CHAPITRE VII
L'histoire a montré à Saint-Simon quelle politique il faut suivre ; or ses contemporains, à quelque parti qu'ils appartiennent, méconnaissent les besoins de leur époque. Notre écrivain a donc critiqué les fautes de la Restauration ; doué d'une combativité qui s'était exercée autrefois contre Laplace, il est devenu à l'occasion polémiste vif et acerbe. Ce genre de discussion lui parait indispensable : toute crise aboutissant à un état de choses nouveau a commencé par la risée publique du passé '.
La vérité dont il faut se pénétrer tout d'abord, c'est que les deux anciennes castes, noblesse et clergé, sont tombées parce qu'elles ne servaient plus à rien. Toute institution politique puise sa force dans les services qu'elle rend à la société.
« Œuvrer, IV, p. 33.
La noblesse autrefois défendait le peuple contre les attaques du dehors; les chevaliers étaient donc de véritables industriels : Bayard peut figurer parmi les bienfaiteurs de l'humanité. Mais le développement de l'infanterie et des armes à feu a tout changé ; après quinze jours un homme sait tirer un coup de fusil; « après deux ou trois campagnes il se trouve capable de remplir les fonctions de général, pourvu qu'il ait reçu de la nature une grande audace et un peu d'intelligence. » Les guerres de la Révolution montrent comment les généraux s'improvisent. D'ailleurs c'est l'industrie qui fait la force des armées ; celle qui est le mieux pourvue des produits de l'industrie a la victoire presque assurée. La noblesse n'est plus qu'une tourbe d'oisifs qui vivent à Paris de pensions et de traitements '.
La caste sacerdotale est tombée dans la même décadence depuis Luther. Sans doute, même après lui. quelques prêtres ont compris leur mission : Fénelon, Massillon, Fléchier, Bourdaloue furent d'utiles défenseurs du peuple; Bossuet a contribué beaucoup à la Révolution, en montrant l'égalité des hommes après la mort ; en 1789, les curés ont maintes fois tenu tête aux seigneurs. Mais ce sont là des exceptions à la servilité généfale des piètres en face des rois. Depuis 1815, pas un seul
* Œuvres, V, p. 167 el 171 ; VII. p. 37; III, p. 149-
prédicateur n'a osé dire aux Bourbons quels étaienl leurs devoirs l.
Il fallait donc après 1814 déblayer le terrain de ces restes misérables du passé; on a fait le contraire. L'aristocratie ne sert à rien et tient le haut du pavé : la classe industrielle accomplit tous les travaux utiles et n'a aucun pouvoir. C'est ce que Saint-Simonprouvedansunparallèlecélèbre. « Nous supposons, dit-il, que la France perde subitement ses cinquante premiers physiciens, ses cinquante premiers chimistes, ses cinquante premiers physiologistes, ses cinquante premiers mathématiciens, ses cinquante premiers poètes, ses cinquante premiers peintres, ses cinquante premiers sculpteurs, ses cinquante premiers musiciens, ses cinquante premiers littérateurs»; et rénumération continue par les mécaniciens, les banquiers, les cultivateurs, les ouvriers, jusqu'au nombre de trois mille. Une telle perte ferait de notre peuple un corps sans àme; il faudrait au moins la vie d'une génération pour réparer ce désastre. Supposons, au contraire, que la nation perde Monsieur, tous les princes île la famille royale, les ministres, les maréchaux, les cardinaux, les préfets, les juges, et les 10,000 propriétaires les plus riches vivant noblement ; en tout 30,000 personnes. Quel dommage en résultera-t-il pour le pays? Aucun. Tous
1 Œuvres, V, p. 169 el suiv.
seront faciles à remplacer. « Il existe un grand nombre de Français en état d'exercer les fonctions de frère du roi aussi bien que Monsieur... Les antichambres du château sont pleines de courtisans prêts à occuper les places de grands officiers de la couronne ; l'armée possède une grande quantité de militaires aussi bons capitaines que nos maréchaux actuels. Que de commis valent nos ministres d'Etat!... Quant aux 10,000 propriétaires vivant noblement, leurs héritiers n'auront besoin d'aucun apprentissage pour faire les honneurs de leurs salons aussi bien qu'eux. » Eh bien! ce sont ces inutiles qui commandent aux travailleurs et qui prélèvent sur le budget trois ou quatre cents millions. La société actuelle est véritablement le monde renversé « et l'espèce humaine (politiquement parlant) est encore plongée dans l'immoralité i ».
La faute en incombe à tout le monde, au gouvernement, aux partis, à la classe industrielle.
1 Œuvres, IV, p. 17 et suiv. Voici la fin du morceau : « La société actuelle est véritablement le monde renversé. — Puisque la nation a admis pour principe fondamental que les pauvres devaient être généreux à l'égard des riches, et qu'en conséquence les moins aisés se privent journellement d'une partie de leur nécessaire pour augmenter le superflu des gros propriétaires Puisque l'ignorance,
la supers'.ition, la paresse et le goût des plaisirs dispendieux forment l'apanage des chefs suprêmes de la société, et que les gens capables, économes et laborieux ne sont employés qu'en subalternes et comme des instruments... » Etc. — On trouve ailleurs un tableau plus court et aussi rigoureux de la société actuelle. [Œuvres, V, p. 25.)
Le gouvernement s'est bien souvent trompé. Louis XVIII, qui est intelligent et fin, comprend les besoins nouveaux; mais, dépourvu de connaissances positives, il subit les préjugés qui lui viennent de son éducation. Les ministres, au lieu de le mener dans le droit chemin, commettent les erreurs les plus lourdes. On n'avait qu'une féodalité jusqu'en 1789; grâce à eux, nous en avons deux, l'ancienne et celle de Bonaparte. La première est hère de ses aïeux, de son attachement aux Bourbons ; la seconde allègue ses victoires, ses conquêtes; toutes deux ne s'entendent que pour vivre dans l'oisiveté aux dépens des travailleurs. Les ministres ont cru que l'ancienne noblesse était dévouée au roi, tandis qu'elle ne songe qu'à ses privilèges ; que la nouvelle le deviendrait, alors qu'elle veut un roi de sa façon. Le second ministère de Richelieu s'est fait « le don Quichotte des gentilshommes et des tonsurés ». Villèle fait entrer les nobles à la Chambre, un avocat au ministère de l'intérieur, les jésuites dans les écoles '.
Ces erreurs sont provoquées et aggravées par les hommes qui jouèrent un si triste rôle pendant la Révolution, les légistes et les métaphysiciens. Ceux-ci prônent une doctrine bâtarde, qui arrête Le triomphe des idées positives ; ceux-là, au lieu de préparer des progrès sérieux, ne s'arrêtent qu'à
i Œuvns, V, p. 203 et 98; VI, p. 211.
des discussions de mots, de forme. Chez les ultraroyalistes, chez les ministériels, chez les libéraux, ce sont les légistes qui dominent ; les industriels, qui éloignent ces phraseurs de leurs affaires privées, leur confient les affaires publiques. Les légistes mènent et corrompent chacun des grands partis actuels l.
Ces partis sont au nombre de trois. Le premier, celui des Rétrogrades, veut le retour à l'ancien régime. Cette opinion a de nombreux adhérents ; le Journal des Débats et le Times sont les feuilles les plus lues, les » livres de Chateaubriand se vendent à des milliers d'exemplaires. Cette tendance est explicable ; l'espoir et l'enthousiasme du xvnie siècle ont fait place au découragement en présence de la désorganisation générale qui date de 1793. Ainsi l'équipage de Christophe Colomb, parti plein de confiance pour le Nouveau Monde, s'effraya et voulut virer de bord juste au moment où apparaissait la terre promise. Mais on ne fait pas remonter un fleuve vers sa source. De Bonald et Chateaubriand, malgré leurs vertus et leurs talents, ne peuvent être regardés que comme des extravagants. Ces écrivains et leurs pareils, Maistre, Lamennais, sont allés contre leur but; en montrant la faiblesse de la Sainte Alliance, le vide du libéralisme, la nécessité d'une doc-
1 Œuvres, V, p. 36 et 150.
trine. ils ont préparé non pas le retour de l'ancien système, mais l'avènement du système nouveau '.
Un second groupe s'intitule le parti des modérés ; leur vrai nom est celui de Stationnaires. Ils tentent l'entreprise absurde d'amalgamer les institutions anciennes et nouvelles, de faire la fusion des contraires : « Ces hommes voudraient s'élever au rôle de conciliateurs, et ils n'atteignent qu'à celui de bonnes femmes. » Cette opinion, bien qu'elle plaise à la masse, n'a aucune force, parce qu'elle est passive. Les modérés varient sans cesse, puisqu'ils s'attachent à conserver ce qui existe en dernier lieu, quelle que soit la cause qui l'ait fait exister. A ce parti se rattache l'école nébuleuse des doctrinaires, Royer-Collard, Camille Jordan, Guizot, qui « peuvent être considérés comme des intermédiaires entre les théologiens et les gens de bon sens ?. »
Le troisième parti est celui des Libéraux, successeurs des encyclopédistes. Leur force est grande ; ce sont eux qui ont successivement culbuté Robespierre, le Directoire et Bonaparte; la classe industrielle les soutient par crainte d'un retour en arrière. Mais les libéraux ont commis la faute impardonnable de devenir les instruments des bonapartistes. Ceux-ci forment une féodalité militaire, plus insolente envers les pêkins que l'ancienne envers les vilains ; ils font appel aux passions natio-
1 Œuvres, II, p. 172 ; IV, p. 29 ; éd. Rodrigues, p. 199 et suiv. -* Œuvres, II, p. 169 ; VI, p. 39 ; Le Politique, p. 85.
nales en montrant la France humiliée sous les Bourbons ; ils ont rendu cher à l'industrie ce Bonaparte qui l'a tant opprimée ; on répète partout qu'un 1688 est nécessaire. Les libéraux, se traînant à leur remorque, n'apportent aucune idée nouvelle, aucun système d'organisation ; ils ne sauront que détruire sans édifier. « Les non-propriétaires mettront les privilégiés à la porte; et ceux qui se constitueront sur le champ de bataille les chefs de la nation ne tarderont pas à recréer les privilèges à leur profit, etc. etc. ' »
Ainsi tous les partis s'agitent dans le vide et ne s'inquiètent que de la forme du gouvernement, de la division des pouvoirs. C'est aux industriels de sortir de cette confusion. Il faut au libéralisme substituer Y industrialisme, un mot nouveau qui indique un parti nouveau. Les travailleurs sont vingtcinq millions contre quelques milliers d'hommes : la science, le talent, la richesse leur appartiennent : ils sont les abeilles, et les autres sont les frelons. El pourtant la classe industrielle ne sort pas de L'inaction, elle se laisse toujours mener, faute d'avoir conscience de sa force; il est temps de s'enhardir. « Si vous vous faites mouton, le loup vous mangera. » Le parti rétrograde, aujourd'hui au pouvoir, sera hors d'état de la comprimer : « Votre cause est plus robuste que vous ne pensez :
1 Œuvres, V, p. 202; VI, p. 12. Œuvres choisies, II, p. 417.
puisqu'elle a pu résister à tous vos amis depuis 1789, elle saura bien résister à vos ennemis. » Le premier devoir des industriels, une fois qu'ils auront pris la résolution d'agir, sera de s'entendre avec le roi, de rétablir l'antique alliance entre les Capétiens et le peuple, qui avait commencé sous Louis le Gros et qui dura jusqu'à Louis XIV : cette union a fait la grandeur des rois et les progrès des communes ; la rupture de ce pacte a causé les malheurs de Louis XVI et l'oppression des travailleurs par Bonaparte. Le monarque l'avait compris un instant, et la loi électorale, promulguée par lui en 1817, assurait la majorité aux chefs delà classe industrielle. Qu'ont-ils fait? Ils ont envoyé à la Chambre des ennemis de la dynastie !.
Pour échapper aux dangers qui nous menacent, comprenons bien où nous en sommes et ce qu'il nous faut faire. Nous sommes dans une époque de transition. L'humanité a traversé, vers la fin de l'empire romain, une crise semblable, quand elle passa du polythéisme au théisme; il en résulta des maux terribles, parce que les peuples civilisés étaient en minorité vis-à-vis des barbares, et qu'entre ces deux doctrines absolues, polythéisme et théisme, il n'y avait rien qui facilitai le passage. Aujourd'hui nous sommes en présence d'une transition à la fois philosophique et politique :
1 Œuvres, III, p. 81 ; éd. Rodrigues, p. 205; Œuvres, V, p. 50: VI, p. 63.
« La première consiste dans le passage du système théologique au système terrestre et positif; la seconde, dans le passage du régime arbitraire au régime libéral et industriel. » Mais les restes du passé demeurent encore trop nombreux pour que le nouveau régime soit possible. Il faut donc adopter « le mode d'organisation dans lequel l'ancien régime a le moins d'inconvénients » ; c'est le système parlementaire. Les Anglais le possèdent depuis longtemps, mais encombré d'institutions féodales ; nous l'avons sous une forme meilleure et plus moderne dans la Charte. Ce n'est pas que celleci mérite les éloges qu'on lui prodigue; l'octroi monarchique soulève ses craintes ; et, comme toute loi de transition, elle renferme des choses contradictoires, puisque c'est une tentative pour faire coexister les institutions militaires et industrielles. Elle ne termine rien ', mais c'est une bonne mesure provisoire. L'ingénieur qui fait un pont commence par établir des bàtardeaux; considérons la Charte comme un bàtardeau propre à soutenir le pont qui mènera de l'ancien régime au nouveau :.
De même, il faut conserver pour quelque temps encore la religion, qui sauvegarde les mœurs;
1 « Quand nous nous écrions avec transport que la Révolution est à jamais finie, nous exprimons bien plus un désir qu'une contiance raisonnée, et ce que nous voulons que ce que nous savons.» Œuvres, III, p. 80.
2 Œuvres, III, p. 24-5; VI, p. 186. Œuvres choisies, II, p. 149.
seulement, comme mesure transitoire, obligeons le clergé catholique à étudier les sciences '. Et, après avoir assuré ainsi le présent, allons résolument en avant. La Convention a voulu restaurer les mœurs et le gouvernement des Grecs et des Romains, « conception radicalement absurde » ; Bonaparte a voulu nous ramener au temps de Charlemagne, et ce ne fut « qu'une ineptie philosophique soutenue par un grand talent et une volonté ferme » ; aujourd'hui les partis se battent à coups de constitution anglaise, et l'on veut nous donner comme définitif le régime fondé en 1688, ce qui nous ramène encore d'un siècle en arrière. Il faut chercher du nouveau -.
Saint-Simon se môle donc à tous les débats du temps, et chaque incident de la vie politique lui parait confirmer sa thèse. Après l'assassinat du duc de Berry le gouvernement songe à une réaction ; mais ce sont des réformes, s'écrie Saint- Simon, qui peuvent seules empêcher le retour de pareils crimes. La Chambre a été le théâtre d'une séance orageuse3; cette violence vient de ce que les partis se battent sans savoir où ils vont. Le ministère vient de lire le discours du trône ; le philosophe le critique paragraphe par paragraphe. Et
1 « Peut-on craindre que le clergé veuille s'obsliner à n'avoir pour membres que des idiots ? » Œuvres, III, p. 41.
- Œuvres choisies, III, p. 256 et suiv.
3 C'était celle où le général Foy parla de la glorieuse cocarde tricolore.
toujours revient cet avertissement sinistre qu'une révolution est proche, que les jours de la dynastie sont comptés. Saint-Simon fait preuve d'une clairvoyance bien supérieure à celle de son ami Déranger quand il s'indigne de l'alliance entre libéraux et bonapartistes et montre aux premiers qu'ils sont dupes des seconds. Souvent le novateur interpelle le roi, tout en lui disant qu'un Bourbon n'a pas les connaissances nécessaires pour juger le nouveau régime. Très sévère pour les ministres, il loue cependant quelques bonnes mesures prises par eux : Decazes garde l'honneur d'avoir fait la loi électorale ; de Serres a courageusement reconnu que la morale est distincte de la religion, et, malgré son éducation de légiste, c'est l'homme le plus capable de comprendre le système nouveau ; Villèle, à coté de graves fautes, a montré des sympathies pour l'industrie et fondé le conseil suprême du commerce l. Quant aux industriels, Saint-Simon leur adresse des objurgations constantes; il conjure ceux d'entre eux qui sont députés, par exemple Ternaux, de se mettre à la tète du mouvement. Ainsi le bouillant philosophe, au nom de la doctrine qu'il a découverte, distribue à tous l'éloge et le blâme2.
1 Sur les ministres, Œuvres, IV, p. 172 et 235; éd. Rodrigues, p. 203. Saint-Simon adresse également des épitres à Richelieu et do Serres {Œuvres, VII, p. 83, et VI, p. 256).
2 Œuvres, IV, p. 23U ; VI, p. 1 18 ; V, p. 124. Saint-Simon, eu annonçant une révolution, rappelle qu'il a prédit aux Iiourbous la même chose en 1814.
Son ton est le même à l'égard des écrivains qui traitent les questions politiques ou sociales. Plusieurs publicistes ont eu le mérite, après Montesquieu et Condorcet, de préparer le nouveau système. Les rédacteurs du Censeur européen, Comte et Dunoyer, sont maintes fois cités en termes élogieux : Saint-Simon les exempte de Fanathème lancé contre la gent des avocats, et consacre une étude particulière à la brochure où Dunoyer a défendu le droit de pétition. Benjamin Constant et Paul-Louis Courier ont critiqué avec esprit le système actuel ; de Laborde et Fiévée ont indiqué l'importance de l'industrie; de Pradt a montré les dangers de la situation en Europe. Quant à Guizot, « cet excellent publiciste » a fait comprendre la différence qui existe entre la France et l'Angleterre dans le développement de leur histoire'.
La transformation qui se prépare doit être internationale, et cependant Saint-Simon ne s'occupe guère que de la France, parce qu'elle donne l'exemple aux autres peuples ; notre écrivain a le chauvinisme naïf du Parisien qui croit toutes les nations attentives à ce que fait et dit la Ville-Lumière : « L'Europe est dans la France, et la France dans Paris. »
1 Voy. surtout Sur Dunoyer et sur les autres publicistes modernes (éd. Rodrigues. p. 175 et suiv.), et aussi Œuvres, VII, p. 27; VI, p. 134; éd. Hudrigues, p. 116. D'après Hubbard (p. 88), Benjamin Constant reconnut que Saint-Simon seul exposait des choses Deu\e* sur la politique, et Paul-Louis Courier eut des relations avec noire auteur, qui lui conseillait de pousser plus avant sa critique.
Quelquefois pourtant le novateur promène ses regards au-delà des frontières. Les Etats-Unis lui apparaissent comme un peuple enfant, plus ambitieux de richesse que de savoir, un peu gâté par l'abondance des terrains libres. En Europe, il jette parfois les yeux sur l'autocrate de Russie, auquel déjà il avait écrit en 1814: Alexandre a déclaré à la diète de Pologne que des réformes étaient nécessaires. Mais c'est de l'Angleterre que Saint-Simon s'occupe le plus volontiers, comme tous ses contemporains; en 181 i, il la proposait aux Français comme modèle ; maintenant son but est plutôt de les prémunir contre une admiration exagérée. L'Angleterre a toujours mélangé les principes du passé avec ceux des temps modernes ; elle possède V ha béas corpus et fait la presse des matelots ; Manchester n'a pas de représentant, mais tel lord en choisit neuf à lui seul : le gouvernement qui travaille contre la traite des nègres veut dominer sur toutes les mers. La corruption politique prouve que l'Angleterre traverse une crise, que la réforme électorale y est inévitable; cette crise sera le passage de l'enfance à la virilité1.
Le réformateur souhaite pour l'Europe, comme auparavant, une sorte de confédération. Celle-ci se fera sans peine quand tous les pays auront dé-
1 Ed. Rcdrigucs, p. 65. Sur lus Elats-Unis, ibid., p. 167 et suiv. ; sur le tsar, Œuvres, VI, p. 55; sur l'Angleterre, éd. Rodrigues, p. 90, et Œuvres, VI, p. 201.
truit l'ancien régime ; voilà pourquoi, en 1820, il salue avec joie les révolutions d'Espagne, de Portugal et de Naples, et prédit un bouleversement prochain dans tous les pays. Mais Saint-Simon, comme les philosophes du xviue siècle, compte plutôt sur les rois, les despotes éclairés, que sur les peuples pour faire triompher la bonne cause. Il invitait Louis XVIII à établir le régime nouveau par des ordonnances ; de même, après l'échec des insurrections de 1820, l'idée lui est venue qu'on pourrait se servir de la Sainte Alliance. Malgré ses idées théologiques, cette Ligue a porté le dernier coup à l'ancien système, en n'admettant point le souverain pontife parmi ses membres ; elle a même eu tort de supprimer l'heureuse distinction établie entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Mais son grand mérite est d'avoir assuré la paix et fondé une autorité supérieure aux gouvernements nationaux; grâce à elle, « la morale de l'Evangile est devenue prépondérante en Europe ». Grâce à elle aussi, la réorganisation générale se fera dès que l'opinion publique le voudra, car « l'opinion est la reine du monde ' ».
1 Œuvres, VI, p. 21. Sur la Sainte Alliance, Œuvres, VI, p. 100. Œuvres choisies, II, p. 436; III, p. 254.