II
Les Gêorgiques , malgré l’infériorité où les plaçait l’idiome peu connu des lettrés dans lequel elles étaient écrites, furent généralement bien accueillies.
Le chevalier de Rebourguil, lieutenant des gardes du corps de Mgr le comte d’Artois, compatriote de Peyrot, le loue de sa sincère naïveté :
Saint-Lambert en a fait des sages ( des paysans ), Fontenelle des beaux esprits;
Mais je ne vois qu’en tes écrits Le ton naïf des premiers âges .
Le capucin Venancef1), lui adresse une épître.élogieuse,à laquelle le bon prieur répond malicieusement en s’étonnant qu’un homme aussi intelligent soit entré dans un ordre où la règle défend de cultiver les muses. Un anonyme le met au-dessus de Gautier (2) (ce qui n’est pas beaucoup dire), et même de Goudouli. Le Mercure de France , du 8 juin 1782, tout en faisant quelques réserves, lui reconnaît, dans la peinture des travaux champêtres, « une vérité, un naturel, une naïveté même qui ne peut appartenir qu’à un homme qui est, comme lui, sur les lieux et qui calque, pour ainsi dire, à la vitre les grâces de son modèle ».
(1) Le père Venance, qui était alors au couvent de Notre Dame d’Orient, près Saint-Sernin (Aveyron), s’appelait Dougados et était né à Carcassonne. Engagé dans l’armée des Pyrénées en 1791, il devint adjudant-général et périt sur l’échafaud, le 17 janvier 1794, pour avoir voulu favoriser la fuite du girondin Biroteau. Il est surtout connu par sa Quête du blé , ouvrage mêlé de prose et de vers, qui parut en 1786. Ses Poésies légères furent publiées en 1806 et ses Œuvres complètes en 1810.
(2) Gautier, né à Lombez (Gers), mort à Toulouse, où il s’était fixé dès sa jeunesse, vivait encore en 1770. Il a surtout célébré le jus de la treille. La plupart de ses œuvres sont en dialecte toulousain.
Un peu plus tard, Louis XVIII se faisait expliquer le poème par son ancien sous-précepteur, premier aumônier de Madame, l’abbé de Mostuéjouls (*) et s’en déclarait satisfait. En 1832, un Limousin, M. Bouriaud, le traduisait en vers français, et plus tard, M. Nuvit, professeur au collège d’Aubenas, le traduisait à son tour en vers latins : nous ne croyons pas que cette traduction ait été publiée.
Dans la seconde moitié du xixe siècle, la Fare-Alais considère les Gêorgiques comme un tour de force didactique. Alvernhe (2) invoquant la muse du Segala, la prie de l’inspirer comme elle a fait de Peyrot. « L’as guidât coumo cal e soun oubrache duro : Peyrot demourorô chantre de lo Noturo. » L’auteur de l’article du dictionnaire Larousse y reconnaît un style facile, plein de verve et souvent pittoresque. « L’auteur », dit- il, « excelle surtout dans les petits tableaux, pleins de fraîcheur; il a l’art de décrire les mœurs et les habitudes locales avec une grande vérité et de rendre piquants et poétiques les objets les plus vulgaires. »
« Claude Peyrot, » dit à son tour le Dr Noulet (3), « c’est la bonhomie unie au bon sens, sous le couvert d’une pointe de grosse jovialité, mais qui ne laisse jamais apercevoir que des intentions honnêtes »... Son procédé « consiste à tracer au vrai le tableau des pratiques champêtres, qui lui étaient familières, dans un langage aisé, sans ambition, vulgaire même, mais sans une trop forte pointe de cette trivialité qui déshonore tant de productions patoises. »
Enfin, de Gaujal (4), tout en regrettant que Peyrot n’ait
(j) Le château de Mostuéjouls est situé à trois lieues au nord de Millau.
(2) Los flous de lo Mountagno (Rodez, 1880).
(3) Revue des langues romanes, t. VI, p. 208 ss.
(4) Études historiques sur le Rouergue , t. IV, p. 240.
pas eu le courage de renoncer au fatras mythologique à la mode, reconnaît pleinement son mérite : « L’expression du chantre patois des Gêor gigues , » dit-il, « est habituellement pittoresque; son style est constamment énergique; ses vers pleins d’harmonie et souvent d’harmonie imitative; ses tableaux tantôt frais et gracieux, tantôt sombres et terribles, comme les objets qu’ils représentent l1) ; enfin, ses préceptes, fondés sur l’expérience et une théorie éclairée, sont d’une évidente utilité. »
Nous dirons peu de chose des autres œuvres patoises de Claude Peyrot. Les plus intéressantes et les meilleures sont assurément VOurigino de lo forondolo , et surtout Prediccius de lo Muso del Segolà sul moriache de Moussu de Sent-Roumo , fil de Moussu de Goli. Dans la première pièce, il faut louer surtout le trait final où il émet le vœu que le diable, toujours à l’affût, n’ait rien à gagner à ce « divertissement fort honnête en soi » :
Lou molur es que, clins lou tens Que brondissou lours pessomens En tournen cent cots sur lours passes,
Lou bilain, qu’es un fi cotas,
Que bol pèrtout métré lou nas Pèr poude fa sous côulets grasses,
De lous sègre n’es j ornai las.
Mès lùen d’oici, bièl goulordàs !
Soi foras trop magre poutaclie.
Car tout lou mounde serô sache, *
E degus t’escoutorô pas.
Otai siô!
(*) Voyez en particulier la description de l’orage (II, 275) et celle du Palais de l’Hiver, au début du chant IV.
La seconde est une charmante pastorale, où il envoie sa Muse, sous les traits d’une naïve bergère du Ségala, offrir ses vœux personnels à M. de Saint-Rome, qui vient de se marier. Le tableau de l’entrée de la bergère dans le salon des nouveaux époux est un modèle de naïveté spirituelle :
D’obort tout doussomen tustoràs ol pourtal.
Cont lou t’ôurôu doubert, demondoràs ôudienso;
Foras o lo coumpanho uno gront’ reberenso.
Olaro, tout d’un cop, de toun fron lo roujou De toun amo sons fart moustrorô lo condou.
Coùcun dirô belèu : « Bouillasso! qu’es comèlo!
« Dobalo del Lorzac oquelo postourèlo! »
C’ocô t’estoune pas. Respoun sons te trouplà :
« Pèrdounàs me, Moussu, que sùi del Segolà.
« Mès oco’s be toutu : sùi pas ocoustumado « O me beire en bèl miècb d’uno talo ossemblado.
« Besèn pas en omoun, en gorden lou troupèl,
« Que folguièiro ou ginest e cauque postourèl.
« N’oùzèn pas, coumo oici, lous biùlouns, los troumpetos : <t N ôuzèn que coromèls, estuflets ou musetos.
« Dejoust un tech dôurat loi tenèn pas lou bal,
« Coumo bautres fosés, mès dins lou coumunal.
« Tout ocô m'estourdis, que sabe pas que dire. »
(VV. 44 ss.)
Nous ne sortirons pas de notre sujet en disant un mot du mélange de patois et de français dans la bouche d’une même personne, où le xixe siècle, après le xvme (d), a trouvé une source abondante, et, avouons-le, un peu monotone, de comique. Peyrot en a usé incidemment dans 1 eDiologue
(5) Voyez, en particulier, Lou Sermoun de Moussu Sistre, de l’abbé Favre, où le procédé, qui consiste à faire alterner un ou deux vers languedociens avec un ou deux vers français, semble un peu maniéré.
entre Miquel de Milhau e Jonou de lo Bloquièiro et dans Lo besprado sôübèrtouso , où il attribue à un personnage prétentieux un français mélangé de mots et de formes rouergates ou prononcé à la rouergate. Mais c’est surtout dans Le chevalier de la Gragnotte, seigneur des Bas- Fondsy pièce française, en prose mêlée de vers, qu’il a montré ce qu’il savait faire en matière de burlesque à l’aide de ce procédé. Son originalité consiste à faire prononcer le français comme le rouergat : le chevalier, qui s’exprime en vers tandis que le récit est en prose, remplace, par exemple Ve semi-muet par Ve fermé, et eu par u, et prononce le v comme un b (parfois aussi le b comme un v). Voici quelques vers à titre d’échantillon : c’est le compliment qu’il dit avoir adressé à sa fiancée :
Lé boici. Silence un moument !
« Une vête, Madémoiselle,
« Qui berrait machinalément « De botre œil droit lé manquément « Dirait que bous n’êtes pas velle,
« Par défaut dé discernement;
« Car du dit œil l’abuglément « N’est au fond qu’une vagatelle,
« Lorsque l’autre y boit clairément, » etc.
D’ailleurs, tout ce que dit le chevalier, que son interlocuteur provoque habilement à raconter sa vie et son séjour à
(!) Les pièces exclusivement françaises intitulées : Requête de la sisette à Cornus , Le nouveau basson , La vraie Hippocrène ou le fessier du Père Paul, ne manquent pas de gaieté : les deux dernières sont d’une bouffonnerie rabelaisienne un peu outrée. Quant à Y Homicide imaginaire en quatre chants, il semble avoir été inspiré par Le Lutrin , de Boileau et manque un peu d’originalité.
Paris, est pétillant d’esprit et peint avec un relief saisissant le fantoche ridicule que la Gascogne a envoyé dans la Capitale pour y chercher fortune.
Ce que nous avons dit suffira, nous l’espérons, à attirer l’attention de nos lecteurs sur cette curieuse figure du prieur de Pradinas, et leur inspirera le désir de lire ou de relire ses œuvres, en particulier ses Gèorgiques patoises. L’édition critique, que nous venons de mettre sous presse, à l’occasion de la célébration, en septembre 1909, du bi-centenaire de la naissance de Claude Peyrot, en facilitera la lecture, par la conformité de la graphie avec la prononciation (*).
Léopold Constans,
Professeur à l’Université d’Aix-Marseille.
(9 A la même date sera inauguré un buste de Pejrot, posé sur un piédestal orné de quatre médaillons de bronze représentant les quatre saisons d’après son poème.
20260. M. Weissenbruch, imp. du Roi, éditeur, 49, rue du Poinçon, Bruxelles.
Librairie ancienne H. Champion, Éditeur, 5, quai Malaquais
Gérard Gailly (E.). Un académicien grand seigneur et libertin au XVIIe siècle. Bussy-Rabutin, sa vie, ses œuvres et ses amies. 1909, in-8° de xm-427 p. 6 fr.
Hincmar. De Ordine Palatii. Texte latin, traduit et annoté par M. Prou. 1885, gr. in-80 4 fr.
Huszar (G.). Études critiques de littérature comparée : Tome II. Molière et
l’Espagne. 1907, in-12 5 fr.
Le tome Ier de cette série très neuve de littérature et de documents était consacré à Corneille et le théâtre espagnol (in-12, 3 fr. 50.1 ; ces deux volumes ont été couronnés par l’Académie française.
Institut historique belge a Rome. Vol. I. Les suppliques de Clément VI (1342-1352), éditées par le directeur de l’Institut historique belge, dom Ursmer Berlière. 1906, in-8° 15 fr.
— Vol. II : Lettres de Jean XXII (1316-1334), par Arnold Fayen. 1908, tome Ier, in-8° . 10 fr.
Larroumet (Gustave), membre de l’Institut. La maison de Victor Hugo, impressions de Guernesey. 1895, in-12 carré, planches 3 fr. 50
Le Braz (A.). Au pays d’exil de Chateaubriand. 1909, in-12 3 fr. 50
« Les années d’exil de Chateaubriand en Angleterre étaient jusqu’à présent assez mal connues. M. A. Le Braz s’est efforcé de nous les faire mieux connaître, et il y a très heureusement réussi. Sans vain étalage, mais avec des « des dessous « très solides d’érudition, il s’est attaché à reconstituer, d’après les traditions du pays et des documents recueillis sur les lieux mêmes, la vie de l’émigré à Beccles, puis à Bungay. Il nous prouve que Chateaubriand a rempli en Angleterre les fonctions de professeur de français, et, en éclairant l’une par l’autre l’œuvre et la biographie du poète, il établit la chronologie de son labeur d’écrivain. Surtout il nous raconte le « roman de Charlotte » et il suit dans l’œuvre postérieure de René la trace ineffaçable de cette aventure de jeunesse. Tous ces récits s’égaient de piquants et pittoresques tableaux de la vie anglaise au xviii* siècle, souvenirs personnels rapportés par l’auteur de son pèlerinage romanesque « au pays d’exil de Chateaubriand ». [Revue des Deux- Mondes , 1" juin 1909.)
Lefranc (Abel), professeur au Collège de France, et Boulenger (Jacques). Comptes de Louise de Savoie (1515, 1522) et de Marguerite d’Angoulême (1512, 1517, 1524, 1529). In-8° 5 fr.
Marignan (A.). Études sur la civilisation française : La société mérovingienne. — Le culte des saints sous les Mérovingiens. 1899, 2 vol. gr. in-8° .... 20 fr
Marillier (L.), professeur à l’École des Hautes-Études. La sensibilité et l’imagination chez George Sand. 1896, in-16 ... 3 fr. 50
Mélanges Godefroid Kurth. Recueil de mémoires relatifs à l’histoire, à la philologie et à l’archéologie. 1908, 2 volumes in-8° de chacun xxxix-466 pages. Chaque . 12 fr. 50
Meyer (Paul), membre de l’Institut, directeur de l’École des Chartes. Documents linguistiques du Midi de la France, recueillis et publiés avec glossaires et cartes : Ain, Basses-Alpes, Hautes-Alpes, Alpes-Maritimes. 1909, fort volume in-8° de ix-655 pages et cartes 25 fr.
Le moyen âge, recueil paraissant tous les deux mois, dirigé par MM. A. Marignan, M. Prou et M. Wilmotte ; secrétaire, A. Vidier. 2e série, tome XIII (tome XXII de la collection). Abonnement annuel : Paris, 15 francs; départements et union postale, 17 francs. Collection complète 280 fr.
Nolhac (Pierre de). Pétrarque et l’humanisme. 1907, 2 vol. in-8° et planches. 20 fr.
Nouvelle édition remaniée et augmentée.
Librairie ancienne H. Champion, Éditeur, 5, quai Malaquais
Paris (Gaston). Mélanges linguistiques, publiés par Mario Roques. 1906-1909, in-8°. I. Latin vulgaire et langues romanes. — II. Langue française. — III. Langue française et notes étymologiques. — IV. Suite et index. Chaque fascicule .... 6 frj
Picot (Émile), membre de l’Institut. Les Français italianisants au XVIe siècle. 1906] 1907, 2 vol. in-8° 15 fr
Revue des études rabelaisiennes, publication trimestrielle dirigée par Abel Lefranc] professeur au Collège de France, consacrée à Rabelais et à l’histoire de son temps J Tome VII. Abonnement annuel, 10 francs. Collection complète . . . . 125 fr|
Rébelliau (A.), professeur à l’Université de Paris. La compagnie secrète du Saint-I Sacrement. Lettres du groupe parisien au groupe marseillais (1639-1662). Paris, 1908| in-12 3 fr. 5(
Sainéan (Lazare). L’argot ancien (1455-1850). Ses rapports avec les langues secrètej de l’Europe méridionale et l’argot moderne, avec un appendice sur l’argot, jugé par Vie tor Hugo et Balzac. 1907, in-8° 5 fr |
Couronné par les cinq Académies (Prix Volney).
Sturel (René). Jacques Amyot, traducteur des « Vies parallèles » de Plutarque. 190Ç petit in-8° de lvi-646 pages et 4 fac-similés 1 2 fi
Thomas (L.-P.). Le lyrisme et la préciosité cultistes en Espagne. Étude historique ■
analytique. 1909, in-8°. 10 fl
La vie de saint Alexis. Poème du XIe siècle. Texte critique accompagné d’un lexiqi complet et d’une table des assonances, par Gaston Paris. Nouvelle édition (revue pt Mario Roques). 1909, in-12, 63 pages 1 fr. 5|
La vie de saint Patrice. Mystère breton en trois actes. Texte et traduction p£ Joseph Dunn, professeur à l’Université catholique de Washington. 1909, in-8° de xxxil 265 pages 6 fij
Vieillard (G.). Essai sur la Société médicale et religieuse au XIIe siècle. Gilles
Gorbeil, médecin de Philippe-Auguste et chanoine de Notre-Dame (1140-1224). Préfa^ de Gh.-V. Langlois. 1908, in-8° de viii*-xix-456 pages. 1 fac-similé ... 7 fr.
Wilmotte (Maurice), professeur à l’Université de Liège. Études critiques sur la tradi] tion littéraire en France. La naissance du drame liturgique. — Les origines de chanson populaire. — L’élément comique dans le théâtre religieux. — Le sentiment dej criptif au moyen âge. — François Villon. — La tradition didactique du moyen â{j chez Joachim Du Bellay. — La critique littéraire au xvne siècle. — J. -J. Rousseau les origines du romantisme. — Eugène Fromentin et les réalistes. — L’esthétique d| symbolistes. — In-12, xiv-323 pages 3 fr.
« Dans toutes ces études, M. Wilmotte fait preuve de goût, d’érudition et de critique. »
Paul Meyer, Romania, 1909, p. 356.
— Les passions allemandes du Rhin dans leur rapport avec l’ancien théâtre françaî
1898, in-8° 3
— Gerbert de Montreuil et les écrits qui lui sont attribués. 1900, in-8° . . 1 fr.
M. Weissenbruch, imp. du Roi, Bruxelles.