CHAPITRE VI
doctrine de saint-simon. histoire
de l'ancien régime
Le xvme siècle a critiqué, a détruit ; le xixe doit construire, doit organiser. Mais comment trouver le système qui convient à l'époque nouvelle? Par l'étude de l'histoire : « Ce n'est que par l'observation philosophique du passé que l'on peut acquérir une connaissance exacte des vrais éléments du présent. » Si l'on ne connaît pas les temps antérieurs, si l'on se borne à considérer le moment actuel, on se condamne à confondre « les restes d'un passé qui s'éteint et les germes d'un avenir qui s'élève ». Les meilleures institutions demeurent inutiles quand elles ne viennent pas à propos; l'histoire montrera si l'heure est favorable pour les adopter. Malheureusement on ne l'a pas traitée jusqu'à présent comme il convenait ; elle n'a été qu'une biographie du pouvoir. Les encyclopédistes ont signalé ce défaut et provoqué de bons travaux de détail, surtout celui de Hume, mais pas un grand
ouvrage d'ensemble. Aussi L'histoire n'est aujourd'hui qu'une branche de la littérature, alors qu'elle devrait compter parmi les sciences. Condorcet garde seul l'honneur éternel d'avoir entrevu le but sans l'atteindre *.
Faute des lumières de l'histoire, on n'a pas su où il fallait aller; on a avancé, mais lentement; « les hommes ont marché dans la route de la civilisation à reculons du côté de l'avenir ». Cette ignorance fait que les tentatives de perfectionnement social sont qualifiées d'utopies. « Qui dit utopie dit incertitude de la possibilité ou impossibli té, sentie d'une manière vague, de l'exécution d'un nouveau système d'organisation sociale. Or ce vague et cette incertitude, à quoi tiennent-ils, si ce n'est au peu d'habitude que nous avons de considérer la grande sériedes faits historiques relatifs à la marche de la civilisation, ou, pour mieux dire, à l'ignorance complète où l'éducation nous laisse d'ordinaire à cet égard 2 ? »
Il faut que les historiens nouveaux nous montrent l'humanité soumise à la loi du progrès, loi qui nous domine et qu'il nous est impossible de changer :.
i Œuvres, III, p. 140 ; V, p. 60 ; IV, p. 68 el suiv.
2 Œuvres choisies, III, p. 190; Œuvres, IV, p. 63.
3 « Les effets secondaires sont les seuls soumis à notre dépendance. Tout ce que nous pouvons, c'est d'obéir à cette loi (notre véritable Providence) avec connaissance de cause, en nous rendant compte de la marche qu'elle nous prescrit, au lieu d'être poussés aveuglément par elle. » Œuvres, IV, p. 119 (dans la partie rédigée par Auguste Comte)
On s'imagine que les grands hommes sont des créateurs; ils ne font que résumer un mouvement préparé longtemps avant eux ; Luther, qui passe pour avoir inventé la Réforme, a fait le résumé de Wiclef, de Jean Huss, des Vaudois *. Examinons, d'après ces principes, les grandes périodes de l'histoire du monde.
L'antiquité classique joue dans notre éducation un rôle prépondérant; notre jeunesse est formée à l'école de l'ancienne barbarie ; les Grecs et les Romains, nos maîtres en littérature, sont aussi nos maîtres en politique. Il y a là une grave faute2. Les anciens étaient très inférieurs aux modernes, car leur morale prêchait la haine de l'étranger : « sous ce rapport ces Grecs, tant admirés dans les collèges, n'étaient guère plus civilisés que les tribus sauvages du nord-ouest de l'Amérique. » Leur philosophie et leur religion étaient également arriérées. Un progrès important commence avec Socrate, qui se mit à étudier à la fois l'homme physique et l'homme moral, et qui. le premier, substitua le théisme au polythéisme. Rientùt, chez les Romains, la vieille religion polythéiste perdit son prestige; en conquérant l'Orient, ils connurent les doctrines
i IV, p. 178.
2 On peut comparer ce passage à celui où Bastiat dit que le latin forme des émeuliers « en imbibant, en saturant la jeunesse française destinée au travail, à la paix, à la liberté, des sentiments d'un peuple de brigands et d'esclaves». Baccalauréat et Socialisme, 1830 (p. 10).
mystiques de l'Asie. Le peuple juif était le seul qui eût fait du théisme sa religion positive ; c'est de ce peuple que sortit Jésus. Après lui, Paul organisa la foi nouvelle ; les oracles païens « se turent quand on commença à ne plus y croire » ; enfin Constantin arriva et donna le pouvoir à l'Eglise1.
Ainsi fut préparée la société du moyen âge. On a coutume de mépriser cette époque; les philosophes modernes l'ont critiquée, parce qu'ils voulaient renverser le système féodal et théologique fondé après le xe siècle. Mais aujourd'hui que celui-ci achève de disparaître et que le nouveau système va se fonder, il n'y a plus d'inconvénient à reconnaître combien le moyen âge fut supérieur à l'antiquité. On peut les comparer à quatre points de vue différents :
1° Dans l'antiquité, l'esclave est la propriété du maître, qui possède sur lui le droit de vie et de mort. Au moven àçe, l'esclave est attaché à la glèbe, et sa vie, ses yeux, ses oreilles, tous ses membres ont une valeur.
2° Dans l'antiquité, les patriciens commandent, les hommes éminents de la plèbe sont condamnés à végéter. Au moyen âge, il en est autrement, grâce à la séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel ; celle-ci est le plus grand progrès accompli depuis les Romains. Les pouvoirs
1 Œuvres, III, p. "8; III, p. 33. Œuvres choisies, III, p. 207. Œuvres, III, p. 175, sqq.
temporels, qui sont locaux, appartiennent aux nobles, mais le pouvoir spirituel, qui est général, qui l'emporte en dignité, appartient ordinairement à des plébéiens. Le clergé a défriché les terres incultes de l'Europe, entretenu les écoles, conservé les monuments anciens, établi la trêve de Dieu, et pendant plusieurs siècles il a possédé le monopole des sciences et de tous les travaux intellectuels.
3° Les Romains n'ont jamais été qu'un petit groupe, cent mille au plus par génération, et, comme les Grecs, ils n'offraient aux barbares que les fers ou la mort. Au moyen âge s'est formée une société politique de plus de soixante millions d'hommes, qui a fait des conquêtes, des conversions, et qui a dit : tous les hommes doivent se regarder comme des frères.
4° Les anciens sont restés nos maîtres pour les beaux-arts, « pour l'imagination agissant immédiatement sur les sens » ; mais pour toutes les sciences, physiques ou morales, ils sont demeurés dans l'enfance ; l'organisation sociale était barbare, toujours soumise à la classe militaire. Le moyen âge, au contraire, négligeant les beaux-arts, s'est occupé de la morale et de la politique. Un état de choses nouveau s'est formé avec Charlemagne, Alfred le Grand, surtout Grégoire VII ; ils ont su accommoder les principes aux circonstances. La religion chrétienne, essentiellement démocratique, aurait mené à l'anarchie ; elle devient le catholi-
cisme, essentiellement monarchique ; on imagina l'infaillibilité de l'Eglise, celle du pape, la puissance temporelle du clergé, nombre d'autres inventions « toutes admirables, puisque ce sont elles qui ont commencé à donner de la solidité à la société européenne ». Le moyen âge atteignit son apogée avec Hildebrand et plus tard saint Louis, ce philosophe qui avait conçu le plan d'une encyclopédie1.
Voyons maintenant comment arriva une nouvelle transformation. Le moyen âge avait donné le pouvoir spirituel au clergé, le pouvoir temporel aux nobles. Au xne siècle se produisirent deux grands faits, l'affranchissement des communes et l'introduction des sciences expérimentales par les Arabes. Depuis lors il y a toujours eu, par un mouvement parallèle, décadence du système ancien et progrès d'un système nouveau. Suivons ce double mouvement, ces deux séries '.
La décadence du premier système, lentement préparée pendant trois cents ans, est devenue visible au xvie siècle. Luther a profité du travail fait auparavant : grâce à lui, la papauté succombe en tant que pouvoir européen, la croyance aveugle fait place au libre examen. Le pouvoir spirituel était condamné à mort par les progrès des sciences
1 Œuvres choisies, III, p. 220 et suiv.
2 Œuvres, IV, p. 78 et suiv C'est la partie rédigée par Auguste Comte.
et les découvertes qui en résultaient : Christophe Colomb et ses émules ont élargi les vues de l'humanité; l'intervention de l'imprimerie permit de battre en brèche les institutions du passé ; les travaux de Copernic et de Galilée ruinèrent la théologie. « Tout le système théologique est fondé sur la supposition que la terre est faite pour l'homme, et l'univers entier pour la terre ; ûtez cette supposition, et toutes les doctrines religieuses s'écroulent. » Après ces attaques de détail, il restait à faire l'attaque d'ensemble ; le xvme siècle s'en chargea. On mit trop de précipitation à renverser les croyances théologiques, mais on les renversa.
Pendant ce temps, le pouvoir temporel à son tour succombait devant les communes. Celles-ci, qui s'étaient alliées avec la féodalité contre la royauté en Angleterre, s'unirent à la royauté contre la féodalité en France. Richelieu écrase la noblesse; Louis XIV, poussé par un fils d'artisan, Colbert, suit la môme voie, tandis que l'Angleterre fait la révolution de 1688. L'ancien système a donc été battu peu à peu, en détail ; les communes ont.jeté la division entre leurs maîtres, de manière à les vaincre tour à tour. Louis XIV chercha, il est vrai, à revenir sur ce qu'il avait fait, à protéger une noblesse serviie et méprisable ; c'est sa plus grande faute. Les mœurs du Régent, le libertinage de Louis XV achevèrent de déconsidérer la monarchie ancienne, et la Révolution eut lieu.
Pendant que les anciens pouvoirs descendaient, les nouveaux montaient. Du jour où la science reçut des Arabes un nouvel essor, où les communes furent affranchies, elles eurent le moyen de conquérir leur indépendance. « Or elles ne pouvaient pas cesser d'être instruments pour l'ancien système sans devenir ses ennemies : c'est le cas de l'adage : Qui non est pro me contra me est. » Leur progrès a été si régulier qu'on pourrait y voir la suite d'un plan prémédité. Les communes, affranchies de la dépendance individuelle des nobles, restaient sous la dépendance collective de la classe féodale. Trop faibles pour s'en délivrer, elles renoncèrent à agir sur les hommes et ne cherchèrent qu'à agir sur la nature. Cette heureuse subordination les empêcha de s'égarer; les pouvoirs dominants, les voyant très soumises, leur accordèrent aide et encouragement. Les communes s'enrichirent, et la découverte de la poudre donna aux roturiers des armes. Du progrès matériel résulta le progrès politique, visible surtout en Angleterre. En même temps les sciences préparèrent les voies à un nouveau pouvoir spirituel, le jour où elles devinrent positives : cette révolution est due à Bacon, à Galilée, à Descartes.
Ouoique ce tableau historique s'applique à toute l'Europe occidentale, Saint-Simon regarde surtout vers l'Angleterre et la France ; arrivé au xviu" siècle, il borne son étude à la France, pour expliquer la
crise de 1789. Cette crise, dit-il, est due aux fautes de la royauté. Celle-ci avait été jusque-là fidèle à sa mission protectrice ; on vit en 1600 « le bon Henri, formé par une éducation virile et dégagé de tout préjugé religieux, travailler avec ardeur au bienêtre de la classe la plus nombreuse de la nation, et, secondé de son ami Sully, faire tous ses efforts pour réaliser le vœu si cher à son cœur, le vœu de la poule au pot ». Mais Louis XIV, à la fin de son règne, prit le contre-pied des actes de Colbert ; de lui date « ce déficit que vingt banqueroutes de contrôleurs généraux n'avaient point encore pu combler en 1789 ». Quand Louis XV eut déshonoré le despotisme, la nation chercha un remède à ses maux1. Malheureusement l'expérience lui faisait défaut ; le peuple prenait les affaires de la terre comme il prend celles d'en haut, joyeux si le ciel est beau, triste s'il est sombre, en se bornant à prier Dieu. Un roturier songeait-il à raisonner sur la politique, on riait de lui : « Vouloir gouverner l'Etat d'un quatrième étage était la plaisanterie du temps, la plaisanterie à la mode. » N'ayant plus ni états généraux ni traditions anciennes, le peuple fit des demandes chimériques-. Dépourvus d'idées justes,
1 Œuvres choisies, II, p. 439; Œuvres, II, p. 156.
2 « Si les Français ont proclamé les droits de l'homme, la cause en est que les esprits, depuis longtemps, étaient déshabitués des droits de citoyen; c'est que, ne pouvant redemander un bien qu'ils ne connaissaient plus, ils se sont livrés aux désirs vagues et indéfinis d'un bien imaginaire. •> Œuvres, II, p. 158.
les Français étaient infectés d'idées fausses; le clergé, pour sauver son pouvoir menacé par la Réforme, prêchait l'obéissance passive ; les ennemis du clergé, les encyclopédistes, n'étaient que des littérateurs superficiels (ce qu'il y a de plus profond dans cette œuvre, le discours préliminaire, a été composé par d'Alembert, un savant). En vrais étourdis, ces écrivains attaquèrent tout sans indiquer ce qu'on mettrait à la place. Et cependant le mépris pour les castes dominantes augmentait tous les jours : que dirait-on d'une armée où les compagnies d'élite seraient devenues inférieures aux troupes ordinaires1 ?
Louis XVI, rempli d'idées généreuses, voulut renouer l'antique alliance de la royauté avec les communes ; il prit conseil de Necker, un industriel, et prononça de sa propre autorité le doublement du tiers. Pourquoi répondit-on si mal à son appel? Cela tenait aux mauvaises habitudes politiques du pays et surtout au caractère de ceux qui allaient diriger la Révolution, les légistes et les métaphysiciens. Il y avait, en effet, trois classes sous l'ancien régime : la première, celle des privilégiés, noblesse et clergé; la seconde composée des roturiers d'un rang élevé, propriétaires oisifs, militaires, gens de robe, et tous ceux qui exerçaient des professions « réputées honorables » ;
« Œuvres, II, p. 154; V, p. 181.
enfin la troisième, qui exerçait les professions dégradantes, c'est-à-dire toute la classe industrielle. Les légistes et les métaphysiciens viennent de la seconde classe ; les premiers, rejetant la domination féodale, ne veulent pas non plus du pouvoir industriel; les seconds, simples littérateurs étrangers aux sciences, écartent les idées théologiques, mais sont incapables de s'élever jusqu'aux idées positives. Les uns comme les autres ont rendu des services sous l'ancien régime, il serait « imphilosophique » de ne pas le reconnaître1 ; mais, à partir de la Révolution, leur influence fut néfaste, parcequ'ils étaient nourris d'abstractions et d'idées vagues 2.
Les légistes de 1789 détruisirent tout sans rien construire ; les Girondins renversèrent la royauté sous la direction de trois avocats, Guadet. Vergniaud, Gensonné. La Montagne avait pour chef
1 « L'abolition des justices féodales, l'établissement d'une jurisprudence moins oppressive et plus régulière sont dûs aux légistes. Que de fois, en France, l'action des Parlements n'a-t-elle pas servi à garantir l'industrie contre la féodalité !... Quant aux métaphysiciens, c'est à eux qu'on doit la Réforme du xvie siècle et l'établisse-ment du principe de la liberté de conscience, qui a sapé dans sa base le pouvoir théulogique. » Œuvres, V, p. 8. — Saint-Simon déclare qu'il entend par « métaphysiciens » les littérateurs du xvin0 siècle. Œuvres, V, p. 81.
2 Œuvres. VII, p. 18; II, p. 199. Saint-Simon fait une remarque très fine: les philosophes du xvm* siècle critiquaient plus les choses que les hommes, les principes du système politique que la forme du gouvernement: au contraire, la Révolution s'est plus occupée des hommes que des choses, de la forme du gouvernement que des principes. Œuvres, IV. p. 30.
Robespierre, un légiste; les légistes remplissaient les comités, dirigeaient les assemblées de département, de district, de municipalité, fondaient les clubs ; ce sont eux qui ont inventé la Terreur. Amoureux du pouvoir avant tout, ces protées se transformèrent pour le conserver et se rallièrent à Bonaparte ; les légistes républicains, Cambacérès en tête, devinrent les principaux soutiens du despotisme. En un mot, « l'Assemblée Constituante a organisé Y avocasserie ; la Convention a constitué la sans-culotterie ; Bonaparte a établi le despotisme militaire. » Et la classe industrielle, toujours passive, laissa commettre les crimes de la Révolution, de même qu'elle laissa grandir le despotisme impérial '.
Saint-Simon est devenu très sévère pour l'Empereur; on éprouve une impression pénible à le voir qualifier de « fou furieux » l'homme qu'il avait tant admiré. Disons à sa décharge qu'il n'avait pas attendu la chute de Napoléon pour se détacher de lui : dès 1813, le Mémoire sur la science de l'homme adressait au souverain des avertissements sévères. Et sa conception nouvelle de la société, en le portant à glorifier le travail et à délester la guerre, devait lui faire prendre eu haine le dieu de la Grande Armée. Bonaparte, dit il, a développé en France la passion des conquêtes, la
1 Œuvres, III, p. 162; Œuvres choisies, II, p. 446.
cupidité nationale, mauvais sentiment qui, refoulé à l'intérieur des frontières depuis 1814, est devenu la cupidité individuelle. Mais sa faute la plus grave, c'est d'avoir voulu, comme l'empereur Julien à Rome, rétablir l'ancien ordre de choses et entraver la marche de la civilisation ; il a échoué comme Julien, et comme tous ceux qui tenteront cette œuvre impossible. Sa chute marque le commencement de l'époque moderne l.
Les tableaux historiques de Saint-Simon ne sont jamais que des ébauches, mais on y trouve quantité d'aperçus intéressants, qu'il s'agisse de l'Europe entière ou de la France. Tout en empruntant beaucoup à Condorcet, notre philosophe adopte un point de vue différent. Pour Condorcet, l'histoire de l'esprit humain se résume dans celle de la science, et la science a presque toujours eu à lutter contre le despotisme et l'astuce des prêtres; elle a été l'ennemi de la religion. Saint-Simon considère aussi l'histoire scientifique comme formant le fond de l'histoire générale, mais la religion à ses yeux n'est que le résumé, la synthèse de toutes les sciences particulières. Chaque découverte d'un savant marque un progrès religieux; chaque pro-
• Œuvres, VI, p. 89 ; V, p. 14 et 91. Comme exemple du militarisme de Napoléon, Saint-Simon cite l'École polytechnique: à l'origine, les professeurs dirigeaient tout, l'ordre était confié à un subalterne ; l'empereur mil nu-dessus d'eux un gouverneur, nu sousgouverneur, un directeur ; c'étaient îles dépenses inutiles, et le corps des professeurs y perdit eu diguilé. Œuvres, IV, p. 203.
grès de la religion, à son tour, profite à la science et la morale ; l'organisation sociale a sa base dans les croyances religieuses. Le christianisme ayant une valeur plus grande que le paganisme, le moyen âge est supérieur à l'antiquité.
Cette influence de la religion sur les sociétés paraissait évidente à la plupart des contemporains. Benjamin Constant la signalait; bientôt Edgar Quinet allait montrer en elle la source des institutions politiques pour tous les pays. Chateaubriand et Maistre partent de là pour demander le rétablissement de la puissance ecclésiastique ; Saint-Simon, au contraire, tire de l'histoire la preuve que l'ancien régime est fini, que le catholicisme du moyen âge a donné tous ses fruits, et qu'une nouvelle époque scientifique doit engendrer une philosophie, par suite une religion et une politique nouvelles.
Le tableau de l'histoire de France, de l'affranchissement des communes, est le résultat de la collaboration de Saint-Simon avec ses deux grands disciples, Augustin Thierry et Auguste Comte. On a montré de nos jours sous un aspect tout différent la révolution communale, mais elle n'en demeure pas moins, comme le disait Saint-Simon, l'origine des progrès de la bourgeoisie. Au moment où notre philosophe écrivait, Guizot faisait ses leçons sur le moyen âge. Saint-Simon les crut inspirées de V Organisateur et, dans un passage
joliment tourné, remercia le célèbre professeur de vulgariser ses idées, de jouer à son égard le rôle de Voltaire vis-à-vis de Bayle '. En réalité, leur idée fondamentale n'était pas la même : où Saint- Simon indiquait une opposition de classes, celle des militaires et des travailleurs, Guizot voyait une différence de races, la lutte des Gaulois et des Francs. Notre auteur semble même avoir été frappé des opinions de Guizot ; dans ses écrits postérieurs, il insista, lui aussi, sur la distinction des Gallo-Romains et des conquérants germains 2. Son jugement sur le xvme siècle et sur la Révolution mérite d'être remarqué. L'école de l'ancien régime les condamnait en bloc ; le parti libéral les glorifiait dans tous leurs actes. Saint-Simon, avec un véritable esprit historique, montre que le xviii0 siècle a fait une œuvre nécessaire de critique et de destruction ; les encyclopédistes ont été imprudents et légers, mais c'est grâce à eux qu'on peut réorganiser la société. L'ancien prisonnier du Luxembourg juge sévèrement les hommes de la Terreur; mais la nuit du 4 août lui apparaît .comme une des grandes dates de l'histoire, et les fautes qui furent commises, il les attribue aux mauvaises habitudes inculquées par le despotisme. La Révolution, d'après lui, n'a pas fait banqueroute, pourvu qu'on termine ce qu'elle a commencé.
1 Œuvres, V, p. 192.
2 Ed. Rodrigues, p. 20 et suiv.