CHAPITRE II
LES LETTRES D'UN HABITANT DE GENÈVE ET L'INTRODUCTION AUX TRAVAUX SCIENTIFIQUES
Les Lettres d'un habitant de Genève à ses contemporains parurent en 1803. Rodrigues suppose que l'auteur les composa pour gagner le cœur de Mme de Staël. Cette hypothèse n'est confirmée par aucune preuve ; d'ailleurs un exemplaire du livre fut envoyé par lui avec une lettre à l'ennemi de la châtelaine de Coppet, au Premier Consul1.
La première partie renferme une proposition curieuse. Saint-Simon conseille à tous les Européens de choisir douze savants et neuf artistes, parmi les plus illustres; ces personnages formeront le conseil de Newton, ainsi appelé en l'honneur du plus grand des savants. Tous les gens de bonne
1 Cet exemplaire, avec lettre autographe, est à la Bibliothèque de l'Arsenal (fonds Enfantin. 603). Saint-Simon voulut aussi faire parvenir un manuscrit à Bonaparte par Agasse ; mais il lo redemanda à celui-ci, en germinal an XII, en disant tristement : « Je renonce à mon projet de Oser promptement l'attention... Je travaillerai pour la génération qui suivra. » (Collection Charavay.)
volonté participeront à ce choix, à condition d'assurer par une souscription annuelle le sort des vingt et un élus. Ceux-ci, largement rétribués de cette manière, déclineront toute charge officielle, toute servitude envers le pouvoir, afin de consacrer leurs forces au progrès de la civilisation. Ils se distingueront ainsi des académiciens, qui sont esclaves du gouvernement. Un despote, Richelieu, a fondé en France la première Académie ; le pays de l'ignorance, l'Italie, regorge dépareilles Sociétés, et celui de la science, l'Angleterre, n'en a point. « Parcourez l'histoire des progrès de l'esprit humain, vous verrez que presque tous ses chefs-d'œuvre sont dus à des hommes isolés, souvent persécutés. » Ces hommes auraient fait plus encore, s'ils n'avaient pas eu à lutter contre la misère, à s'user dans des besognes inférieures ; une souscription permanente leur donnera la liberté.
Pour recruter un nombre suffisant de souscripteurs, il faut faire de la propagande dans chacune des classes de la société. Aux savants, nous exposerons l'intérêt évident de la science. Aux propriétaires, nous montrerons leur intérêt personnel : ils ne peuvenl éviter une nouvelle crise, comparable à celle de 1793, qu'en dominant le peuple par la supériorité de leurs connaissances et en gagnant à eux les non-propriétaires qui ont du talent ; autrement ceux-ci deviendraient les chefs d'une seconde révolution. Quant aux ouvriers, on leur fera comprendre
que le progrès des sciences est inséparable du progrès social ; qu'en Angleterre, où les savants sont plus respectés que les rois, les travailleurs mangent de la viande tous les jours, et qu'en Russie, où l'ignorance est universelle, le paysan est mal nourri, mal vêtu, mené à coups de bâton. Ainsi sera constitué le régime nouveau, les propriétaires exerçant le pouvoir temporel, les savants le pouvoir spirituel.
Jusque-là Saint-Simon s'est exprimé d'une façon raisonnable. Mais tout à coup son imagination s'échauffe, sa tête se monte, et il raconte ce qu'une voix mystérieuse lui a dit la nuit dernière1. Dieu a donné à Newton la direction des habitants des planètes : le conseil des vingt et un sera le conseil de Newton. Partout s'élèveront des temples nouveaux, les temples de Newton, où chacun devra venir en pèlerinage au moins une fois l'an. Tous les hommes travailleront. Les savants, prêtres de cette religion nouvelle, leur expliqueront la loi de la gravitation, loi unique de l'univers; ils imposeront à tous, même aux riches, le travail de l'intelligence ou des bras.
< « Est-ce unu apparition ? N'est-ce qu'un rùve ? Je l'ignore ; mais je suis certain d'avoir éprouvé les sensations dont je vais vous rendre compte. La nuit dernière, j'ai entendu ces paroles : Rome renoncera à la prétention d'être le chef-lieu de mon église; le pape, les cardinaux, les évâques et les prêtres cesseront de parler en mon nom. » Et à la fin : « C'est Dieu qui m'a parlé ; un homme auraitil pu inventer une religion supérieure à toutes celles qui ont existé?» Œuvres, I. p. 48 et 57.
Malgré ce ton d'hiérophante, les Lettres d'un habitant de Genève ne sont pas à négliger ; elles contiennent en germe presque toutes les idées maîtresses de notre auteur. Saint-Simon comprend qu'il y a deux grands partis en présence, les propriétaires et les non-propriétaires, et qu'une lutte redoutable entre eux est toujours imminente. Pour prévenir ce danger il s'adresse à la science et ne craint pas de s'écrier en face de Bonaparte : « Plus d'honneur pour les Alexandre! Vivent les Àrchimèdes! » Deux caractères principaux distingueront la société future : travail obligatoire pour les riches comme pour les pauvres ; gouvernement confié, non point aux élus d'une démocratie, mais aux savants, subventionnés par la nation, et aux propriétaires, remplissant les fonctions publiques sans aucun traitement. Tout cela se retrouvera sans grand changement dans le système industriel de Saint-Simon.
Quant au projet de souscription universelle, ce n'était pas une pure utopie. Un des philanthropes les plus éclairés de France, Charles de Lasteyrie, venait de publier en 1801 une brochure intitulée : Société en faveur des savants et des hommes de lettres. Ce que Saint-Simon désirait pour les grands hommes, ce que plus tard il souhaita pour luimême, a été réalisé par Littré pour Auguste Comte.
La gravitation universelle, que nous venons de voir mentionnée par Saint-Simon, joue un grand rôle dans ses écrits jusqu'à l'année 1814; selon lui, elle doit devenir la loi de l'univers entier, physique et moral. Ce n'était pas là une bizarrerie propre à notre philosophe. La gravitation, longtemps discutée par les cartésiens, avait triomphé récemment de leurs critiques ; elle imposait l'admiration par sa grandeur et sa simplicité. Ne pouvait-on pas l'étendre à d'autres sciences que l'astronomie? La tentation était naturelle pour les esprits amis de l'unité ; la philosophie régnante avait ruiné le dogme de la Providence, et quelques-uns de ses adeptes rejetaient même la notion de Dieu; ne pouvait-on pas du moins découvrir la loi suprême? Un penseur chimérique et optimiste, Azaïs, crut l'avoir trouvée dans le principe des compensations : tout dans le monde se compense, actions et réactions, douleurs et joies, bien et mal1. D'autres, au lieu d'inventer un principe nouveau, étendirent à toutes
' Azaïs écrivait intrépidement à ce propos : « Retenez bien, mon ami, que. par cela même qu'il ne peut y avoir qu'un seul système universel, le premier système universel qui sera découvert par l'esprit de l'homme sera nécessairement vrai ; ainsi vous ne pourrez point douter de la vérité de celui que je vous confie, si vous ne pouvez point douter de son universalité absolue. » Des compensations, livre XIV.
choses la loi de Newton. C'est ce que tenta Fourier avec son orgueil superbe, son mépris du passé; l'attraction des corps ne fut plus pour lui qu'une partie de l'attraction universelle.
Cette extension démesurée de la découverte newtonienne rencontra de nombreux adversaires. Les déistes s'en indignaient, car expliquer toutes choses par une loi unique, c'était rendre Dieu inutile; le héraut de la réaction religieuse contre le xvme siècle, Bernardin de Saint-Pierre, tombant d'un excès dans l'autre, condamna la gravitation elle-même comme attentatoire à la Providence. Beaucoup plus redoutable était l'opposition des savants ; ils voyaient avec colère la folle du logis s'introduire dans le domaine de la raison et de l'observation. Le plus grand de tous, Laplace, se fit le gardien du temple et combattit rudement les profanes; c'est ainsi qu'il accabla le pauvre Azaïs de ses sarcasmes et qu'il s'attira la colère de Saint-Simon. Notre auteur était un des fervents de la gravitation universelle : voulant fonder sur elle tout un système, il fit paraître Y Introduction aux travaux scientifiques du xixe siècle l.
Selon son habitude, Saint-Simon nous donne un livre à peine ébauché. Il y présente pêle-mêle (ont ce qui lui est venu à l'esprit, en demandant aux
1 Une partie de l'ouvrage a été imprimée en 1807; l'ouvrage complet, eu deux volumes, est de 1808. Il est inséré dans les Œuvres choisies, t. I.
lecteurs des objections et des critiques. Si de plus capables que lui veulent mettre en œuvre ces aperçus et rédiger l'ouvrage définitif, le philosophe s'effacera volontiers devant eux. En attendant, cette méthode qui rend inévitables les tâtonnements, les débats sur des points douteux, risquerait d'affaiblir chez les ignorants le respect de la science. Saint- Simon ne publiera donc pas son livre : il en donnera seulement des exemplaires aux savants, aux personnes instruites qui lui en demanderont et qui pourront l'assistexr de leurs conseils l.
Qu'est-ce que la science doit rechercher actuellement? De nouvelles observations, de nouveaux faits? Non; dans cette voie l'on est arrivé à des résultats prodigieux; la méthode a posteriori a donné une moisson abondante. L'essentiel est maintenant de s'élever au-dessus des études spéciales, de trouver une loi générale en revenant à la méthode a priori. Cette marche fut celle de Descartes, le plus grand génie des temps modernes; c'est lui qui a fait triompher le libre examen sur la théologie, c'est lui qui a donné la première explication du mécanisme de l'Univers 2. Après Des-
1 D.ins une lettre inédite, Saint-Simon, envoyant son livre à un ami. L'eDgage à no le communiquer qu'aux personnes propres à le comprendre. (Charavay : Catalogue de la collection Bovet, u° 786.)
- « Le système des tourbillons est admirable, en le considérant au point de vue où l'on doit se placer pour l'envisager. Ce système a eu le mérite inappréciable d'être le premier aperçu général pur. Aucune idée théologique n'est entrée dans ses éléments ».
cartes, il fallait retourner à la méthode d'observation pour multiplier les découvertes particulières. C'est ce que firent Locke pour les phénomènes moraux et Newton pour les phénomènes physiques : Locke et Newton, deux grands esprits, mais inférieurs à Descartes, puisque chercher des faits est plus facile que de perfectionner les théories. Ils avaient raison de s'approvisionner de matériaux pour la construction d'un nouveau système, car celui des tourbillons, satisfaisant pour l'esprit, était condamné par l'expérience. Mais leurs disciples ont porté une condamnation absolue contre la méthode cartésienne; ainsi a commencé la grande guerre entre Cartésiens et Newto-Lockistes, entre partisans de Va priori et de Va posteriori, guerre puérile puisque les deux méthodes sont également indispensables; dans le mouvement d'une pompe, on ne cherche pas si le plus important est de hausser ou de baisser le piston. L'Ecole a fait d'excellents travaux dans la direction a posteriori: Lagrange et Laplace ont continué Newton ; Condillac et Condorcet ont perfectionné l'œuvre de Locke. Tl est temps de reprendre l'autre chemin et de dresser, après les cartes particulières, une carte générale du monde physique et moral. De même pour les sciences politiques : Bacon provoqua l'insurrection contre la théologie; Descartes éleva un grand l'anal pour grouper les savants ; Diderot et d'Alembert ont mené l'assaut décisif contre la
vieille forteresse. Maintenant c'est assez détruit; on doit faire une autre encyclopédie pour reconstruire. Et Saint-Simon présente une esquisse, fort obscure d'ailleurs, de l'œuvre nouvelle, en dressant un arbre encyclopédique.
La seconde partie de X Introduction, intitulée Mon Portefeuille, comprend une série de pensées détachées, qui doivent servir à l'Encyclopédie future. Celle-ci reposera sur la loi de la gravitation. Newton, à qui l'esprit généralisateur faisait défaut, ne comprit pas l'importance philosophique de sa découverte. Cette loi explique tous les phénomènes physiques et moraux, ou. pour parler plus justement, les phénomènes des solides et des fluides, car c'est le fluide nerveux qui produit les phénomènes dits moraux l. Descartes esquissa le nouveau système ; sa distinction entre la physique des corps bruts et celle des corps organisés prouve qu'il avait compris la division de la « philosophie positive »; aujourd'hui on achèvera sa tâche. Les révolutions politiques répondent généralement aux révolutions scientifiques, la fermentation d'un peuple prépare des hommes de génie. Après la Réforme apparut Descartes ; après les révolutions d'Angleterre, Locke et Newton; la révolution fran-
1 « Il n'y a pas deux ordres de choses ; il n'y en a qu'un, c'est l'ordre physique... Nous imaginons quand l'action des fluides est prédominante dans les actes de notre intelligence; nous raisonnons quand l'action des solides est prépondérante. »
çaise amènera, il faut, l'espérer, un second Descartes.
Plusieurs déclarent un nouveau système inutile et cherchent à restaurer l'ancien; c'est la tentative de Chateaubriand et de Donald. Le premier refait la démonstration historique de Bossuet ; le second plaide sa cause dans des ouvrages pleins de vie, « propres à rajeunir la science et la littérature ». Mais leur entreprise restera vaine. Le système théologique a fait, surtout à l'époque d'Hildebrand, la grandeur du moyen âge; le clergé représentai alors la science et le progrès. Mais depuis, sa décadence a justifié les attaques des philosophes et le triomphe de la Révolution. « Le peuple s'est toujours insurgé, il s'insurgera toujours quand il cessera d'y avoir proportion entre les lumières et le pouvoir des gouvernants, d'une part; et, d'une autre part, entre l'ignorance et la dépendance des gouvernés. »
La religion ancienne étant destinée à périr, peut-on fonder immédiatement la religion moderne sur le physicisme? Non, ce serait trop tôt. Il y a une époque de transition inévitable, pendant laquelle l'ordre social exige le maintien de la religion établie. L'Ecole redoute la puissance des prêlres catholiques; on doit plutôt craindre qu'ils ne perdent tout crédit avant l'organisation des croyances futures. Aujourd'hui deux doctrines sont nécessaires : le physicisme pour les gens instruits, le
déisme pour la foule. De même, depuis Socrate jusqu'à saint Paul, les savants étaient monothéistes, les ignorants polythéistes. Le gouvernement français a donc eu raison de faire des concordats avec les différentes sectes déistes. Mais en même temps les savants doivent comprendre combien le déisme est arriéré. « Qu'est-ce que l'idée Dieu sans celle de la révélation? Une idée stérile. » L'homme, en la créant, s'est fait illusion sur sa propre importance; il a placé la terre au centre du monde et lui-même au centre de la terre. C'est au physicisme de préparer, par de fortes généralisations, la foi de l'avenir. « Les opinions scientifiques arrêtées par l'Ecole devront ensuite être revêtues des formes qui les rendent sacrées, pour être enseignées aux enfants de toutes les classes et aux ignorants de tous les âges. »
La nouvelle religion rajeunira la morale. Le principe chrétien est celui-ci : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit. » Principe insuffisant, d'abord parce qu'il est négatif, ensuite parce qu'il laisse de côté les devoirs envers soi-même. Le principe nouveau sera : « L'homme doit travailler. » Par là seront mis d'accord le devoir et le bonheur, la morale et l'intérêt. « L'homme le plus heureux est celui qui travaille. La famille la plus heureuse est celle dont tous les membres emploient utilement leur temps. La nation la plus heureuse est celle dans laquelle il y a le
moins de désœuvrés. » Prenons le mot travail dans son sens le plus large, car tous les genres d'activité sont bons ; mais le rentier, le propriétaire oisif, ne saurait être que nuisible. L'Evangile, tout en condamnant l'oisiveté, n'a pas mis suffisamment en lumière ce point essentiel.
Toute morale a son catéchisme, « le plus important entre tous les livres ». Le catéchisme actuel, malgré ses imperfections, restera utile jusqu'à ce qu'on en fasse un autre, et « l'on ne fera un bon catéchisme qu'après avoir fait une bonne encyclopédie ». Le clergé qui enseignera ce livre sera composé de savants. Le prêtre ignorant ne peut accomplir sa mission bienfaisante : un arpentage termine quelquefois une querelle ; un physicien ne fait pas sonner les cloches quand l'air est chargé d'électricité. Le pouvoir spirituel sera confié à un pape et à des prêtres pfiysicistes ; quant au pouvoir temporel, les différents princes se le partageront, et chacun s'entourera de représentants choisis parmi les grands propriétaires et les principaux lettrés. Alors le monde transformé bâtira le temple de la gloire en l'honneur des grands conquérants et des grands savants.
Saint-Simon termine par une apothéose de l'Empereur. Napoléon peut construire le système nouveau, pourvu qu'il trouve un lieutenant scientifique, ii h second Descartes. Napoléon a compris les besoin- d'une époque de transition, en créant l'Uni-
versité pour enseigner le déisme, et l'Institut pour préparer le physicisme. Son génie s'est montré aussi dans l'établissement du royaume d'Italie, où le classe des gouvernants comprend toute l'élite de la nation, propriétaires, négociants, savants, artistes. Enfin la sublime conception de la Légion d'honneur affermit l'esprit militaire, c'est-à-dire l'esprit d'ordre. « Pour offrir à l'Empereur un monument digne de lui, il faudrait tailler le mont Saint-Bernard, en faire sa statue qui n'aurait pour base que la terre même. »
Ce curieux ouvrage de Saint-Simon renferme bien des aperçus que nous retrouverons plus tard. Notons-y pour le moment la manière dont il conçoit la religion. Celle-ci est le résumé des connaissances scientifiques de chaque époque, résumé présenté au peuple sous une forme sacrée. Il est facile de reconnaître ici l'inlluence de Dupuis, que notre auteur a cité quelquefois dans ses premiers ouvrages. Le livre De l'origine de tous les cultes avait eu un succès considérable. C'est d'après lui que Saint- Simon cherche dans les connaissances astronomiques la base d'une foi nouvelle. Dupuis représente le clergé comme une classe de gens habiles à mener la foule avec des superstitions; son élève, tout en se faisant une idée plus élevée du rôle des prêtres, les charge de prêcher encore aux ignorants les vieilles croyances, jusqu'à ce que les nouvelles soient établies. Tout en proclamant l'intention
d'aller plus loin que le xvuie siècle, Saint-Simon esl toujours imbu de la philosophie voltairienne.
V Introduction fut bientôt complétée par les Lettres au Bureau des Longitudes^. Hanté du désir de créer entre lui et ses lecteurs une collaborai ion constante, Saint-Simon ouvrit une correspondance avec les grands mathématiciens de Paris. Rien de plus singulier que la manière dont ses vues sont présentées au Bureau; c'est au nom du patriotisme qu'il somme la docte assemblée de venir à son aide. Tandis que les soldats français parcourent le monde, les savants sont restés presque inactifs, el la France porte encore le joug scientifique anglais. Laplace a commenté Newton, les Encyclopédistes ont suivi Bacon, Condillac est l'élève de Locke. Il faut revenir à la tradition du Français Descartes et chercher des lois générales. Bien que son travail ne doive être achevé (pie dans dix ans, Saint-Simon veut en communiquer les « idées mères ». Et notre an leur de s'écrier : « Je crois, Messieurs, avoir trouvé une conception encyclopédique meilleure que celle de Bacon, une conception du système du monde meilleure que celle de Newton et une
1 Elles ont paru en 1808 et n'ont pas été réimprimées depuis.
meilleure méthode que celle de Locke. » Quand on a si bonne opinion de soi-même, on le prend de haut avec ses contemporains; le philosophe se montre sévère pour les savants officiels. Admirateurs aveugles de Newton, ils méconnaissent Descartes, qui fut un homme autrement « capital »; la bibliothèque de l'Observatoire ne renferme pas un ouvrage de lui. C'est que l'Ecole actuellement renferme des ouvriers, et pas un philosophe; son chef, Laplace, n'est qu'un manœuvre incapable de comprendre la méthode a priori, la synthèse. Napoléon a demandé à l'Institut le tableau des progrès faits par les sciences depuis 1789, et les moyens de leur en faire accomplir de nouveaux; on n'a répondu à la première question que par des tableaux de détail, on est demeuré muet sur la seconde. Ces progrès deviendront possibles, grâce à une philosophie générale fondée sur la gravitation. Saint-Simon, comme pour en donner la preuve, formule quelques découvertes qu'il croit avoir faites sur les solides et les fluides.
Inutile de dire que l'homme qui parlait ainsi aux premiers savants de l'Europe ne devait pas rencontrer chez eux le concours et la sympathie qu'il demandait. Après la cinquième lettre, le président du Bureau des Longitudes, Bouvard, lui annonça en quelques mots que ces travaux n'étaient pas de la compétence de l'assemblée, et qu'on ne lui adresserait plus de réponse. Là-dessus, voilà
Saint-Simon furieux contre ces personnages qui suivent « comme des moutons » la méthode newtonienne. « Descartes, s'écrie-t-il, avait monarchisé la science; Newton l'a républicanisme, il l'a anarchisée. Vous n'êtes, Messieurs, que des savants anarchistes, vous niez l'existence, la suprématie de la théorie générale. » Cependant, au lieu de se venger d'eux, il leur fait grâce et demeure toujours prêt aune entente pour le bien de la science. Peu après, l'infatigable chercheur annonçait une Histoire de l'homme. Fidèle à sa méthode de chercher le lien de toutes les sciences, il débute par une introduction qui doit traiter de l'univers, du système solaire, de la terre, des animaux et enfin de l'homme '. Cette grande tâche ne l'effraye pas, car il s'est inspiré de Corneille, le génie par excellence; son but, comme celui de Corneille, est « d'obtenir les faveurs de la Gloire vivante et parlante ». On doit débuter par l'astronomie, base des systèmes religieux; Copernic a fait une révolution dans la science, le moment est venu d'en faire une autre. Il faut unir pour cela l'observation et l'invention. L'observation montre que « le phénomène général est la lutte générale des solides et des fluides, qui sont toujours en quantités égales dans l'Univers ». L'invention propre à Saint-Simon, c'est que dans l'hémisphère boréal la matière tend à la solidili-
1 Histoire de l'homme, premier brouillon. S. d.
cation, et à la lîuidificationdans l'hémisphère austral. Et là-dessus, le voilà qui s'acharne de plus belle contre Laplace, non sans avoir adressé une invocation à Corneille 1. On lui reproche sa violence, mais c'est nécessaire dans un débat de savants. Les « discours à l'eau de rose » ne produisent pas d'effet ; « le langage des écoles, comme celui des camps, doit être la franchise ». D'ailleurs c'est Laplace qui a empoisonné les dix dernières années de la vie du philosophe. Saint-Simon énumère les erreurs qu'il croit avoir découvertes chez son ennemi, et conclut en demandant « qu'il soit attaché des oreilles d'àne au bonnet carré de M. de Laplace ».
Les incursions de Saint-Simon dans le domaine de la physique ont été malheureuses et même ridicules. On le lui fit bien voir. Quelques mathématiciens, comme Hassenfratz, se bornaient à lui recommander le doute méthodique de son patron Descartes ; mais la plupart le traitèrent avec un mépris non dissimulé 2. Seuls, quelques hommes réfléchis distinguaient entre les rêveries de l'astronome et les belles conceptions du sociologue. Le
1 « Grand Corneille, j'invoque à mon secours ton puissant génie; qu'il me serve de guide; qu'il assure mes pas, pour descendre du sommet de la pensée jusqu'aux basses régions habitées par l'astronome Laplace !... »
2 Un académicien a raconté que, quand Saint-Simon venait faire une lecture à l'Académie des Sciences, « tout le monde s'en allait, on le laissait presque seul avec le bureau ». Biographie Michand, art. Saint-Simon.
grand Carnot, entendant parler de Saint-Simon pendant son exil en Allemagne, disait à son fils, le futur disciple d'Enfantin : « J'ai connu M. de Saint-Simon, c'est un singulier homme. Il a tort de se croire un savant, mais personne n'a des idées aussi neuves et aussi hardies l ».
1 Sur le Saint- Simonisme, par Hippolyte Carnot (p. 9).