CHAPITRE XI
La doctrine de Saint-Simon a plusieurs points de ressemblance avec celle d'Auguste Comte. Les deux philosophes eux-mêmes eurent des relations amicales, qui se terminèrent par une rupture complète. Malheureusement nous n'avons sur ce sujet que le témoignage d'Auguste Comte, sans pouvoir le contrôler par celui de Saint-Simon ; et les disciples de l'auteur du Cours de philosophie positive se sont acharnés contre Saint-Simon, pour démontrer que leur maître ne lui devait rien, que son originalité demeurait complète'2. Nous nous bornerons à un
1 V. Lill ré, Auguste Comte el la philosophie positive. Paris, 1863, 8". — Robinet. Notice sur Poeuvre et sur la vie d'Auguste Comte. Pari?, 1864, 8°. — Lettres de Comte à M. Valut. Paris, 1870. 8°. — Boolh, Saint-Simon and Saint-Simonism. Londres, 1871, b° (surtout p. 66-79 et 237-261). — Flint. La philosophie de l'histoire de Franc, traduction. Paris. 1878, 8°. — Sémérie, La loi des Trois États. Paris. 187">. 8°. — Janet. Comte el Saint-Simon {Revue des Deux-Mondes, i" août 1887). — Revue Occidentale, VIII, p. 336- 112 : IX. p. 34 ; XII. p. 119 et 155.
- Liltré seul a reconnu que l'influence de Saint-Simon fut bonne pour Auguste Comte.
exposé impari ial des rapports entre le chef du saintsimonisme et celui du positivisme.
Les lettres à Valat nous font connaître le moment où ces rapports ont commencé. Comte parle à son ami. le 17 avril 1818, d'une collaboration de trois mois avec Saint-Simon, « un excellent homme et un homme d'un grand mérite » ; il recevait trois cents francs par mois, payables tous les dix jours; mais le « père Simon » vient d'éprouver de tels revers de fortune que les trois cents francs ont disparu. Néanmoins Comte est resté l'ami de son ancien patron, tout en cachant à sa famille ses relations avec un publiciste « dont le libéralisme est si connu ». Et il continue : « J'ai appris par cette liaison de travail et d'amitié avec un des hommes qui voient le plus loin en politique philosophique, j'ai appris une foule de choses que j'aurais en vain cherchées dans les livres, et mon esprit a fait plus de chemin depuis six mois que dure notre liaison qu'il n'en aurait fait en trois ans si j'avais été seul. » Puis ce travail a révélé à Comte sa propre capacité politique, sur laquelle le «père Simon » s'extasie souvent1.
I n mois plus tard, le 15 mai 1818, le jeune enthousiaste chaule les louanges de Saint-Simon : libéralisme, dignité, franchise, élévation d'esprit, générosité, Comte découvre tous les* mérites chez
celui auquel il a voué « une amitié éternelle1 »; s'il y a exagération dans ce dithyrambe, il y en a aussi dans les injures qui vinrent plus tard. Cette affection était partagée par Saint-Simon ; Comte le dit, et Mme Comte s'en aperçut également. Aussi les rapports demeuraient-ils très fréquents. Au lieu d'aller au théâtre, dit le jeune écrivain, « je préfère rester philosophiquement chez moi, ou aller philosophiquement causer avec le digne philosophe Saint-Simon2 » ; et il collaborait à L'Indus-
1 « Tu désires que je te fasse connaître M. de Saint-Simon? Très volontiers. C'est le plus excellent homme que je connaisse, celui de tous dont la conduite, les écrits et les sentiments sont le plus d'accord et les plus inébranlables. Né dans une des familles les plus nobles de France, élevé de très bonne heure au poste d'officier général, il pourrait, s'il avait voulu se décider à faire la cour, jouer actuellement un très grand rôle à la cour de France et à la Chambre des pairs; mais il a renoncé volontairement à la noblesse... Les plus grandes qualités sociales, il les possède à un haut degré ; il est franc, généreux, autant qu'en peut l'être. Il est chéri de toutes les personnes qui le connaissent particulièrement... Invariable dans la défense de la cause libérale qu'il a embrassée avec ardeur, il n'a jamais servi aucun parti ; il est entièrement intact de tous les crimes révolutionnaires (ce qui est assez rare parmi tous les grands libéraux du jour) ; il n'a jamais llallé Bonaparte et, sous le règne actuel, il n'a jamais sollicité les faveurs de la cour, que sa naissance lui aurait si aisément fait obtenir. Aussi son caractère est généralement estimé par les hommes de toutes les opinions. » Ses idées sont moins appréciées parce qu'elles s'élèvent trop au-dessus des conceptions ordinaires « ... Enfin, je ne tarirais pas sur son compte, et, puisqu'il faut pourtant finir, je mécontente pour cette fois de te dire, en sornmt. que c'est l'homme le plus estimable et le plus aimable que j'aie connu de ma vie... Ah! j'oubliais de te noter un trait bien essentiel de son caractère, bien étonnant, c'est qu'à l'âge de près de soixante ans il a tout le feu de la jeunesse ; enfin, il a beaucoup plus d'ardeur et d'activité que moi, et tu sais pourtant que je ne suis pas froid. » P. 51-53.
trie, au Politique, à V Organisateur. L'influence de Saint-Simon est d'ailleurs manifeste dans ces lettres à Valat. Lorsqu' Auguste Comte invite son ami à se défaire des idées purement critiques du xvine siècle, à étudier les ouvrages de Smith et de Say, quand il vante les beautés de renseignement mutuel ou réhabilite l'abbé de Saint-Pierre, c'est son maître que nous croyons entendre1.
Divers travaux anonymes furent composés par Auguste Comte pendant cette période de collaboration: ils reposaient, comme les ouvrages de Saint- Simon, sur cette idée que les sciences, et à leur suite la philosophie, doivent être positives. Seulement une grande divergence apparut bientôt entre les deux écrivains; Comte soutenait que l'organisation d'un système théorique devait précéder la réforme politique de la société ; Saint-Simon, qui était d'un avis semblable en 1808 et en 1813, noyait maintenant possible de mener les deux tâches de front.
C'est dans le tome III de L 'Industrie que parurent les premiers écrits d'Auguste Comte; quatre cahiers de ce volume ont été rédigés par lui. Le premier renferme une liste des ouvrages qui doivent fonder le nouveau système, et ressemble aux nombreux prospectus de Saint-Simon: Comte propose le programme d'un concours pour une nouvelle Encyclo-
pédie, celui d'un concours pour un plan général des finances, celui d'un travail sur les rapports entre les sciences théoriques et les sciences d'application (pour unir les savants et les industriels), enfin la fondation d'une Société de l'opinion industrielle. Deux autres cahiers sont consacrés à prouver, avec les arguments habituels de Saint-Simon, qu'entre l'ancien régime et le système futur il y a une transition indispensable, et qu'on ne saurait trouver mieux pour la ménager que le gouvernement parlementaire. Enfin l'auteur affirme hautement le caractère positif de la morale l.
Ces études hardies effarouchaient beaucoup des souscripteurs de VI?ldustrie\ qui les désavouèrent dans une lettre publique. Saint-Simon quitta donc la voie tracée par son collaborateur et déclara, non sans regret, au commencement du tome IV, qu'il revenait aux études de politique appliquée ; ce tome contenait ses projets de réformes agricoles. Un tel changement devait déplaire à Comte, qui lui adressa deux curieuses lettres anonymes, probablement vers la fin de 1818 2.
Votre quatrième volume, lui dit-il, n'aboutira, comme le précédent, qu'à un insuccès complet. Vous vous adressez à la classe qui pense et à celle qui agit. Dans la première, les journalistes ne sauront
1 Ces cahiers oui été réimprimés dans la Revue occidentale, t. XII, p. 155. el 327 ; XIII, p. 267 ; XIV. p. 12. ■-' Ces lettres se trouvent dans la Revue occidentale, L VIII, p. 344.
pas discuter vos idées, les publicistes se les approprieront, l'Université les méprisera parce qu'elles sont contraires à celles des Grecs et des Latins; les savants seuls vous approuveront, mais ils sont trop égoïstes pour vous soutenir. Dans la classe qui agit, les industriels sont trop occupés ou trop ignorants; les propriétaires oisifs de domaines sont vos ennemis ; les légistes, si bien jugés par vous, ne vous le pardonneront pas, et ils dominent dans le ministère. Donc votre travail échouera, et par votre faute ; « les écrits doivent être faits pour le public, et non le public pour les écrits ».
Où est la faute commise? C'est ce que montre la seconde lettre. L'idée fondamentale de L'Industrie, c'est-à-dire le positivisme, est « le véritable et unique moyen d'élever sans secousses l'organisation sociale au niveau des lumières ». Le tort de Saint-Simon est d'avoir suivi cette idée « dans ses conséquences politiques au lieu de la suivre dans ses conséquences scientifiques » ; il s'est adressé au grand public, dépourvu des notions nécessaires, et qui jugera le livre avec ses intérêts et ses passions. Il fallait suivre l'idée fondamentale dans l'autre direction; « il fallait discuter son influence sur la théorie de la science sociale, afin de la porter, comme elle peut l'être, au rang des principes fondamentaux de cette théorie ». On doit constituer l'économie politique dans le sens le plus favo rable à la production, et faire une morale positive
« entée sur l'économie politique ». Saint-Simon a voulu faire trop vite le bonheur des hommes. — Cette lettre indique l'origine des dissentiments entre les deux philosophes; plus tard encore, après la rupture, Comte blâma Saint-Simon d'avoir interverti l'ordre des travaux positifs, d'avoir « mis la charrue avant les bœufs ' ». Mais, en désapprouvant l'usage que Saint-Simon fait de ses conceptions, il n'a que des paroles de respect et d'éloge pour ces conceptions elles-mêmes.
La fin de cette lettre annonçait l'envoi prochain d'une étude sur l'économie politique. C'est probablement une partie de ce travail qui a paru en 1819, dans Le Politique, sous la signature de « B., ancien élève de l'Ecole Polytechnique ». Auguste Comte y parle du budget; la loi de finances, d'après lui, est plus importante que la forme du gouvernement; les budgets actuels sont mauvais et dressés uniquement au profit des gouvernants. Le jeune auteur se môle aussi à la polémique soulevée par la proposition Barthélémy; mais il profite de l'occasion pour dire que les esprits ne sont pas encore au niveau de la vraie science sociale, et qu'on doit inculquer à la nation des idées justes en négligeant la politique subalterne 2.
1 Valat, p. 15G.
2 La première partie du Politique renferme aussi une lettre de B., louant ce recueil et manifestant le désir d'y collaborer, ainsi qu*uno lettre des rédacteurs à B., le félicitant de son premier article. La
Après Le Politique parut L'Organisateur. Comte a réclamé plus tard la paternité du travail sur la décadence de l'ancien régime, publié dans les lettres 8 et 9 de ce recueil '. Que la rédaction de ces lettres lui appartienne, nous devons l'en croire ; d'ailleurs le style de ces quelques pages est plus ferme que le style habituel de Saint-Simon. Quant au fond, impossible de dire qu'il appartienne en propre à l'un des deux ; ce tableau historique a dû être élaboré dans leurs conversations, et Saint-Simon n'était certes pas sans droit quand il revendiquait en face de Guizot l'honneur d'avoir exposé le développement de la société française. Si ce travail, pas plus que les précédents, ne parut sous le nom de Comte, c'est que lui-même avait désiré, à cause de sa famille, garder l'anonyme ; Saint-Simon y consentit, ajoute Comte, « puisqu'il est évident qu'être pendu avec lui ne le soulagerait guère » : même conduite lorsque le jeune homme aida Saint-Simon à préparer sa défense dans le procès de 1820 ~. Au contraire, le grand travail sociologique de Comte parut en 1822 sous le nom de son auteur; Sainl-Simon se contenta d'y joindre une préface où il annonçait l'œuvre de « son collaborateur et ami » comme
même année 1810, Comte publiait divers Opuscules relatifs à la fondation de la science sociale (V. Revue occidentale, VIII, p. 336 et suiv.y.
1 Système de politique positive, t. IV. appendice général.
a Lettres à Valat, p. 11)6-7.
destinée à présenter le système industriel sous sa forme scientifique. Il ajoutait que ce travail correspondait au Discours préliminaire de l'Encyclopédie par d'Alembert; ce n'était pas un mince éloge !.
Cependant les deux hommes n'étaient pas faits pour s'accorder longtemps. Tous deux avaient un amour-propre excessif, chacun était jaloux de son originalité, de son indépendance; à part cela, rien de commun entre eux : la nature capricieuse et l'imagination ardente de Saint-Simon différaient trop de l'esprit rigoureux, de la logique inflexible de son ancien élève. Du jour où le remarquable ouvrage de Comte eut paru sous son nom, le jeune philosophe pouvait traiter d'égal à égal avec Saint- Simon; les principaux protecteurs de ce dernier, Ternaux, par exemple, lui avaient décerné les plus vifs éloges. Comte venait toujours travailler chez son collaborateur; c'est ainsi qu'il arriva chez lui le jour où le malheureux philosophe venait de se tirer un coup de pistolet ; mais les débats devenaient fréquents, et l'auteur de la Politique positive parlait à sa femme de Saint-Simon comme d'un I une d'imagination, concevant vite et n'achevant rien. On discutait aussi la valeur comparée des savants et des artistes, Saint-Simon donnant
1 Du contrat social, par Henri Saiul-Simon. Paris, avril 1822, 8". Après cette préface vient l'ouvrage d'Auguste Comte, réimprimé plus tard sous le litre de Système de politique positive.
aux artistes la prééminence, Comte mettant les autres au premier rang '.
Il y avait aussi des difficultés financières entre eux, puisque tous deux crurent nécessaire de rédiger un contrat en bonne forme, et de soumettre leurs débats à l'arbitrage d'Olinde Rodrigues 2. Enfin la rupture s'accomplit en 1824. Saint-Simon avait annoncé à ses lecteurs un prochain travail de Comte pour le Catéchisme des industriels ; ce travail n'étant pas prêt, il voulut réimprimer la Politique positive dans le troisième cahier du Catéchisme; l'auteur refusa, pour ne pas apparaître au public dans un état de subordination. « Nous ne sommes plus associés, » lui dit Saint-Simon, qui fit néanmoins paraître ce demi-volume dans le troisième cahier, malgré une promesse formelle garantie par Rodrigues. Au lieu de cent exemplaires tirés ;i pari, comme il était convenu, Saint-Simon en fit paraître neuf cents autres où Comte ne semblait être qu'un « manœuvre littéraire » à ses ordres 3.
1 Liltre, Auguste Comte, p. 14 et 15.
2 Ce document, tiré des papiers d'Auguste Comte, a été puldié par Sémérie {La loi des Trois Etats, p. 19); il n'est pas daté, mais !a mention d'Olinde Hodrigues prouve qu'il n'est pas antérieur à 1823. Par ce contrat, Comte vend à Saint-Simon un volume composé de deux parties; ce sout l'ouvrage de 1822 et le tableau historique de 182ii (paru dans L'Organisateur). Sainl-Simon aura indéfiniment le droit de le réimprimer; Comte aura ce droit depuis le 1er avril 182o ; Saint-Simon versera 2,400 francs, en douze payements, faits tous les mois.
3 Tout cela est raconté dans deux lettres de Comte, l'une à Valat (p. 114 et suiv.), l'autre à Gustave d'Eichthal (Littré, p. 23 et suiv.).
Et, à ce propos, Saint-Simon est traité de la façon la plus dure ; celui qui, en 1818, avait toutes les vertus devient « un homme généralement déconsidéré » ; sa générosité n'est qu'ostentation, « sa moralité se réduit au fond au machiavélisme d'un homme qui a un but très déterminé, celui de faire sensation dans le monde ». Aussi Comte se déclare-t-il très heureux de la rupture. — Mais, dans les cent premiers exemplaires, il y a deux avertissements : l'un est d'Auguste Comte, qui se proclame l'élève de Saint-Simon et lui attribue l'honneur des idées originales contenues dans son livre; dans l'autre, Saint-Simon présente le travail de son disciple comme un ouvrage de politique bien fait, mais incomplet parce qu'il insiste uniquement sur le côté scientifique de la nouvelle philosophie *. Que faut-il penser de ces deux avertissements ? Comte s'est empressé d'en atténuer la valeur, d'y montrer une simple démarche de politesse envers Saint-Simon : « J'espérais, dit-il, que cet acte de complaisance modifierait ses dispositions à mon égard. » On peut se demander pourquoi lui, qui se louait tant de la rupture, a cherché
1 Voici comment parle Auguste Comte: « Ayant médité depuis longtemps les idées mères de M. Saint-SimoD, je me suis exclusivement attaché à systématiser, à développer et à perfectionner la partie des aperçus de ce philosophe qui se rapporte à la direction scientifique... J'ai cru devoir rendre publique; la déclaralion précédente, afin que, si mes travaux paraissent mériter quelque approbation, elle remonte au fondateur de Técole philosophique dont je m'honore de faire partie. » Œuvres, IX, p. 9.
une réconciliation, et comment un homme du caractère de Comte, après une trahison insigne, aurait signé un tel aveu d'humilité sans que rien le justiliàt. Inutile d'insister là-dessus, puisque nous n'avons que le récit d'une des parties, écrit dans toute l'ardeur de la lutte '. D'ailleurs, toute question matérielle mise à part, la séparation était inévitable entre deux penseurs aux tendances opposées. Saint-Simon le disait en reprochant à son élève d'avoir négligé la partie sentimentale et religieuse du système. Auguste Comte l'a confirmé en 1832, quand il répondait à Michel Chevalier, qui l'avait qualifié de saint-simonien : « Notre rupture doit être attribuée en partie à ce que je commençais à apercevoir en lui une tendance religieuse profondément incompatible avec la direction philosophique qui m'est propre. »
Quant à l'influence de Saint-Simon sur Comte, fut-elle mauvaise ou nulle ? Comte ne l'a pas dit tout de suite; l'enthousiasme de 1818 avait disparu en 1824, et pourtant, dans ces mômes lettres qui chargent d'imprécations l'auteur du Catéchisme, il confie à Valat les services que lui a rendus son ancien ami. La Politique positive, dit-il, est entièrement pure de l'influence de Saint-Simon,
1 Remarquons seulement que le contrat publié par Sémérie donnait à Saint-Simon le droit de réimpression exclusive du livre de Comte jusqu'en 1825, et que nous sommes en 182'i; voilà qui préjuge au moinsen faveur du droit juridique de Saint-Simon.
« influence, du reste, qui a puissamment servi à mon éducation philosophique ». Et plus loin : « Je dois certainement beaucoup intellectuellement à Saint-Simon, c'est-à-dire qu'il a puissamment contribué à me lancer dans la direction philosophique que je me suis créée nettement aujourd'hui, et que je suivrai sans hésitation toute ma vie. » Mais plus tard, exaspéré par les attaques de ceux qui ne voyaient en lui qu'un saint-simonien dissident, plagiaire de son maître, Auguste Comte accabla Saint-Simon de son mépris et parla de « la funeste liaison de sa première jeunesse avec un jongleur dépravé 1 ». A ces paroles violentes il suffit, nous venons de le voir, d'opposer les lettres de Comte lui-même.
Les positivistes, allant encore plus loin que leur maître, ont prétendu que les seules choses justes et sensées que Saint-Simon ait écrites lui furent inspirées par Comte. Que celui-ci ait agi sur notre philosophe, la chose est naturelle; le contraire serait surprenant, car Saint-Simon, tout en demeurant toujours fidèle à ses idées maîtresses, ,en a modifié plusieurs fois la forme et le développement
1 Système de politique positive, t. III, préface (p. XV el XVI). Je fus séduit par lui. dit Comte; plus lard « je reconnus qu'une telle liaison n'avait comporté d'autre résultat que d'entraver mes méditations spontanées, antérieurement guidées par Condorcet, sans me procurer d'ailleurs aucune acquisition ». Et Comte cite avec colère le résumé plaisant fait par Saint-Simon de sa propre vie, « dont il représentait les deux moitiés comme respectivement consacrées à l'achat et à la vente des idées ».
sous l'influence du milieu ambiant. Mais que Saint- Simon n'ail pas eu de la philosophie positive une notion exacte avant sa liaison avec Comte, c'esl ce qui est impossible à soutenir. Jetons seulemenl un coup d'oeil sur ses écrits de 1808 et de L813 : mis sur la voie par Burdin, comme il le reconnaît loyalement, Saint-Simon a formulé de la manière la plus nette le besoin d'une réorganisation et la nécessité de la faire d'après les idées positives. Le xvme siècle a critiqué, le xix" doil organiser; voilà qui revient sans cesse dans ses premiers ouvrages. Et il ne s'agit pas seulement de réformes pratiques : « Aujourd'hui, disait Saint-Simon en 1813, le seul objet que puisse se proposer un penseur est de travailler à la réorganisation du système de morale, du système religieux, du système politique, en un mol du système des idées, sous quelque face qu'on les envisage. » Pour y arriver il déclarait nécessaire de donner le caractère positif à la science de l'homme, en comprenant sous ce nom la physiologie et la physique sociale ou sociologie. La différence de ces deux études ne lui a pas échappé : deux sortes de progrès sont à faire, d'après lui. les uns dans la voie ouverte par Vicq d'Azyr, les autres dans celle de Condorcet. Les maîtres qu'il recommande de suivre, sinon Vicq d'Azyr, du moins Cabanis et Bichal. seront glorifiés par son rival ; et son jugement sur Condorcet ne sera
guère modifié par le fondateur du positivisme1. Faut-il entrer dans le détail ? Notre philosophe a montré bien avant Comte la faiblesse de f histoire telle qu'elle a été conçue autrefois, la vanité des explications par les petites causes. Un des premiers après Turgot, il a soutenu contre Voltaire que le moyen âge est supérieur à l'antiquité. Au déisme il veut substituer le physicisme., c'est-à-dire le positivisme. Et Saint-Simon n'a-t-il pas formulé le principe de la réorganisation morale en disant : « L'homme doit travailler, » puis plus tard en prêchant la philanthropie, ce qu'Auguste Comte nommera l'altruisme? N'a-t-il pas précisé son projet de réorganisation politique en demandant qu'on maintienne séparés le pouvoir spirituel, confié aux savants, et le pouvoir temporel, remis aux chefs de l'industrie? N'a-t-il pas reconnu dès 1814 que le système nouveau devait se fonder, non seulement en France, mais dans tout l'Occident? Voilà quelques-unes des idées que Saint-Simon a mises dans le fond commun, lorsqu'il a commencé à collaborer avec Comte2. Ajoutons que la tendance religieuse si vivement blâmée par le fondateur du positivisme est finalement devenue la sienne ; si bien que Littré a dû prendre à son égard L'attitude que lui-même avait prise envers
1 Voyez son jugement de 1811 sur Condorcet. Œuvres, I, p. 113. - V. Booth, ouvrage cité; nous arrivons a. peu près aux mêmes conclusions que lui et que FliDt.
•ilii SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE
Saint-Simon. Nous ne savons pas exactement quels devaient être les dogmes du Nouveau Christianisme ; certainement ils n'auraient pas été plus choquants pour la raison que la Trinité du Grand Etre, du Grand Fétiche et du Grand Milieu.
Avons-nous besoin d'ajouter qu'il ne s'agît pas ici de diminuer la gloire de Comte, de montrer en lui un copiste de Saint-Simon ? Il reste le fondateur du positivisme : là où Saint-Simonne présentait que des aperçus fragmentaires et des vues fugitives, sans en tirer les conséquences, Auguste Comte a construit un système complet, bien ordonné, qui est l'œuvre la plus puissante de la philosophie française au xixe siècle ; les idées énoncées par son maître sont devenues siennes par l'usage qu'il en a fait. Lamarck et Geoffroy Saintllilaire ont deviné avant Darwin les lois de la lutte pour la vie et de l'hérédité ; cependant le système transformiste s'appellera toujours le darwinisme. La gloire de Comte n'est pas diminuée non plus parce qu'il eut des devanciers. Mais l'équité historique veut que nous fassions une place, entre Condorcet et lui, au penseur audacieux qui lui le précurseur de la philosophie positive.