CHAPITRE III
Les efforts de Saint-Simon pour donner une explication nouvelle du monde l'occupèrent encore pendant quelque temps. Plusieurs prospectus annoncèrent l'Encyclopédie qui allait résumer les connaissances humaines. Le philosophe traversait alors une crise de mysticisme; c'est le temps où il criait aux sceptiques : « Je crois en Dieu. Je crois que Dieu a créé l'univers. Je crois que Dieu a soumis l'univers à la loi de la gravitation !. » C'est le temps où une véritable extase s'emparait de lui à la pensée d'une réconciliation avec Redern. Sa misère profonde, sa lutte avec le châtelain de Fiers contribuaient à entretenir cette exaltation; une grande maladie en résulta. Saint-Simon, en se guérissant de son mal, se guérit aussi de ces accès de sensibilité folle qui auraient pu ébranler sa raison. Revenu au travail avec plus de sérieux,
1 Nouvelle Encyclopédie (Paris, 1810, 4°), précédée de l'épitre à son neveu. Œuvres, p. %-102.
il composa en 1813 le Mémoire sur la science de l'homme l.
Si l'objet de ses études a changé, le but est resté le môme. Saint-Simon veut taire la synthèse des phénomènes physiologiques, comme il l'a cherchée pour les phénomènes astronomiques et physiques ; la loi suprême des uns comme des autres lui paraît être la gravitation. Jusqu'à présent, dit-il, toute synthèse aurait été prématurée, donc inutile. La plus belle découverte demeure sans profit pour les hommes, si elle vient avant son heure, si elle dépasse trop les lumières des contemporains ; Pythagore avait dit que le soleil est au centre du monde, les Grecs avaient soupçonné l'attraction universelle, et cependant ces vérités n'existent pour l'espèce humaine que depuis Copernic et Newton. La science de l'homme a réuni par la méthode d'observation les matériaux nécessaires ; ils sont contenus dans les quatre livres de Vicq-d'Azyr, Cabanis, Bichat, Condorcet : le moment est venu de faire un ouvrage d'ensemble qui résumera ces écrivains en rectifiant leurs erreurs.
Ce travail, Saint-Simon ne l'adresse pas au grand public, mais à une élite de lecteurs qui
1 Ce Mémoire a été imprimé en 1858 par Enfantin, à la suite de la Science de l'homme, et en 1859 par Lemonnier dans les Œuvres choisies, avec plusieurs variantes. Nous le citons d'après le terme XL des Œuvres.
LE MEMOIRE SUR LA SCIENCE DE L HOMME oi>
savent faire un effort pour lire et comprendre. « J'ai appris, dit-il, à penser laborieusement : tel a été pour moi le résultat de mes longs travaux, cl je récuse le jugement de ceux pour qui l'exercice de la pensée est devenu d'autant plus facile qu'ils ont avancé davantage dans la carrière de la vie. >> Au xvine siècle les écrivains se mettaient à la portée de tout le monde, comme il le fallait pour préparer une révolution ; « aujourd'hui le seul objet que puisse se proposer un penseur est de travailler à la réorganisation du système de morale, du système religieux, du système politique, en un mot du système des idées, sous quelque face qu'on les envisage ». Ce mémoire ne sera donc pas imprimé. L'auteur se propose d'en composer quatre, sur la science de l'homme, la philosophie, la réorganisation du clergé, la réorganisation des différents peuples; ils seront présentés aux sociétés savantes le 1er janvier des années 181(3, 1819, 1822, 1825. — Saint-Simon, avec sa confiance habituelle dans l'avenir, se fixe donc un plan de travail de douze ans, jusqu'à cette année 1825 qui fut celle de sa mort. Plus modeste qu'auparavant, il affirme que la tâche est lourde, et qu'il l'aborde seulement à défaut d'autres penseurs plus compétents.
Son intention est de renouveler tout par le positivisme Depuis Luther, c'est le penchant de l'esprit humain « de baser tous ses raisonnement - -ur
des faits observés et discutés » ; l'astronomie, la physique, la chimie sont déjà positives ; la physiologie et la psychologie le deviendront bientôt. La philosophie, qui n'est autre chose que la science générale, a pour éléments les sciences particulières; elle fut conjecturale tant que les sciences l'étaient, elle deviendra positive quand toutes les sciences le seront. La philosophie ainsi transformée, on réorganisera sans peine tout ce qui dérive d'elle, religion, politique, morale, instruction publique ; on arrivera ainsi à former le clergé de savants, puis à doter l'Europe d'un nouveau système social1. Telles sont les remarquables idées exposées par notre philosophe en 1813, plusieurs années avant qu'il ait connu Auguste' Comte.
Saint-Simon explique d'abord avec une loyauté parfaite comment elles se sont, formées, et rapporte une conversation où le Dr Burdin lui a révélé l'avenir de la philosophie positive. Ce médecin est peu connu; cependant la Décade philosophique le mentionne plusieurs fois, Cabanis le cite 2 : un Cours d'études médicales rédigé par lui parut en
1 <i Le3 organisations nationales sont des applications générales sur l'ordre social, et la réorganisation du système général de la politique européenne airèneraà sa suite les réorganisations nationales des différents peuples qui, par leur réunion politique, forment cette grande société. » Préface générale.
- Picavet, Les Idéologues (Paris, 1891, 8°), p. 100 et 453-4. Il est cité aussi avec éloge par Moreau [Œuvres de Vicq-d'Azgr, t. I, 1805, 8°, p. 9).
1803, grâce à la générosité de Saint-Simon *. Ce fut quinze ans avant la rédaction du Mémoire sur la science de l'homme, c'est-à-dire en 1798, que Burdin exposa ses vues à notre philosophe 2. Toutes les sciences, lui dit-il, ont commencé par être conjecturales ; après de nombreuses observations, grâce à de longues séries de faits connus, elles ont pu devenir positives. La première qui y réussit fut l'astronomie, « la science dans laquelle on envisage les faits sous les rapports les plus simples et les moins nombreux » ; elle remplaça l'astrologie. Puis ce fut le tour de la physique, de la chimie qui chassa l'alchimie ; aujourd'hui c'est à la physiologie de faire ce pas décisif. Tout ce qui dérive d'elle subira le même changement. La morale sera renouvelée, car « le physiologiste est le seul savant en état de démontrer que dans tous
1 Dans le discours préliminaire de cet ouvrage, Burdin expose, comme il l'a fait à Saint-Simon, que la médecine, science difficile et hostile aux préjugés, « ne devait figurer parmi les connaissances humai nés qu'à une époque très avancée de leurs progrès ». Dans la dernière partie (t. V), il indique le moyen de faire contribuer chaque individu au progrès général ; ce moyen consiste « à donner une éducation dont la base soit le développement convenable des facultés physiques et intellectuelles, et l'élude des sciences exactes, et à suivre cette direction le reste de sa vie, en dirigeant tous ses moyens sur un seul point de science ou d'art, dont on cherche à reculer les bornes, s'en occupant essentiellement ». Dans sa conclusion, Buniin montre que l'homme peut être entièrement transformé par des circonstances favorables, «et sa nouvelle existence morale semble toute divine ».
2 Cela concorde avec l'autobiographie où Saint-Simon déclare être entré en 1708 dans la carrière philosophique.
les cas la roule de la vertu est en même temps celle du bonheur ». La religion sera renouvelée, puisque toute religion repose sur le système scientifique en vigueur ; le clergé sera réorganisé, pour donner l'instruction au peuple. Actuellement deux corps Tout remplacé ; F Université enseigne les connaissances acquises. l'Institut les perfectionne : division lâcheuse, car l'Université obéit aux littérateurs, l'Institut aux savants. Enfin la politique sera renouvelée, de sorte qu'on pourra mettre fin à la guerre actuelle. Voilà ce que feront les physiologistes quand ils auront enlevé la prééminence aux mathématiciens, « ces tristes calculateurs, enfermés derrière un rempart d'.r et de z i ». La science nouvelle s'organisera par l'union d'un physiologiste et d'un philosophe; soyez le philosophe, conclut Burdin, je serai le physiologiste. Cette offre a séduit Saint-Simon; depuis quinze ans il s'est adonné à la science positive. Mais le voilà privé du concours de Burdin, qui est devenu médecin militaire; il continuera cependant sa tâche, en appelant tous les physiologistes à lui fournir la collaboration nécessaire.
El tout ù coup l'idée lui vient de s'adresser au Dr Bougon, qui déjà l'a secouru dans ses
1 Là-dessus Burdin, ou plutôt Saint-Simon, apostrophe les mathématiciens, les bruliers (savants s'occupant des corps bruts) : « Toute l'Eurjpe s'égorge, que faites-vous pour arrêter celte boucherie ? Rien. Que dis-je ! c'est vous qui perfectionnez les moyens de destruction, c'est vous qui dirigez leur emploi.» Œuvres, XL. p. 40.
LE .MÉMOIRE SUR LA SCIENCE DE l'hOMME 59
recherches. Aidez-moi, lui dit-il. Ce sera utile pour l'humanité, qui verra finir la guerre actuelle. Ce sera utile pour la France, qui est encore inférieure à « ces diables d'Anglais » dans les sciences. Ce sera utile pour les médecins; leur profession, si glorieuse au temps d'Hippocrate et des Arabes, a été discréditée par le triste enseignement des docteurs du moyen âge et par des formes ridicules que Molière a justement raillées. Ce discrédit persiste, parce que la physiologie n'est pas arrivée comme l'astronomie à une loi générale, et que les médecins, émus des sarcasmes de Molière, ont passé d'un extrême à l'autre : de pédants ils sont devenus petits-maîtres. Aujourd'hui le corps médical se relève, grâce à des hommes tels que Vicqd'Azyr, Cabanis et Bichat parmi les morts, Cuvier parmi les jeunes; il s'agit d'accomplir la révolution scientifique préparée dernièrement par les leçons de Chaussier et de Halle. »
Après ce long préambule, Saint-Simon présente ses propres observations, les unes sur la physiologie, les autres sur l'histoire; celles-là doivent compléter Vicq-d'Azyr, celles-ci Condorcet. Pour les premières il suit une méthode bizarre : prenant comme point de départ certaines théories de Vicq-d'Azyr, il y joint les siennes en les attribuant toujours au même savant, de sorte que Vicq-d'Azyr est censé rapporter des faits qui se sont produits après sa mort. Tout d'abord, dit
60 LE MÉMOIRE SUR LA SCIENCE DE l'hOMME
Saint-Simon, il faut une classification nouvelle des phénomènes et des sciences. La classification en trois règnes est incomplète, puisqu'on ne sait où placer les phénomènes célestes, et vicieuse, puisqu'elle n'est pas binaire; toute classification, étant une comparaison, se ramène à deux termes '.
Inutile d'énumérer ses observations sur la structure des corps, des différentes parties du corps humain, particulièrement du cerveau, qu'il dit avoir étudié d'une manière spéciale. Voici ses conclusions : les parties élémentaires des corps organisés sont tubuleuses ; les fluides circulant dans ces tubes sont nécessaires à la vie. Les fluides sont l'objet propre de la physiologie ; elle reste en retard parce que l'étude des fluides impondérables offre plus de difficultés que celle des solides ; elle ne s'est pas encore élevée jusqu'à la loi de la gravitation.
1 Voici la classification de Saint-Simon (p. 88) : Sciences physiques.
Physique particulière. Physique générale.
Corps bruts. Corps organisés. Corps astronomiques. Corps terrestres.
Chimie Chimie Physiologie Psychologie. Solides Fluides. Solides Fluides.
des des solides, fluides.
Ampère aussi, dans sa classification des sciences, fait toujours des groupes binaires.
Cette partie du mémoire de Saint-Simon ne mérite pas grande attention ; beaucoup plus curieuse et plus intéressante est son esquisse du développement historique de l'humanité. L'œuvre de Condorcet a produit une grande impression sur lui, à cause des résultats qu'elle peut donner. La connaissance du passé permet de prévoir l'avenir ; quand on a bien établi la série des progrès acquis, il suffit d'en indiquer le prolongement naturel pour connaître les progrès futurs. Mais autant Saint- Simon glorifie la conception de Condorcet, autant l'exécution lui paraît défectueuse ; la différence principale entre eux, c'est que notre philosophe réhabilite le moyen âge. Ici encore, avec cette probité qu'on lui a si injustement refusée, il se dit redevable à OElsner ' d'indications neuves sur le rôle scientifique des Arabes ; mais c'est à lui que revient le mérite d'avoir compris la grandeur de l'époque féodale.
Pascal avait exprimé d'une manière saisissante la doctrine du progrès en comparant l'espèce humaine à un individu qui grandit toujours et qui apprend continuellement. Saint-Simon, dévelop-
1 L'auteur d'un mémoire couronné par l'Institut en 1809 et paru en 1810, Des effets de la religion de Mahomet.
pant cette comparaison, prétend retrouver dans l'histoire de l'humanité les mêmes phases, les mêmes âges critiques, les mômes changements de goût que dans l'histoire de l'individu. L'enfant dans ses premières années ne songe qu'à manger, tout comme les peuples sauvages. Puis il se prend de passion pour les arts et métiers, il s'amuse à faire des tas de pierres, à creuser des rigoles; le premier pays civilisé, l'Egypte, s'illustra par ses monuments, ses canaux, ses pyramides. Vient l'adolescence, et l'amour des beaux-arts se développe. Quel est le jeune homme qui n'a pas songé à faire un poème ou une statue ? De même les Grecs furent le peuple artiste par excellence. Dans l'âge viril, l'homme, exubérant de force, rêve de dominer le monde par les armes ; l'âge viril fut pour l'Europe celui des Romains, les grands conquérants. Enfin l'âge mûr a commencé, l'ardeur militaire cesse ; l'homme se plaît à raisonner, à expliquer les actions des autres, à comprendre la science ; tel fut le signe distinctif des Sarrasins, le dernier des peuples conquérants et le premier des peuples savants; tel est le caractère des nations européennes qui les ont suivis.
Laissons là cette ingénieuse comparaison, et reprenons l'esquisse que Saint-Simon veut substituer à celle de Gondorcet1. Il faut remonter à l'his-
1 Ces études commencent déjà dans l' Introduction aux travaux scientifiques. Puis Saint-Simon développe ses idées en 1810 dans
toirc primitive, sur laquelle on s'est fait de si étranges illusions. On a placé l'âge d'or dans les premiers jours du monde ; les théologiens montraient Adam et Eve dans le paradis ; les philosophes, Rousseau et d'Alembert, ont célébré l'homme de la nature, et Condorcet n'est pas si éloigné d'eux qu'on le croit. C'est une erreur grave. L'homme primitif ne l'emportait sur les animaux que par sa conformation anatomique et son organisation physiologique. Cet avantage lui a permis de les dompter, de les détruire ou d'arrêter leurs progrès; si l'espèce humaine disparaissait de la terre, l'espèce qui la suit immédiatement se développerait à sa place. Le castor est, dans la série animale, le premier après l'homme, parce que, vivant dans les pays froids, tandis que nos aïeux recherchaient les pays chauds, il s'est trouvé pendant des siècles à l'abri de leur tyrannie '. L'humanité ne possédait pas le langage dès l'origine ; elle a tout acquis peu à peu, lentement, péniblement. L'étude de ces débuts de l'histoire est devenue possible grâce aux récits' des grands voyageurs, Bougainville, Cook, La Peyrouse; on a pu y joindre certaines observations
YEsrjuisse d'une nouvelle, Encyelopcdie (Œuvres. I. p. 89), en 1811 dans les lettres à Redern, en 1812 dans le mémoire coDtre celuici (Œuvres. I, p. 113 et 122). avant d'en faire l'exposé complet en 1813.
1 -;tint-Simon remercie le Dr Bougon de lui avoir démontré que c'est le castor, et non le singe, qui est le premier après l'homme.
64 LE MÉMOIRE SIR LA SCIENCE DE l'hOMME
faites en Europe, surtout sur le Sauvage de l'Aveyron '.
Fixons donc les premiers termes de la série historique. Le premier, c'est l'époque des hommes primitifs, très voisins des animaux, comme le Sauvage de l'Aveyron. Le second est représenté par les hommes du détroit de Magellan ; Cook les a étudiés dans leurs cavernes. Puis viennent quatre termes de plus en plus élevés : les hommes du nord-ouest de l'Amérique ont des habitations, des chefs et un commencement de langue; ceux de la Nouvelle-Zélande possèdent une langue complète et pratiquent l'anthropophagie, qui suppose le talent de fabriquer des armes meurtrières; les habitants des Tonga et des Sandwich sont presque revenus du cannibalisme et possèdent un clergé ; enfin, les Péruviens et les Mexicains, tels que les trouvèrent Cortez et Pizarre, étaient encore plus avancés.
Avec le septième terme, avec les Egyptiens, l'histoire s'éclaire, le terrain est plus solide, nous arrivons aux créateurs de l'écriture. C'est le second point de départ de l'intelligence humaine ; la séparation se produit entre la classe des savants et la masse du peuple. Les savants, ce sont les pre-
1 Cet individu sauvage, d'après Saint-Simon, fut saisi par des paysans de l'Aveyron et mené à Paris ; on le confia d'abord à l'abbé Sicard, qui espéra s'en servir comme d'un témoin pour la cause théologique et ne put rien en tirer ; heureusement Itard, le médecin des sourds-muets, a fait sur lui des études précises.
très égyptiens ; ils ont une doctrine publique, le fétichisme, et une doctrine secrète, plus haute, qui admet déjà les causes invisibles.
Le huitième terme nous amène chez les Grecs ; la doctrine des causes invisibles, ou polythéisme, qui demeurait chez les Egyptiens l'apanage d'une élite, devient en Grèce la croyance de Ions depuis qu'Homère l'a popularisée dans ses merveilleux poèmes. La Grèce pose les bases de la science politique, avec Lycurgue. Dracon, Solon. Elle donne pour la première fois le spectacle d'une société formée de peuples distincts qu'unit un lien religieux, le culte de Delphes. Enfin les beauxarts atteignent à une splendeur qui ne sera point dépassée. Mais tout cela n'est rien à côté des progrès qui commencent avec Socrate ; c'est lui qui sépare l'histoire moderne de l'histoire ancienne1. Socrate est le plus grand homme qui ait jamais existé. On n'apprécie pas assez l'importance de ses deux grandes conceptions : la première, d'après laquelle il faut à la société un système bien enchaîné, a produit le déisme ; la seconde, c'est que l'homme a deux procédés pour atteindre la vérité, qu'il doit avancer alternativement a priori ei a posteriori. Platon et Aristote, les chef- des académi-
1 Saint-Simon dédaigne l'histoire ancienne. « Les hommes médiocres sont les seuls dont elle puisse fixer l'attention. Le genre Je recherches auquel se livrent les auteurs qui fouillent dans la haute antiquité les empêche de sentir leur incapacité. » Œuvres choisies. I, p. 103.
ciens et des péripatéticiens, ou mieux des prioriciens et des poster ioriciens, se sont tous deux réclamés de Socrate ; cela prouve qu'il avait également compris les deux méthodes. La tendance académicienne a dominé le monde pendant onze cents ans, depuis Platon jusqu'à Almamoun; puis, sous l'influence des Arabes traducteurs d'Aristote, la tendance péripatéticienne a triomphé à son tour pendant onze cents ans, du vme au xixe siècle.
Revenons à notre tableau historique. Le neuvième terme, c'est l'époque romaine. Les Romains ont organisé le théisme de Socrate et fondé le droit public; voilà leurs deux grands titres à la reconnaissance du monde. La transition du polythéisme au théisme causa une crise de plusieurs siècles, semblable à celle que traverse maintenant l'humanité pour passer du système théologique au système positif. Avec le dixième terme apparaissent les Sarrasins ; fondateurs de l'algèbre, instituteurs de l'Europe, ils méritent une place considérable dans l'histoire; de grands esprits, comme Volney, les ont complètement méconnus. Le onzième terme commence à Charlemagne. Ce grand empereur a organisé la Société européenne ; au-dessus des divisions nationales il a réalisé l'union par le pouvoir spirituel, et, comme ce pouvoir doit être indépendant des puissances temporelles, Charlemagne a décidé que Rome n'appartiendrait qu'au pape. La société européenne
subsiste depuis lors, mais sans avoir fait faire à l'humanité un grand pas en avant, comme les Egyptiens, les Grecs, les Romains, les Sarrasins. Qu'elle le fasse donc, par la réorganisation du système scientifique substitué au système théologique. Ce sera le douzième terme, ce sera l'avenir. Tel est le tableau d'ensemble tracé par Saint- Simon. Chemin faisant, il sème les idées ingénieuses, les aperçus nouveaux. Pour lui, l'histoire de l'humanité se ramène à celle de la science générale, de la philosophie. Le système scientifique sert de base au système religieux, ou plutôt il se confond avec lui ; la religion n'est que la science générale, revêtue d'une forme sainte pour s'offrir à l'adoration des peuples. Et le système religieux produit le système politique; la religion précède la société politique et la forme à son image. L'Olympe d'Homère est une république de dieux : les Grecs établissent des républiques. Delphes engendre l'unité hellénique ; Delphes tombée, la Macédoine triomphe. Les Romains se seraient laissés entièrement pénétrer par la culture grecque si leur vénération pour les dieux laies ne les avait pas affranchis. « L'institution religieuse, sous quelque asped qu'on l'envisage, est la principale institution politique.»
C'est aux Anglais que Saint-Simon fait la plus curieuse application de cette idée, en mêlant ses théories scientifiques à ses passions françaises.
Les Anglais peuvent se comparer justement aux Romains: tant qu'ils avaient la même religion que le reste Je l'Europe, leur ambition fut modérée; le jour où la Réforme leur donna une religion nationale, l'anglicanisme, ce jour-là naquit le sentiment patriotique ardent, égoïste, exclusif, qui les caractérise. Séparés du monde par leur foi, ils veulent le dominer ; sur mer, tous les pavillons doivent s'abaisser devant le leur. Ayant juré de soumettre l'Europe, « ils finiront par y parvenir si les Européens ne les forcent pas de se rai tacher à eux par une institution générale commune 1 ».
L'histoire obéit donc à une loi générale et non à de petites causes insignifiantes ?. Cette loi suprême de notre espèce est historique et non géographique, en dépit de -Montesquieu; sa théorie des climats est empreinte d'une exagération évidente. Ce qui fait le caractère des grands peuples, c'est-à-dire le sérieux, la sévérité dans les mœurs, s'est trouvé successivement dans toutes les régions, sous toutes les latitudes. Les Romains,
1 Ce passage explique pourquoi Saint-Simon, désirant fixer l'attention de l'Empereur, a donné à son mémoire ce sous-titre : a Moyen de forcer les Anglais à reconnaître l'indépendance des pavillons. »
2 « Beaucoup de personnes doivent aimer la lecture de l'ouvrage qui a pour titre : Les grands événements par le* petites causes, et cependant cet ouvrage n'a été. n'a pu être que le développement d'une conception essentiellement vicieuse, puisque tout effet est nécessairement proportionné à sa cause. » Œuvres, XL. p. 1 GO.
LE .MÉMOIRE SUR LA SCIENCE DE l' HOMME 69
qui dominèrent le monde, fournissent aujourd'hui à la comédie ses Pantalons et ses Arlequins ; les Grecs ne sont plus qu'un peuple grossier. La vraie loi, c'est celle du progrès. Mais Saint-Simon, avec une remarquable perspicacité, constate qu'elle ne s'applique point aux beaux-arts. Ceux-ci n'atteindront jamais au même éclat que chez les Grecs. Pour eux la poésie était une fonction sacrée, les poètes servaient de législateurs ; aujourd'hui leur unique rôle est d'amuser en passant. Les grands hommes se consacrent toujours à l'étude qui leur parait la plus élevée, la plus glorieuse ; à Athènes il- se portaientvers l'art ou la poésie, aujourd'hui vers les sciences. Un simple détail montre ce changement : en Grèce, les plus nobles familles étaient hères d'offrir leurs filles comme modèles aux peintres et aux sculpteurs; chez nous, la profession de modèle est déshonorante.
Ce tableau du passé doit fournir des conclusions pour l'avenir et le présent; au lieu d'étudier le passé, le présent et l'avenir, on doit examiner le présent en dernier lieu; quand de la connaissance du passé on aura déduit ce que nous réserve l'avenir, il sera possible de raisonner sur le présent d'une manière juste et sans passion. Cette marche exige un long travail, mais, si le nombre de ceux qui dfssertent sur la politique se trouve ainsi diminue'', ce sera un bien. Appliquée au temps actuel, celle méthode nous montre que nous mar-
chons à un système nouveau, le système positif, et qu'en attendant nous sommes dans une époque de transition, de crise.
Cette crise a commencé avec Luther; c'est Lui qui a porté les premiers coups à la société européenne du moyen âge. On a exagéré la grandeur et le rôle de Luther ' ; les Français, restés catholiques, sont aussi avancés que les peuples convertis au protestantisme. La Réforme eut pour premier effet de rajeunir le déisme, qui sans elle serait tombé plus vite: Léon X, le protecteur éclairé des arts, mérite plus de sympathie que son adversaire. Néanmoins c'est Luther qui a commencé l'attaque ; puis les grands savants, Copernic et Galilée, enlevèrent à notre planète sa prééminence ; les grands philosophes, Bacon et Descartes, opposèrent la raison à la théologie; les grands orateurs, comme Bossuet. préparèrent l'égalité sur la terre en affirmant qu'elle existait dans le ciel. Les encyclopédistes ont achevé ce travail de destruction. L'ancien système a perdu son caractère scientifique depuis Copernic, son caractère religieux depuis Bayle, son caractère politique depuis que Napoléon a repris Rome au pape. Il ne lui reste plus qu'à disparaître '.
1 Celle critique s'adresse au livre de Villers. Essai sur l'esprit et l'influence de la réformation de Luther. 1S03-
2 Saint-Simon poursuit son coup d'œil sur l'avenir jusqu'au jour où la planète, arrivée à la dessiccation complète, ue sera plus habitable pour l'espèce humaine.
Dans son ardeur à préparer la société nouvelle, Saint-Simon se plaint que la crise soit prolongée par des hommes intelligents qui. sous prétexte de maintenir l'ordre, refusent de renverser le système théologique tout en n'y croyant plus. C'est ■ce qu'on voyait à Rome quand le polythéisme commençait à déchoir. Cicéron disait que deux augures ne pouvaient se regarder sans rire ; et pourtant, d'après le même Cicéron, la politique et le patriotisme ordonnent de respecter le culte existant. Il a échoué dans sa tentative, comme échoueront ses imitateurs. « Le seul moyen pour nous de sortir du bourbier est d'aller en avant. » La réforme doit se faire le plus tôt possible, en prenant pour fondement la loi de la gravitation.
En 1813 comme en 1808, c'est à l'Empereur que Saint-Simon demande de réaliser le système définitif; maisle ton a changé, l'enthousiasme des années précédentes a disparu. Le philosophe, tout en proclamant encore la grandeur de Napoléon, lui adresse d'impérieuses exhortations : il faut renoncer au protectorat de la Confédération du Rhin, au pouvoir sur l'Italie, la Hollande, l'Espagne, et se renfermer dans les limites naturelle- du pays. « Sinon, dit-il. Votre Majesté fera écraser la France et se trouvera, en définitive, en opposition directe et absolue avec les intentions de ses sujets. » Il fallait du courage pour s'expri-
mer ainsi en 1813; c'est un signe de l'esprit d'opposition qui se réveillait après Moscou, avant Leipzig '. Mais avec quelle naïveté Saint-Simon présente, au milieu du bruit des armes, son plan de concours entre les théoriciens! Que Napoléon, dit-il, fonde un prix de 25 millions pour l'auteur du meilleur projet de réorganisation de la société européenne; tous les mémoires devront être déposés avant le 1er décembre 1813. Il y aura trois copies de chacun, une pour Napoléon cl deux pour François II d'Autriche et le prince régent d'Angleterre, qui seront invités à former le jury avec lui ; s'ils refusent, l'empereur jugera seul. C'est là un de ces bizarres projets d'application immédiate par lesquels Saint-Simon a compromis ses idées les plus justes; cependant il se défend de présenter, comme l'abbé' de Saint-Pierre, un simple rêve philosophique, et il conclut : « Imprimera la politique un caractère positif est l'objel de mon ambition. » Saint-Simon, pour sa part, veut aider à ce progrès en rédigeant trois mémoires. Le premier exposera une fois de plus l'importance égale des deux méthodes a priori et a posteriori, en ven-
1 Legouix. défenseurde Saint-Simon lors du procès du 20 mars 1820, rapporte dans son plaidoyer que, sous l'Empire, le philosophe adressa une lettre signée, très sévère, à Napoléon; que la police fit alors une enquête sur lui. et Le vit demeurer à l'écart de toute intrigue : « Bonaparte ordonna que son obscurité fût respectée. » C'est probablement à la lettre de 1813 que se rapporte celte anecdote.
géant la première des injustes mépris de l'Ecole1 : notre auteur, à ce propos, fait parler Bacon et Socrate sur l'avenir de l'humanité. Le second mémoire présentera parla méthode a priori la découverte de Newton. Le troisième fera l'histoire du passé, de l'avenir et du présent de l'espèce humaine. Le philosophe y prendra place entre les deux sectes existantes ; la secte anglo-française abuse de Va posteriori ; la secte allemande combat avec raison cette manie « d'emplir le garde-manger de gibier et de ne jamais se mettre à table », mais elle a tort de prendre l'idée de Dieu comme base du nouveau système ; cette base est la gravitation. Avec ce principe on organisera une morale fondée sur l'expérience, et une politique réglée par un nouveau pouvoir spirituel. Celui-ci, les sociétés savantes de l'Europe peuvent le créer dès maintenant si elles envoient à Rome des délégués qui éliront le nouveau pape de la doctrine scienli!ii[ue 2.
1 Un moment pourtant, en 18 10. Saint-Simon avait paru renoncer à la méthode a priori. Disant que Platon. Descartes et Kanl !a représentent en face d'Aristote. de Bacon et de son prochain successeur, il ajoutait: « Platon. Descartes et Kant ont présenté des spéculations vagues qui n'ont pas été d'une grande utilité. » Œuvres, 1. p. 90.
'-' Cette partie est demeurée inachevée.
Nous avons essayé de mettre un peu d'ordre dans le fouillis que présente le mémoire de 1813 : connaissances nombreuses et mal digérées, rêveries chimériques, idées justes et souvent remarquables, on y trouve de tout. Ce livre marque chez Saint- Simon un moment de transition, le passage des recherches physiques aux travaux sociologiques.
La science de l'univers, qui l'avait occupé d'abord, devait, selon lui, se déduire tout entière de la loi découverte par Newton, mais non comprise par ce savant *. C'est là une conception séduisante, et plus d'un grand esprit s'en est occupé. Auguste Comte en parle dans la première leçon du ('ours de philosophie positive ; mais c'est pour dire que la chose lui parait impossible et que Laplace, en essayant de tout ramener à la gravitation, n'a présenté cela que comme un simple jeu philosophique. Les amis de ïaine ont rapporté que dans ses derniers jours il cherchait une hypothèse mécanique destinée à expliquer le monde 2;
1 Saint-Simon, ébloui par la loi de la gravitation, avait manifesté son enthousiasme pour Newton dans les Lettres d'un habitant de Genève. Cet enthousiasme s'est changé bientôt en antipathie parce que Nt-wton n'avait pas étendu sa loi aux sciences autres que l'astronomie
2 Bouliny, H. Taine (extrait des Annales de l'école des sciences politiques. 1893). p. 5.
sans doute la gravitation y jouait un rùle '. Seulement ces grands philosophes avaient une éducation scientifique sérieuse, et cette prudence qui est le caractère des savants du xixe siècle ; Saint-Simon se laissa entraîner par sa fougue d'homme de 1800, qui ne croyait rien impossible.
Il abandonna bientôt l'astronomie pour la science de l'homme, mais celle-ci non plus ne lui doit aucune découverte. Quand Burdin, en 1798, soutenait que la physiologie n'était pas encore devenue positive, son opinion pouvait se défendre. Mais les choses avaient changé depuis ; de grands physiologistes étaient venus qui, non contents de réunir des faits, quoi qu'en dise Saint-Simon, avaient fondé une doctrine. Cabanis et Bichat, ces deux maîtres tant glorifiés par Comte et Schopenhauer, rendaient inutiles les appels à un Burdin, à un Bougon. Il est singulier que notre philosophe, en les citant, ait accordé la place d'honneur à Vicqd'Azyr au lieu de mettre au premier rang le magistral ouvrage sur les Rapports du physique et du moral. La seule originalité de Saint-Simon est d'avoir voulu introduire également ici la loi de la gravitation. Ne nous empressons pas de crier à la folie ; plus d'un philosophe de nos jours, par
1 Renan, dans sa Lettre à M. Berlhelot. remonte jusqu'au moment où il n'y avait ni astronomie ni chimie, mais seulement la mécanique : « Je ne puis m*empècher. dit-il. de concevoir la gravitation comme quelque chose d'antérieur aux réactions chimiques. »
exemple Guyau et Fouillée, n'a-t-il pas exprimé des pensées analogues ! ?
Le système de l'attraction l'ait disparaître celui des tourbillons; mais noire auteur loue grandemenl Descartes de l'avoir invente. Ce culte pour l'auteur du Discours de la Méthode n'était pas chose rare chez les contemporains. D'Alembert, dans le discours préliminaire de l'Encyclopédie, signalai! l'hypothèse des tourbillons comme ayant été utile pour la science, et, pour le dire en passant, des savants de notre temps lui ont rendu quelque valeur '.Après d'Alembert, Condorcet avait glorifié Descartes ; Marie-Joseph Chénier proposait, en 1793, la translation de ses cendres au Panthéon, et trois ans plus tard l'Institut en corps adressait aux Cinq-Cents une demande semblable. Seulement, notre auteur qui, au nom de Descartes,
1 « La vie est une sorte àe gravitation sur soi.» Guyau, Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction, p. 18. Mais il faut méditer surtout ce passage : <.«. La biologie entière deviendra, rroyunsnous, la recherche du tempérament fondamental de chaque organisme ou partie d'organisme, lequel entraîne son mode spécial d'..gir et de réagir. Le naturaliste poursuivra partout le ryihme vital de l'intégration et de la désintégration, il devra tout interpréter eu termes de changements constructifs et destructifs. Du même coup, la science de la vie se trouvera rattachée aux sciences plus générales: mécanique, physique, chimie. L'intégration, en effet, a une direction centripète, la désint<ji:ralion est centrifuge ; l'une est un phénomène de concentration, l'autre d'expansion; on retrouve donc dans le ryihme de la vie l'antithèse plu3 générale des forces centrip.'ies et des forces centrifuges, qui domine la théorie de l'attraction universelle, et aussi la théorie de l'affinité, » Fouillée, Revue des Deux Mondes. 15 juillet 1803. p. 27H.
* Paye, Sur l'origine du monde, 1S84.
avait jeté la pierre aux partisans de la méthode d'observation, s'est assagi en 1813 et demande seulement l'emploi simultané des deux méthodes '.
La partie historique du livre de Saint-Simon est de beaucoup la plus intéressante. Les cartésiens, tout en proclamant la loi du progrès, méprisaient les siècles antérieurs. Condorcet. rectifiant leur doctrine, avait montré dans l'histoire du passé le meilleur guide pour préparer les améliorations futures. Saint-Simon reprend cette idée, mais en modifiant les jugements de son maître. La réhabilitation du moyen âge lui permet de montrer le développement continu et majestueux du progrès humain. Et, tout en affirmant la fausseté du déisme, il en reconnaît la puissance considérable dans la suite des temps. Les religions lui apparaissent comme les résumés des opinions philosophiques et scientifiques de l'humanité; elles s'améliorent et se purifient lentement, comme la philosophie elle-même, sous l'influence des prêtres. Le clergé n'est plus, comme chez les encyclopédistes, une réunion d'habiles charlatans ligués pour duperies masses ignorantes; c'est la classe avancée de la nation, chargée de guider les hommes et destinée à disparaître dès qu'elle oublie sa tache. En disant que les religions ex-
1 Pour l'éloge de Descartes. Saint-Simon renvoie au discours du jésuite Guenard en 1755 (réimprimé dans les Tablettes d'un curieux, 1789, 12").
pliquent la vie morale et sociale des peuples, Saint-Simon affirme ce que Fustel de Coulanges a démontré. En somme, malgré ses confusions et ses rêveries, le Mémoire sur la science de l'homme contient en germe quelques-unes des idées fondamentales du positivisme '.
1 Dans une lettre du 10 novembre 1813, dont nous ne connaissons malheureusement pas le destinataire. Saint-Simon dit à un auteur : «L'emploi le plus honorable comme le plus utile que vous puissiez faire de votre vaste érudition... est d'écrire l'histoire de Tespril humain depuis le xvc siècle jusqu'à ce jour » ; et il s'offre comme second dans cette tâche (Collection Charavay).