CHAPITRE IX
Jusqu'ici nous avons vu dans Saint-Simon l'apôtre de l'industrialisme, qui se borne à compléter Adam Smith et Jean-Baptiste Say. Mais ce n'est qu'une face de son système; d'autres idées apparaissent chez lui, qui auraient beaucoup étonné l'auteur de la Richesse des nations; il a été en France l'un des précurseurs du socialisme. Il semble que toute doctrine poussée à l'extrême doive engendrer la théorie contraire, destinée à la détruire. Ce sont les économistes qui ont introduit dans la politique la notion des lois absolues, s'imposant avec une égale force à toutes les sociétés ; ce sont eux qui ont donné à la propriété pour unique origine le travail ; ce sont eux qui ont voulu substituer à la politique nationale une politique internationale. Tout cela, les socialistes le leur ont pris, mais en interprétant ces principes d'une manière tout opposée. Saint-Simon fut un socialiste ; après avoir réduit au
minimum le pouvoir du gouvernement, il esquissa l.i doctrine qui supprime l'individu au profit de l'État.
Cette tendance apparaissait déjà dans les Lettres d 'un habitant de Genève, mais l'auteur semblait y avoir renoncé. Le retour à ces vues est marqué par une note du Système industriel; c'est souvent dans les notes que Saint-Simon hasarde ses plus audacieuses théories. On prétend, dit-il, que le but du contrat social est de maintenir la liberté. Cela pouvait être exact lorsque la liberté courait des dangers, mais le système industriel donnera le plus haut degré de liberté sociale; dès lors, faire des combinaisons savantes pour la préserver de périls imaginaires, ne serait-ce pas renouveler le combat de don Quichotte contre les moulins à vent? « D'ailleurs en aucun cas le maintien des libertés individuelles ne peut être le but du contrat social. La liberté, considérée sous son vrai point de vue, est une conséquence de la civilisation, progressive comme elle, mais elle ne saurait en être le but. » Les sauvages s'associent pour la chasse ou la guerre, non pour la liberté. « 11 faut un but d'activité, je le répète, et la liberté ne saurait en être un, puisqu'elle le suppose. Car la vraie liberté ne consiste point à rester les bras croisés, si l'on veut, dans l'association; un tel penchant doit être réprimé sévèrement partout où il existe; elle consiste, au contraire, à développer, sans entraves et avec toute
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l'extension possible, une capacité temporelle ou spirituelle utile à l'association. » A mesure que la civilisation progresse, la division du travail augmente ; donc les hommes dépendent moins les uns des autres individuellement, mais chacun dépend plus delà masse1. « Or l'idée vague et métaphysique de liberté, telle qu'elle est en circulation aujourd'hui, si on continuait à la prendre pour base des doctrines politiques, tendrait éminemment à gêner l'action de la masse sur les individus. Sous ce point de vue, elle serait contraire au développement de la civilisation et à l'organisation d'un système bien ordonné, qui exige que les parties soient fortement liées à l'ensemble et dans sa dépendance 2. »
Ce morceau remarquable est une déclaration de guerre de Saint-Simon à l'école libérale, du socialisme à l'individualisme. 11 affirme que la liberté intéresse fort peu la masse du peuple. « Les discussions sur la liberté, qui agitent beaucoup la classe moyenne, sont devenues à peu près indifférentes à la classe inférieure, parce qu'elle sent très bien que, dans l'état actuel de la civilisation, l'arbitraire ne peut jamais porter sur elle 3. »
1 Saint-Simon l'a redit ailleurs : « La division qui s'est introduite dans les travaux a lié complètement les hommes ensemble » (Œuvres choisies, II, p. 438.) C'est cette idée qui a été développée dans un livre récent (Durkheim, De la division du travail social, Paris, 1893, 8°.)
'l Œuvres, V. p. 15-16.
3 (ouvres, VI, p. 179.
Si ce n'est point la liberté qui peut devenir l'idéal des temps nouveaux, sera-ce la démocratie, avec ses deux dogmes fondamentaux, la souveraineté du peuple et l'égalité absolue? Moins encore. Le penseur aux conceptions les plus audacieuses demeure toujours un homme de son époque ; Saint-Simon, vivant sous un gouvernement censitaire qui réserve les droits politiques à un petit nombre d'hommes, considère le suffrage universel et toutes ses conséquences comme des monstruosités. Le principe de la souveraineté populaire est une de ces idées métaphysiques et vides de sens qu'il est temps de chasser de la politique, aussi bien que son contraire, le principe de la légitimité. Celle-ci fut une invention du clergé, qui voulait gagner les bonnes grâces de la monarchie; la souveraineté du peuple a pris crédit en Hollande vers le même temps, à la fin du xvie siècle. L'une et l'autre ont grandi ensemble ; « ces deux dogmes n'ont d'existence réelle que par opposition l'un à l'autre ' ». Les légistes ont imaginé celte abstrac-
i « Le sens vulgaire attaché à l'expression de souveraineté du peuple, et môme le seul sens clair qu'on puisso lui allaclier, est souveraineté par la volonté du peuple, puisque le peuple sent très bien, excepté dans des moments de délire d'une courte durée, qu'il n'a pas le loisir d'être souverain. Or. comme il est admis que cette volonté n'est point déterminée par des conditions fixes, puisées dans l'intérêt du peuple, et qu'elle est très indépendante du mérite du souverain, il s'ensuit que l'expression souveraineté par la volonté du peuple ne signifie rien que par opposition à souveraineté par la grâce de Dieu. » Œuvres, V, p. 210.
tion métaphysique pour l'opposer à l'abstraction métaphysique prônée par le clergé ; « ils ont transporté aux: nations l'infaillibilité papale ». Leur invention est morte aujourd'hui ; le seul moyen de la faire renaître serait précisément de ressusciter la monarchie de droit divin.
L'égalité absolue inspire à notre auteur une répulsion plus vive encore ; c'est le sentiment d'un homme qui a vu la Terreur et entendu proclamer « cette bêtise sanguinaire : Cégdflité ou la mort*. Il frémit en pensant aux nouveaux troubles que ce mot pourra exciter. Que les industriels y fassent attention: « Le dogme de l'égalité turque, c'est-àdire de l'égale admissibilité à l'exercice du pouvoir arbitraire, peut encore faire, si vous n'y prenez garde, de grands ravages ; il n'est point tout à fait émoussé. Quel moyen avez-vous de lutter contre les séductions de ce dogme, avant d'avoir pu donner au peuple des notions nettes et précises sur ses véritables intérêts? » Le régime nouveau réalisera la seule égalité possible, l'égalité industrielle : « Tout homme, quel qu'ait été son .point de départ, pourra parvenir à la première de toutes les existences sociales, la royauté seule exceptée, et il ne pourra y parvenir que par des travaux qui auront été utiles à ses semblables. Ainsi ce sera par une disposition essentiellement morale que la tendance vers l'égalité sera satisfaite. » Et la question de la souveraineté du peuple, de l'ori-
gine des pouvoirs, sera ainsi résolue par le fait *.
Saint-Simon est persuadé que la masse ouvrière ne demande pas l'égalité complète, à moins d'y être amenée par des excitations malsaines. Aussi envoie-t-il un manifeste aux ouvriers eux-mêmes : leur devoir est d'engager les chefs d'industrie à prendre le gouvernement. Saint-Simon leur dit comment ils doivent parler à leurs patrons : « Vous êtes riches et nous sommes pauvres ; vous travaillez de la tête, et nous des bras ; il résulte de ces doux différences fondamentales qui existent entre nous que nous sommes et que. nous devons être vos subordonnés. » Des ouvriers tenant un pareil langage à leurs patrons, voilà qui nous transporte bien loin du socialisme actuel2.
Quel est donc le vrai but de l'organisation sociale, si ce n'est ni la liberté ni l'égalité? L'ordre? pas davantage; le gouvernement doit y veiller, bien entendu, mais cela va sans dire. Les gouvernés ont répondu depuis longtemps : c'est le bonheur social. Rien de plus vrai ; seulement la formule est trop vague et laisse trop de latitude aux gouvernants. Un roi ambitieux placera le bonheur social dans la conquête ; un roi dévot, dans la religion, et ainsi de suite. Si une caravane dit à ses chefs : « Menez-nous où nous serons le mieux, »
1 Œuvres, VI. p. 17. — Deux lettres à MM. les électeurs du dèpar lement de la Seine. Juin 1822 (extrait du Système industriel).
2 Henri Saint-Simon à MM. les ouvriers. 1821.
ils peuvent disposer d'elle suivant leur caprice ; qu'elle leur dise: « Menez-nous à la Mecque, » ils n'ont plus que le rôle de guides. Le vrai but à poursuivre, c'est « d'améliorer le plus possible le sort de la classe qui n'a point d'autre moyen d'existence que le travail de ses bras ». Louis XVIII doit comprendre qu'il faut établir « une organisation sociale solide, c'est-à-dire combinée directement dans l'intérêt de la majorité ». Voilà la fin dernière de la société, du gouvernement des lois '. L'amélioration générale sera complétée par des travaux particuliers, que les savants ont déjà préparés et que Saint-Simon énumère avec complaisance \
Qu'on n'ait pas indiqué nettement ce but jusqu'à présent, l'histoire du passé nous l'explique. Le régime industriel ne pouvait être fondé avant qu'on eût accompli les progrès élémentaires, qu'on eût tiré le peuple de l'esclavage et de la
1 Œuvres, IV, p. 196; VI, p. 81. Œuvres choisies, II, p. 435.
2 Les savants, dit-il, ont préparé des projets pour l'éducation nationale, pour le développement agricole. « J'ai aussi connaissance de projets avant pour but d'assurer du travail aux non-propriétaires et d'améliorer sous tous les rapports le sort de cette classe qui compose encore aujourd'hui la majorité de la nation, tout en accroissant chez eux le sentiment du respect dû à la propriété et, d'une autre part, en multipliant les jouissances des riches. J'ai encore connaissance de combinaisons faites pour remédier aux inconvénients qui résulteront de la rapidité avec laquelle la population s'accroîtra, quand le régime industriel aura fait prendre à la culture, à la fabrication et au commerce tout l'essor dont ils sont susceptibles. Ce travail renferme un système de colonisation large et peu dispendieux. » Œuvres, V. p. 102.
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barbarie. « Il faut qu'une population ait acquis un certain degré de capacité temporelle et spirituelle pour pouvoir vivre sous un système d'ordre social où elle n'est pas soumise, quant au temporel, à l'empire de la force physique, et quant au spirituel, à celui des croyances aveugles. » Or l'esclavage n'est entièrement anéanti qu'en France, et depuis la Révolution; en 1789 il y avait encore des mainmortables ; l'axiome « Point de terre sans seigneur » demeurait admis ; l'immense majorité du peuple était taillable et corvéable à merci. La nuit du 4 août a définitivement affranchi la France, alors que l'esclavage subsiste dans la libre Amérique. Le nouveau régime ne serait point applicable en Russie comme il l'est chez nous. Depuis cette nuit fameuse, tout Français a la propriété de son travail tout au moins ; le peuple acquiert l'amour de l'ordre et le respect des biens individuels, comme on l'a vu dans la grande disette de 1794, alors que la foule était souveraine. Les connaissances pratiques se sont également développées ; les ouvriers agricoles, acheteurs de biens nationaux, les ont très bien fait valoir1 ; parmi les ouvriers des fabriques, plusieurs ont succédé aux entrepreneurs ruinés, et grâce à eux la production nationale a beaucoup augmenté. L'Angleterre elle-
1 Saint-Simon, rappelant ses souvenirs de marchand do biens nationaux, cite comme exemple l'habiletédes nouveaux cultivateurs autour de Cateau-Cambrésis. Œuvres choisies, III, p. 268.
même est par là inférieure à la France : le prolétaire anglais a la haine du riche, le prolétaire français en est revenu [ .
La fin de l'état social est donc l'amélioration du sort des travailleurs. Il faut « classer comme premières dépenses de l'État celles qui sont nécessaires pour procurer du travail à tous les hommes valides, afin d'assurer leur existence physique ; celles qui ont pour objet de répandre le pluspromptement possible dans la classe des prolétaires les connaissances positives acquises ; et enfin celles qui peuvent garantir aux individus composant cette classe des plaisirs et des jouissances propres à développer leur intelligence ». Pour fournir de l'occupation aux prolétaires, Saint-Simon réclame de grands travaux dont il fait tracer le programme par les ouvriers eux-mêmes ; ce seront des défrichements, des dessèchements de marais, et puis des routes, des ponts, des canaux; les capitaux se porteront volontiers vers ces entreprises, pourvu que l'Etat en abandonne les bénéfices aux directeurs. Les bras ne manqueront pas davantage; après la récolte, un huitième des travailleurs suffit aux soins des champs ; six millions de terrassiers pourront être employés dans l'intervalle des moissons. Tandis que le bénéfice profitera aux chefs d'exploitation, les terrassiers jouissant de salaires
1 Œuvres, IV, p. 144. Œuvres c/iotst'es, III, p. 183 et suiv.
plus élevés qu'auparavant consommeront davantage : 120 à 150 millions de salaires en plus par mois représentent 1,500 à 1,800 millions de consommation en plus par an ; celle-ci profitera aux ouvriers des manufactures et du commerce. Ajoutons qu'on pourrait économiser dans le budget 200 millions aux dépens des bureaucrates « qui emploient leur temps à lire la gazette et à tailler des plumes » ; autant d'argent à employer au profit des classes laborieuses. Saint-Simon ne demande pas une diminution du budget : « La véritable économie ne consiste pas à peu dépenser, mais à bien dépenser1. »
Ainsi, de grands travaux publics et un budget bien entendu, voilà les remèdes qui donneront aux classes populaires une condition meilleure. Toutes les écoles socialistes ont préconisé une réforme bien plus radicale, une transformation de la propriété individuelle, qu'il s'agisse de la limiter ou de la supprimer. Le problème n'a pas échappé à Saint-Simon; dès 1814 il écrivait : « Il n'y a point de changement dans l'ordre social sans un changement dans la propriété2. » Plus tard le philosophe a déclaré pourquoi un tel changement est légitime : « Il est évident que, dans tout pays, la loi fondamentale est celle qui établit les propriétés et
1 Œuvres choisies, III, p. 279. Saint-Simon à MM. les ouvriers. Œuvres, VI, p. 171.
2 Œuvres, I, p. 242.
les dispositions pour les faire respecter; mais de ce que cette loi est fondamentale, il ne résulte pas qu'elle ne puisse être modifiée. Ce qui est nécessaire, c'est une loi qui établisse le droit de propriété et non une loi qui l'établisse de telle ou telle manière. C'est de la conservation du droit de propriété que dépend l'existence de la société, mais non de la conservation de la loi qui a primitivement consacré ce droit. Cette loi dépend elle-même d'une loi supérieure et plus générale qu'elle, de cette loi de la nature en vertu de laquelle l'esprit humain fait de continuels progrès, loi dans laquelle toutes les sociétés puisent le droit de modifier et de perfectionner leurs institutions ; loi suprême qui défend d'enchaîner les générations à venir par aucune disposition de quelque nature qu'elle soit. » Et ce qui vient après est encore plus significatif : « Ainsi donc ces questions : — quelles sont les choses susceptibles de devenir des propriétés? par quels moyens les individus peuvent-ils acquérir ces propriétés ? de quelle manière ont-ils le droit d'en user lorsqu'ils les ont acquises ? — sont des questions que les législateurs de tous les pays et de tous les temps ont Le droit de traiter toutes les fois qu'ils le jugent convenable, car le droit individuel de propriété ne peut être fondé que sur l'utilité commune tl générale de l'exercice de ce droit, utilité qui peut varier selon les temps. » Voilà des paroles
étonnantes quand on songe qu'elles sont écrites en 1819 1 et non en 184-8, qu'elles sont signées de Saint-Simon et non de Louis Blanc ou de Karl Marx. Mais le hardi novateur se borne à établir un principe, sans dire en quoi consistera la législation nouvelle. S'agissait-il de supprimer l'héritage, dont Saint-Simon ne parle jamais? s'agissait-il de retirer ses droits au propriétaire oisif, puisque tout homme doit travailler? On ne sait; préoccupé de faire accepter ses plans et par le roi et par les grands industriels, notre auteur a laissé dans l'ombre cette question si grave. Sa doctrine socialiste n'est donc pas complète; ajoutons qu'elle n'est pas démocratique. On a dit de nos jours : « Tout pour l'ouvrier et par l'ouvrier. » Le système de Saint-Simon pourrait se résumer ainsi: « Tout pour l'ouvrier, rien par l'ouvrier2. »
i Œuvres, III, p. 8J-90.
2 Une partie de ce chapitre a déjà paru dans un article delafteuue internationale de Sociologie (nov.-déc. 1893).