CHAPITRE X
L'amélioration physique et économique du sort des travailleurs n'est pas la partie principale du programme saint-simonien ; l'amélioration morale de l'humanité paraît à notre philosophe beaucoup plus importante. Il y attachait d'autant plus de prix que, pour lui, la morale ne tarda pas à se confondre avec la religion. Il y eut toujours chez Saint-Simon une double tendance : ses études positives et scientifiques le poussaient à fonder une morale [jurement pratique et démontrable ; mais ses penchants sentimentaux et presque mystiques l'amenaient à vouloir une religion, dans le sens complet du mot. Ces deux tendances, qui semblent s'exclure l'une l'autre, ont fini par se juxtaposer, par s'unir, de sorte que son système de morale a deux faces différentes.
Saint-Simon abandonna de bonne heure le christianisme traditionnel; le refus de faire sa première
communion ne fut sans doute pas un simple caprice d'enfant. .Mais le sentiment religieux restait vif chez lui. En 1790, dans son adresse à la Constituante pour la suppression des titres nobiliaires, c'est d'un ton inspiré qu'il louait la grande assemblée '. La décadence du christianisme au xvme siècle laissait un grand vide chez les hommes pénétrés du besoin de croire ; à défaut de la religion, beaucoup donnaient dans la superstition. C'est ce qui fit le succès des illuminés, martinistes en France, rose-croix en Prusse, swedenborgiens en Suède. L'imagination ardente et la vie agitée de Saint-Simon le disposèrent à tomber dans ces erreurs 2 ; rappelons-nous l'apparition de Charlemagne au Luxembourg, les paroles dictées par Dieu dans les Lettres d'un habitant de Genève. Et cependant cet écrit de visionnaire contient déjà le principe de sa morale positive: les savants remplaceront le clergé comme pouvoir spirituel, la religion sera fondée sur la science.
L1 Introduction aux travaux scientifiques substitue au précepte négatif de la morale chrétienne.:
1 « Nous vouons entre ses mains (de l'Assemblée) le plus souverain mépris à ces dévols mondains qui osent appeler Dieu au secours de leurs richesses, feignant de craindre pour la religion, à l'instant même que vingt-cinq millions d'hommes, donnant le grand exemple à l'univers de se rappeler que l'Éternel les a tous iiidisiinclement créés à son image, cessent enfin d'insulter à la majesté de sa toulepuissauce par les distinctions impies de la naissance... » Adresse du canton de Blarché-le-Pot. Hubbard, p. 23.
2 Nous avons vu que son ami Redern élait un Illuminé.
« Ne fais pas à autrui co que tu ne voudrais pas qu'il te fit », le précepte positif de la morale nouvelle: « L'homme doit travailler. » Il est vrai que, vers le même temps, Saint-Simon s'écriait d'un ton passionné: « Je crois en Dieu1. » Mais le mot Dieu sert à exprimer des idées très diverses, et vouloir remplacer le dogme de la Providence par celui de la gravitation universelle, c'est rompre entièrement avec les anciennes croyances.
Enfin nous arrivons aux conceptions définitives du philosophe, au système industriel. La morale, dit Saint-Simon, est ce qu'il y a de plus important pour les sociétés. Elle seule peut prévenir une perturbation imminente ; et pourtant on la néglige, on préfère se passionner pour d'insignifiants problèmes politiques. C'est exactement comme si les Hollandais négligeaient leurs digues le long de la mer pour s'occuper de quelques petites inondations intérieures. « La seule digue que les propriétaires puissent opposer aux prolétaires, c'est un système de morale. » La morale dominante jusqu'à ce jour est celle du christianisme; elle a été grande et belle, digne de cette admirable religion -. Gardonsnous de renverser trop tôt la foi ancienne, mais
1 lEuvres, I, p. 102.
- « Religion admirable qui a prouvé sa supériorité sur toutes
les autres, et même sa supériorité absolue, puisque les peuples qui l'ont adoptée sont les seuls dont le sort se soit continuellement amélioré, les seuls chez lesquels l'esclavage se soit successivement adouci et ait fini par s'anéantir. » Œuvres choisies, III, p. 213.
préparons le nouveau système. La révolution qui a fait triompher presque partout les idées positivedoit transformer aussi les sciences philosophiques. « Il faut passer de la morale céleste à la morale terrestre... Le christianisme a fait faire un grand pas à la morale, il serait injuste et absurde de le nier; mais on doit reconnaître avec la même bonne foi que son règne est fini et que le temps pendant lequel il a été utile est déjà loin de nous '. »
Le principe nouveau, c'est que « tout ce qui est utile à l'espèce est utile aux individus et, réciproquement, que tout ce qui est utile à l'individu l'est aussi à l'espèce ». Il fant créer une chaire de morale dans laquelle le professeur expose comment chaque individu, placé à n'importe quel rang de la société, peut combiner son intérêt particulier avec le bien général. Ainsi la morale, qui n'a pas fait un pas en avant depuis douze cents ans, sortira des idées vagues; les moralistes ne seront plus noyés dans la métaphysique et leur science pourra servir de base à l'instruction publique. Or celle-ci est la chose qui doit le plus intéresser les gouvernements ; c'est l'ignorance seule qui cause les troubles, les soulèvements des prolétaires contre l'ordre établi-.
L'instruction publique sera contiée aux déten-
i Œuvres, II, p. 221 ; III, p. 37-38.
- Œuvres, V, p. 17". Œuvres choisies, III, p. 189. Comme exemple d'une révolte causée par l'ignorance des ouvriers, Saint-Simon citela grande émeute de Manchester (éd. Rodrigues, p. 221).
MORALE ET RELIGION 18r>
teurs du pouvoir spirituel, aux savants. L'Institut rédigera un catéchisme national contenant les « principes qui doivent servir de base à l'organisation sociale, ainsi que l'instruction sommaire des principales lois qui régissent le monde matériel ». Ce catéchisme sera inculqué par l'enseignement mutuel à tous les enfants. Le roi doit promulguer l'ordonnance suivante : « Article premier. L'Institut aura la surveillance de l'instruction publique ; il ne pourra être rien enseigné dans les écoles de contraire aux principes établis dans le catéchisme national. Article 2. Les ministres des différents cultes seront soumis pour leur prédication, de même que pour leur enseignement aux enfants, à la surveillance de l'Institut. Article 3. Aucun Français ne pourra exercer les droits de citoyen avant d'avoir subi un examen sur le catéchisme national : l'Institut réglera le mode et les conditions de l'examen1. »
Une culture intellectuelle plus complète est réservée aux riches, mais on s'occupera beaucoup des pauvres, pour que la haute classe ne puisse abuser de sa supériorité. L'éducation des hommes comprend l'éducation proprement dite et l'instruction. La première est la plus nécessaire pour accroître le bien-être social; elle forme les habitudes, développe les sentiments, apprend à appliquer les
1 Œuvres?Vl, p. 237-39.
principes; les Français du peuple ont fait a ce point de vue t\o< progrès considérables. Reste à leur donner, par renseignement mutuel, une instruction suffisante. « La dixième partie de ce que coulent les places inutiles dans les états-majors de toutes les branches de l'administration suffirait pour apprendre en dix années à lire, h écrire et à compter à tous les prolétaires de France. On pourrait en outre leur apprendre un peu de dessin, un peu de musique, et se servir des beaux-arts comme d'un moyen de les passionner pour le bien public '. » La morale sera enseignée par un clergé de savants, au lieu de théologiens. Le clergé a pour tâche de diriger le peuple, de le dominer par ses connaissances, et de présider à l'éducation nationale, qui ne saurait être placée en d'autres mains; c'est ce que les prêtres chrétiens ont cessé de comprendre. Le nouveau clergé, en possession d'une morale positive et démontrable, aura le droit de l'imposer à tous les hommes. Les philosophes du xviii6 siècle, combattant contre la théologie, proclamèrent la liberté illimitée de conscience; or, avec ce principe négatif il n'y aurait pins deux croyances uniformes, ni même une croyance iixe chez un individu du matin au soir. « Il est clair que la liberté illimitée de conscience et l'indifférence religieuse absolue reviennent exactement
1 Œuvres choisies. III, p. :27:(-5.
au môme, quant aux conséquences politiques. » Désormais la liberté de conscience n'aura plus de raison d'être. On craint que le nouveau clergé n'abuse de son pouvoir comme l'ancien pour conter aux simples des erreurs grossières ; c'est méconnaître le caractère de la science. Un savant n'est jamais cru sur parole que provisoirement ; le droit de contrôle appartient à quiconque a la capacité d'en user. Le peuple croit sans preuve à la rotation de la terre comme aux autres découvertes des savants ; mais cette confiance renferme la réserve expresse du droit de vérification. Pareillement un mathématicien croira un physicien sur parole et, même à propos de mathématiques, admettra sans débat une proposition de Lagrange jusqu'au moment où il pourra l'examiner par luimôme1.
Voilà la base scientifique de la morale de Saint- Simon, et pendant quelque temps elle parait lui suffire ; mais bientôt ses idées se complètent, ses vues deviennent plus larges, sa religion plus humaine. Il comprend que l'homme est cœur autant qu'esprit, qu'une religion digne de ce nom doit satisfaire non seulement la raison, mais le sentiment. Ce progrès apparaît à partir de 1821, dans le Système industriel qui porte pour épigraphe: « Dieu a dit: Aimez-vous et secourez-vous les uns
1 Œuvres, IV, p. 106 et 154-8.
les autres. » Mais c'est là un complément et non une transformation du système. Le programme de morale positive que nous venons de voir, reposant sur la fusion de l'intérêt individuel et de l'intérêt général, est encore le sien en 1822 et en 1824 ' ; seulement il diminue le rôle de l'intérêt privé; se détachant de l'école d'Helvétius et de Bentham, il oppose à Yégoïsmc la philanthropie. Autrefois les moralistes lui paraissaient avoir tort de combattre l'égoïsme au lieu de l'utiliser ~ ; maintenant il se plaint du développement de ce penchant 3 et demande à la philanthropie de le réprimer. Toutes les réformes destinées à donner au peuple du pain et de l'instruction ne sont que les conséquences du précepte: « Aimez-vous les uns les autres4. »
Et Saint-Simon écrit une Adresse aux philanthropes qui débute sur un ton religieux. « Messieurs, leur dit-il, la passion qui vous anime est d'institution divine ; elle vous place au premier rang des chrétiens, elle vous donne le droit, elle vous impose le devoir de combattre les passions malfaisantes cl do lutter corps à corps avec les peuples et avec les rois quand ils se laissent do-
1 V., par exemple, Œuvres choisies, If, p. 444 ; III, p. 210-11.
2 Œuvres, I, p. 44.
3 « La décadence des doctrines générales anciennes a laissé développer l'égoïsme, qui envahit de jour en jour la société, et qui s'oppose éminemment à la formation des nouvelles doctrines. » Œuvres, V, p. 21.
* Œuvres, V, p. 22 ; VI, p. 84.
miner par elles. » La crise présente est semblable à celle qui e'clata sous l'empire romain. Au moment où Cicéron avouait la décadence du vieux culte en disant que deux augures ne pouvaient se regarder sans rire, Dieu révéla le principe de la morale chrétienne, la fraternité. Les premiers chrétiens y conformèrent leur conduite; il faut agir, comme eux, par la persuasion seule, en prêchant la vérité; les philanthropes, « agents directs de l'Eternel, » ouvriront leurs rangs à tous les hommes de bonne volonté. C'est au roi très chrétien de faire triompher le principe fondamental de la morale de Jésus ; à lui de fonder le christianisme définitif, le système où toutes les forces humaines seront liguées pour agir sur la nature '. Ainsi la tendance religieuse et sentimentale grandit chez Saint-Simon. Indiquant ce qui le sépare d'Auguste Comte, il reproche à son ancien élève de placer « la capacité ari$toticie?ine», c'està-dire purement scientifique, avant toutes les autres. Une doctrine nouvelle doit succéder à celle de Jésus. « Le moment de la crise est arrivé. > C'est la crise prédite par l'Ancien Testament, préparée par les sociétés bibliques, attestée par la formation d'une Sainte Alliance purement laïque, attendue par les Juifs depuis dix-huit siècles avec une confiance obstinée. « Cette crise tend directe-
1 Œuvres, VI, p. 85 et suiv. et p. 228.
ment à établir une religion vraiment universelle et à faire adopter par tous les peuples une organisation sociale essentiellement pacifique1. » Cette religion, Saint-Simon a voulu l'exposer; aiin de bien montrer qu'il n'y avait là qu'un rajeunissement, qu'une extension de la morale évangélique, il a intitulé son livre Nouveau Christianisme. C'esl le testament de notre philosophe.
L'ouvrage a pour épigraphe le mot de saint Paul : « Celui qui aime les autres a accompli la loi. Tout est compris en abrégé dans cette parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Le préambule, composé par Olinde Rodrigues, fait la critique des habitudes actuelles. On défigure le christianisme en faisant des lois contre le sacrilège ; les ministres des différents cultes se traitent réciproquement d'hérétiques; il est temps de restaurer la morale de Jésus. Quelques-uns veulent se servir pourceladela religion protestante ; mais l'homme n'est pas condamné à toujours imiter. D'autres, « d'un rire vol tairien, » repoussent toute idée religieuse ; ils devraient au moins respecter dans le christianisme la théorie la plus élevée qui se soit produite depuis dix-huit siècles2.
1 Œuvres, IX, p. 4. Œuvres choisies, III, p. 305. Sur les Juifs, voy. Œuvres, III, p. 178.
2 Saint-Simon avait déjà constaté l'abandon du rire voltairieu par ses contemporains : « La génération actuelle a fait disparaître de nos livres et de notre société ce ton de frivolité et de plaisanterie
Après ce préambule, Saint-Simon expose sa pensée dans le premier dialogue entre un conservateur et un novateur. Si le christianisme est d'origine divine, objecte le conservateur, on ne peut le perfectionner. — Mais, répond le novateur, Dieu n'a dit qu'une seule chose: « Les hommes doivent se conduire en frères à l'égard les uns des autres ; » tout le reste, ce sont les hommes qui l'ont écrit, et rien n'empêche de le modifier. Ce que firentles apôtres, les Pères de l'Eglise, était admirable pour leur époque ; à d'autres temps il faut un autre système. Le peuple de Dieu, comprenant que la doctrine ancienne était incomplète, a prédit une époque messiaque ; ce sera celle du Nouveau Chris tianisme. « Le Nouveau Christianisme, de même que les associations hérétiques, aura sa morale, son culte et son dogme ; il aura son clergé, et son clergé aura ses chefs. Mais... la doctrine de la morale sera considérée par les nouveaux chrétiens comme la plus importante; le culte et le dogme ne seront rn\ isagés par eux que comme des accessoires ayant pour objet principal de fixer sur lamorale l'attention des fidèles de toutes les classes. » Le principe du christianisme sera transfiguré, présenté sous cette forme : « La religion doit diriger la société vers le grand but de l'amélioration la plus rapide possible du sort delà classe la plus pauvre. »
sur les croyances religieuses, dont la génération précédente faisait parade. » Œuvres, V. p. 96.
Examinons les confessions qui portent aujourd'hui le titre de chrétiennes. Le pape et l'Eglise catholique peuvent être accusés d'hérésie sous quatre chefs : 1° L'enseignement donné par les prêtres est vicieux. Loin de prêcher l'amélioration du sort des pauvres, ils veulent seulement persuader aux laïques d'obéir au clergé. 2° L'enseignement donné à ce clergé dans les séminaires est arriéré, parce que la théologie en forme le fond. 3° La conduite du pape est plus contraire aux intérêts des pauvres que celle d'aucun prince laïque. L'Etat de l'Église est mal administré, mal cultivé, accablé de monopoles ; l'abus de l'aumône engendre la paresse et le vice. 4° L'Eglise a fondé et protégé l'Inquisition et l'ordre des Jésuites, substituant un esprit de despotisme et d'hypocrisie à l'esprit chrétien, qui n'est que bonté, charité, loyauté.
Le protestantisme ne mérite guère plus d'indulgence. Luther a voulu critiquer l'Eglise romaine et fonder une confession nouvelle : heureux dans la première tâche, il a échoué dans la seconde. Le protestantisme, lui aussi, est hérétique. Présenter la Bible comme source unique de la morale, c'est se contenter des idées d'une époque bien inférieure au xvc siècle en civilisation ; et c'est dégrader le clergé que de l'asservir à César. Puis le culte protestant est défectueux; Luther l'a prosaïque en le privant des beaux-arts, qui doivent tous contribuer
à l'éclat de la religion. Son dogme est condamnable : il a puisé tous ses principes dans l'Ecriture, méconnu le progrès, interdit de développer la pensée de Jésus. L'étude de la Bible, entre autres inconvénients, pousse les hommes à demander une égalité impraticable. Luther a bien critiqué, il a mal doctrine.
Mais, demande le conservateur, pourquoi ne pas vous adresser directement au peuple? — C'est de peur de le soulever contre les riches ; il faut leur parler d'abord, gagner les industriels elles savants, les charger de guider la nation. Il faut démontrer l'excellence de la religion nouvelle, en revenant à ces études générales dont l'abandon se traduit par les progrès de l'égoïsme. Un second dialogue fera cette démonstration; un troisième donnera la morale, le culte, le dogme du Nouveau Christianisme. Celui-ci continuera la grande religion qui. depuis dix-huit cents ans, repose sur le même principe ; et ce principe modifié servira encore à la foi nouvelle. C'est Dieu qui a fondé le christianisme, c'est lui qui en veut le rajeunissement. Et Saint-Simon apostrophe, au nom de sa mission d'en haut, les monarques de la Sainte Alliance. Rois, leur dit-il, vous ne vous fiez qu'à la force physique, vous opprimez les pauvres en protégeant la noblesse; écoutez Dieu qui vous parle par ma bouche, et rappelez-vous qu'il faut employer vos forces « à accroître le plus rapidement possible le bonheur social du pauvre ».
Ce sont les derniers mots que le philosophe ait écrits, puisque la mort devait l'empêcher de faire les dialogues annoncés ; il ne pouvait terminer plus noblement sa carrière.