‹ Un Précurseur du Collectivisme: Simon GrangerChapitre 17 sur 34 · LAS · texte numérisé non relu

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s’est très bien rendu compte que cette rémunération égale était une prime à la paresse. Et, pour y parer, il a imaginé de réduire plus ou moins la durée de la journée de travail selon la productivité de celui-ci, d’appliquer des pénalités aux paresseux. Si bien que cette fameuse égalité de rémunération n'apparaît que comme un étiage maximum, — réserve faite encore de quelques exceptions — au-dessous duquel s'inscrivent tous les niveaux de rémunération établis en réalité d’après la productivité du travail.

En 1842 également, Rodbertus avait pour ainsi dire, pressenti cette thèse de la valeur-travail (5), mais il ne l’exprima de manière précise qu’après 1850 (6).

Cette précision, Granger ne nous l’a d’ailleurs pas donnée complète, comme va nous le montrer un examen des difficultés qu’il a abordées et de celles qu’il a négligées.

Du moment tout d’abord que c’est l'Etat — ou toute autre dénomination dont on désigne l’entité sociale — qui va être propriétaire des instruments de production agricoles et industriels : terres, machines, usines, il est nécessaire que, sur le travail de chaque individu, il prélève une quote part afin de permettre la reconstitution de ces « capitaux fixes ». D’autre part, ce ne peut être encore que la collectivité qui assure les services d’intérêt général : instruction publique, transports, etc. Pour satisfaire à ces dépenses,

(5) Zur Érkenntriss unserer staatwirthschaflitchen Zustände, Neubrandenburg, Barnewitz, 1842,

(6) Das Kapital, 1852,

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certains prélèvements seront encore nécessaires. Cela Granger l’a compris. Il a même été assez loin dans cette voie, désirant mettre l'Etat en mesure d’organiser ce que nous appelons aujourd’hui les assurances sociales.

« Sur la masse des produits obtenus, il y a des prélèvements à faire pour les frais d'administration, pour l'entretien des enfants, des vieillards et des malades, et pour les pertes accidentelles.. Nous avons aujourd’hui les assurances contre la grêle, l’incendie et autres sinistres : l'assuré donne une prime que le calcul des probabilités permet d’apprécier avec autant d’exactitude qu’une marchandise ordinaire ; il reçoit en échange une certitude de réparation de ses pertes eventuelles, qui représente incontestablement la valeur de cette prime (sauf les bénéfices des spéculateurs) C’est ainsi qu’au moyen d’un prélèvement sur ma production, je suis assuré contre la violence, les pertes fortuites et l’inaptitude au travail : triple garantie, triple sécurité, qui entrent pour beaucoup dans le bien-être, dans le confortable de la vie » (7).

Ces prélèvements sont justes parce qu’ils ne sont pas « sans compensation ». Hs représentent pour l'individu des services qui sont consommés par lui. Tous les autres prélèvements, suivant Granger, sont injustes et par conséquent ne se rencontreront pas dans l’organisation sociale future.

Bien entendu, d’abord, il n’existera pas de prélèvement

(7) Op. cit. p. 32-33.

spécial au profit du capital. Celui-ci, pour l’individu, ne peut d’ailleurs être représenté que par les signes représentant ses heures de travail d’intensité moyenne, que l’on appellera Bons de Travail, et les biens consomptibles achetés à l’aide de ceux-ci. De par leur nature, ces biens excluent l’idée de prêt. Restent les bons. Ceux-ci affecteraient une forme — sur laquelle nous n’avons pas d’autres renseignements — qui ne permettrait pas de les faire fructifier, car « un homme libre de tout préjugé ne verra jamais entre l’usure et l'intérêt qu’une simple différence de plus ou moins » (8).

Le talent ensuite ne recevra pas de rémunération spéciale. Et ceci pour deux raisons : la malfaisance de certains talents parfois, le hasard auquel ils sont dûs dans tous les cas.

Les poètes par exemple : Granger leur offrirait avec facilité la couronne de roses et l’exil ; il leur reproche l’exaltation malsaine dont ils ont entouré certains fléaux comme la guerre :

« Toutes les branches des sciences exactes et morales ont eu leurs génies, je le sais, mais je sais aussi que tous les génies ont eu leurs cultes : le génie de la Guerre a décimé les populations ; le génie de la Poésie lui a élevé un trône sur l’autel de la superstition, et l’univers entier abruti par le malheur, est tombé en adoration devant eux.

(8) « L’Evangile devant le Siècle », p. 66.

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Certes, voilà déjà une bien triste recommandation aux yeux d’un peuple qui voudrait être libre » (9).

Quant aux génies utiles, ils ne sont qu’un produit du hasard ou du milieu. Pourquoi leur accorder une rémunération spéciale ?

« Je laisse ces génies malfaisants, pour ne m’occuper que des talents, des capacités exceptionnellement utiles à l'humanité... Je ne me permettrai pas de nier absolument leur existence : il y a des idiots et des fous, il peut aussi y avoir des excentricités dans le sens contraire. Combien y en a-t-il qui restent crétins parce que les circonstances n’ont point favorisé leur développement intellectuel ! » (10).

Reconnaïissons au passage l’amorce des thèses médicomatérialistes qui allaient jouir d’une si grande vogue à la fin du XIX° siècle et devaient prétendre même que les génies ne se rencontraient que dans les familles à lourde hérédité. |

Ainsi, sauf les prélèvements nécessaires à la marche des services publics, Granger accorde au travailleur un nombre de bons exactement égal à celui des heures de travail moyen, ou normal, qu’il a fournies.

Une formule aussi générale nous apparaît comme très insuffisante à cause des multiples difficultés d'application qu’elle soulève. Ces difficultés, nous allons les passer rapidement en revue.

(9) « À chacun selon son Travail », p. 39.

(10) « A chacun selon son Travail » p. 40-41.

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