INTRODUCTION
Simon Granger — Ses œuvres
En 1844, au Bureau de la Société Bibliophile, sis 27, rue Guénégaud, à Paris, paraissait un mince volume dont le titre cependant est tout un programme : « À chacun selon son Travail ».
Dès le seuil de cette brochure apparaissait, enfin cristallisée, l'idée qui flottait dans l'air depuis longtemps déjà, mais que ni Thompson, ni à plus forte raison St-Simon et Fourier r’avaient formulée avec cette netteté.
La clarté de l'expression n’est cependant pas un brevet . contre l'oubli, car l’auteur, Simon Granger, est totalement inconnu de nos jours. (1).
Nous ne nourrissons pas l'espoir de changer cet état de choses ; qu’il nous soit seulement permis d'apporter ici un exemple de la mémoire capricieuse .de la postérité.
Ce qu'a pu être la vie de Simon Granger, nous regrettons de ne pouvoir le dire.
Nulle part nous n'avons trouvé l'évocation de la mé-
(1) Nous-même n’avons fait sa connaissance que grâce à l’amabilité de M. Deschamps, professeur à la Faculté de Droit de Paris, entre les mains de qui était tombé un exemplaire de « A chacun selon son Travail », et qui a bien voulu nous signaler l'intérêt de cet ouvrage.
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motre de notre auteur. Sans doute, nos recherches n'ont pas été complètes, mais la bibliographie, citée surtout à titre négatif qui clôt cette étude, indique jusqu'à quel point elles ont été infructueuses.
Les œuvres de Granger paraissent seulement avoir éveillé quelques échos dans les journaux de l’époque (1846). Eloges flatteurs dans l’« Esprit Public », critiques dédaigneuses de la part de l’« Univers », ef surtout compliments de Villegardelle dans la « Revue Indépendante ». Ces critiques qui portent uniquement sur une des œuvres de Granger « l'Evangile devant le Siècle », sont d’ailleurs rapportées par l'éditeur, Madame H. Petit-Didier, dans la préface qu’elle a écrite pour « l'Eglise et le Pouvoir ».
On a bien vite fait le tour des œuvres de Granger, du moins de celles que nous connaissons.
Elles se réduisent à trois volumes, dont le premier mériterait beaucoup plus le nom de brochure, parus tous trois à la Société bibliophile :
« À chacun selon son Travail » (1844) « L'Eglise et le Pouvoir » (fin 1846-début 1847) (2). « L’Evangile devant le Siècle » (1846)
Est-ce là tout ce que nous a laissé Granger ?
Il peut, au premier abord, paraître difficile de l’admettre.
(2) Nous ne connaissons qu’un exemplaire de « À chacun selon son Travail », celui qui est en la possession de M. Deschamps. Nous n’avons pas relevé cet ouvrage sur les catalogues des bibliothèques suivantes : Faculté de Droit, Faculté des Lettres, Institut, Ste-Geneviève, Arsenal,
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A la fin de « À chacun selon son Travail », l’auteur a en effet écrit ceci : « Dans ce petit livre, je n’ai eu d'autre objet que de justifier ma devise : À chacun selon son Travail, en l’appuyant sur les lois mêmes de la nature. Dans mon « Utopie administrative », on verra combien il serait facile d'organiser la Société de manière à en assurer la réalisation ».
D'autre part, l’« Utopie administrative » est annoncée pour paraître en 1844, comme le « complément indispensable » de l'ouvrage précédent.
Or, dans « l'Eglise et le Pouvoir » (1846-1847), Granger écrit, à propos de la manière dont s’est rompue dans la société chrétienne des premiers âges, l'équilibre des richesses :
« Dans ma petite brochure, intitulée « À chacun selon son Travail », je donne en outre quelques notions sur les bases d’une répartition égale des richesses ». (3).
Si l’« Utopie administrative » avait vu le jour à l’époque où Granger écrivait ces lignes, il est à peu près certain qu'il y aurait renvoyé le lecteur, car, comme Granger ne se le dissimulait pas, et comme l’on s’en apercevra par la
Musée Social. À la « Nationale », les catalogues mentionnent un exemplaire de cet ouvrage, mais celui-ci est resté introuvable. Quant à « L’Evangile devant le Siècle », et à « L'Eglise et le Pouvoir », nous avons pu nous les procurer à « la Nationale » et à « Ste-Geneviève ».
(3) « L'Eglise et le Pouvoir » note p. 63.
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suite, « À chacun selon son Travail », n’est guère qu'une préface à la réforme sociale.
La question reste de savoir si l’« Utopie administrative » n'est pas sortie après 1847.
Granger paraît, à cette époque, avoir conçu l’idée d'un autre ouvrage, si nous en croyons toutefois les indications assez vagues de son éditeur, à la fin de la préface de « l'Eglise et le Pouvoir » :
« Il ne reste plus de « l'Evangile devant le Siècle », qu'un fort petit nombre d'exemplaires. Malheureusement, M. Simon Granger, qui s'occupe actuellement d’un travail de longue haleine, est dans l'impossibilité d’en préparer une nouvelle édition... ». |
Nous inclinons à croire que cette œuvre, elle non plus, n'a pas connu les presses de la Société bibliophile, et à penser — ce qui expliquerait peut-être l'oubli rapide de ses contemporains — que Granger a prématurément disparu dans le tourbillon de l’année 1848.
Nous nous proposons, au cours de cet ouvrage, d'exposer d’abord les critiques que Granger élève contre l'ordre social « capitaliste », ensuite la manière dont, aux yeux de notre auteur, se sont installées dans la société, l'injustice et l'inégalité.
Ces parties de critique et d'histoire closes, nous examinerons la partie constructive de l’œuvre de Granger, le système économique nouveau qu'il fonde sur une répartition établie d’après le travail.