QUAI MALAQUAIS
îHf^OT^ 1
Claude Peyrot, prieur de Pradinas.
È instinto de natura L’amor del patrio nido.
(Métastase.)
Un des plus intéressants parmi les précurseurs des Félibres, celui peut-être qui répond le mieux, sans en excepter Jasmin qui se reconnaît son humble disciple, à l’idée que l’on se fait d’un poète de la terre, c’est assurément Claude Peyrot, plus connu dans le peuple sous le nom du prieur de Pradinas. Goudouli lui-même, le célèbre auteur du Ramelet Moundi , que Peyrot et Jasmin reconnaissent également comme leur maître, lui est inférieur pour l’amour du sol natal et surtout pour la sensibilité et la sincérité avec laquelle il compatit aux misères du paysan.
Jean Claude Peyrot, fils de Claude Peyrot, bourgeois de Millau-en-Rouergue, et de Claudine Matheron, naquit dans cette ville le 3 septembre 1709. Sa famille, probablement originaire du Gévaudan, jouissait à Millau, dès le milieu du XYiie siècle, d’une grande notoriété : en effet, de 1662
à 1757, on ne trouve pas moins de vingt-neuf fois le nom de Peyrot parmi les consuls de la ville. Les Matherons, de leur côté, avaient donné leur nom, dés le xve siècle, à une rue (aujourd’hui rue Neuve-Haute),qui le conserva pendant plus de deux cents ans. Le seul rejeton connu aujourd’hui de la famille Peyrot, qui fut autrefois très nombreuse, est actuellement inspecteur de l’enregistrement à Aurillac (Cantal) (*).
Peyrot fit ses études classiques d’abord chez les Carmes à Millau, puis chez les Jésuites à Toulouse, et poussa jusqu’à l’étude du droit. Il entra alors au séminaire et fut ordonné prêtre en décembre 1736, et aussitôt nommé prébendier à l’abbaye de Saint- Sernin, à Toulouse, où il resta environ douze ans. Il nous reste de lui, pour cette époque, quatre sonnets français à la Vierge, dont deux couronnés par l’Académie des Jeux Floraux.
En 1748, son oncle, Jean Peyrot de Courtines, résigne en sa faveur son bénéfice de Pradinas (2), et il conserve ce bénéfice, en qualité de prieur-curé (3), pendant dix-sept ans, jusqu’au 22 décembre 1765. Il le cède alors à son frère Alexandre pour se retirer dans sa ville natale, où il est admis dans la communauté des prêtres obituaires de Notre-Dame de l’Espinasse, dont il fit partie jusqu’à la Révolution.
Bien que titulaire d’une cure- prieuré, et par conséquent jouissant de la totalité des dîmes, Claude Peyrot était loin
(') J. Artières, Cl. Peyrot , sa vie et son œuvre. Millau 1908.
(*2) Commune du canton de Sauveterre, arrondissement de Rodez.
(3) C’est-à-dire que Peyrot, au lieu de se décharger du service paroissial sur un curé qui aurait perçu une portion des dîmes, faisait lui-même ce service.
d’être riche. Sa paroisse était en effet une des plus pauvres du diocèse de Rodez, comme on le voit par la réponse que faisait son frère en 1771 au questionnaire adressé par l’évêque à tous ses curés et prieurs (1). Son bon cœur et son goût naturel pour l’agriculture le rapprochèrent de ses paroissiens, dont il observait curieusement les travaux et dont il s’appliquait à soulager la misère, en même temps qu’il essayait de les distraire en leur enseignant la musique. « Ses amis qui allaient le visiter, dit M. de Gaujalf2), s’émerveillaient de son succès : il donnait aux cérémonies religieuses dans son prieuré rural un éclat et une solennité dont elles sont privées dans bien des villes; et l’évêque de Rodez (Charles de Grimaldi), dans une de ses tournées pastorales, ne revenait pas de sa surprise de trouver dans une église de village des messes en musique et des motets. »
Ce n’est guère qu’à Pradinas que Peyrot commença sérieusement à versifier dans son idiome maternel. Il y composa, par exemple, le Coumplimen sus lo noubèlo onnado des musiciens de Prodinàs o M. Lobèrnho, counsilhè de Bilo~ fronco. Je dis « sérieusement », car1 a pièce qui célèbre le rétablissement du roi Louis XV, Lou Rei recoumbolit de lo molàutiè cogèt o Metz en foguen lo guèrro , ne saurait être postérieure à 1744. R n’avait pas, du reste, renoncé à cultiver la muse française, puisqu’il obtenait en 1752, quatre
(') « Les pauvres, qui sont quasi en aussi grand nombre que les habitants, n’ont d’autre soulagement que celui que leur donnent le seigneur de la paroisse et le prieur... Le plus riche paysan de Pradinas recueille à peine une fois dans les dix ans l’entière provision de blé qu’il lui faut. »
(?) Études sur le Rouer gue , IY, 238.
ans après son arrivée à Pradinas, un second prix aux Jeux floraux de Rodez avec son Combat pastoral sur ces paroles : Instruire et amuser, et qu’il écrivait, trois ans après, un court poème intitulé : Les dons du ciel et ses disgrâces sur la Provence ou La naissance de Msr le comte de Provence et le débordement du Rhône (1).
Pævenu à Millau, Claude Peyrot, malgré sa crainte insurmontable de l’opinion publique, peu favorable aux idiomes vulgaires, s’adonna à peu près exclusivement à la poésie rouergate et ne traita plus en français que des facéties, où se complaisait son humeur joviale et légèrement rabelaisienne, encouragé d’ailleurs à cultiver ce genre par la société polie qu’il fréquentait. Il avait, en effet, trouvé un excellent accueil dans la noblesse libérale et la haute bourgeoisie, qui faisaient grand cas de son talent poétique et savaient apprécier la philosophie souriante et l’honnête franchise de l’ancien prieur de Pradinas.
Il se lia surtout avec les familles de Gualy et de Sambucy, auxquelles il adressa plusieurs pièces en rouergat à l’occasion d’heureux événements, et avec le grand philosophe de Bonald, maire de Millau en 1789, dont il fit à plusieurs reprises un grand éloge, comme administrateur et patriote, en particulier dans son Dialogo entre Miquel de Milhau e Jonou de la Bloquièiro, où il se montre très enthousiaste pour les réformes opérées par l’Assemblée
(i) Je n parle que des morceaux qui se laissent dater, car il y a incertitude pour la plus grande partie des pièces rouergates et des pièces françaises qui figurent dans le Recueil publié par Cl. Peyrot lui-même en 1774, par exemple pour celles qui s’intitulent : Le commerce et L’esprit de contradiction et qu’il nous dit avoir été couronnées (sans doute à Rodez).
nationale et où l’on sent le sincère attachement de l’auteur pour les idées sagement libérales.
Mais il ne voulut point prêter le serment constitutionnel et se retira (1790) chez un ami, M. Hugla, dans le petit village de Pailhas, à deux lieues de Millau, où il mourut le 3 avril 1795, sans avoir été inquiété pendant la Terreur (1). bien que la plupart de ses amis et protecteurs eussent émigré, et que deux d’entre eux, les conseillers au Parlement de Toulouse de Carbon et de Vailhauzy eussent péri sur l’échafaud, tandis que l’avocat général, marquis de Pégayrolles mourait d’épuisement à l’Hôtel-Dieu de Paris, avant de comparaître devant le tribunal révolutionnaire.
Les excès auxquels aboutit la noble Révolution à laquelle Peyrot avait si sincèrement applaudi ne semblent pas l’avoir dégoûté de la liberté, dont il chantait, en 1789 et 1790, l’avènement avec un si bel enthousiasme (2). Même au milieu de 1793, à propos de l’érection à Pailhas d’un arbre de la Fraternité, il salue dignement ce gage de
(9 Henri Affre ( Biographies aveyronnaises ) raconte qu’il y reçut la visite de deux délégués du comité révolutionnaire de Millau, qui venaient le sommer de prêter le serment exigé par la loi : « Besès , mous efontous , « leur répondit Peyrot, qui les avait connus enfants, « sabe pas soulamen de que me boules dire. Aro , iù sou trop bièl pèr oprene un autre Cotechirme. » Désarmés par tant de bonhomie, les délégués n’insistèrent pas : ils l’engagèrent même à rentrer à Millau sous la sauvegarde de la municipalité, offre qu’il refusa d’accepter.
(2) Aro dounc tetenèn , oimaplo Libèrtat,
Que, to souben, en gront poumpo onounsado,
Noun poressiàs que de glissado.
( Complimen d’un fronc potrioto o l’aubre de Jo Libèrtat).
(Graphie de notre édition des œuvres rouergates de Claude Peyrot (Millau, Artières et Maury; Avignon, vye Roumanille), sous presse.)
l’ordre et de la tranquilité, mais il l’engage, non sans quelque mélancolie, à ne pas s’enorgueillir de son élévation et de sa noblesse, car toute seigneurie est désormais proscrite :
Mès oquel titre ( d'aut e puissent senhou ), autres cots ounourable, Es bengut, tout d’un cop, to lourt, to mespresaple,
Qu’es defendut mêmes de lou pourtà.
Et en terminant, il prie le ciel d’écarter de cet arbre les orages qui ont déjà emporté tant d’autres grandes choses.
Peyrot mourut pauvre, comme il avait vécu. Il laissait à sa gouvernante, Catherine Lavabre, un mobilier vraiment misérable, dont son testament donne le détail et qui constituait, nous dit-il, le sixième de son avoir p).
L’œuvre principale de Claude Peyrot, celle qui l’a rendu justement populaire et lui assure une place au premier rang des précurseurs des Félibres, ce sont Les quatre saisons ou Les gèorgiques paloises, poème de 2,176 vers, qu’il publia en 1781 (2). Les Gèorgiques avaient été précédées de lo Primo Rouërgasso (le Printemps rouergat), ébauche du (*)
(*) Anciennes minutes de Me Unal, notaire à Aguessac, près Millau.
(2) Les q. s. ou les g . p., poème par M. P. A. P. D. P. (== M. Peyrot, ancien prieur de Pradinas), bénéficier à Millau, auteur du Recueil des poésies patoises et françaises imprimé en 1774. - — Ces deux ouvrages se trouvent : à Villefranche, chez Védeilhié, imprimeur du roi ; à Figeac, chez Champollion, libraire; à Rodez, chez Mlle Vedeilhié, libraire; à Millau, chez les Dlles Rainaldis. MDCC.LXXXI. — - En tête du texte du poème (p. Il), on lit ce titre : Las Quatre Sasous ou les Gèorgiques patoisse (sic) Pour la graphie adoptée, voyez ci-après.
premier chant des Quatre saisons (1), qu’il avait écrite à l’instigation de son ami Despradels d’Allaret, agriculteur distingué, qui eut l’honneur d’introduire en Rouergue le trèfle et le sainfoin et fit beaucoup pour l’adoption de la pomme de terre dans les campagnes (2). C’est sur les instances de Mgr Jérôme-Marie-Champion de Cicé, évêque et comte de Rodez, président des États de la Haute Guienne, qu’il se décida à compléter l’œuvre que, par modestie, il voulait laisser dans son état primitif, et qu’il dédia à ce prélat ami des lettres.
Mais il eut le tort de se laisser influencer par les réclamations des personnes auxquelles l’idiome du Rouergue était peu familier et de rapprocher, autant que possible, comme il le dit dans un Avis au lecteur , sa langue (ou plutôt sa graphie) des différents dialectes de nos provinces méridionales. Alors que sa Primo donnait une graphie rationnelle et presque entièrement phonétique, ses Gèorgiques offrent un mélange barbare de formes françaises, languedociennes et rouergates, où surnagent cependant un assez grand nombre de mots écrits correctement et représentant la prononciation réelle de l’auteur, comme on peut
(!) Publiée en tête de son/recueil intitulé : Poésies diverses, patoises et françaises, P. M. P** A. P. D. P. En Rouergue, 1774, et précédée d’une délicieuse épttre en vers à son imprimeur (Vedeilhié, à Villefranche), signée Estèbe , pastre del Segolà. Le Segolà (pays du seigle) est situé à l’ouest de la région comprise entre l’Aveyron et le Tarn.
(2) On raconte qu’il invita tous les notables de Millau à un grand repas, où il annonça qu’on mangerait de la pomme de terre, et où l’on en servit en effet de plusieurs sortes habilement apprêtées, ce qui fit déclarer à l'unanimité que c’était un mets friand. Le bruit de cette décision se répandit aux environs et contribua beaucoup à la diffusion du précieux tubercule.
en juger d’un côté par la comparaison avec la prononciation moderne, de l’autre par le rapprochement avec la Primo , dont un très grand nombre de vers sont reproduits, le poète s’étant contenté d’y apporter quelques modifications et d’y ajouter un certain nombre de vers (120).
Le premier chant des Gèorgiques patoises, naturellement consacré au Printemps, est le mieux venu et aussi le plus riche. Il abonde en descriptions à la fois exactes et poétiques, comme celle de la fabrication du fromage de Roquefort et celle des cascades de Greissels (1). On nous permettra de citer un épisode tout à fait charmant, dont on ne saurait nier la simplicité non exempte de grâce :
Aro, entre se lebà, lo besiado Liseto De Mars, en foulotren, bo culi lo floureto,
Pèr faire uno guirlando o soun chèr onilou,
Dount lo raubo o lo nèu disputo lo bloncou.
Semblo lou Printens même, oquelo postourèïo,
Cont, en mièch des porfuns de lo sosou noubèlo,
Souleto ombé soun chi, fodejo dins lou prat.
Cun uèl to petilhent! Cun minois to flourat!
Omb’ un despièch jolous, los filhos del bilaclie Regardou lo frescou d’oquel pouiit bisage :
Noun pas c’opsoulumen lou trobou sons defaut,
Mes, molgrè lour critico, encaro es trop fricaut.
So que surtout los facho, es cont un jour de fèsto,
Ombé lou soûl riban que li sarro lo tèsto,
Ombé so cofo unido e soun blonc dobontal,
Liso esfasso l’esclat de tout lour otiral (2) .
(!) Charmant village situé à 2 kilomètres ouest de Millau, sur le Tarn.
(2) I, 121. — Peut-être Peyrot se souvenait-il de ces vers de Boileau (Art poétique, II, 1 ss.) :
Telle qu’une bergère, aux plus beaux jours de fête,
De superbes rubis ne charge point sa tête,
Et, sans'mêler à l’or l’éclat des diamants,
Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornements.
Les préceptes donnés aux agriculteurs sont d’une rare précision : on voit que Peyrot ne parle que de ce qu’il a vu ; on voit aussi qu’il s’intéresse aux travaux des champs et à la vie si pénible des paysans, à qui il cherche à rendre agréables leurs occupations. Voyez ce qu’il dit de la traite des brebis :
Cont de lo basso-cour lou chantre se rebelho,
Lo lochièiro se lèbo e part ombé lo selho.
Bo quichà lou soumès, e, se rajo trop prin,
En lou soubotegen lou met en pus bèl trin.
Quatre vers, ou plutôt deux vers lui suffisent pour décrire la fabrication du roquefort :
Cont es prou sec, d’obort se despacho un messache Que porto o Rocofort (2) lo fourmo de froumache :
Oqui gémis lounc tens joui tronchcint del cout'el E , pèr combla de noun, combio bint cots de pèl.
Et comme son esprit jovial ne l’abandonne jamais, il ajoute, pour expliquer la fabrication de la rebarbe :
Se fo pèi calco drogo ombé lo roscloduro Que s’espondis sul pa coumo lo counfituro ;
Mès oco’s to pebrat que ne cal pauc serbi,
Se l’on bol espornhà lo micho ornai lou bi.
U Été offrait moins de ressources. Peyrot comble les viaes par un éloge de Louis XVI, et surtout de Damon (M. de Pégayrolles), agriculteur distingué, plein de bonté pour ses
(Q Roquefort, à 18 kilomètres sud-ouest de Millau. Ses caves naturelles transforment le vulgaire caillé de brebis en un fromage exquis, universellement connu. On enlève à plusieurs reprises les moisissures qui se forment à la surface.
paysans. Il termine par une description de la fête de l'aire [lo soulenco ), où les mœurs patriarcales de son temps sont décrites avec exactitude et sympathie.
Automne lui donne l’occasion de décrire les plaisirs qui attendent aux champs les citadins en vacances, en particulier la pêche et la chasse, au fusil ou aux pièges; et le tableau des vendanges est relevé par de gais épisodes.
Enfin le dernier chant, qui débute par une pompeuse description du palais de Y Hiver , où l’auteur a un peu trop sacrifié au goût du jour f1), est précieux pour l’étude des mœurs des paysans rouergats au xviip siècle : histoires de revenants ou de sorciers contées à la veillée, folies de carnaval, fiançailles et mariage fournissent matière à des développements pleins d’intérêt.
L’originalité de Peyrot est incontestable. Avant lui, il est vrai, le cardinal de Bernis (2), Saint-Lambert, Léonard, avaient chanté les Saisons (3), mais le point de vue où ils s’étaient placés était complètement différent de celui de Peyrot Ils voyaient la campagne de la ville et rapportaient tout aux citadins, pour qui ils écrivaient: le paysan leur reste lointain. Peyrot, au contraire, ne décrivait que ce qu’il voyait de près. Il ne se préoccupait guère que des villageois, dont il connaissait les besoins et les misères ; on
(4) Ce morceau obtint les suffrages du Mercure de France , qui, en revanche, reprocha à l’auteur « de s’appesantir un peu trop sur les petits objets et de trop développer ce qui ne doit être qu’indiqué ». Inutile d’ajouter que nous ne partageons pas cette manière de voir.
(2) Ministre des affaires étrangères par la grâce de Mme de Pompadour. Ses poésies sont l’œuvre de sa jeunesse (1715-1794).
(3) Nous ne parlons pas de Thomson, que Peyrot n’a certainement pas connu.
pourrait même dire qu’il écrivait surtout pour eux : l’idiome employé et la simplicité du style, sauf dans quelques passages d’apparat, en sont la preuve. Il a, de plus, l’avantage d’une sensibilité réelle sur ses prédécesseurs, qui montrent plutôt de la sensiblerie lorsqu’ils déplorent les misères des paysans.
Déjà La Bruyère s’était ému du triste sort de ces animaux farouches courbés vers la terre qui, quand ils se lèvent sur leurs pieds, montrent une face humaine Bernis reproche aux nobles leur indifférence à l’égard des pauvres villageois :
A la clarté de cent flambeaux (des villes)
On ne voit point, dans nos hameaux,
La pauvreté disputer l’herbe Aux plus féroces animaux.
Ils voudraient que les riches leur laissassent une partie des biens que produisent leurs sueurs. Mais bientôt les préjugés héréditaires reprennent le dessus et il affirme de bonne foi que les paysans sont d’anciens esclaves :
Le cours de nos destins prospères Sauverait la vie et l’honneur Aux esclaves involontaires Que le fer sanglant du vainqueur Ou que la bassesse du cœur Rendit jadis nos tributaires.
Saint-Lambert, plus sensible que Bernis, nous émeut en racontant la mort d’un enfant que sa mère a dû abandonner à l’orée d’un bois, pour exécuter les durs travaux de la corvée sous l’ordre d’un surveillant implacable. Il voudrait
les nobles plus compatissants et le paysan moins pressuré :
Ah ! s'il n’a pas à craindre une injuste puissance,
Un tyran subalterne ou l’avide finance;
Si la loi le protège, il est heureux sans frais ;
Auprès de la nature, il sent tous ses bienfaits.
Mais il n’est pas entré, tant s’en faut, aussi loin que Peyrot dans les confidences du laboureur opprimé ; il soupçonne ses misères plus qu’il ne les connaît. Il n’a pas vu, comme notre bon prieur, le garnisaire s’implanter dans la pauvre cabane du paysan en retard pour le paiement des impôts qui l’accablent :
Toujours siôs miseraple, ornai toujours estât.
Souben, las del trimai de touto lo journado,
Creses d’onà monjà to soupo mitounado,
E trobos un fourrou qu’es mèstre o toun oustal.
(II, 92-5; cf. I, 213-6.)
« D’oquî, ( dit le paysan à son seigneur ), cont soun degut lou dème ôurô
- E que de bostres drechs enbèrs bous serai quite, [tirât
« Lou pauc que serô miù me coldrô bendre bite
- Pèr lebàlo coustrenclio e pogà lous fourrons,
« C’aimou tout moun oustal que loi fou correirous.
« Cont durai fach crousà lou bintième e lo talho,
« Ocô serô lou tout s’ai de quite lo palho.
(II, 188 ss.) 0
Et il se plaint de tremper souvent sans sel son eau bouillie,
(i) Favre même, le fameux prieur-curé de Celleneuve, qui ressemble par tant de côtés à Pèyrot, semble moins que lui l’ami du paysan. Ainsi, dans son joli conte de Jan Van près , il fait dire au Seigneur, qui vient d’avoir une conversation avec le drôle, qu’il a été scandalisé d’entendre chanter en revenant d’enterrer sa femme : « Je t’ai pourtant
Avec quelle mélancolie Peyrot constate que ce n’est pas pour lui que le paysan élève ses poulets !
Car de tout tens l’usaclie es c’oquel que trobalho Es, countro lo rosou, lou que inonjo lo palho,
E que, tout ol rebèrs, lou que monjo lou fe Es, seloun lou proubèrbe, oquel que nou fo re
(I, 421 ss.)
Ou nous peint le désespoir, puis la pieuse résignation du paysan dont un orage a emporté les récoltes et ravagé la terre !
Soun esprit s'obonclouno o milo pessomens :
Coussi pogà lo talho e nourri so fomilho?
De que forô d’orgen per croumpà eauc’ ourdilho (guenille) !
« Moun Diù », crido el olaro en regorden lou Cèl,
En me neguen lou blat, me doustàs lou contel.
« Que bostro boulountat siasco dounc ocoumplido !
(IV, 68 ss.).
Peyrot sent son cœur se fondre en songeant aux misères qu’amène avec lui un hiver prolongé :
Que te plonhe, pogés, se duro gaire mai!
Il ne peut pas même voir sans émotion les petits oiseaux souffrir de la faim en temps de neige et il leur distribue du grain :
Que rigou de moun feple : iù nou me n chau pas gaire.
Cependant il n’a garde d’exciter les malheureux à la révolte : s’il prêche aux riches la charité et l’aumône, qui
obligation de m’avoir éclairé en bien des choses sur le caractère et les mœurs des paysans. Les malotrus ! Qui dirait que, sous les dehors de la simplicité la moins suspecte, ils fussent capables de la malice la plus réfléchie et la plus profonde ? »
enrichit celui qui donne, il prêche aux pauvres la résignation, la foi en la Providence. Il a d’ailleurs confiance dans les bonnes intentions du Roi et lui demande seulement de veiller à ce que l’argent des impôts, qui coûte tant de peine au paysan, ne reste pas en grande partie aux mains des collecleurs et des financiers, sans d’ailleurs être bien sûr que ses vœux soient jamais exaucés Ç1) !
Le style des Géorgiques est généralement simple, le vers coulant, la langue correcte et souvent pittoresque. Les gallicismes y sont assez rares, sauf dans les morceaux d’apparat, comme dans la description du palais de l’Hiver, dont nous avons déjà parlé, ou dans cette invocation au soleil, au début du chant second, dont on ne saurait d’ailleurs contester la sobre élégance :
Brilhent astre del Cèl, dount lo marcho ropido Del tens que nous escapo es lo rèclo e lou guido ;
Tu que de lo Noturo onimos lous ressorts,
Soulel, de moim esprit redouplo lous trosports.
C’o toun gront fougoirou mo Muso rescolfado.
Poseo counduire o bout l'obro c ai coumensado!
Certains passages, de ton moins élevé, mais cependant de forme élégante, échappent à ce reproche, par exemple celui-ci :
Cont onfi de lo nuèch lou colel orgentat Coumenso de brillià d’uno dousso clortat,
(A) Voyez le Dialogue entre Miquèl de Milhau e Jonou de lo Bloquièiro :
Miquel. — O mai, como lour biondo èro fort dispersado, Coliô per forso mas que fouguesso omossado, E pormi tontes d'emplegats Se n’ troubabo c’obiôu lous dets fort empegats.
Jonou. — E lo penjabou pas, oquelo bregondalho?
Miquèl. — Oh! penjou be souben lo bouluro rocalho, Mès jomai lous grosses filous Que fou lugi de pigolhous.
E c’oquel triste ôusel que n’i bei pas c’o l’oumbro Se delargo en miôulen de so cobèrno soumbro, Toutes plègou poniès, countens de lour journal,
E de moust boucliordats cominou dôu l’oustal
(111,411 ss.).
Ou encore, au chant III, 113 ss., le fidèle et pittoresque portrait du chien de berger.
Les expressions frappantes, les images neuves, les proverbes concis, les pensées fortes ne manquent pas :
Tar possabo joui pont; aro passo dessus (IV, 51).
Eici l’omeilo ris en regonlien los dens (III, 48).
Lo lato fo lo guèrro o lo nouse testudo (III, 185).
Un oùbespic, bodau, pot fà que d’onsonèlos (I, 342).
N’es de même de l’orne (comme du feuillage ) : uèi flouris, demà
[passo (III, 538).
Les traits d’esprit exempts de préciosité, produits naturels d’une gaieté saine et sans amertume, ne sont pas rares non plus. Quand on veut affubler d’une cuirasse Toni del Mas Jounquet, nouvellement enrôlé, il s’écrie :
« Per que cal robolà », dis Toni, « oquel fotràs,
« Senti que fugirai : metès-lou me detras » (I, 475).
Et après avoir déploré les abus de la corvée, qui vient d’être abolie, il apporte à ses plaintes cette correction :
Otobé, cal tout dire, ou preniàs delôugiô.
Oqueles prepôuzats, ombé lour roujo trounlio,
Obiôu bèl bous cridà de despochà besounho,
En meten de trobèrs lou copçl bourdat d’or :
Degus de lo sutà C presser ) nou se sentiô lou cor