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Un post-scriptum sur Mérimée

I, Sur Mérimée, Noies hihliorjrnphiqncs et criliques, 1908. — II. Jurisprudence nouvelle. On u'a pas le droit de publier les lettres de Mérimée sans autorisation. — IIl. Mérimée au lycée. — IV. La Biographie. Mérimée chez M'"" d'Arbouville ; — donne asile, en février 18^8, au Préfet de police Delessert ; - — dispensateur des largesses du gouvernement de février aux hommes de lettres. — V. La Biographie (suite). L'Empire. Mérimée ennemi secret et très ardent de l'Académie de France à Rome: le décret du i3 novembre i863 ; — à (^ompiègne, au thé de l'Impératrice et au théâtre de la Cour. — VI. La Correspondance, publications nouvelles. Lettres à Sutlon Sharpe (iSag-iSSj^). — VII. La Correspondance (suite). Mérimée à Strasbourg (i836) ; — à Poitiers (i8^g); — lettres à Estébanez Calderôn (i852-i859); — Mérimée à Fontainebleau (i8G3); — à Montpellier (1868). — VIII. L'Inconnue. Le livre de M. Alph. Lefebvre sur La Célèbre Inconnue. Les œuvres littéraires de ,Ienny Dacquin. Sa correspondance : sur la mort de Mérimée ; sur la publication des Lettres à une Inconnue. — IX. A propos de Colomba et de Carmen. Colomba et La Vendetta de Balzac (i83o) ; — comment dort être joué le rôle de Carmen ; opinions d'artistes. — X. Mérimée archéologue. — XL Bibliographie.

Il ne faut jamais écrire le mot Fin au has d un article bibliographique. Depuis que j'ai parlé de lui dans le Bulletin du Bibliop/iile avec la conviction que c'était

pour la dernière fois (i), d'assez nomhicux renseignements sur Mérimée ont continué à apparaître ici et là, pour la plus grande satisfaction de ceux qui s'intéressent à riiistoire littéraire du siècle passé. Peut-être me pardonnera-t-on d en prendre prétexte pour présenter encore quelques observations sur un sujet que j'ai déjà touché à diverses reprises et. qui a été si bien étudié par d autres.

Pro domo.

Je dois commettre, pour commencer, cette faute de goût qui consiste à parler de soi ; j'ai hâte d'en finir. J'ai réuni en volume (2) mes articlesdu Bulletin du Bibliophile sur l'auteur de Colomba, et mes lecteurs (si j'en eus) purent trouver dans ce volume des développements qui n'étaient pas dans les articles. G est ainsi que j'ai donné une analyse des Lettres à la Famille Childe, dont la Revue de Paris ne faisait que commencer la publication quand s'imprimait ma dernière causerie, et que j ai utilisé de précieuses lettres de Mérimée à TourguenefT, que m'a obligeamment prêtées M. Louis Barthou. La Bibliographie a été remaniée et

(i) Sur Mérimée, Nouvelles observations, dans le Bulletin du Bihliopldle, 1908, pp. l'j-y-i -yo et 227-2Zi4- Cf. 1906, pp. 193- 209 et 245-2G9 ; cl 1907, pp. 309-334.

(2) Sur Mérimée, Notes bibliographiques et critiques. Paris, Henri Leclerc éd., 1908, in-8°, Vtll-iGapp. Ouvrage contenant sept gravures hors texte en noir et en couleurs.

complétée. Surtout j'ai longuement parlé droit et jurisprudence. Le 3o juin igo8, le tribunal civil de la Seine avait statué à nouveau — toujours à propos de Mérimée — sur la question de savoir si et à quelles conditions les (c lettres missives » d'un auteur décédé depuis moins de cinquante ans peuvent être considérées comme tombées dans le domaine public. J'ai rendu compte de ce jugement, par lequel le tribunal s'était montré plus favorable à la liberté des publicateurs que n'avait fait précédemment la cour d'appel dans une affaire de même nature, également relative à la succession de Mérimée. (Hélas ! la joie des publicateurs aura été de courte durée ; la cour d'appel, maintenant sa jurisprudence antérieure, vient d'infirmer le jugement. Je reviendrai tout à 1 lieure sur cette dernière péripétie de la question). En examinant « en doctrine », comme on dit au Palais, ces problèmes si attachants de la propriété littéraire, j'ai découvert dans Chateaubriand que Napoléon l". devançant les travaux de nos modernes Congrès, avait imaginé et mis en pratique au profitdu fisc la théorie du « domaine public payant», et j avoue, non sans un peu de vanité, que j ai vu des spécialistes prendre plaisir à cette minuscule trouvaille. Enfin j'ai reproduit à la fin du volume une lettre que j'avais écrite, à l'occasion du Congrès international des Editeurs, tenu à Madrid en mai 1908, à M. A. Lahure, Président de la Chambre syndicale des Imprimeurs typographes, lettre dans laquellej 'essayais d'élucider quelques-unes des si nombreuses difficultés auxquelles donne lieu cette éternelle question du droit de

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publication de la coircspondanco privée post mortcm aactoris.

La question des « Lettres missives » devant la cour d'appel.

Mérimée aura eu cette fortune que sur son nom s'est livrée la bataille judiciaire à propos du droit de publication en matière de letties missives. Une décision à laquelle s'attachera certainement une grande autorité vient d être rendue sur cette importante question, et il s'agissait encore de Mérimée et de sa correspondance. Avant de parler de cette décision, il importe de revenir en quelques mots sur la question elle-même et les précédents de jurisprudence.

En gros, — car elle est très complexe et comporte bien des sous-questions accessoires, — mais d'une façon sommaire et au seul point de vue qui nous intéresse ici, la question se réduit à ces termes : étant donné que les droits d'auteur appartiennent aux héritiers de l'auteur pendant cinquante aus à compter de son décès, ces droits portent-ils sur la correspondance comme sur les œuvres proprement dites ? Des lettres, des « lettres missives », dont la propriété matérielle appartient par définition au destinataire, qui ont été écrites le plus souvent sans aucune arrière-pensée ni prévision de publication future, constituent-elles des

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œuvres et doivent-elles être traitées comme telles, comme un élément de patrimoine que les héritiers de l'auteur ont trouvé dans sa succession, ou, au contraire, doivent-elles être considérées comme tombées dans le domaine public, en tout cas comme appartenant exclusivement aux destinataires ou à leurs ayants droit, de telle sorte qu'il soit loisible à ceux-ci de les éditer sans le consentement des héritiers de l auteur ? Autrement dit encore, l'abandon tacite de toute prétention à une propriété littéraire sui- sa correspondance doit-il être toujours présumé chez l'auteur, ou, si l'on ne veut pas aller jusqu'à ce système absolu, peut-il s induire, avec une facilité plus ou moins grande, des circonstances de fait?

M. Félix Ghambon ayant publié des lettres de Mérimée dans deux ouvrages successifs, d abord dans les Lettres inédites de Prosper Mérimée (1900), puis dans les Notes sur Prosper Mérimée (1902), s'est vu deux fois réclamer des dommages-intérêts à raison de ces deux ouvrages. Deux fois il a gagné son procès devant le tribunal, et deux fois il l'a perdu devant la cour d'appel. Et, hien entendu, l'opinion du tribunal ne saurait lui être aujourd'hui d'aucune consolation, parce qu'en matière de procès ceux qui rient bien sont ceux qui rient les derniers. Je ne reviens pas sur le premier procès (i); c'est déjà de 1 histoire ancienne et les décisions rendues en première instance et en appel n'avaient pas un caractère bien doctrinal. Le second

(i) Sur Mérimée, Y>p. 2i-3i. (Je demande une fois pour toutes la permission de me citer moi-même).

procès avait abouti — provisoirement — à un jugement du tribunal civil de la Seine du 3o juin 1908. Longuement motivé, ce jugement, que j'ai analysé en son temps (1), était tiès intéressant. Le tribunal avait dit : abandon tacite. Le tribunal considérait en fait que Mérimée avait renoncé implicitement à tout droit sur sa correspondance, en sorte que la reproduction de celle-ci ne pouvait être incriminée par ses héritiers ou leurs ayants droit.

Ce jugement comblait d'aise les mériméistes. Ils attendent encore la publication d'un grand nombre de lettres du fécond épistolier ; ils n'auraient plus attendu longtemps. Quant aux partisans du droit de publication en général, le jugement du 3o juin tc)o8 était pour eux l'aurore d une ère nouvelle, en leur réservant, le cas échéant, la ressource possible de r (( abandon tacite » en matière de lettres missives. Malheureusement pour les uns et pour les autres, la première chambre de la cour d'appel de Paris a rendu le i3 juillet 1910 un arrêt par lequel, infirmant le jugement du 3o juin i(jo8, elle adopte une opinion toute contraire. Non, Mérimée n'a pas fait l'abandon tacite du droit de reproduction de sa correspondance et l'on ne peut publier celle-ci sans l'assentiment de qui de droit. Et cela, pour quels motifs.*^ C est ce qu'il est intéressant d'examiner.

La cour déclare d'abord que le respect du droit d'au-

(i) Sur Mérimée, pp. 81-86.

leur doit être grand. Il est le principe. L'abandon est 1 exception ; il faut le prouver :

« Considérant qu'une telle renonciation ne se présume point, mais doit être établie avec certitude ; que la preuve en devra être d'autant plus complète que cet abandon si général porterait sur l'ensemble d'une correspondance considérable par le nombre des écrits, très variée par ses sujets et le caractère des destinataires, fort intéressante par une valeur littéraire sur laquelle le signataire ne se méprenait point... »

Et notez qu'il s'agit d'un auteur qui ne plaisantait pas avec le droit d'auteur et la loi des 19-2/I juillet 1793. Il l'a bien montré lorsqu'on a discuté au Sénat la loi sur les instruments de musique mécaniques [nous avions déjà fait la même remarque (i)J :

« Que, de plus, Mérimée avait sur les droits des auteurs des principes absolument favorables à ceuxci, et qu'il a manifesté l'intransigeance de ses idées sur cette question au cours de la discussion, au Sénat, de la loi du 16 mai 1866... »

Et enfin, quelles seraient donc ces circonstances de fait, circonstances (( purement négatives » dont s'induirait la renonciation tacite, et qui ont été admises comme probantes par le tribunal.»^ La cour les reprend successivement. Est-ce le fait que Mérimée n'a pas compris sa correspondance dans son testament ? Réponse :

(1) Sur Mérimée, p. 22.

« Considérant que Mérimée n'avait pas besoin de tout préciser, puisqu'il léguait toute sa fortune, rentes, actions, argent comptant, argenterie, meubles, etc., et que tous ses droits de propriété étaient compris dans cette large énumération suivie de et caetera ; qu'il n'a pas non plus visé ses œuvres éditées, et qu'alors, en adoptant le raisonnement du premier juge, on devrait exclure du legs La Chronique de Charles IX et Colomba... »

Le fait qu'il n'avait pas conçu l'idée d'une publication post mortem de sa correspondance ? Réponse :

« Considérant que s'il n'a pas indiqué le désir d'une publication posthume, il n'en a pas moins choisi un exécuteur testamentaire très capable de la surveiller, et qui, d'après les pièces produites, a collaboré à l'édition des lettres de Mérimée à Panizzi... »

Le fait qu il n'a pas gardé copie de ses lettres ? Réponse :

« Considérant qu'on n'a point retrouvé les brouillons de ses lettres, mais que le genre épislolaire a ses titres de propriété dans la loi sans distinguer le style laborieux et le style spontané ; que l'un n'a pas plus de droit à la protection que l'autre et qu'on ne saurait tirer du défaut de copie une présomption d'abandon au destinataire, puisque cette omission peut être due seulement à la verve de l'écrivain et le brouillon à la seule difficulté de sa rédaction... »

Le fait qu'il n'a pas réclamé, après la mort de Victor

Cousin, les lettres qu'il avait adressées à son ami? Réponse :

« Considérant que Mérimée a négocié lui-même, d'accord avec Napoléon III, le legs à l'État de la bibliothèque de Victor Cousin ; que cette bibliothèque était riche d'autographes divers et que, si Mérimée n'a pas revendiqué les siens, ce peut être parce qu'il n'avait envoyé au philosophe que soixante lettres en trente-quatre ans ou parce qu'il n'était plus propriétaire des manuscrits et ne voulait pas se heurter à des dillicultés, ou parce qu'il n'entendait point priver l'Etat d'une partie de ce qu'il avait tant contribué à lui faire donner. . . »

La cour alors de conclure :

« Considérant que la démonstration tentée par Chambon est tout à fait insuffisante et qu'en conséquence c'est sans droit et au mépris des droits de l'appelante qu'il a fait éditer les lettres dont la publication est incriminée, et exploité ainsi imc œuvre littéraire dont il n'est pas propriétaire... »

Par ces motifs, la cour, mettant à néant le jugement, condamne l'auteur des ?\otes sur Prosper Mérimée à payer à la dame H..., pour le préjudice causé, une somme de mille francs à titre de dommages-intérêts (i).

Je me suis étendu sur cette décision judiciaire, qui ne saurait laisser indillerenls ni les mériméistes, ni les jurisconsultes spécialement attachés à ce genre de

(i) Gazette des Triljiinaux, 11 août 1910.

questions. Elle apporte une solution définitive, je le crains bien, en ce qui concerne la faculté de reproduire les lettres de Mérimée. Il faudra en prendre son parti : les destinataires eux-mêmes ou leurs héritiers n'ont pas le droit de les publier sans une autorisation préalable. J'ai entendu dire : on se pourvoira en cassation. Nous n y sommes pas encore. Nous n'y serons peutêtre jamais. La cour de cassation, on ne le sait pas assez dans le public, n'est pas un troisième degré de juridiction. Elle casse les décisions mal rendues en droit ; elle se refuse même à examiner les décisions rendues en fait. Or, l'arrêt de la cour d'appel est rendu en fait, comme l'avait été le jugement du tribunal : il est décidé en fait, donc il est décidé souverainement, qu'il n'y a pas eu abandon tacite.

Et qu'on ne crie pas à la ruine des études littéraires et critiques. L'abandon tacite, dont on ne doit plus parler à propos de Mérimée, pourra être invoqué à propos d'autres écrivains. Seulement, il faudra le prouver : ce ne sera pas toujours facile. Eh bien ! on s'arrangera, comme par le passé. Parce qu'on n'a pas le droit de prendre sans le payer un gâteau chez le pâtissier, cela n'empêche pas qu'on mange de la pâtisserie.

11 n'y a rien de changé, il n'y a qu'une déception pour les critiques et chercheurs trop pressés, je veux dire les friands d'une érudition trop contcmpoiaine. S'ils veulent bien réfléchir qu'après tout il ne s'agira le plus souvent que d'un prix à débattre et d'une redevance à acquitter, ils se consoleront assez facilement. Que s'ils se consolaient en maudissant la loi de 1793, je ne sau-

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rais les suivre sur ce terrain. Un éminent publi ciste, qui se dissimule — quelquefois très mal — sous un pseudonyme historique, prenait occasion de l'arrêt qui nous occupe pour dénoncer « cette pitoyable niaiserie qu'on appelle la propriété littéraire (i) ». On croit rêver. La propriété littéraire et, par suite, la propriété artistique, qui en est inséparable, traitées de pitoyable niaiserie ! Qu'en avez-vous pensé, ombre de Lakanal(2)? Qu'en penseriez-vous, jurisconsultes qui avez cherché, par vos travaux et dans vos congrès, à étendre le bienfait de la loi de 1793 et l'application de la Convention de Berne .^^ Et vous, éciivains, artistes ou héritiers, qui recueillez, à l'abri de la loi, le fruit de votre travail ou du travail de celui à qui vous succédez .►*... Voilà à quoi on peut aboutir, quelque mérite d'ailleurs dont on ait fait preuve dans sa carrière, quand on tranche de haut des questions qu'on ne connaît pas.

Mérimée au Lycée.

(( L'Association amicale des anciens élèves du Lycée

(1) L'Echo de Paris, 22 juillet tqio; Le Billet de Junius. Cf. dans le Mercure de France du 16 août 19 10, p. 709, José Théry, Questions juridiques. — L'Académie des sciences morales et politiques, qui avait mis au concours le sujet des lettres missives, a récompensé, dans sa séance du 3 décembre 1910, les mémoires présentés par MM. Ludovic Jardel, avocat à la cour d'appel de Douai, et Jules ^ alerv, professeur à la Faculté de droit de Montpellier.

(2) Sur Mérimée, p. 6.

Henri IV » me communique les nominations de Mérimée aux distributions de prix de cet établissement, alors lycée Napoléon. Nous pouvons donc nous faire une opinion sur l'élève Prosper Mérimée. Il ne fut pas le prodige ù qui l'Université promet et prépare de brillantes destinées ; il ne fut même pas l'honnête (( fort en thème », ce qui. est déjà estimable, quoi qu'en disent ceux qui n'ont jamais été « forts » en rien ; il ne fut pas non plus un cancre. Il profita de son temps d'écolier comme tant d'élèves intelligents qui ne se tuent pas, et il connut sur les bancs des condisciples qu'il devait retrouver plus tard. Son père, professeur de dessin au lycée (i), l'y fit entrer dès l'âge de huit ans. A la fin de la première année {i[\ août 1812), le jeune élève de septième remporte un 2*^ accessit de version latine et un 2" prix de thème latin. L'année suivante (17 août 181 3), deux accessits, de version latine et de thème latin. Je vois parmi les « grands » de futurs amis de Mérimée : J.-J. Ampère, Romieu, Charles Lenormant. En cinfjuième, on a mieux travaillé : i*^" prix de version latine, /i" accessit de thème latin, [\'' accessit de version grecque. En quatrième, une seule nomination : le 5* accessit de thème latin. En troisième, une seule nomination : le 1" accessit de version latine. Veut-on savoir quels sont les aînés de Mérimée qui cueillent cette année le plus de lauriers? Ils s'appellent Ampère, Armand Bcrtin, Montalivet, llippolyte Royer-Collard, Lenormant et Marc Girar-

(i) Sur Mérimée p. 70.

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din, qui allongera plus tard son nom en celui de Saint- Marc-Girardin. En seconde, une seule nomination : le 5* accessit de version latine (19 août 1817). En rhétorique (19 août 18 18), ô*" accessit de version latine et a*" de version grecque. Jusqu'à la fin, c'est la version latine, cette excellente préparation au français, qui a les préférences du futur écrivain. En 18 19, son nom ne figure plus sur le palmarès. Je le répète, il se vit de plus mauvais élèves parmi ceux qui ont entendu avant nous sonner les heures à l'horloge de la tour Glovis.

La Biographie.

Les détails suivants ne sont pas indignes de trouver place dans une vie définitive de l'écrivain (si quelqu'un l'entreprend jamais), soit par la contribution qu'ils apportent au rôle joué par lui en diverses ciiconstances, ou simplement par leur intérêt anecdotique.

Très amusant, Mérimée chez M""^ d'Arbouville. Suivons-le donc au château de Ghamplâtreux, où nous introduit M. Léon Séché. Le i\ octobre i846, la maîtresse de maison écrivait à son grand ami Sainte- Beuve : « Oui, M. Mérimée a passé trois jours ici. Il a fait peu de frais de conversation, et moins que cela encore à l'égard des femmes, mais il a été d'une obligeance extrême en faisant dans mon album trois des-

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sins dont j'avais besoin, et nous avons joué à mort au billard. Il est mille fois plus fort que moi et ma battue outrageusement. Tout en carambolant, il m'a dit qu'il ne croyait pas quil y eût de Providence, parce que cela serait trop utile qu'il y en eût une. Ne dites pas que je vous ai raconté tout cela. Laissez-le vous parler de Champlâtreux, et n ayez pas l'air d'en rien savoir. MM. Cousin et Mignet ont au contraire brillé de tous leurs feux. » Dire son mot quand Cousin était tant que cela en verve ne devait pas être très facile. En tous cas, Mérimée ne restait pas toujours si taciturne. Lettre du 29 novembre suivant : « J'aurais voulu être à ce petit dîner de Chastenay ! Je n'aime M. Mérimée que pour l'entendre. Mais il cause (1 ). »

Avec M. Filon, nous supposions bien que Mérimée avait endossé son uniforme de garde national aux journées de février i8/i8. racontées par lui dans une lettre d'une précision magistrale à M""" de Montijo(2). Mais il est un point que le narrateur avait eu soin de passer sous silence ; c'est comment il vint, dans ces circonstances critiques, au secours d'amis malbeureux. Nous le savons depuis hier par une publication très curieuse,

(i) Léon Séché, Muses romantiques ; — Madame (VArbouvlUe d'après ses lettres à Sainte-Beuve, i840-i85o (Documents inédits). Paris, 1909 (éd. de la Société du Mercure de Fiance), pp. i56-i57 et 167. Cf. p. 99; et, du même auteur, Sainte- Beuve mondain, d'après la correspondance inédile de Madame d' A rhouville, dans le Mercure de France, i'"'" octobre 1909, pp. /| 1 7 et 421.

(2) A. Filon, Mérimée et ses amis, 2'' éd., 1909, pp. 188-193.

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qui va nous fournir un aperçu rapide et saisissant de la vie intime de Mérimée, et dont il faut d'abord que j'expose la genèse.

Il n'est pas un mériméiste qui ne soit au courant des relations de l'auteur de Colomba avec la famille Delessert: je n'insiste pas. Le Préfet de police, pair de France, Gabriel Delessert, eut une fille, Cécile, qui épousa, en 1847, le vicomte Alexis de Valon. C'était un homme instruit et d'une grande distinction d'esprit ; il s'était signalé par des essais littéraires plus qu'honorables, et les lettres et la politique lui promettaient le plus brillant avenir, lorscju'en i85i il périt tragiquement, noyé, sous les yeux des siens, au cours dune promenade en bateau. Dans la Revue des Deux Mondes du i"' septembre i85i, Mérimée lui consacra une notice nécrologique, insérée par la suite dans les Portraits historiques et littéraires. Il y disait : « A la merveilleuse facilité, M. Alexis de Valon joignait le goût qui sait épurer un premier jet de verve. Son talent d'écrire se perfectionna, mais il conserva toujours le naturel et la liberté de 1" homme du monde, tout en recherchant la correction avec la patience et le scrupule d'un littérateur d'autrefois. Sous une forme légère, sous un ton cavalier et presque frivole, il laissait voir un talent d'observation applicable aux sujets les plus sérieux. »

En février 18/18, Alexis de Valon (il avait alors trente ans) avait pris les armes comme simple garde national, excellente condition pour observer heure par heure, minute par minute, le prodigieux spectacle qu'offrirent

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alors les lues de Paris, puis il accompagna sa femme et ses beaux-parents en Angleterre, où ils ne parvinrent qu'après beaucoup de dillicultés. Il savait voir; il savait écrire ; il eut l'idée de faire, pour lui et pour sa famille, une « histoire de ses impressions durant la semaine la plus dramatique de sa vie ». Son cousin, le comte Alexandre de Laborde (M™* Gabiiel Delessert était sœur du marquis Léon de Laborde, le savant archéologue) vient de publier cette relation, qui dormait depuis soixante ans dans des archives privées (i).

Nous devons l'en remercier, car elle est des plus intéressantes, et le volume, tiré à petit nombre, — cent cinquante exemplaires, dont cent vingt seulement mis dans le commerce, — sera recherché des lettrés et des amateurs de beaux livres. Valon a écrit sans apprêt et comme au courant de la plume, mais non sans élégance, et par la précision, par la probité aussi de son rapport, il nous entraîne au milieu des événements avec autant de force que l'auteur de la Canne de jonc (2) avait su le faire en peignant des convulsions, hélas, trop semblables. Tant la simple sincérité peut lutter avec l'art pour la puissance évocatrice. Ainsi,

(i) Alexis de Valon, Nos Aventures pendant les journées de février. Récit publié par Alexandre de Laborde. Paris, Henri Leclerc éd., 1910, pet. in-4'', xix-88 pp. Ouvrage orné de cinq illustrations hors texte, en couleurs, d'aprc-s des aquarelles de l'époque, et de seize vignettes et de culs-de-lampe, en couleurs ou en bistre, d'après des dessins à la plume de Viollet-le-Duc ; couverture avec lac-similc en couleurs du titre du manuscrit original.

(:>.) Alfred de Vigny, Servitude et Grandeur miUlaires.

ce petit précis de a choses vues » non moins qu'aux amateurs de pittoresque s'adresse aux historiens euxmêmes, très attentifs aujourd'hui à ces poetae minores du mémoriaHsme. Est-ce que l'humble témoignage d'un soldat, déclarant à Alexis de Valon que la fusillade du boulevard des Capucines n'avait été commandée par personne, ne donnerait pas l'explication d'un événement demeuré assez mystérieux, et qui fut décisif(i) ? Et l'on apprendra aussi dans ces pages que les héros de février ne gagnaient pas à être vus de trop près, et que les meilleurs défenseurs dune monarchie ne peuvent pas grand'chose ou ne peuvent rien aux heures oiila monarchie s'abandonne elle-même. Mais tout cela n'est pas de mon sujet, et je reviens à mon sujet.

Dans la tourmente, Gabriel Delessert courait de grands dangers. Le Préfet de police de Louis-Philippe en savait long sur quelques-uns des chefs du mouvement révolutionnaire. Certains auraient eu intérêt à le supprimer; disons, pour ne calomnier personne, à s'en emparer. Tout Paris connaissait sa sévère ligure, et Delessert, très brave, poussait jusqu'à l'excès le dédain des précautions. Mérimée le sauva peut-être. Ici, je laisse la parole à Alexis de Valon. « M. Delessert, qui avait dû forcément quitter la Préfecture après le départ du Roi et 1 abdication du gouvernement, avait passé la nuit rue Jacob, chez M. Mérimée. Il avait été convenu que j'irais le prendre le matin et que je l'amè-

(i) Cf. le récit de Mérimée à M""" de Montijo ; Filon, op. cit., p. 191.

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nerais à notre liutel. [L'hôtel Bedford, demeure des Valon, était rue de l'Arcade]... Je trouvai M. Delessert très calme, presque souriant. Il se rasait à son heure accoutumée avec sa ponctualité militaire. Il avait merveilleusement dormi, en homme qui a fait carrément son devoir, qui n'a rien à se reprocher et qui a l'esprit allégé de toute rcspônsahilité. M. Mérimée ne revenait pas de ce sang-froid imperturbable. « Hier (( soir, me disait-il, votre beau-père n'était pas couché (( depuis un quart d'heure qu'il ronflait à plaisir », et il ajoutait que lui-même, couché devant sa porte, à la manière de Roustan, il n'avait pu de toute la nuit chasser des terreurs fébriles et des préoccupations continuelles. M. Delessert me parut peu disposé à se déguiser, même en garde national, et nous n'obtînmes pas sans peine, M. Mérimée et moi, qu'il jetât un manteau sur ses épaules pour cacher sa tournure et son costume bien connus. Nous arrivâmes cependant sans accident aucun à l'hôtel Bedlord... Ma belle-mère arriva bientôt avec M. Mérimée. Elle avait traversé la place de la Concorde au milieu des coups de fusils. Un homme même l'avait, à ce qu'elle croyait, mise en joue. Je n'oublierai jamais le contraste de ce récit dramatique avec cette figure si douce et si calme... » Puis, on prépare la fuite en Angleterre. « Cette séparation, qu'on disait tout haut devoir être momentanée, chacun pensait tout bas qu'elle pouvait être éternelle, et jamais larmes plus brûlantes ne sortirent de cœurs plus désespérés. M. Mérimée lui-même, le froid et sceptique observateur de l'âme humaine, avis mis de côté son

habituelle philosophie. // sanglotait comme an enfant. Ce furent de tristes heures; je nai nul besoin de les raconter, car aucun de nous ne les oubliera. Ce sont de ces instants qui laissent dans le cœur une trace éternelle et à travers lesquels on revoit souvent plus tard ceux qui pleurèrent avec vous. » Alexis de Valon resta toujours attaché à Mérimée. Il le recevait à sa propriété de Saint-Priest, en Limousin. En 18/49, ^^ écrivait à sa belle-mère: « Nous attendons M. Mérimée avec impatience. Voilà que le soleil est revenu pour nous aider à lui montrer sous un jour moins austère nos rochers et nos landes. » Une autre fois, il écrivait à sa femme (lettre non datée) : « Remercie M. Mérimée de son attention qui m'a plus touché que je n'ai su lui dire. Pourquoi a-t-il passé sa vie, lui si bon, à faire croire aux autres qu il était très mauvais.^^ ))(i) On comprend que Mérimée ait payé à la mémoire de celui qui le connaissait si bien le tribut d'amitié et de souvenir dont j'ai parlé.

Je ne suivrai pas les fugitifs en Angleterre : Mérimée n'était pas du voyage. Mais je ne puis résister au désir de mettre sous les yeux du lecteur ce croquis de M"'" Delessert. On traverse Rouen à pied, en pleine révolution. (( M. Delessert portait mal ce semi-déguisement... Je marchais à ses côtés, derrière ma bellemère, qui dissimulait mal aussi son élégance et sa grâce. Au milieu de cette boue, de cette pluie, de ces

(i) Ces deux lettres sont citées par le comte de Laborde dans l'avant-propos de Nos Aventures pendant les journées de février.

clameurs, de toutes les émotions de cette nuit sinistre, je la voyais marcher sur la pointe des pieds, avec sa robe à triples volants, et je me demandais avec angoisse à quelle existence serait vouée désormais cette femme si charmante, si délicate, si peu faite à la rude vie que j'entrevoyais... »

Les vignettes semées dans le volume sont la reproduction de dessins à la plume que Viollet-le-Duc avait tracés sur le manuscrit un jour qu'il était en visite à Saint-Priest. M. de Laborde y a joint des reproductions d'aquarelles qu'il a tirées de ses papiers de famille et qui sont pour nous bien précieuses. Elles représentent : i" Alexis de Valon (aquarelle de M""" Gabriel Delessert) ; — 2° M'"" de Valon, qui devint plus tard la comtesse de Nadaillac (aquarelle de M""" Delessert) ; — 3" Gabriel Delessert (aquarelle d'Eugène Giraud) ; — 4" M""' Gabriel Delessert sur un lit de repos, âgée, la figure encore gracieuse et fine sous les bandeaux de cheveux gris (aquarelle de sa sœur. M"* Edouard Odier); — 5" et enfin, — réjouissez- vous, Mériméistes, et voyez combien s'enrichit de jour en jour le trésor des documents relatifs à votre auteur, — M""" Delessert arrivant au bras de Mérimée à l'hôtel Bedford (aquarelle de M'""^ Odier).

Le gouvernement de février 18/48 investit Mérimée d'une mission de confiance qui nous est révélée par une lettre inédite de Victor Hugo à Champfleury. Hugo raconte que Mérimée l'avait fait venir au ministère pour lui demander des notes sur des gens de lettres né-

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cessiteux. « Je lui ai donné votre nom, écrivait Hugo ; je lui ai dit que vous étiez un talent de premier ordre et que l'aide venant de l'Etal ne pouvait aller à meilleur que vous(i). » Ghamplleury reçut deux cents francs.

Le 1 1 janvier 18/19, Victor Hugo note la présence à l'Académie de Mérimée, qu'il voit s'entretenant avec M. de Rémusat. On votait pour donner un successeur à Chateaubriand. Ce fut le duc de Noailles qui fut élu, contre Balzac (2).

Un vieux parisien, dont les Mémoires ont été récemment publiés, se rappelait avoir rencontré Mérimée dans le salon de M"^ Gabriel Delessert vers i85i (3).

La Biographie (suite). L'Empire.

Puis c'est l'Empire. Sur cette période de la vie de notre auteur, les documents abondent. En voici qui n'étaient pas connus et qui méritaient une mention.

Un Mérimée mystérieux, tenant dans l'ombre les fils d'un complot, il y a là de quoi piquer notre curiosité. Et contre qui ce complot ? Contre ses collègues de

(1) Félix Chambon, Cliampjleury ; Notes et documents inédits, dans le Journal des Débats du 22 avril 1909.

(2) Une séance à F Académie en i8/fg. (Page inédite retrouvée dans les papiers de Victor Hugo) ; dans les Annales politiques et littéraires du 26 septembre 1909.

(3) Charles Boclier, Mémoires] t. 11(1848-1870). Paris (1909), p. 145.

l'Institut, les membres de la section des Beaux-Arts. Il réussit d'ailleurs: le i3 novembre i8()3, un décret fut rendu, qui dépouillait l'Académie des Beaux-Arts de sa prérogative la plus précieuse, la tutelle qu'elle exerçait sur l'Académie de France à Home. Désormais, celle-ci ne relevait que du ministre. C'était, ou peu s'en faul. retirera l'Académie des Beaux-Arls toute sa raison d être. El cela contre tout droit, malgré la tradition, malgré les textes, et quand l'Ecole de Rome (comme on l'appelle dans le public) brillait du plus vif éclat ; lélève F'alguière, pour ne parler que de lui, venait d'envoyer son Martyre de Tarcisias, actuellement une des perles du musée du Luxembourg ! Ce fut, dans le monde artistique, un beau tapage. Il y eut des protestations indignées, signées les unes de noms illustres, comme ceux d Ingres et de Beulé, les autres de noms qui devinrent célèbres par la suite ; il y eut une audience accordée par l'Empereur aux protestataires ; il y eut un pourvoi formé par ceux-ci devant le Conseil d Etat. Mais les protestations restèrent sans écho ; l'Empereur fut courtois et indifférent, et le Conseil d'Etat rejeta le pourvoi. Il ne fallut rien moins que les événements de 1870 pour rétablir la section des Beaux- Arts de l'Institut dans des droits séculaires qu'elle n a cessé de conserver depuis.

D'où venait ce coup d'autorité .^* Nous l'apprenons de M. Henry Lapauze, qui a étudié tout le détail de cette affaire (i). Le décret avait été présenté à la signature

(i) Henry Lapauze, Illsloire de r Académie de France à Rome;

par le maréchal Vaillant, ministre de la Maison de l'Empereur et des Beaux-Arts. Premier point pour nous mettre en éveil : j'ai montré ailleurs le crédit que Mérimée avait auprès du maréchal, dont il était le correspondant écouté (i) et, à l'occasion, le collaborateur anonyme (2). Or, Mérimée s'était juré de réformer l'enseignement de l'Ecole de Rome. M. Lapauze a trouvé, aux Archives du Louvre et aux Archives des Beaux-Arts, la preuve d'une entente à cet effet entre Mérimée, VioUet-le-Duc, le conseiller d'Etat Gautier, secrétaire général du Ministère de la Maison de l'Empereur, et de Courmont, directeur des Beaux-Arts. De nombreuses lettres furent échangées. Mérimée était le plus ardent. Il tenait pour la « destruction de la république autocratique de l'Ecole » et il poussait à « la suppression des concours ». Il fallait renseigner l'Empereur sur (( l'état de choses qui a produit l'horrible décadence ». Il se proposait, d'ailleurs, d'en entretenir l'Empereur. Courmont, analysant pour le surintendant des Beaux-Arts, Nieuwerkerke, les idées de Mérimée, disait rechercher les moyens de lever certaines difficultés pour sauver le traitement des professeurs de l'Ecole. (( Mérimée m'en indique, ajoutait-il, mais qui me paraissent trop violents. Je ne vous en parle pas. » Enfin le décret parut, précédé d'un rapport de Nieuwerkerke, rapport certainement inspiré par Mérimée, mais cer-

Le second Diredorat de Schnelz (i 853- 1866), dans la Nouvelle Revue, i'^'' juin 1909, pp. 375-388.

(i) Sur Mérimée, pp. 98-100.

(2) Ibid., pp. 57-58.

tainement aussi adouci par le surintendant, qui n'avait pas voulu épouser toute la « violence » de Mérimée. Il paraît, en cITet, qu'il existe une première minute du rapport de Aieuwerkerke au maréchal Vaillant, due à la collaboration de Mérimée et de Courmont, dans lequel on traitait avec une ironie cruelle ces malheureux professeurs de l'Ecole, « parvenus dans un âge avancé aux postes qu'ils occupent, et trop tard pour tenter des voies nouvelles ou même pour les apprécier avec l'impartialité désirable. )) Et l'on ajoutait (et que ceci est bien du Mérimée !) : « Partout on voit l'innovation combattue par ceux de qui on pouvait l'attendre, mais qui ne s'en sont pas avisés. Ainsi, lorsque les armes à percussion furent inventées, leur adoption eut pour adversaires décidés la plupart des généraux qui avaient gagné des batailles avec des fusils à silex. Les amiraux ont longtemps nié qu'ont pût faire la guerre avec des bâtiments sans voiles. Il en est de même chez les artistes... )) Le décret du t3 novembre i863 instituait un Conseil supérieur de lEcole. J'y vois figurer un certain nombre de membres de l'Institut, Théophile Gautier, « homme de lettres », comme secrétaire, un général de division, qui était là je ne sais pas pourquoi, et enfin Mérimée qui, lui, s'y trouvait bien à sa place pour surveiller les destinées de son œuvre. Mais que lui avait donc fait cette Ecole de Rome, où son père avait été élève ?

Il n'était pas toujours aussi féroce. Aux réunions de Compiègne, on appréciait son esprit et son talent de

causeur. Un témoin de ce tenips(i) nous le montre, au thé de l'Impératrice, donnant la réplique à sa souveraine, et, le soir, improvisant avec Morny, Delessert et Saulcy une saynète dont l'Empereur avait indiqué le thème : chaque homme ne demande qu'à enfourcher son (( dada » favori et c'est parla qu'il faut le prendre. Mérimée jouait le rôle d'un monsieur grognon et hostile au gouvernement. Le motif. ^ « J liahite, disait-il, le premier étage d'une maison de rapport dont tous les locataires sont décorés, excepté moi qui paie cependant les plus fortes impositions. » On lui conseille alors de flatter les goûts préférés de l'Empereur, son dada, puisque tout le monde a le sien :

« — Même l'Empereur ? objectait Mérimée.

« — Certainement, répondait Morny. Ainsi, une supposition ! Vous voudriez vous réconcilier et causer avec lui de politique transcendante. Il vous écouterait par devoir professionnel, mais sans passion. Tandis que si vous lui apportiez quelque vieux morceau de fer rouillé, soi-disant trouvé dans une fouille récente, oh ! alors, vous piqueriez au vif son attention et il vous écouterait avec une bonté gallo-romaine de bon augure pour votre boutonnière.

« — Vraiment!' Et si, une fois rallié, il me présentait à rimpératrice, que me conseillerez-vous de lui dire, à elle, pour flatter son dada ?

« — Bon, mais ne me trahissez pas. Si vous lui disiez qu'elle est belle, spirituelle, charitable, il est probable qu'elle ne vous répondrait même pas. Mais

(i) Le marquis de Massa, La Gourdes Tuileries (Conférence prononcée à la Sociélé des Conférences'), dans la Revue hebdomadaire, 22 janvier 1910, pp. l\^^~-^Gl.

si vous lui juriez qu'aucun tapissier ne s'y entend comme elle à choisir des meubles, assortir des étoffes et décorer un salon...

« — Elle me ferait peut-être décorer moi-même. Oh ! alors, tout mon dévouement lui serait acquis .. »

J'ai tenu à citer tout ce morceau. Il montre le ton qui régnait dans ces amusements de la cour et la souplesse d'esprit dont savait faire preuve à l'occasion l'auteur de Clara Gazul et des Mécontents .

En 1870, une commission fut instituée pour dresser un inventaire des tableaux et objets d'art faisant partie de la dotation de la Couronne, qui pouvaient en être distraits sans inconvénients afin d'être remis à 1 Etat(i). Cette commission comprenait Mérimée. J'ignore si les événements lui ont permis de se réunir et si les souffrances de Mérimée lui ont permis de prendre part à ses travaux. C'est le temps 011 les journaux apprenaient au public qu'il était resté « soixante-douze heures en catalepsie (2) ». La fin approcbait.

La Correspondance. Mérimée et Suïton Sharpe.

Il se pourrait que la correspondance de Mérimée de-

(i) La Liberté, 3o mars 1869.

(2) La Liberté, i3 mars 1869.

vînt la partie de son œuvre qui prendra le plus d'importance aux yeux de nos successeurs. On recueille ses moindres billets : rien n'est indifférent de ce que nous livre cet informateur sagace et précis. Ce n'est pas le cas de certains hommes de génie. J'avoue que je pense, en écrivant ceci, aux Lettres cVamour d'un grand, d'un très grand poète, qu'on vient de nous donner après les avoir annoncées avec quelque fracas, et qui ont apparu si insignifiantes, pour employer une expression qui ne soit [)as trop irrespectueuse envers une illustre mémoire... N'insistons pas, et faisons le relevé de ce qui a pu enrichir dans ces derniers temps Y Epistolarlo général de notre auteur.

On sait le culte que M. Adolphe Paupc a voué à Stendhal et à son entourage, et le profit qui en est résulté notamment pour l'étude de Mérimée. J'ai cité ailleurs (i) la lettre désormais fameuse dont lérudit beyliste a obtenu communication de Miss Laetitia Sliarpe, lettre dans laquelle Mérimée raconte avec de si curieux détails sa première entrevue avec Jenny Dacquin. Une pareille découverte suffirait à la gloire d'un mériméiste. Mais M. Paupe ne se tint pas pour satisfait et nous a encore apporté dans ces derniers temps des choses très dignes de retenir notre attention.

Ce furent d'abord des documents de peu d'étendue, qui n'étaient cependant pas sans intérêt pour notre sujet: quelques extraits d'une correspondance inédite

(i) Sur Mérimée, pp. io3-io4-

(8 janvier 1829; i5 mai 1882; 2(3 juillet i833; 12 mai i83/i. Un dernier billet est seulement daté: mercredi, 21 septembre. Ce serait un jeu pour un computiste de savoir en quelle année le 21 septembre tombait un mercredi). Le tout est adressé à Sullou Sliarpe. Mérimée, reçu dans la famille de Cuvier, y souffre de sa réputation de vaui'ien. (En souffrait-il tant que cela.»^) Il reçoit des lettres de Beyle, qui s'ennuie à Givita Vecchia et qui a des mésaventures de carrière. Il a envoyé à son ministre un mémoire signé de lui et très bien fait sur le commerce des sucres ; « seulement ledit mémoire, sous le nom d'un négociant sucrier, était depuis huit jours au ministère (i) ».

Mais cela n'était que pour nous faire prendre patience. Depuis, M. Paupe a réussi à obtenir de la famille de Sutlon Sharpe qu'elle lui livre une partie des lettres écrites par Mérimée à son grand ami, l'avocat anglais, — et avec promesse de lui livrer bientôt le reste de cette correspondance. C'est ainsi que, grâce à lui. seize lettres inédites de Prosper Mérimée à Suttoii Sharpe ont paru dans le Mercure de France [2). Vous voyez bien que la jurisprudence prohibitive ne voue pas nécessairement au secret l'œuvre épistolaire d'un auteur décédé depuis moins de cinquante ans !

(r) Ad. Paupc, Slcndluil et ses amis ; Lettres inédites de Bachon, Mareste, Prosper Mérimée, dans le Mercure de France, 16 janvier i<)i(), pp. 375-378.

(2) iG seplcnibrc 1910, pp. 193-210.

Ces lettres vont du 6 janvier 1829 au 6 novembre i833. Nous y reconnaissons les passages qui ont fourni quatre des cinq extraits dont je viens de parler. Çà et là, nous y apercevons des points de suspension qui signalent la suppression d endroits qu'avec la meilleure volonté du monde il eût été tout à fait impossible d'imprimer. Que serait-ce si nous avions les réponses de Sharpe, à qui Mérimée écrit : « Donnezmoi des nouvelles et du scandale à force P » Au reste, on trouvera des cboses amusantes dans ces pages de jeunesse où l'auteur parle de lui, de ses occupations, de ses amis, des faits du jour.

De lui, assez sobrement, en somme, comme on devait s'y attendre. Encore fallait-il toute l'amitié qu'il avait pour Sharpe, toute la communauté de pensées et de goûts qui existait entre eux, pour qu'il se livrât à tant de contidences. Du 8 janvier 1829 : « En vérité, je suis si heureux à Paris en ce moment que je ne voudrais pas le quitter pour aller en Paradis. » Il aurait pourtant grande envie de courir à Londres. « Mais Ihomme propose et les femmes disposent. Une volonté plus forte que la mienne me retient à Paris, et je vous avouerai que malgré tout le plaisir que j'aurais eu à passer quelques jours avec vous, je n'ai pas la force de m en aiïliger. » (2.3 mars 1829). C'est tout. Il est vrai que le 29 janvier i833, il contera par le menu sa première entrevue avec Jenny Dacquin. Mais l'aventure élait piquante et ne semblait pas tirer à conséquence. Elle prouvait seulement que tout lui réussissait. Coulez lentement, heures heureuses ! Quatre ans après, le ton

3o UN POST-SGRIPTUM SUR MÉRIMÉE

change. Mérimée va avoir trente ans. Il écrit, le 26 juillet i833 : (( Vous saurez que ma trentième année m'a été annoncée comme très funeste par trois sorcières. )) Il énumère ses malheurs: « Une femme que j'aimais beaucoup et sur l'amour de qui je comptais absolument ma congédié. » Et voilà tout ce que lui arrache une grande crise de sentiment. Est-ce qu'on parle de ces choses-là ? Il a d'autres sujets d'entretien avec son ami. Du même jour: « Voulez-vous me rapporter... trois cols noirs en soie à gros grains forts comme il suiti* [Dessin représentant le colj. Le bout B est passé dans l'ouverture C, ce qui permet de faire un nœud très commodément par devant, et ne donne pas lieu au gros paquet incommode que produit une cravate de soie sur la nuque... L'étoffe est très forte et à petites raies excessivement serrées comme ceci [dessin représentant la rayure] ; ces raies ont une très légère saillie. A Paris on appelle cela gros grain. »

Il travaille. Du 23 mars 1829 : a Je viens de publier un assez mauvais roman. )) (Il s'agit de la Chronique du règne de Charles /A .) Il va dans le monde : « Le carnaval a été fort gai. Tous les jours bals et concerts. Je n'ai guère dormi qu'après le lever du soleil. «Quelquefois, il dîne chez Guvier, en famille, « accident » qui ne l'amuse guère. Il va au théâtre, où il voit jouer deux vaudevilles empruntés aux Espagnols en Danemark de Clara Gazul avec de bizarres changements. (( Ainsi, les Espagnols sont tirés de l'île de Fionie par une flotte américaine. L'ollicier de la garde impériale est un ofllcier polonais, etc. En somme, cela compose

UN POST-SCRIPTUM SUR MÉRLMÉE 3i

un galimatias à faire crever d'ennui » (3 juin 1829). Qu étaient ces deux vaudevilles? L'un est indiqué dans le Manuel de ^l. Georges \icaire; c'est L'Espionne, épisode de 1808 en cinq parties, mêlé de chant, par Achille Dartois et Charles Dupeuty , musique d Adolphe Adam, représenté sur le théâtre du Vaudeville le i"' juin 1829. (Edité chez Bezou, Paris, 1829, in-8" de 68 pp.). L'autre nous est révélé par un érudit (( chercheur ». 11 s'appelait: Épisode de 181 2, ou l'Espionne russe, comédie-vaudeville en 3 actes, par Mélesville et Carmouche, représenté sur le théâtre des Variétés le i" juillet 1829. (Même librairie, i83o, in-8'' de 64 pp.)(i). A ajoutera ce qui a été dit du théâtre de Mérimée ou inspiré de Mérimée (2).

Puis viennent les années de dissipation, celles où Mérimée, fut, de son propre aveu, a un très grand vaurien... non de cœur, mais par tristesse (3). » Il fallait bien s'étourdir! G est le 26 juillet i833 qu'il parle laconiquement de cette rupture pour lui si cruelle. Quinze jours après, il s'amuse follement. Du 9 août i833 : Nous avons passé hier une soirée fort agréable. Après avoir dîné avec les femmes de la société, nous les avons menées chez [un nom dont la postérité naura pas le souci j, où on nous a donné les

(i) L. -Henry Lecomte, Pièces tirées de l'œuvre de Mérimée et inconnues, dans l'Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, 3o décembre 19 10; Cf. le n° du 20 décembre.

(2) Sur Mérimée, pp. i2-i5 et 5p-6i.

(3) Lettres à une Inconnue, l. 1, p. 'Jli.

grandes marionnettes... » Ce qui suit n'a pas d'intérêt pour l'histoire littéraire (i)... Gai couplet, que je le trouve triste ! s'écrie un personnage des Nouvelles genevoises en entendant des chants de cal)aret.

Les amis qui l'accompagnaient dans ces fêtes, nous les connaissons : ce sont ceux des dhiers de la rotonde et nous retrouvons leurs noms dans ces lettres : Delacroix, Mareste, Koreff, Chegaray, MaHtorne, Hippolyte Royer-Collard et, les dominant tous de ses travers, de sa turhulence, de son importance afTeclée et de sa réelle valeur, Beyle, « gros et gras, triste pour toute la soirée, quand par hasard il voit sa maîtresse », et amoureux, par surcroît, de l'énorme M""^ Ancelot. (Figurent encore des noms moins familiers: Nourrit, le haron Gérard et son frère, Séguier, consul de France à Londres, Labenski, secrétaire de l'ambassade de Russie à Londres, Balwer, frère de l'écrivain, les cantatrices Pasta et Schiassetti, de Boigne, Galiano, publiciste espagnol. D'autres me sont inconnus : Laglandièrc, Grimhloi, Fillonneau, M"" Gérée, d'autres encore).

La politique trouve Mérimée dédaigneux. Il raille les bévues de Charles X, qui, sollicité d'accorder la grâce de Béranger emprisonné, répondait en manière de refus : « Qu'il q\\\q, se promener \ », et qui laissait échapper en public que certains dé[)utés recevaient de lui un traitement de i ooo francs par mois. (( Que voulez-vous '^ disait à Mérimée un de ses aides

(i) Cf. Sepl lettres de Mérimée à Siemlhal, p. 36.

UW POST-SCRII'TUM SUR MÉRIMÉE 33

de camp, il est en enfance. » Louis-Philippe n'obtient pas plus d'indulgence. Du i5 mai 1882 : « Il ne dissimule pas sa joie de voir Périer éloigné des aflaires. Sa grande manie est de gouverner : il se croit un grand politique et passe son temps en basses petites intrigues. » Comme Casimir Périer, Cuvier succombe au choléra, et la page (i5 mai 1882) qui raconte les derniers instants du savant ne manque pas de grandeur dans sa simplicité. Puis, ce sont des nouvelles inquiétantes de Jacquemont, malade dans l'Inde, où bientôt il meurt. Cependant le choléra passe et la gaieté renaît à Paris. Un jour, tous les immeubles avoisinant l'Opéra sont barbouillés de ces mots : Feu Duponchel (Duponchel était le metteur en scène de l'Opéra). « Tout Paris, écrit Mérimée, se creuse la tête et veut trouver un sens à ces deux mots. Le bon, c'est que cela ne veut rien dire du tout ! » (6 novembre i833). L'esprit parisien n'a pas changé.

La Correspondance (suite).

En 1834, Mérimée fut nommé Inspecteur général des Monuments historiques. Combien il prit à cœur ses fonctions, c'est ce que chacun sait, et le zèle éclairé avec lequel il veilla partout sur notre merveilleux patrimoine de monuments gothiques, dénonçant ici

34 UN POST-SCRIPTUM SUR MtlRIMÉE

l'abandon ou le délabrement, supposant là à des mutilations ou à des restaurations ineptes, quelquefois plus funestes encore. Jamais nos catliédrales nont eu de plus vigilant protecteur que cet incrédule.

En i83G, il passa à Strasbourg. L'architecte diocésain venait de faire badigeonner la nef delà cathédrale; des ouvriers étaient encore occupés à peindre à la détrempe les murs et les piliers du transept. Mérimée fut indigné ; il dénonça cette abominable opération à son ministre par une lettre du 1 5 juin i836, qui a été communiquée par les Archives des Monuments historiques à M. Georges Delahache, l'historien de la cathédrale de Strasbourg, et que celui-ci a publiée récemment dans la Revue alsacienne illustrée (i). Le badigeon de l'architecte, sévèrement critiqué en Allemagne, avait à Strasbourg ses partisans et ses adversaires. (( De part et d'autre, la discussion a été fort aigre. Peu s'en est fallu môme qu'elle ne rallumât les ■ vieilles querelles de religion ; car les badigeonneurs étaient soutenus par les protestants, et les anti-badigeonneurs, catholiques pour la plupart, se plaignaient que la direction des travaux fut confiée à un protestant. )) Mais le badigeon est inexcusable. Est-il permis de massacrer de la sorte cette pierre vénérable dont le Munster est bâti, ce grès compact et fin qui se prête si admirablement à la délicatesse de l'ornementation gothique? de barbouiller les chapiteaux, de boucher les

(i) Revue alsacienne illustrée, 1910, no III, pp. iiZi-ii6. On sait que M. Georges Drialiaclie est le très distingué auteur de La Carie au liséré vert, Paris, llaclictte, 1910.

ciselures, d'anéantir ainsi la grâce du travail et les oppositions harmonieuses de clair et d'ombre qui distinguent la sculpture du moyen âge? Ce n'est pas tout. Dans des chapelles qui sont de la fin du xv" siècle, l'architecte a trouvé des vestiges d'une peinture qui a été appliquée au xvi*. Il s'en est autorisé pour rehausser de couleurs vives et dor éclatant les nervures de la nef, qui date du xni*. Naturellement ce peinturlurage et le badigeon font ensemble le plus mauvais ménage. « Cette tentative partielle d'imitation rend le disparate plus choquant, et puisque dans cette restauration 1 on avait la prétention de copier les pratiques du moyen âge, il fallait le faire complètement. Dans l'état actuel, si je puis me servir de cette comparaison, ce mezzo-termine maladroit rappelle ces jeunes gens qui, laissant croître leur barbe et leurs cheveux, d'ailleurs portant des fracs et des pantalons, se croient un costume du moyen âge. » Autre trait de « barbarie ». La foudre ayant causé des dégâts dans la flèche, on avait établi des paratonnerres et creusé des puisards. Un de ceux-ci avait été pratiqué devant une inscription bien connue, relatant avec sa date la mort d'Erwin de Steinbach, ainsi que celle de sa femme et de son fils. (( Dans les fouilles au pied de l'inscription, on a trouvé des ossements qui ont été dispersés. Il n'est pas prouvé que ce fussent les restes d'Erwin, mais cela n'est pas improbable, et en pareille matière on aime à croire. Avec un peu de précaution, on eût évité de troubler ainsi les cendres d'un c:rand artiste. » Mérimée disait encore : (( C'est un triste devoir pour moi. Monsieur

le Ministre, d'avoir presque toujours à vous signaler des traits de vandalisme alors qu'ils sont à peu près sans remède... » On arrêta les travaux; en 18A8, on enleva le badigeon. Mais qui apaisera les mânes d'Er- Avin de Steinbach et de sa famille .►*

Le vandalisme, c'est encore lui qui inspirait à Mérimée une longue lettre, retrouvée par la Revue du Temps présent (i). Elle est écrite de Saintes, le 19 septembre iS/ig, à M. Foucart, a doyen de l'Ecole de droit \sic^^ )), à Poitiers, membre ou président de la Société des Antiquaires de 1 Ouest, dont Mérimée était luimême membre correspondant. Etant venu à Vienne en tournée d'inspection, il avait vu là encore, dans l'église Sainte-Radegonde, des restaurations picturales qui avaient excité sa colère. Et là encore, comme elles n'étaient pas achevées, il s'agissait d'arrêter le désastre : lettre à la Commission des Monuments historiques (2), note au Préfet, note à la Société des Antiquaires de l'Ouest. C'est la lettre en question, que Mérimée intitule en effet : Note pour être lue à la Société des Antiquaires de V Ouest. Elle est très intéressante, Mérimée y exposant avec une froide véhémence ses

(i) Lettre inédite de Prosper Mérimée, Inspecteur des Monuments historiques, sur la restauration de Véglise de Sainte-Radegonde de Poitiers, commentée par P. Bart, dans la Revue du Temps présent, janvier 19 10, pp. 1-8. Le Journal des Débats du 5 janvier 1910 a reproduit presque entièrement cette lettre.

(2) Publiée par Gliambon, Notes sur Prosper Mérimée, pp. 265-267.

UN POST-SCRIPTUM SUR iVlÉRIMÉE .^7

idées sur la restauration des monuments médiévaux. (( Il n'y a personne, dit-il, qui n'ait déploré le vandalisme des badigeonnages du siècle passé et du nôtre. Nous avons perdu une foule de compositions intéressantes et les renseignements les plus curieux sur les costumes et les mœurs du moyen âge... » Comment ne pas hésiter devant la restauration des peintures quand la technique même des peintres anciens ne nous est pas connue ? « Nous ignorons les procédés matériels des peintres du moyen âge... Nous en sommes encore à deviner quelle a pu être la préparation des murailles, celle des couleurs, celle surtout de la colle ou delà substance, telle quelle, employée par les peintres du xi'' au xv"" siècle pour détremper leurs couleurs (i). )) Et ce style de nos ancêtres, qui donc, de nos jours, le possède ou seulement le comprend? « La plupart des artistes, frappés de l'incorrection des peintures du moyen-âge, s'imaginent qu'il suffit pour les imiter de faire des caricatures. Sans doute rien n'est plus grossier, à un certain point de vue, que les peintures murales des xn" et xni" siècles, mais toute personne qui a étudié l'art avec conscience y reconnaît cependant la tradition de types sublimes... Il se peut qu'elles fussent fort mal dessinées, fort incorrectes, mais, à coup sûr, elles n'avaient pas cette platitude et ce poncif , passez-moi cette expression d'atelier, qui rappellent les saints de composition si fréquentes dans le

(i) Rappelons-nous ce que pensait Léonor Mérimée sur cette question ; voir Sur Mérimée, p. 78.

Midi, que peignent des Piémontais, fumistes en hiver, décorateurs en été. » Gomment s'y prendre, cependant, quand la vétusté des monuments impose une réfection ? Que l'on s'inspire de la méthode suivie à Saint-Savin ; que l'on s'abstienne de remplacer ce qui est perdu par des compositions modernes : que l'on se contente d'y substituer « une ornementation fort simple et fidèlement copiée d'après des modèles authentiques... En pareil cas, il ne faut pas prétendre à faire bien ; ne pas faire mal est déjà beaucoup ».

Mérimée terminait en insistant pour qu après avoir barbouillé la voûte, on respectât au moins les colonnes. (( On m'a dit, ajoutait-il, mais je crois qu'on s'est moqué de moi, que la fabrique voulait les repeindre en supprimant les fleurs de lys. A Turin, vers 1806, on a joué, dit-on, au théâtre de la cour le Tartuffe, en supprimant le rôle de Tartuffe comme outrageant la religion. S'il y a à Poitiers des gens assez niais pour faire de l'archéologie politique, c'est une raison de plus pour laisser ces colonnes dans l'état oii elles se trouvent. . . )) Dédié aux architectes de nos jours qui rénovent en ce moment d'une manière si saugrenue les armes de la Ville de Paris en remplaçant les antiques fleurs de lis par un semis de leur invention(i). Les régimes passent, les hommes ne changent guère. Mais, tout de même, il y avait, au temps de Mérimée, des

(i) UÈcho de Paris, 29 juin 1910 : Lndéfense du Vieux-Paris ; Le Figaro, 3 juillet 1910 : Les Armes de Paris.

UN POST-SCRIPTUM SUR MÉRIMÉE 3g

gens pour refréner les excès de zèle et pour faire respecter les droits du bon sens. Après avoir plaidé la cause des fleurs de lis, le fonctionnaire impérial finissait par ces mots, fortement ironiques : « Appelez, je vous prie, l'attention de M. le Préfet sur ce point, et je ne doute pas qu'il n'approuve le parti que je propose. ))

Et voici que nous lisons dans la Revue Bleue non pas une lettre, mais plusieurs lettres de Mérimée (i), et adressées à un correspondant avec lequel je ne sache pas qu'il ait jamais été dit que Mérimée se fût trouvé en relations amicales et épistolaires. C'est une véritable révélation.

Il s'agit de D. Serafin Estébanez Calderôn, le grand écrivain espagnol (i7()9-i867), avocat, professeur, homme politique, littérateur surtout, prosateur et poète d'un haut mérite, qui a rendu célèbre au delà des Pyrénées le surnom à'ElSolitario. Son principal ouvrage, le recueil des Escenas andaluzas, où la vie si intense de l'Espagne est rendue, paraît-il, avec un relief et une couleur extraordinaires, devait enchanter Mérimée. L'éditeur des lettres en question suppose que les deux écrivains firent connaissance dans le salon du comte de Teba (plus tard comte de Montijo) lors du premier voyas^e de Mérimée en Espai^ne, en i83o. Ils se lièrent

Je I o '

d'amitié, a Dans la famille d'Estébanez Calderôn, le

(i) Prosper Mérimée, Lettres à Estébanez Calderôn, publiées par M. Rafaël Mitjana, dans la Revue politique et littéraire (Revue Bleue"), 1910, pp. 609-614 et 645-647.

lio UN POST-SCRIPTUM SUR MERIMEE

souvenir de Mérimée, l'hôte aimé, fut toujours conservé pieusement; son portrait occupait une place d'honneur dans le salon, et plus dune fois, dans les occasions solennelles, dona Aurorita, la vieille servante du Solitario, nous a préparé un exquis potage de queue de bœuf dont elle conservait jalousement la recette, fournie par Don Prospéra. .. » Le profit qu'a dû retirer d un tel commerce l'auteur des Ames du Purgatoire et de Carmen, c est sur quoi je n'ai pas besoin d'insister. L'exemplaire de Carmen qu'il offrit à Calderon portait, nous dit-on, cette dédicace : A mon maître en chipe-calli, et l'on sait combien Mérimée était fier de son initiation à l'argot et aux mœurs des gitanos.

Les lettres qu'on publie ne sont, paraît-il, qu'une faible partie de la correspondance. Les réponses de Calderon sont perdues. Dans l'importante biographie que lui a consacrée son neveu, l'écrivain et homme d'Etat Canovas del Castillo {El Solilario y su iiempo, Madrid, i883), « il est fait allusion à une fort curieuse lettre dans laquelle Estébanez Calderon décrivait à son correspondant de Paris la tertulia ou réunion de la comtesse de Teba ».

Maintenant, s'il est très intéressant pour la biographie de Mérimée et l'histoire des œuvres de connaître cette amitié espagnole, j'espère ne scandaliser personne en avançant que ces lettres de notre auteur ne fournissent pas un grand aliment à notre curiosité (huit lettres, toutes assez longues, qui vont du 17 octobre 1862 au 3i août 1859, plus deux lettres non datées). Mérimée s'occupe avec beaucoup de zèle d'acheter des

UN POST-SCRIPTUM SUR MÉRIMÉE 4i

livres ou des reliures de Bauzonnet (i) pour le compte de son ami et il suit à cet effet les ventes publiques (Walckenaer, de Bure, Bertin). Mais il a de la peine à s'acquitter de ses commissions. « Les vieux livres ne se payent plus qu'au poids de l'or... Il faut renoncer à être bibliophile. Vous ne sauriez vous faire une idée du prix des livres... » Que dirait-il aujourd'hui .►^ Puis, on rencontre des concurrents bien gênants. Du 3i août 1859 : (( Le duc d'Aumale a acheté en bloc toute la collection de M. Cigongne pour /looooo francs. Elle tenait tout entière dans cinq petites armoires. Vous voyez que le temps n'est pas aux acquisitions. » Il cherche aussi pour Galderon des renseignements dans les bibliothèques et au Dépôt de la guerre sur Condé et la bataille de Rocroi. (Le Solitario n'a rien écrit, que je sache, sur ce sujet ; mais en 1860, son neveu, Canovas del Castillo, a publié sur la bataille de Rocroi un travail qui lui a ouvert les portes de la Real Academia de la Historia.) Vlérimée regrette l'Espagne. Du 26 décembre i853 : « J'ai retrouvé la belle France plus laide que d'ordinaire et je suis choqué de la platitude générale. Je me rappelle avec amertume les appas si volumineux et si consistants de Maruja et de ïeresa et de tant d'autres. Mais que faire .^ Donnez-moi des nouvelles de Violante et rappelez-moi tendrement à son souvenir. Si elle sait quelque chose de Maruja, dites-le moi... » Du même jour, en post-scriptum : (( N'oubliez pas de vous informer de Maruja. Est-elle

(i) C'est par erreur que la Revue Bleue imprime Bauzormet.

toujours au passage de Murga? » Une autre fois, en parlant de Pest : « Rien cependant ne m'y a fait oublier la Maruja, quoique j'aie trouvé des hanches à bien peu près aussi larges que les siennes... (i) » Souvenirs de voyage qui, on le voit, n'ont rien de littéraire. Passons. Que noter encore ? Quelques mots sur les embellissements de la capitale. « On a jeté par terre la moitié du vieux Paris. Le Louvre s'élève comme les murailles de Thèbes, je veux dire aussi rapidement, car la seule musique employée est le tintement continuel des pièces de cent sous ))(26 décembre i853)(2). Quelques grivoiseries aussi, naturellement. C'est tout.

Dans l'article dont j'ai parlé plus haut, M. Henry Lapauze a reproduit le texte entier (3) d'une lettre qui a passé en vente publique en avril 1907, et dont j'avais cité un fragment (/i) : lettre datée du château de Fontainebleau, 29 juin [i863J ; Mérimée envoie au maréchal Vaillant le discours qu'il a écrit pour lui, et que le maréchal prononça à la distribution des récompenses du Salon de i863.

Enfin la Chronique médicale (5) nous a fourni une

(i) Cf. Prosper Mérimée, VHomme, VÈcrivain, rArtisle (éd. du Journal des Débats, 1907), p. ii5.

(2) Cf. dans la Revue de Paris d'octobre i836 un article signé P... M... sur Les Embellissements de Paris (Il s'agit de la place de la Concorde).

(3) Nouvelle Revue, i'''"juin 1909, p. 876.

(4) Sur Mérimée, p. 67.

(5) i" août 1908, pp. 496-/i97-

UN 1»0ST-SCRIPTLM SUR MÉRIMÉE Zi3

lettre qui porte la date : « Montpellier, ig avril, soir. » De quand la lettre ef à qui.^ Une note de M. Chambon répond : de i8fi8. et à un ami, avocat à Marseille, dont nous ne savons pas le nom, dont nous savons seulement que c'est lui qui avait conseillé à Mérimée de suivre à Montpellier un traitement par l'air comprimé (i). Le malade est enchanté ; il se trouve mieux, il reprend goût à la vie et à l'érudition. Il voudrait savoir le sens exact d'un passage d'Horace qui était bien de nature à lui plaire : c'est dans la semonce de Dave à son maître, si éloquente parfois dans sa terrible liberté :

nia tamen se Non habita mutalve loco, peccatve superne(2)...

La traduction proposée par Mérimée, un peu inexacte d'ailleurs, ne le cède pas en hardiesse à l'original. Mon Dieu, que sa correspondance sera donc difficile à éditer sans coupures !

L'Inconnue.

Le livre que M. Alphonse Lefebvre promettait depuis déjà assez longtemps (3 ) a paru sous ce titre : La Cé-

(i) Cf. Ghambon, Notes sur Prosper Mérimée, p. 422-423; Lettres à une Inconnue, t. II, p. SaG.

(2) Horace. Snt., Il, -, v. 63-64-

(3) Sur Mérimée, p. 4i-

lèhre Inconnue de Prosper Mérimée ; — Sa Vie et ses Œuvres authentiques avec documents, portraits et dessins inédits ; — Préface-Introduction par Félix Chamhon, IntAiothécaire à l'Université de Paris. Paris, Sansot, 1908; 396 pp. in-8''(i).

Une Préface de M. Félix Chambon présente l'ouvrage. (Pp. 1-29 : ly Inconnue. — Mérimée. — La Publication. — Traductions et articles. — Les lettres de l'Inconnue. — Les originaux des lettres de Mérimée). Apporter du nouveau n'était pas commode. On trouvera cependant du piquant à ces lignes d'une correspondante de J.-J. A\eiss (une dame, on ne la nomme pas autrement) : « Avez-vous assisté à la réception de M. de Loménie .►^ Y avez-vous remarqué M"" ***, l'inconnue à Mérimée ? Ressemble-t-elle au portrait qu'on m'a fait d'elle : laide malgré de beaux yeux, un nez énorme, maigre à faire peur, et pédante par-dessus le marché ? Je comprends dans ce cas que Mérimée ait préféré lui écrire que la voir... » Pas très flatteur évidemment, mais c'est une femme qui parle d'une femme, et puis, en 187^, M"" Dacquin avait passé la soixantaine.

M. Chambon a voulu se faire une opinion, après un minutieux examen, sur les altérations qu'ont subies les Lettres à une Inconnue. On sait que ces altérations sont nombreuses et de plusieurs sortes. H y a d'abord les suppressions. Que la destinataire ait retranché des

(1) \oÏT BuUeUn du Bibliopfiile, 1910, pp. i53-i54.

UN POST-SCRIPTUM SUR MÉRIMÉE kb

choses intimes, cela se conçoit. Mais pourquoi des retranchements portant sur de si longues périodes ? Presque pas de lettres pendant les dix premières années, de i83i à i84t inclus ; aucune lettre de décembre i854 à juillet i856 ; une seule lettre d'août i856 à janvier i858 ; pourquoi ? nous n'en savons rien et nous ny pouvons rien. Puis il y a des arrangements, des fusions, des amalgames de lettres, et ce que nous saisissons en ce genre nous met un peu en méfiance pour le reste. Enfin il y a les libertés prises avec les dates. Si grand qu'en soit le nombre, c'est encore ici que nous sommes le mieux armés pour ne pas nous laisser tromper. Certaines de ces libertés sautent aux yeux. Dans une lettre datée du 26 mars i8/i/i, Mérimée parle de son discours de réception à l'Académie française, où il ne fut reçu que le 7 février de l'année suivante ! Dans une lettre datée du 6 septembre i844, il parle de ses démarches pour entrer à l'Académie des Inscriptions, dont il faisait partie depuis dix mois ! D'autres « truquages )) sont moins évidents ; comment s'y reconnaître.»^ M. Chambon établit une distinction entre le tome I et le tome II. Pour celui-ci, il n'y a pas eu, dit-il, de falsifications de dates (i). Pour le tome I, il arrive, après une critique très serrée, à rétablir la chronologie de trente-trois lettres sur cent soixante-dix, soit une revision d'un cinquième. Et, dit-il, ce n'est peut-être

(i) Cependant la lettre du i5 septembre i8r)() (t. II, p. 6g) devrait, d'après M. Chambon lui-même (JSotes sur Prosper Mérimée, p. Z|i3) être reculée de trois ans.

pas tout. Non, déclare à son tour M. Arthur Ghuquet. (( On lait voir très clairement que sur les douze premières lettres qui n'ont pas de date, cinq sont de 1882, les lettres III, \I, IX, XI et XII. Je vais plus loin, et je crois que les autres lettres, I, II, IV, V, VII, VIII, X sont pareillement de i832... [Je passe la démonstration.] Les douze premières lettres sont donc toutes de i832 ; elles se suivent, se succèdent logiquement, du mois d'août au mois de décembre, et elles précèdent la première entrevue de Boulogne, contée dans la lettre à Sutton Sliarpe, que le Mercure de France a publiée l'an dernier (i). »

Les Préliminaires (pp. 33-/18) sont une seconde préface, de la plume de M. Alphonse Lefebvre. Les Documents généalogiques sur la famille de l'Inconnue (pp. 5 1-60) ne nous passionnent pas. La longue Biographie de r Inconnue (pp. 63-i /j/i) et la Note sur V officier, frère de l'Inconnue (pp. \'6i)-i[\[\) ne nous apprennent rien de bien nouveau ou rien de bien curieux. Les OEuvres de jeunesse de l'Inconnue (pp. 147-167), enfin la Correspondance de l'Inconnue (pY^. 171-376) doivent retenir notre attention, quand j aurai dit que la consciencieuse Réfutation des lettres apocryphes attribuées à l'Inconnue (pp. 379-396) peut être passée sous silence, car ces lettres apocryphes se réfutent assez d'elles-mêmes (2). Jetons un coup d'œil sur les illustrations : un portrait de l'Inconnue (âgée), d'après une photogra-

(ij Revue critique dld&loire el de Ullérature, i5 avril 1909. (2) Sur Mérimée, pp. 42-43.

phie ; — une vue du Salon de l'Inconnue, d'après une photographie ; — un croquis de Mérimée envoyé à rinconnue (Jenny Dacquin en espagnole ; la tête seule, profil) ; — une empreinte du cachet antique, don de Mérimée à 1 Inconnue ; — le tomheau de l'Inconnue au cimetière du Père-Lachaise ; — un Autographe de l'Inconnue : — et revenons à la production littéraire de M"'' Jenny Dacquin.

Quatre morceaux de prose et deux pièces de vers composent ce que M. Lcfebvre appelle les œuvres de jeunesse, qui sont, à vrai dire, toutes les œuvres de l'Inconnue, puisque sa correspondance n'était j)as destinée à la publication. Le tout fut imprimé soit à Paris dans les Annales romantiques de Charles Malo, soit dans le journal local La Boalonnaise, sans signature ou sous le pseudonyme de Léona. Trois des pièces en prose sont tout à fait insignifiantes : compositions de ( grandes » dans un pensionnat. Cela est intitulé Un charme ; — Une première promenade en mer : — Une soirée de jeune fiUe. Le quatrième essai, Le bonheur dune vieille femme, est dune fantaisie vraiment gracieuse dont ces lignes peuvent donner idée (ne pas oublier que l'auteur avait vingt ans) ;

« Je suis arrivée à mes soixante ans ! Me voilà donc décidément vieille femme et pouvant jouir tout à mon aise de l'indépendance qu'aucune femme ne peut se promettre avant cet âge heureux... Rien de triste comme l'extrême vieillesse ; rien d'incommode comme une demi-vieillesse. Mais parlez-moi de

48 UN POST-SCRIPTUM SUR Mï'RlMÉE

soixante ans ! c'est le bel âge ; c'est celui qui me convient : c'est mon point de maturité, de perfection ; c'est là que je m'attendais. Je ne suis pas jolie, et à soixante ans je ne suis pas obligée de l'être. Une vieille femme n'est obligée à rien dans le monde... On peut tout passer à ceux de qui on n'attend rien ; et dans la vieillesse on n'attend rien du monde, parce qu'on n'a rien à lui offrir ; on le regarde comme moins important à mesure qu'on y devient moins importante... La mode n'a plus d'empire sur moi. L'utilité, la commodité, le soin de me préserver du froid, voilà mon but dans la recherche de ma toilette: j aime mieux un ridicule qu'un rhume. Le ridicule, quand on est vieille, serait de s'enrhumer pour des gens qui ne vous en sauraient nul gré... Le moyen de vivre avec dignité dans le monde, c'est de savoir s'en passer, et comme il est aisé à soixante ans de se passer des gens qui ne se soucient pas de vous ! Comme on se sent calme sur des plaisirs qui ne peuvent plus être embellis par l'espérance d'un succès ! Bien ou mal, il faut, dans la jeunesse, que chacun joue son rôle. La vieillesse nous afTranchit de ceux qui ne nous conviennent pas... »

Ce petit De Senectute féminin se termine par un retour qui est bien dans la note féminine : « Quel dommage cependant qu'avec tout cela on ne puisse encore être jeune et jolie ! » En somme, ce charmant badinage doit nous révéler le ton des lettres de 1 Inconnue à Mérimée au début de leur correspondance.

Les pièces de vers s'appellent La Gondole (c'est une

UN POST-SCRIPTUM SUR MÉRIMÉE l^<j

date, ce litre !) et Incertitude, qui vautmieux. Voici cette dernière en entier :

Il dit que mon regard est pur comme un beau jour ! Il dit qu'il est touché de ma pâleur rêveuse !... Il dit que tous ses vœux sont de me voir heureuse; Mais il ne parle pas d'amour !...

Il dit que de ma voix l'accent triste et timide

A la douceur de la brise du soir ; Il dit qu'il suit souvent l'onde calme et limpide Où, dans un frêle esquif, je berce mon espoir.

De ma solitude chérie II connaît, je le crois, le plus secret détour ; Son souvenir trouble ma vie !

Mais il ne parle pas d'amour !

Il dit que ma gaieté distraite et fugitive

Le charme et l'agite à la fois I...

Il a voulu savoir si mon âme craintive

D'une âme tendre avait fait choix :

Est-ce une épreuve? est-ce une alarme?... Dois-je espérer et craindre tour à tour?...

Ma réponse fut une larme ;

Mais il n'a point parlé d'amour !...

Qui avait inspiré cette poésie ? Par une rencontre singulière, elle figurait dans un numéro des Annales romantiques qui contenait une nouvelle de Mérimée, Fédérigo. Il y a plus. \ oici qu'un lettré brandit victorieusement une édition, inconnue à M. Lefebvre et antérieure à celle qu'il connaît, de la Promenade en mer. « Je puis, dit M. Georges Grappe, informer M. Lefebvre que ce n'est pas en 1882 que parut Une

5o UN POST-SCRIPTUM SUR MÉRIMÉE

Promenade en mer. Si à cette date le journal La Boulonnaise publia ce petit rien, c'est en réalité en i83i, flans une manière de Keepsake, qu'il fut imprimé pour la première fois. Ce recueil que je possède et qui vit le jour chez Louis Janet, libraire, rue Saint-Jacques, 5g, a pour titre L'Album de la Jeunesse (i). » Et sachez, nous dit-on encore, que, dans cet album, la Promenade en mer voisinait à peu de distance avec U Enlèvement de la redoute. Plus tard, c'est Incertitude qui accompagnera Fédérigo. Ces coïncidences sont curieuses. S'il n'y a pas là un double hasard, que faut-il penser?

Arrivons aux lettres. Elles sont au nombre de cent vingt-huit. Elles sont adressées à un jeune parent que l'auteur avait vu tout enfant et qu'elle appelle son neveu par affection. Elles vont d'août 1867 au 9 février 1895. (M"* Dacquin mourut le 25 mars de cette année, âgée de quatre-vingt-quatre ans).

Elles ne sont pas ennuyeuses. Croquis de voyage, jugements sur les faits ou les gens du jour, ces pages, spirituelles sans afféterie, attestent un esprit juste, raisonnable, cultivé sans pédantisme, très curieux et très ouvert, en même temps que rebelle aux enthousiasmes de commande et aux écarts de l'imagination. Elles sont écrites avec correction, d'une plume alerte et ennemie de la diffusion. C'est de la littérature sage, comme disent

(i) Georges Grappe, Parmi les livres, — Mérimée et les livres; — A propos d'ouvrages récents, dans V Événement, 28 décembre 1908. Même article, à la même date, dans le Grand National et dans la France.

UN POST-SCRIPTLM SUR MÉRIMÉE 5i

les peintres, et qui ne contredit pas l'idée que nous nous faisions de l'Inconnue daprès les lettres de Mérimée. Ses descriptions de la nature ne doivent rien à Bernardin de Saint-Pierre et rappellent un peu trop la manière du grand siècle ; « Nous avons vu de là le coucher du soleil ; c'est l'un des plus beaux souvenirs que je conserve... » Cependant elle sait, à l'occasion, noter une impression d'un trait net et précis. Choses vues en Algérie (20 septembre 1860): « Dimanche nous sommes allés visiter les tribus des trois provinces, campées à trois lieues d'Alger, pour la grande fantasia de mardi. Nous avons pris le café sous la tente du grand chef de Constantine, habillé comme au temps des Croisades, et au milieu de trois cents chameaux et d une quantité illimitée de chevaux en liberté, qui ne s'en montraient pas plus fiers. Encadrement de paysage des plus grandioses : plaine de la Mitidja et l'Atlas. Mardi, je suis allée à la grande fantasia... J'étais placée dans une tente si voisine de celle de 1 Impératrice que j'ai été faire mon luncheon'k sa table, et j'étais en même temps quelle et l'Empereur à la DilTa arabe, spectacle biblique des plas curieux et des moins ragoûtants. Les journaux te conteront cette jouinée prodigieuse. Nous sommes revenus à Alger ù sept heures, et l'une des plus belles choses de la journée a été le retour ; toute la route bordée par un cordon d'Arabes, de Kabyles, et des plus grands coquins possibles, à cheval, le fusil sur l'épaule, se détachant sur un ciel bleu et orange ; et la mer pour fin de tableau. Cette ligne d hommes immobiles avait trois lieues. » On pourrait encore citer le

récit d'une noce mauresque (19 octobre 18G0) : la sobriété, le choix rapide et sûr dans le détail descriptif font penser à Mérimée.

Et lui? dira-t-on. Est-il donc absent de cette correspondance P

Non pas. Nous le rencontrons, pour commencer, d'une façon imprévue et assez amusante. Jenny Dacquin qui écrivait bien, très bien, a quelquefois pensé ne pouvoir pas mieux faire que d'utiliser des lettres qu'elle venait de recevoir de son ami pour leur emprunter des passages entiers quelle servait bravement et tels quels à son neveu. C'est M. Lefebvre qui a découvert cet innocent procédé de composition épistolaire, ce (pii prouve que tout finit par se savoir. Voici les textes. Le 22 janvier 1860, lettre de Mérimée :

« On m'a prêté le pamphlet de mon confrère Villemain, qui m'a paru d'une platitude extraordinaire. Quand on a essayé de faire un livre contre les jésuites, quand on s'est vanté de défendre la liberté de conscience contre l'omnipotence de l'Eglise^ il est drôle de venir chanter la palinodie et d'employer de si pauvres arguments. Je crois que tout le monde est devenu fou, excepté l'Empereur, qui ressemble aux bergers du moyen âge, qui font danser les loups avec une flûte magique (i)... »

Peu de temps après, M"* Dacquin écrivait la même chose, dans les mêmes termes, à son neveu :

« Je suis indignée contre M. Villemain. Quand

(i) Leilres à une Incunnue, l. Il, p. 81.

on a essayé de faire un livre contre les jésuites et qu'on s'est vanté de défendre la liberté de conscience, il est drôle de chanter la palinodie et d'employer de si pauvres arcjwncnls. H n'y a que l'Empereur qui soit logique. // ressemble aux bergers du moyen âge qui font danser les loups avec une flûte magique. »

M. Chambon a retrouvé deux autres plagiats de même nature et les dénonce dans sa Préface. Le i" novembre 1860, Mérimée écrit à sa correspondante, à propos de la langue arabe : « Je me rappelle qu'il y a des lettres lunaires et solaires... En outre, c'est une langue sourde qu'on peut parler avec un bâillon (i). » Peu de jours après, M"'' Dacquin s'exprime dans les mêmes termes dans une lettre à son neveu. Le 27 septembre 1862, longue tirade de Mérimée contre Victor Hugo, une de ses bêtes noires : « A propos de littérature, avez-vous lu le speecli de Victor Hugo à un dîner de libraires belges et autres escrocs à Bruxelles ! etc. (2)... )) Peu de jours après, M"'^ Dacquin reproduit toute la tirade dans une lettre à son neveu. M. Georges Grappe, dans l'article que j'ai cité plus haut, relève aussi une réminiscence, il est vrai un peu plus déguisée (3).

« Évidemment, dit M. Emile Faguet à ce sujet, M"' Dacquin considérait les lettres de Mérimée non seulement comme son bien, mais comme son œuvre, et en donnait ainsi quelques petites secondes éditions.

(i) Lettres à une Inconnue, t. II, p. i3[.

(a) Ibid., p. 201 .

(3) L'Événement, 28 décembre igo8.

5d UN POST-SCRIPTUM SUR MÉRIMÉE

Seulement, dès que nous sommes prévenus, nous entrons en défiance et cela va loin ; et, comme les lettres de Mérimée à M"" Dacquin n'ont pas été publiées tontes, dès que, dans les lettres de M"" Dacquin antérieures au 28 septembre 1870, nous voyons un jugement littéraire ou historique ou une idée générale, nous sommes très tentés d'y voir un texte de Mérimée emprunté à l'une des lettres non publiées du célèbre auteur.

(( Par exemple, 3i octobre 1860 :

« J'ai essayé de lire la brochure de M. Gulzot ; c'est bien indigeste. Voici la substance : moi, je suis protestant, je me passe du pape à merveille ; je n'ai pas besoin du pape, je suis un homme sensé, logique et fort. Vous, catholiques, ne pouvez vivre sans le pape, car vous êtes déraisonnables, faibles, aveugles, etc. Donc gardez le pape. — Voilà, cher ami, la conclusion de M. Guizot, au moins la morale que j'en ai tirée. »

(( Hum! conclut M. Faguet, comme cela ressemble à du Mérimée ! Et il est très possible, daprès ce que nous venons de voir, que ce soit du Mérimée, en effet ( 1 ) . »

Il me larde de dire que Mérimée apparaît dans la correspondance de l'Inconnue d'une façon plus intéressante pour l'histoire de leur amitié et pour l'histoire littéraire.

(1) Emile Faguet, Revue des livres ; Lettres authentiques de « rjnconiiuc », dans les Annales politiques el littéraires, 23 mai 1909.

A Ne vers, où elle s'était réfugiée pour fuir l'invasion, M"*" Dacquin avait appris la mort de Mérimée. Elle écrivit alors cette page (i5 octobre 1870), que je veux rapporter en entier parce que l'éloge du défunt est vraiment digne de lui, digne de celle qui le prononce, digne de leur longue affection, encore que ces lignes respirent peut-être, dans leur expansion contenue, une sérénité qui n'est pas exempte d'un peu de sécheresse. En tout cas, elles feraient à elles seules que nous devions de la gratitude à l'éditeur des lettres de l'Inconnue.

« J'ai eu en etTet un grand chagrin de cette mort d'un ami si cher, qui a rempli ma vie ; mais ce chagrin eût été bien plus grand encore sans les circonstances terribles dans lesquelles nous vivons depuis deux mois. J'y ai vu pour lui la fin de souffrances intolérables et de tourments que supportait son courage, mais qui lui faisaient envier le sort de tous ceux disparus avant lui. 11 y avait eu, cet été, une notable amélioration dans son état ; il était venu à Paris et avait assisté à la dernière séance du Luxembourg et à l'effondrement général d'affections si anciennes et si chères. Sa haute philosophie n'avait pas desséché son cœur ; il était impossible d'être meilleur et plus compatissant aux peines des autres. Il est retourné à Cannes la veille de l'investissement de Paris. — J'avais eu une lettre de lui le 26 septembre (i), quatre lignes nvannonçant une rechute de cette bronchite dont il soutirait depuis des années. — C'était un adieu. — Mais, je te le répète, je ne puis

(1) C'est la lettre que Mérimée lui avait écrite le 23, deux heures avant de mourir; Lettres à une Inconnue, t. II, p. 872.

le plaindre : sa force morale Ta soutenu jusqu'à la fin ; il a été admirablement entouré et soigné, et s'est éteint avec toutes ses grandes facultés et sans douleurs. Je garde de lui le souvenir le plus délicieux ; le temps n'a jamais atteint cette intimité sans pareille. Il est si rare que les liaisons humaines persistent sans quelque mélange d'amertume, que je suis reconnnaissante d'avoir épuisé celle-là sans un regret ou une arrière-pensée. »

Le 2 janvier 1872, M"'" Dacquin écrivait : « J'ai été horrifiée des élections académiques, à commencer par le duc d'Aumale et à finir par ce lourd Loménie, qui va remplacer le plus exquis des esprits modernes. » Puis, c'est la publication des Lettres à une Inconnue. Du 8 décembre 1878 :

« J'ai passé une semaine de grandes émotions concentrées dans mon bonnet de nuit ; aussi je suis un peu dans la disposition morale du roi Midas et j'éprouve le besoin de parler aux roseaux. — Jusqu'à présent je n'ai aucune raison de regretter mon audace. Cette audace, doublée d'une grande prudence, me semble plutôt utile que nuisible, en ce sens qu'elle fait connaître et aimer une grande mémoire. — La prudence a consisté à dépister les curieux, comme lu as pu en juger, et la première condition était que l'auteur de l'article fût dépisté lui-même. [Que veutelle dire par là?| Tâche de lire l'étude de Taine sur cet ouvrage. Ce qui me satisfait et me fortifie contre mes impressions nerveuses, est que la femme est respectée et que sa dignité n'est pas en jeu. Les portraits d'elle sont trop flatteurs ; mais l'ami la voyait ainsi. Il ne faut pas se plaindre de cela. »

Deux mois après (8 février 187/^), elle est un peu moins brave. La publication a fait trop de tapage:

« Je me proposais de t'écrira, supposant que l'Iuconnue t'intéressait quelque peu. — Si elle avait deviné qu'elle semait une traînée de poudre qui devait l'éclairer en plein visage, elle y aurait regardé à deux fois ; mais les regrets ne servent à rien. — J'ai enduré ce bruit le mieux possible à force de réserve et de dignité. Je n'ai accepté, en dehors de mon cercle intime, aucune invitation ; je n'ai permis aucune conversation à ce sujet ; j'ai laissé les gens absolument libres de croire ce qu'ils voudraient, en les priant seulement de ne pas m'en parler. — A Boulogne, tu diras que tu ne sais que les racontars des journaux ; que tu m'as interrogée et que je t'ai demandé de ne pas m'en parler : que t'importe que la vraisemblance y manque ? »

Après, c'est la vieillesse, traversée seulement par des éclairs de confidences et de ressouvenir. On lui a demandé un autographe de Mérimée, et elle refuse avec douceur. Du 3o mars 1880 : « J'ai souri de l'innocent désir de Miss Hamilton ; mais je ne puis y satisfaire, ne possédant pas une seule ligne de l'écriture en question qui puisse figurer dans un album. Je me hâte d'ajouter (jue, de toi à moi, il n y a pas d'indiscrétion possible. Tu peux donc me demander la lune sans me scandaliser. » Du 2^ décembre 1881 : (( Je t'envie de lire VAnahase avec Lucien : cela me rappelle mes temps héroïques » ; — ceux oîi elle prenait des leçons de grec avec quelqu'un qu'elle ne nomme pas ! — Du 9 février 1898 : « Relis Colomba avant de

58 UN POSÏ-SCKIPTUM SUR MÉRIMÉE

partir pour la Corse. » C'est tout ; à inoius que l'on ne juge adressés à la mémoire de l'auteur de Colomba ces derniers mots de la dernière lettre (g février 1895) : «... Je ne me mêle plus de rien. Aucune jouissance de ce monde. Les souvenirs restent, c'est déjà beaucoup... )) Et il serait alors intéressant de remarquer que la correspondance qu on nous donne se clôt par une allusion à l'ami regretté, comme la lettre que celui-ci écrivait peu d instants avant de mourir avait été une pensée pour l'amie absente.

A PROPOS DE (( Colomba » et de « Carmen ».

J'aicité(i) la curieuse opinion de Brunetière, aux yeux de qui Balzac était « un autre écrivain que le sec et prétentieux auteur de Carmen et de Colomba ». Qu'on ait été parfois injuste pour le style de Balzac, je le concède ; qu'on lui donne, comme styliste, un rangsupérieur à celui de Mérimée, c'est ce qui peut surprendre. Brunetière ne rendait pas ses jugements à la légère ; je regrette qu'il nous ait privés des motifs de celui-là. Ce qu'on peut dire en connaissance de cause, c'est que si Balzac avait voulu écrire un roman corse, il aurait su y mettre un vive couleur et un relief sai-

(i) Sur Mérimée, p. 118, note 2.

sissant. Il en a donné comme une esquisse dans la nouvelle intitulée La Vendetta (i83o), — une esquisse seulementpuisque l'action se passe tout entière à Paris, mais une esquisse qui sullit à prouver chez l'auteur la parfaite intelligence de l'esprit et des mœurs corses et des ressources qu'elles peuvent fournir au romancier. (Voir, par exemple, au début, le bref discours de Bartolomeo Piombo au premier consul : a Nous avions fait amitié; les Barbanti nous avaient réconciliés... » ; — la scène entre Ginevraet son père, à qui elle vient d'avouer son amour ; — la fin). Il s'agit non pas de l'amour d'un officier corse pour une étrangère, comme dans Colomba, mais de l'amour d'une jeune fille corse pourun officier, son compatriote, et cet amour est traversé comme l'autre par les cruelles lois de l'honneur indigène. Et le conflit qui met aux prises le père et la fille n'a-t-il pas quelque chose de plus tragique dans son principe que celui qui met aux prises le frère et la sœur ^ Plus tragique aussi le dénouement. Ce n'est pas 1 ennemi qui tue son ennemi, c'est le père justicier de son propre sang (comme Mateo Falcone), le père inexorable et riche qui condamne sa fille, son gendre et leurs enfants à périr d'abandon, de misère et de faim. On peut relire la Vendetta après Colomba ; on trouvera peut-être l'œuvre de Balzac un peu mélodramatique ou un peu démodée, mais non insignifiante.

Comment doit être joué à l'Opéra-Comique le personnage de Carmen.^ On sait que c'est une question au théâtre, et que l'interprétation de ce rôle difficile varie

6o UN POST-SCRIPTUM SUR MÉRIMÉE

suivant les interprètes. Depuis Galli-Marié, qui le créa en 1875, on a vu je ne sais combien de Carmen si dissemblables qu'à peine avaient-elles un air de famille : à Paris, M"^ Calvé, M""^^ Georgette Leblanc, Delna, Cliarlotte Wyns, de Nuovina, Cécile ïhévenet ; à l'étranger, la Patti, Félia Litvinne, la Borglii, et bien d'autres. Une cantatrice, qui a repris naguère ce rôle séduisant avec le souci do lui donner une allure nouvelle, a eu une idée dont ne semblent pas s'être souciées ses devancières. C est de demander conseil à Mérimée lui-même. Car enfui le livret vient du roman. 11 faut donc nous présenter une Carmen « voluptueuse et farouche », comme dans le roman, après avoir observé surplace ses sœurs, les gitanes, et relu Mérimée(i).

A première vue, il semble que ce langage soit celui de la sagesse même. En y rétléchissant, est-ce bien si'ir? Transporté au théâtre, un roman n'est plus le même; il est déformé par les raccourcis qu'exige l'optique de la scène, par la suppression de l'analyse, qu'exige l'action. Meilhac et Halévy ont pris d'assez grandes libertés avec le roman ; pour obtenir une de ces oppositions chères au genre « opéra-comique », ils ont introduit dans le drame les personnages de Micaëla et d'Escamillo. L'an passé, une autre Carmen, tout en

(i) Lucienne Bréval, De Vinlerprèlation de Carmen, dans Musica-Noel, i*^'" décembre 1909; — G. Bourdon, Une nouvelle Carmen ; chez M"*" Bréval, dans le Figaro, 16 décembre 1909 ; — Cf. la Presse, 19 décembre 1909: M"" Brcval nous confie les impressions (le Carmen, Ad. Jullicn, Revue musicale, dans le Journal des Débais, 26 décembre 1909; H. de F., Les Interprèles de Carmen, dans Comœdia illustré, r"' octobre 1910.

UN POST-SCRIPTUM SUR MÉRIMÉE Gi

proclamant son admiration pour Mérimée, déclarait demander son inspiration non au roman, mais à la musique de Bizet, qui prête à l'héroïne du théâtre des sentiments moins farouches et plus gais que ceux de l'héroïne du livre. L'intention musicale dans une œuvre lyrique, ne doit-elle pas être considérée avant tout ? (i ). — Et maintenant, où est la sagesse ?

Mérimée archéologue.

J'ai sous les yeux un opuscule archéologique de Mérimée qui me paraît mériter que nous nous y arrêtions un instant, hien qu'on le trouve cité dans le Manuel de M. Georges Vicaire. C'est un cahier de 8/i pp. in-lf, intitulé : Instructions du Comité historique des Arts et Monuments; Architecture militaire, par MM. Mérimée et Alherl Lenoir, membres du Comité. Paris, Imprimerie impériale, 1857. Avec 1 10 figures sur bois dans le texte et une planche hors texte : Bas-relief à Saint- Nazaire (Carcassonne) ; Alb. Lenoir del

Ce travail a été réimprimé sans les figures et, par suite, sous le nom de Mérimée seul dans les Etudes sur les Arts au Moyen Age, réunies en recueil après la morf de Mérimée. Quelques additions dans ce nouveau texte.

(i) Le Monde illustré, 9 avril 1910 : A/""" de Niiovina dans le rôle de Carmen.

Il occupe aussi les pp. 168-280 du t. III du recueil publié par M. Xavier Charmes; Le Comité des Travaux historiques et scientifiques (^Histoire et Documents). Paris, Imprimerie nationale, 188G, in-Zj". (Dans la Collection des Documents inédits sur l'IIistoire de France, publiés par les soins du Ministre de l'Instruction publique.)

Quant au cahier lui-même, qui est, je crois, de toute rareté, il était visé dans un rapport au roi du ministre Salvandy, du i5 avril 18/17, '^ppoi'l^ qui se trouve dans ledit recueil (i).

C'est en i835 qu'un arrêté de Guizot, ministre de l'Instruction publique, constitua un « Comité chargé de concourir à la recherche et à la publication de documents inédits ». Les membres du Comité étaient avec Mérimée, déjà Inspecteur général des Monuments historiques, Cousin, Yitet, Victor Hugo, Charles Lenormant, Albert Lenoir, architecte. Le Prévost, député de l'Eure, et Diciron, secrétaire du Comité. Les efforts de ce Comité furent très utiles et le recueil de de M. Xavier Charmes fait foi de son labeur. C'est comme membre de ce Comité, et non pas comme Inspecteur des monuments historiques, que Mérimée a écrit son importante monographie sur L'Eglise de Saint-Savin et ses peintures murales (i845). Qu'il a dû se complaire dans ce travail ! (2). Il n'y parle pas seu-

(i) Réimprimé dans les Éludes sur les Arts au Moyen Age.

lement de ces étonnantes peintures qui sont, paraît-il, dans cette humble église du Poitou un exemple unique en France et même ailleurs d'une décoration murale aussi importante. Avant la description technique de celles-ci. étude qui passe aux yeux des connaisseurs pour un document archéologique de premier ordre, il y a la légende de Saint Savin et de son compagnon Saint Gyprien, d'après un manuscrit lalin copié sur le légendaire de Saint-Cyprien à Poitiers. Il y a l'histoire de l'abbaye de Saint-Savin, avec tous les scandales, toutes les violences, toutes les cruautés que la juridiction extraordinaire des Grands-Jours de Poitou, en i634, ht expier au baron des Francs. Exposer froidement toutes ces horreurs, quelle aubaine ! Et rien d'amusant comme le récit des hauts faits du noble bandit qui commet tous les crimes et « de temps en temps, est condamné à mort ». Il serait curieux de comparer ici Mérimée à Fléchier, cet historien d'autres Grands- Jours. S'est-il contenté de traduire, comme il ledit, un chroniqueur du temps .^* J'avoue que j'en doute un peu, mais il y aurait encore là, par le seul mérite d'une telle traduction, dans ce mémoire d'archéologie des pages littéraires trop oubliées.

Au sujet du recueil ci-dessus cité de M. Xavier Charmes, je voudrais faire deux observations :

1° A propos des Instructions sur rArcJdtecture galloromaine (iSS^), qui ouvrent le tome III, il est dit en note (p. 3): « Ces Instructions ont été rédigées par MM. Mérimée, Albert Lenoir et Lenormant, » En

mars 1889, Mérimée a publié sous son nom seul une brochure, qui n'a pas été réimprimée, sur les Monuments militaires des Gaulois, des Grecs et des Romains. 2" Dans les Instructions sur les poésies populaires de la France, rédigées par J.-J. Ampère, on trouve une chanson populaire communiquée par Mérimée, qui l'avait recueillie en Auvergne : De Dion et la fille du rot(i). C'est, dit Ampère, a une romance narrative dans laquelle un sentiment vraiment tragique se fait jour à travers les trivialités de certains détails ». Quelque amateur de folklore serait-il curieux de connaître un échantillon de cette poésie qui a intéressé Mérimée? Le roi cherche à détourner sa fille de l'amour du chevalier de Dion :

Ma fille, n'aimez pas Dion, Car c'est un chevalier félon ; C'est le plus pauvre chevalier Qui n'a pas cheval pour monter.

N'y réussissant pas, il la tient sept ans prisonnière dans une tour. Puis, il va la voir :

— Eh bien ! ma fill', comment qu' ça va ?

— Hélas ! mon pèr', ça va fort mal.

J'ai un côté dedans les fers

Et l'autre qu'est rongé des vers.

Cependant les amoureux s'épousent, et la chose finit par un drame. Il y en a ainsi vingt-quatre couplets.

(i) X. Charmes, op. cil., l. III, pp. l^l2-l\\b.

Le 5 février 191 1, M. André Hallays a fait devant (( les Amis de l'Université lyonnaise » une conférence sur Prosper Mérimée Inspecteur des monuments historiques. Il serait bien à souhaiter qu'un écrivain aussi autorisé nous donnât quelque jour une étude définitive sur cet important sujet.

Un compte rendu de la conférence disait avec raison : (( On oublie volontiers que le mystificateur du Théâtre de Clara Gazai et de la Giizla, le parfait auteur de Carmen et de Colomba, fut encore un archéologue, et qu'il a écrit quatre volumes de Notes sur nos monuments publics et de nombreux rapports officiels. C'est en i83i, après la vigoureuse campagne de Chateaubriand, de Victor Hugo et de Montalembert contre le Vandalisme dans Vart, que fut créée l'inspection des monuments historiques. Mérimée y remplaça Ludovic Vilet. Rien ne l'avait préparé à cette tâche, dans laquelle il se montra le plus zélé des fonctionnaires et le plus averti des archéologues. Pendant dix-neuf ans, avec une passion qui perce à travers son masque légendaire d'insensibilité et un amour profond de ce patrimoine de beau lé légué par les siècles, Mérimée sauva de la ruine el des restaurations, plus terribles encore, les magnifiques édifices dont notre terre de France s'était parée à lépoque gallo-romaine et surtout au moyen âge(i)... »

(i) Journal des Débats, - lévrier igii.

BlBLIOGHAl'HIE.

Comme je l'ai fait dans mon volume Sur Mérimée, j'indique en terminant un certain nombre d'ouvrages ou d'articles critiques qui ont paru depuis ledit volume et que je n'ai pas mentionnes dans le présent Post-scripluni.

DITIOKS.

J.-E. Michell, Contes et Nouvelles by Prosper Mérimée. Oxford, Clarendon Press, 1907, in- 16 (Oxford liigher french séries edited by Léon Delbos, M. A.).

XX pp. (l^réface et introduction) et 126 pp. (i-gô, texte français de Mateo Falcone, la Vision de Charles XI, U Enlèvement de la Redoute, Tamango et Carmen ; 97- 126, notes. — P. 98, ligne i/i, il fiïut lire Paoli et non Paohy — Le portrait placé en tête est la reproduction d'une gravuie de Staal.

La Jaquerie. — Scènes féodales. — /ji compositions de Luc-Olivier Merson, gravées à l'eau-forte par Ghessa. Couverture illustrée. Texte imprimé par Renouard, eaux-fortes tirées par Porcabeuf. Paris, A. Blaizot, 1909, in-8". 285 pp. et 2 IT. non chiffrés pour la préface.

Tiré à 269 exemplaires numérotés, sur vélin, japon et chine, à des prix variant de I25 à 260 francs.

Vincji-neuJ lettres inédites de Prosper Mérimée à Sutton

Sharpe, publiées par M. Adolphe Paupe dans le Mercure (le France, i"' avril 191 1.

Ces Ictlros, qui ont paru pendant que simprimail le présent Post-Scriptam, forment la suite et la fin de la correspondance que j'ai analysée plus haut, pp. i<()-33. Elles vont du 8 mars i83Z| au 10 août iS^o. Pourquoi pas plus loin? Sharpe est mort le 22 février i8/i3. — Quelques billets sans date.

Avec l'âge, Mérimée donne plus d'attention à la politique. Il tient son ami au courant des changements de ministères et des émeutes : c'étaient les deux grands sujets de conversation sous Louis-Philippe. Du 29 juin i83g : « La dernière émeute a un caractère tout nouveau : c'est quelque chose comme une insurrection de nègres. Point de cri, point de drapeau, des coups de fusil, et voilà tout. Blanqui, le chef principal, a des principes très simples. 11 lui faut d'abord les tètes des 400000 propriétaires qui exploitent l'homme, style saint-simonien. Puis il partage les terres ou les met en commun ; de là doit résulter la félicité publique. » Aujourd'hui encore, après bien d'autres « insurrections de nègres », on trouverait chez nous des réformateurs de ce calibre. Mérimée ajoute : « La Chambre des pairs juge en ce moment seize de ces messieurs. Les épiciers veulent qu'on en guillotine quelques-uns; on dit que les Pairs n'oseront, que le King n'osera, et que les Ministres n'auront pas plus de vigueur. » Au fond, Mérimée méprise un peu ce roi débonnaire. Du i5 septembre 1834, dans un accès de mauvaise humeur contre le Midi et ses auberges sordides : « C'est un triste pays sous le rapport de la civilisation et ces gens-là, au lieu de Constitution, auraient bien besoin d'un tyran qui leur fit des routes, les obligeant à être propres et à vivre mieux. » Patience! il ^iendra, le bon tyran, et le nom de M""" de Montijo. qui apparaît souvent dans cette correspondance, en est comme l'annonce lointaine. — Mais je crois que la politique anglaise intéresse Mérimée encore plus que celle de son pays et il insiste pour que son ami lui en explique les dessous et les complications et lui prépare ainsi ses succès de causeur et d'homme très fort. « Mettez-moi à même de parler des choses

avec les honnêtes gens »(i8 août i83/i). « Votre lettre diantrement politique est arrivée assez à temps pour me faire un honneur infini » (29 juin 1889). « J'espère que vous donnerez pour moi à M. Lenormant une tartine bien conditionnée sur l'état des partis en Angleterre » (10 août i8Z|o). — Mérimée était ravi d'avoir recueilli la succession de \ itet à l'Inspection des Monuments historiques. Du 12 mai i834 •' « Cette place convient fort à mes goûts, à ma paresse, à mes idées de voyage. Ainsi tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. » Le 29 juin 1889, il écrit simplement ces mots, qui ne sauraient nous laisser indilTérents : « Je pars pour la Corso aprrs-demain... » La Corse ! Colomba allait naître, et son futur auteur courait au-devant de sa destinée littéraire.

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