‹ Un Précurseur du Collectivisme: Simon GrangerChapitre 25 sur 34 · LUN TE · texte numérisé non relu

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mettre de déjouer ces erreurs, resteront toujours insaisissables certains impondérables inhérents à la nature humaine. L’individu n’est pas obligé de consommer au jour le jour tous les bons de travail qu’il a gagnés ; il peut en épargner une partie. Granger nous le dit expressément :

« Le touriste pourra satisfaire son amour des voyages, et la jolie femme son amour du luxe ; ils n’auront qu’à se faire par leur travail un crédit suffisant » (6).

Sous l'influence d’un engouement passager de la mode, la masse des bons épargnés risque de se porter sur tel ou tel produit qui se trouvera ainsi en quantité insuffisante.

Quelles vont être les conséquences de ces ruptures d’équilibre entre l’offre et la demande ? Supposons par exemple que l’on ait fabriqué trop de chapeaux de paille et extrait trop peu de charbon. Le problème à résoudre possède une doubie face : produire moins de chapeaux, produire plus de charbon.

Il n’y a qu’un remède : déplacer une partie des travailleurs occupés à la fabrication des chapeaux de paille et les transporter aux mines de houille. Du jour au lendemain, il faut les arracher à leur foyer, à leurs habitudes de vie et les transformer en mineurs. Il est aisé d'imaginer lirritation chez les individus et la perte de temps pour la collectivité qui résultera de semblables va-et-vient. Il faut même prévoir que dans certains cas, où le déménagement

(6) Op. cit., p. 55.

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des travailleurs n’aura pas été effectué assez vite, il y aura surabondance telle d’un produit que, pour l’écouler, l'Etat devra consentir des réductions sur sa valeur-vente, qui est la moyenne des valeurs-travail. L'Etat liquidera à perte : il ne retrouvera pas dans ses produits une somme suffisante pour rémunérer le travail qu’ils auront coûté. Là encore, c’est la faillite, ou bien avouée, ou bien déguisée sous le masque de l'inflation.

Par contre, d’autres produits se trouveront en quantité insuffisante : avant qu’on ait pu réadapter la production, parmi la multitude des demandes auxquelles accèdera-t-on ? Sans doute sera-t-il prudent d’être en bons termes avec le chef du magasin public. À moins qu’on m’élève le prix de ces produits. Répartition d’après le favoritisme ou la richesse : le collectivisme a le choix. Il est impuissant, s’il veut respecter ses principes, à assurer une production conforme aux besoins.

Obligé, pour assurer la répartition des individus entre les métiers, d’avoir recours à la contrainte et à des modes de rémunération arbitraires, le collectivisme est encore forcé, pour adapter la production de ces individus aux besoins de la consommation, de recourir à la fixation des prix d’après la loi de l'offre et de la demande ; il nempéche pas cependant des perturbations graves dans la production, accompagnées de la désorganisation des cellules sociales, deux faits générateurs de la disette et de la guerre civile. |

Granger a aperçu le premier aspect du problème : distribution des hommes entre les professions. Il n’a pas vu le second : adaptation de la cadence de la production à celle de la consommation.

Quoi qu’il en soit, on peut se demander ce qui reste du principe de répartition « À chacun selon son Travail », support du collectivisme, si ce n’est une autorité tyrannique chargée de l’économie nationale.

Pourquoi donc Jaurès a-t-il écrit : « Nous aussi nous avons une âme libre ; nous aussi, nous sentons en nous l’impatience de toute contrainte extérieure ! Et si dans l’ordre social rêvé par nous, nous ne rencontrions pas d'emblée la liberté, la vraie, la pleine, la vivante liberté, si nous ne pouvions pas marcher et chanter et délirer méme sous les cieux, respirer les larges souffles et cueillir les fleurs du hasard, nous reculerions vers la société actuelle, malgré ses désordres, ses iniquités, ses oppressions ; car si en elle la liberté n’est qu’un mensonge, c’est un mensonge que les hommes conviennent encore d'appeler une vérité, et qui parfois caresse le cœur... » (7).

Dans ce magnifique mouvement d’éloquence, il condampnait à jamais les doctrines dont il se disait le disciple ; à la méfiance que nous apporte la raison, il ajoutait le sursaut de révolte de l’individu qui est tout de même un cœur et un esprit amoureux d’indépendance.

(7) Jaurès, « L'Organisation socialiste », revue socialiste, avril 1895, p. 408, cité par M. Bourguin, op. cit.

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