la patrie, tu dois remplir les devoirs les plus durs envers la patrie et même porter la couronne de tzar.» Michel s'excuse sur son inexpérience, son isolement qui motivent un refus. Il n'estime pas que cette offre soit de peu d'honneur; mais il est un enfant, et la Russie, n'a-t-elle pas des hommes, et des hommes dignes?

Quand il entend répéter qu'il a les qualités nécessaires : «£h bien», dit-il, «puisque vous parlez sincèrement, je veux accepter, Pojarski est mon garant, et toi, Minine, écoute : je demande la main de ta fille; j'apprécie trop la couronne pour l'acheter au prix d'un parjure.» — Minine sans s'expliquer, s'éloigne en disant qu'il amènera la promise. Les boïards s'opposent à ce mariage, le peuple y applaudit ; et Pojarski calme les nobles en se faisant caution de l'honneur de Minine, qui, en effet, revient avec Natalie en habits de religieuse et avec le patriarche Hermogène. ^

3tS OEUVRES DE MJ^ BAGRÉEFF-SPÉRANSKI .

Mich el vent que son mariage avec Natalie soit béni surle-champ par le patriarche, qui s'y refase. Natalie est désormais la promise du ciel.

Michel bouillonne, quand elle dit qn'elle n'a renoncé an monde qne pour loi. a J'accepte la couronne d, dit-il, «je me considère comme tzar dès cette heure, et comme tel je casse tes vœux!» (Ici les assistants se retirent sur rinvitation du patriarche). . . . Oui, je te délie de tes vœux. ..Tu n'es pas encore majeure, on ne t'a pas donné le temps de réfléchir mûrement ... On a dû être dur envers toi, pour te forcer à prendre le voile.»

Natalie. Mes vœux sont très-valides , je les ai faits sans y être contrainte. Je ne suis pas miyeure, dis-tu: devant la justice de Dieu , les heures de douleur que j'ai passées compteront certes pour des années. Quoique peu âgés , nous ne sommes ni l'un ni l'autre des enfants . . . Les peines ont hâté notre maturité ; c'est pourquoi mon sacrifice n'est point nul. Et ce dur devoir, ne me le rends pas plus difficile à accomplir.

Michel. Je vois que tu ne m'as jamais aimé!

Natalie. Pourquoi, pour qui suis-je dans cet habit de deuil? Pourquoi ai-je enseveli dans les plis de cette robe lugubre les joies qui se promettaient de fleurir ma jeunesse ?

Michel. C'est là ce que je demande.

Natalie. Pourquoi? Parce que tu as été pour moi plus que ma vie, parce que j'ai deviné les désirs de ton âme et que je les ai pénétrés avant toi-même; parce que mon cœur fidèle que tu nommes vide d'amour, m'a répété sans cesse des paroles en m'enseignant comment les interpréter; parce qu'il m'a été clair que tu es né pour le trône, que la bénédiction de Dieu repose sur l'adolescent . . . Quand vainqueur du Goliath, tu vins à Moscou consoler le peuple et en partager les misères, j'ai compris ta mission. £t doisje moi, fleur délicate, biche timide comme tu m'appelles.

te détourner do sentier où tu marches? Non . . . mieux vaut-il mourir, et je suis morte. Car ce que tu vois devant tes yeux c'est mon cadavre, ô Michel, mon premier, mon dernier et seul amour! Laisse-moi te supplier à genoux: ne dédaigne pas le sacrifice que je te fais. Permets que mon cœur épris ne batte que pour toi , pour ta prospérité et ta gloire, et que, mon regard noyé dans ton regard, je m'écrie: Vive le tzar de la Russie!

Michel. Tu m'as vaincu, agneau immolé.

Naialie (à sonine). Maintenant, ô mon père, remène-moi, j'ai accompli le dur devoir; j'ai apporté mon offrande à l'autel de la patrie.

Marpha (s'aTançant yen Kataiie). Yieus daus mcs bras, ô!

JVo^aKc (au patriarche). Père, dois-jc lui rendre, à Michel, sa croix de baptême? 0 saint patriarche, permets que je la porte sur ce cœur brisé. De tous mes biens, espérance, bonheur, jeunesse, il ne me reste que cette croix.

Michel. Et à moi la couronne, qui brûle Iq front et presse les tempes pour me rappeler aux soucis qu'elle cache. Toi seule, Natalie, tu l'aurais parée de roses. Mais c'est fini . . . vous avez vaincu ... je suis à vous . . .

Gourant vers sa mère qui tient dans ses bras Natalie: ttMère», dit Michel à genoux, adonne-moi ta bénédiction et pleure sur ton fils.»

Puis baisant le voile de Natalie: «Sois mon ange gardien», s'écrie Michel avec effusion, a apparais-moi dans ta splendeuP et ta pureté; que ta pieuse image m'entoure; que j'entende ta douce voix toujours. Oarde mon cœur des tentations, la fierté, l'orgueil, la colère et le désir de vengeance, et lui enseigne une placide humilité. Sois l'étoile claire qui me montre le chemin de la paix, dans ce royaume où les pleurs ne coulent pas, où personne .ne pourra séparer nos cœurs.

Natalie. 0 mère, parle pour moi, mon cœar ne bat plus.

Michel s^arrache de ce lien par un effort sur lui-même, et sort, suivi d'une partie des boïards et du peuple.

Marpha qui garde Natalie avec elle, dit à Minine qu'il sera toujours le bienvenu au couvent

Minine et Pojarski se résignent à Toubli après leur dévoûment désintéressé.

Des acclamations retentissent au dehors: «Salut à Michel Romanoff, le premier de sa race.»

Nùtolic (se dressant dans une extase majestueuse). ((EtmoiaUSSÎ,

je m'écrierai: Vive Michel, le premier de sa race! Dieu de miséricorde , fermez mon oreille à tout son terrestre, ne me laissez plus sentir aucun attrait pour ce monde! Que je ne désire, ni ne craigne rien de plus! mais à lui, ce bien-aimé, donnez toutes les joies et les honneurs de

cette vie N'accorde à ton enfant que le repos, le repos

éternel dans ton sein, ô Dieu de miséricorde! » —

Natalie s'évanouit dans les bras de son père.

Telle est la fin. Où croyez-vous que M"* Bagréeff ait pris ce type de Natalie, en qui brillent la pureté, la candeur, la fidélité, le dévoûment? Dans l'histoire? Minine n'avait pas de fille que nous sachions . . . Celle que le drame lui attribue, est une délicieuse création de l'auteur qui a épanché sa belle àme dans ces sentiments sublimes. Le tzar des Cosaques nous offre aussi une douce et harmonieuse figure, vraiment animée de l'amour conjugal, s'associant aux joies et partageant les cruelles vicissitudes de Pougatcheff. Sophie et Natalie sont des sœurs dans des conditions différentes, mais toutes les deuil brisées également par l'issue de la destinée des hommes qu'elles préfèrent : Pougatcheff conduit à l'échaffaud comme rebelle, Romanoff élevé sur le trône par une conspiration. La violente rupture des liens intimes est analogue dans les deux cas.

Je n'approuve pas, au point de vue de l'impression dra-

matiqae, les paroles finales de Minine qui se drape dans son^désintéressement et exhale nne plainte anticipée snr Toubli présent déjà de ses concitoyens et sur Tingratitude de la postérité. Devant la joie du penple, il s'écrie: «Ma joie à moi est changée en deuil! 0 patrie! tes enfants te font des sacrifices pour fonder ta prospérité et ta gloire, pour introniser une digne race sur le trône; sacrifices ignorés de la plupart et cachés, semblables à ces semences qui enfouies dans la terre, ne poussent que lentement et tardives, pour l'orner elle-même d'une fraîche verdure.» C'est juste, mais se louer ne sied pas, et moins à un héros qu'à personne. Pourquoi Minine ne s'offre-t-îl pas pour remplir des fonctions auprès du tzar, qui le connaît assez pour en utiliser les capacités? Il y a donc là plus de poésie que de vraisemblance. Ensuite il me parait que Michel fait trop de manières pour accepter la couronne. Cette récusation insistante impatiente à bon droit.

Minine, le conseil et l'âmé du complot, Pojarski, le bras droit du parti de l'action, et Michel sont les personnages en relief. Natalie emprunte son importance à son fiancé Michel. Cette angélique figure a pour repoussoir Marina. L'abbesse est une bonne mère-supérieure, mais elle ne se lie au drame que par accident. Michel qui s'est retiré dans le couvent après plusieurs exploits, c'est peutêtre ici nne combinaison théâtrale plutôt qu'une proba- . bilité historique. Les autres personnages flottent plus ou moins dans la pénombre, excepté le peuple russe, être collectif qui ne joue pas un rôle secondaire.

Cette tragédie est nationale pour la Russie, et c'est, pourrait-on ajouter, une leçon pour la Pologne, alors oppressive et maintenant opprimée, dans les rapports constants qui ont existé entre ces deux peuples de race slave. La dissimulation du patriarche, l'insurrection organisée, la libre élection d'un tzar par le peuple,'voilà les moyens mis en action pour secouer le joug étranger. C'est un

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hourrah final, qui couvre le tout, mensonge, réticence, lattes, défaites, douleurs particulières, triomphes et crimes, et Tavénement au trône d'un souverain de la nation. L'art théâtral tire autant de ressources d'une semblable donnée que d'un sujet plébéien, sans compter que le déno(iment a des tendances au fond assez libérales, si l'on en veut re* tourner Tapplication à cette heure.

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