‹ Un Précurseur du Collectivisme: Simon GrangerChapitre 16 sur 34 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

LE DÉTAIL DE L'ORGANISATION SOCIALE. — RÉPARTITION SUIVANT LE TRAVAIL. — COLLECTIVISME. — THÉORIE DE LA VALEUR-TRAVAIL. — LES IDÉES DE PECQUEUR ET DE RODBERTUS. — PRÉLÈVEMENTS SOCIAUX. — PAS DE RÉMUNÉRATION SPÉCIALE AU CAPITAL ET AU TALENT

L'un des traits caractéristiques de toute société est la manière dont ses membres viennent à la répartition des biens produits. Lorsqu’aucun de ses membres n’a rien en propriété, ce qui est le cas de l’homme absolument primitif que pose Granger, ils se différencient seulement par. leurs personnes physiques, par la force de travail inégale qu’ils représentent. Et il n’y a qu’un mode de partage qui puisse satisfaire l'esprit et assurer la stabilité de l’association, le partage selon le travail accompli. Ce mode de répartition a en même temps, l’avantage de sauvegarder la liberté individuelle, chacun pouvant s’abandonner au farniente, la sanction devant venir d’elle-même, en dehors de toute contrainte extérieure.

Tous, dit Granger, « nous avons à la convention (d’association) arrêtée, un avantage évident, Mais cet avantage,

pour être réel, ne doit être acheté par aucun sacrifice ; il faut que la nouvelle situation nous laisse dans le même état de liberté respective, que le service de l’un ne force pas l’autre à un plus grand travail pour le rendre : autrement il n’y aurait pour nous qu’un simple déplacement d’inconvénient, et il vaudrait autant, et peut-être mieux, rester dans notre première indépendance. Si, par exemple, nous faisions des partages égaux, cela nous donnerait le droit d’exiger réciproquement un travail égal, et il n’y aurait plus entre nous des rapports d’associés, mais bien de subordonnés. Ce serait une violation de la liberté individuelle, et puis, ce premier pas fait en dehors de la loi naturelle pourrait mener à tous les empiètements. Il est donc indispensable d'ajouter à notre convention cette clause que les partages réciproques n’auront lieu qu’en proportion du travail de chacun, c’est-à-dire que ma part dans la masse des produits sera plus forte ou plus faible, suivant que j'aurai travaillé plus ou moins que mon associé. De cette manière, je me trouve intéressé à travailler, sans que celui-ci soit dans la nécessité de m’y contraindre » (1).

Cette règle de distribution suivant le travail exelut le communisme pur, ou anarchisme, qui fonde la répartition sur les besoins, système propre, comme l’a bien remarqué Granger, à engendrer les plus graves abus.

Il est en effet impossible de ne pas imposer à l’homme un minimum de travail, sous peine de voir s'effondrer la

(1) « A chacun selon son Travail », p. 20-21,

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production. Ce minimum, disent les communistes, sera fixé suivant les forces. Mais ces forces, qui les déterminera ? qui les contrôlera ? L’aspect physique, à moins d’un contrôle médical aussi minutieux que sévère, ne peut être une indication suffisante. Il est des individus d'apparence plutôt chétive qui ont une force de résistance bien supérieure à des organismes aux formes athlétiques. Il faudra donc ou se fier aux déclarations des travailleurs eux-mêmes, qui risquent d’être éloignées de la vérité, ou décider arbitrairement que tel citoyen effectuera telle quantité de besogne. Si l’on se refuse à favoriser la paresse, il faut tomber dans l'arbitraire. « Le communisme ne ferait que déplacer les abus » (2) estime Granger, et il cite la critique de Proudhon : « La communauté est inégalité, mais dans le sens inverse de la propriété » (3).

Le système de répartition prôné par Granger n’est donc pas le communisme. C’est ce qu’on devait appeler plus tard le collectivisme.

Car Granger, il le faut noter, n’entend pas par la formule « À chacun selon son Travail » une répartition fondée sur le temps passé au travail. Un pareil système qui n'aurait égard qu’à la montre et en aucune façon au produit, serait évidemment absurde (et, à notre connaissance, il n’a jamais été soutenu.) Si je mets quinze jours pour fabriquer une table, alors que mon voisin, ébéniste comme

(2) Op. cit., p. 47.

(3) « Qu'est-ce que la propriété ? ».

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moi, en fabrique cinq pendant le même laps de temps, il serait de la pius criante injustice de nous remettre, à l’un et à l’autre, à la fin de la quinzaine, la même rétribution. L’équité exige que la rémunération s’attache au travail, et non au temps employé.

Granger le comprend ainsi. Mais la difficulté alors est d'établir une mesure pratique du travail. Granger résolument, directement, adopte le critère de la « valeur-travail », telle que l’entendra Marx : un produit vaut la quantité de travail moyenne nécessaire à sa production :

« La valeur du travail est représentée par le rapport entre la production générale et le travail commun. Si mille journées de culture fournies par différents laboureurs ont produit mille mesures de blé, chaque journée vaudra une mesure de blé, quand même cette journée, prise séparément, aurait rendu plus ou moins d’une mesure... » (4).

L'idée était neuve. Pecqueur lui-même — qui était le contemporain de Granger, et que celui-ci a pu ne pas connaître ( la « Théorie nouvelle d'économie sociale et politique » est de 1842) — ne l’a pas formulée comme principe. Il n’y est parvenu, et sans l’avouer, que par une série de concessions faites à sa grande règle : la rémunération égale pour tous quelle que soit leur fonction. Car Pecqueur, qui est la conscience même et a l’esprit ainsi fait qu’il aperçoit immédiatement l’objection au principe qu’il pose,

(4) « A chacun selon son Travail », p. 51-52,

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