‹ Un précurseur du socialisme: Saint-Simon et son œuvreChapitre 17 sur 23 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Arrivons enfin au nouveau régime et voyons par quelles mesures on l'établira. Tout d'abord il doit reposer sur une nouvelle philosophie. L'histoire nous apprend « que tout régime social est une application d'un système philosophique, et que, par conséquent, il est impossible d'instituer un régime nouveau sans avoir auparavant établi le nouveau système philosophique auquel il doit correspondre ». Quelle est la cause des violences de l'î'93, sinon le vague des conceptions philosophiques d'alors? Les hommes ne se battent jamais que faute de s'entendre. « C'est le défaut d'idées générales qui nous a perdus, nous ne renaîtrons véritablement que par des idées générales; les anciennes sont tombées de vétusté et ne peuvent se rajeunir, il nous en faut de nouvelles. » Nous avons besoin d'un système, et tout système est tranchant, absolu, exclusif *.

> ŒuvreStlUf P* ^3 ; II* p. 213; éd.Rodrigues, p. 44. Saint-Simon

La base de l'organisation nouvelle sera la philosophie positive. La politique n*est pas encore sortie du nombre des sciences conjecturales. Il en résulte que Ton croit tout le monde capable de s'en occuper avec fruit. Personne dira-t-il que tout Français qui paye cent francs de contributions directes est propre à faire de la chimie ? C'est pourtant moins difficile que la politique ; seulement Tune a le caractère positif^ l'autre le caractère métaphysique. « C'est le propre de la métaphysique, précisément parce qu'elle n'a rien de réel, de persuader qu'on est propre à tout sans avoir besoin de rien étudier d'une manière spéciale. » Nous nous trouvons ainsi amenés à des conséquences bizarres : « On peut soutenir aujourd'hui sans se couvrir de ridicule que la science politique est innée, ou qu'il suffit d'être né Français pour être en état d'en raisonner; un tel langage est même réputé patriotique. » La politique devrait être confiée à une classe de savants spécialistes qui imposeraient silence au « partage ». Au contraire, les hommes adonnés aux sciences conjecturales dirigent les vrais savants ; autant admettre que c'est la lune qui éclaire le soleil. 11 est temps de sortir de cette

dit encore: « Oui, Sire, oui, Messieurs, le besoin d*une doctrine phi* losophique proportionnée à l'état des lumières est aujourd'liui 1» besoin le plus grand du corps social, le plus fortement senti par toutes les têtes pensantes, celui qui est le moins susceptible d*ajour» nement... La société ne vit point dMdées négatives, mais dMdée3> positives. » Œuvres, VI, p. 48.

ornière, de comprendre que toutes les questions, en politique ou ailleurs, méritent un examen sérieux, qu'on ne peut pas imposer une décision par la force, mais par la démonstration *.

Cela se fera-t-il rapidement? Saint-Simon a pensé d'abord que tout le xix" siècle serait nécessaire pour faire l'Encyclopédie des idées positives, et qu'à la fin du siècle seulement on pourrait fonder le régime qui en résulte 2. Mais ensuite il est devenu plus confiant dans le succès prochain de ses idées. La politique positive succédera sans difficulté à la politique conjecturale, comme l'astronomie a succédé facilement à l'astrologie : « On peut combattre une croyance, mais on est obligé de se soumettre à une démonstration. » Alors, au lieu de bâtir les institutions en l'air, en les fabriquant de toutes pièces, on les déduira de l'étude des faits. « Une constitution réelle ne peut jamais être inventée, elle ne peut être qu'observée. Le véritable pouvoir constituant ne peut être ni un roi, ni une assemblée ; c'est le philosophe qui étudie la marche de la civilisation et qui résume toutes les observations en une loi générale, laquelle devient principe constituant lorsqu'elle a été vérifiée par la masse des hommes éclairés 3. »

Si la politique positive peut s'édifier maintenant,

> Œuvres, V, p. 16-17.

2 Œuvres, H, p. 220.

3 Œuvras, VI, p. 188.

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c'est grâce à la naissance de Téconomie politique. Les principes de cette nouvelle science ^nt été posés par « Timmortel Smith », et de nonàbreux élèves Tout suivi; le plus grand de tous, Jean- Baptiste Say, a complété Toeuvre de Smith, en accentuant le caractère doctrinal de l'économie politique et en critiquant les erreurs des gouvernements. Smith faisait de la science créée par ses livres une modeste dépendance de la politique; Say a prouvé qu'elle existe par elle-même, mais il n'est encore pas allé jusqu'au bout; on doit ajouter qu'une de ces sciences repose sur l'autre, « que l'économie politique est le véritable et unique fondement de la politique ». Les faits observés par Say permettent de formuler cette règle, que la politique est « la science de la production, c'est-àdire la science qui a pour objet l'ordre de choses le plus favorable à tous les genres de production* ». Voilà les principes du nouveau système, du système industriel. Toute association humaine a pour objet la guerre ou le travail, la conquête ou l'industrie : le système purement militaire, c'est le système féodal; le système de transition qui prétend convenir aux deux à la fois, c'est le système parlementaire ; le système constitué en vue du travail seul, c'est le système industriel. Voici comment Saint-Simon a, pour la première fois, indiqué

» Œuvrts, m, p. 152; II, p. 187.

le caractère nouveau de ses recherches : « La société tout entière repose sur l'industrie. L'industrie est la seule garantie de son existence, la source unique de toutes les richesses et de toutes les prospérités. L'état de choses le plus favorable à* l'industrie est donc, par cela seul, le plus favorable à la société. Voilà tout à la fois et le point de départ et le but de tous nos efforts ^ »

Les deux traits dominants du système industriel sont d'abord la prépondérance des producteurs dans la société, ensuite le peu de pouvoir laissé à l'État. Dans les temps anciens, une minorité conquérante dominait une grande masse opprimée; il fallait un gouvernement fort, préoccupé surtout de maintenir l'ordre; les gouvernants étaient les maîtres des gouvernés. Mais ces derniers, en s'enrichissant, ont toujours acheté de nouvelles portions de pouvoir; le gouvernement, étant de sa nature improductif, en a toujours vendu. 11 s'est dépouillé lui-même de ses forces. Néanmoins on ne peut pas le supprimer : l'histoire de la Révolution a montré que, s'il est gênant, l'anarchie est encore pire; « un gouvernement est un besoin, c'est-à-dire un mal nécessaire » . On s'en passerait fort bien si le monde n'était composé que de travailleurs. Mais l'homme est naturellement paresseux; il y a des oisifs, des parasites, qui veulent

» Œuvres t II, p. 13.

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consommer sans produire ; « il y a des fainéants, c'est-à-dire des voleurs ». Les travailleurs ont besoin d'une protection contre eux. Comme le gouvernement rend un service utile, on doit le payer, pas trop cher; le seul moyen d'être gouverné le moins possible, c'est de Têtre au meilleur marché possible. Autrefois il y divait des pouvoirs^ le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel : désormais il n'y aura plus que des capacités^ la capacité scientifique et la capacité industrielle. Les vrais diriBCteurs de la société seront les chefs des entreprises industrielles, les chefs de la production; les gouvernants garderont des fonctions de police, un rôle subalterne comme celui des surveillants dans les collèges. Autrefois l'homme ambitieux et actif s'attachait à dominer ses semblables ; dans le système nouveau, il s'efforcera de dominer les choses. Tel nabab anglais qui règne en despote sur des milliers d'Indous au Bengale n'a qu'un rêve, c'est de retourner vivre en Angleterre où il ne lui sera pas permis d'offenser le moindre matelot. Ainsi la civilisation perfectionne chez Thomme non seulement les connaissances, mais les passions*.

Comment sera établi le système nouveau ?

D'abord il faut gagner l'opinion publique; si elle se prononce en faveur du régime industriel, le Parlement s'inclinera et la royauté obéira. Le

1 Œuvres, II, p. 198 et 128 ; IV, p. 127.

premier rôle appartient donc aux écrivains ; la discussion avec les défenseurs du passé, avec les légistes et les métaphysiciens, doit être recherchée, car le système industriel en sortira vainqueur. Les industriels ont un intérêt évident à s'assurer le concours des meilleurs publicistes; et, comme ceux-ci jusqu'à présent n'avaient d'autres moyens de vivre que la protection du gouvernement, il faut suppléer à cette ressource par des souscriptions volontaires. C'est le journal le Conservateur qui a constitué le parti ultra-royaliste ; c'est la Minerve qui a créé le parti libéral ; un seul ouvrage, un seul recueil (peut-être celui de Saint-Simon) formera le parti industriel. On pourrait faire deux comités, l'un composé de publicistes, qui choisira les travaux dignes de paraître, et l'autre composé d'industriels, qui gérera les fonds de l'association et donnera le permis d'imprimer aux travaux présentés par le premier groupe ^

L'opinion publique une fois préparée, il sera temps d'agir. C'est au roi d'accomplir la transformation politique en changeant le budget. Dans le système nouveau la royauté pourra subsister, au moins de nom, car le caractère en sera profondément modifié 2. Plus de liste civile démesurée pour

> Œuvres, III, p. 213 ; éd. Rodriç^ues, p! 239. * Ailleurs Saint-Simon laisse entendre que, dans le système nouveau, la noyauté disparaîtra d'elle-même. Œuvres^ III, p. 40.

entretenir un grand nombre d'oisifs ; plus de nobles anciens ou nouveaux pour former une cour; la féodalité doit achever de disparaître, et le monarque fera bien d'y consentir de bonne grâce, afin d'obtenir une large indemnité pour cette noblesse qu'il aime; les industriels, toujours ennemis de la violence, ne s'y refuseront pas*. Au lieu de présenter aux Chambres une Constitution nouvelle, le prince devrait agir par ordonnance et déclarer, dans une proclamation aux Français, qu'il prend la dictature provisoirement jusqu'à ce que le pays soit réorganisé 2.

Quant aux mesures à prendre, Saint-Simon les expose souvent, mais ses idées à ce propos ont beaucoup varié. Très à son aise dans le domaine de la philosophie et de l'histoire, notre auteur devient plus incertain dès qu'il s'agit d'institutions pratiques. Voyons les différents plans présentés par lui.

Le premier et le plus complet se trouve dans VOrganisateur, Il y aura trois chambres. La première, ou chambre d'invention, comprendra deux cents ingénieurs civils, cinquante poètes ou écrivains, vingt-cinq peintres, quinze sculpteurs ou architectes, dix musiciens ; elle dressera un projet de travaux publics, qui sera mis à jour tous les

^ Il propose un emprunt de deux milliards pour celte indemnilé. Œuvres, IV, p. 60.

2 Œuvres, VII, p. 53 ; V, p. 101 ; VI, p. 237 et suiv.

ans, puis un projet de fêtes publiques, depuis celles de la capitale jusqu'à celles des simples cantons. Composée de membres qui recevront 10,000 francs par an, élus pour cinq ans et rééligibles, elle fixera pour l'avenir les conditions d'électoratet d'éligibilité. La seconde chambre, ou chambre à'examen^ comptera trois cents membres : cent physiologistes, cent physiciens occupés des corps bruts, cent mathématiciens ; elle examinera les projets de la première, dirigera l'éducation publique et les fêtes morales. La troisième, ou chambre à" exécution^ sera Tancienne Chambre des communes ou des députés, recrutée parmi les chefs de toutes les branches de l'industrie, sans aucun traitement puisque tous seront riches ; elle exécutera les projets préparés par les deux autres assemblées, et surtout elle s'occupera du budget. Le Parlement formé de ces trois chambres commencera par ouvrir des concours pour les meilleurs projets de codes civil et criminel et de défense nationale*.

Faut-il ajouter quelques détails bizarres donnés par Saint-Simon? Cinquante mille arpents seront transformés en jardins, chacun avec un musée des produits nationaux et industriels de la région, et des maisons pour les artistes de passage, « destinés à enflammer les habitants du can-

* Œuvres, IV, p. 50 et saiv.

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ton de la passion dont les circonstances exigeront le développement pour le plus grand bien de la nation ». Tout le sol français doit devenir « un superbe parc à Tanglaise ». Nous ne sommes pas loin de Salente et de l'île de Thomas Morus ; ou plutôt, Saint-Simon a beau railler les chimères de la Révolution, il est bien le contemporain de ceux qui, en 1794, proposaient les fêtes à l'Etre suprême, à la Frugalité, à l'Agriculture, à l'Industrie. Seulement, au lieu de condamner le luxe, le philosophe veut l'étendre à toutes les classes : « Le luxe deviendra utile et moral quand ce sera la nation entière qui en jouira. »

Voilà Je programme complet de réformes qui est sorti un jour de l'imagination de notre auteur; plus tard il a présenté des projets plus modérés. Dans le Système industriel^ ses demandes se bornent à la réorganisation de trois ministères. Le ministre des finances devra être un industriel ayant exercé sa profession pendant dix années consécutives ; il présidera un conseil de vingt-six membres (dix cultivateurs, quatre négociants, quatre manufacturiers, huit banquiers) qui examinera son projet de budget. Le ministre de l'intérieur devra justifier de six années consécutives passées dans l'industrie ; il présidera un conseil *

1 Sept agriculteurs, trois négociants, deux fabricants, deux physiciens, trois cliimistes, trois physiologistes, trois ingénieurs d^s pon(s et chaussées.

chargé de fixer le budget de ce département. Le ministre de la marine doit avoir à son actif vingt ans de résidence dans un port, dix années passées dans la profession d'armateur; le conseil maritime comprendra treize membres nommés respectivement par les armateurs de chaque grand port. Tout cela peut s'accomplir très vite, simplement par voie budgétaire*.

Autre projet d'ordonnance présenté peu après. L'Institut sera chargé de surveiller l'instruction publique et de rédiger le catéchisme national ; des industriels formant un conseil prépareront le budget ; la noblesse disparaîtra ; la garde nationale fera la police et nommera ses officiers 2. — En 1824 encore, Saint-Simon donne la prépondérance à l'Institut en le complétant. Il doit y avoir deux Académies : l'Académie des sciences, qui existe déjà, comptera un nouveau groupe composé de mécaniciens praticiens ; l'Académie des sciences morales, qui se trouvait en germe dans la classe des sciences morales et politiques sous la Révolution, recevra non seulememt des moralistes, des théologiens, des légistes, mais aussi tous les genres d'artistes, car « les faiseurs de théories ne doivent point être séparés de ceux qui se distinguent dans les principales applications ». Au-dessus des deux Académies, un Collège scientifique suprême, nommé

* Œuvres, V, p. 106 et sulv.

2 Œuvres, VI, p. 239.

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par elles, coordoDnera les travaux de ces deux corps et sera « le conseil initiateur de Sa Majesté » ; ses projets seront remis au Conseil administratif suprême, recruté parmi les industriels pour contrôler remploi du budget et préparer celui de Tannée suivante ; c'est ce projet que le Conseil des ministres présentera aux Chambres ^ Dans les Opinions littéraires^ Saint-Simon refait les mêmes propositions et recommande d'agir brusquement^ sans se borner aux demi-mesures qui ne servent* à rien, même quand elles sont violentes comme celles de la Révolution-.

Le philosophe s'est assagi peu à peu ; nous n'en sommes plus aux trois assemblées dont il parlait dans L'Organisateur, Le rôle attribué aux deux Académies et au Collège scientifique suprême dénote une confiance exagérée dans la capacité des savants^ mais on peut accepter le conseil d'industriels aidant à préparer le budget. Il ne parle plus de renverser entièrement Tancienne Constitution ; la Charte peut subsister, les conseils nouveaux seront « une simple intercalation entre le pouvoir du roi et celui des Chambres ».

Ainsi se formera la société nouvelle. Une fois les oisifs éliminés, il ne restera plus que des travailleurs, divisés en trois grandes classes : les industriels, les savants, les artistes; toutes les trois

* Œuvres choisies, III» p. 198.

2 Ibid., III, p. 298.

doivent aider au triomphe du système futur. Saint- Simon s'adressa d'abord aux industriels; voyant leur froideur en présence de ses projets, il crut nécessaire de gagner d'abord les artistes, qui l'aideraient à échauffer les cœurs, puis les savants, qui devaient convaincre les intelligences *. Mais d'ordinaire le rôle principal est réservé aux industriels, parce que l'existence des deux autres classes dépend d'eux. On lui objecte que ce serait plutôt aux savants, aux théoriciens, à prendre la tête du mouvement. Non, répond-il; d'abord la fortune des industriels leur assure l'indépendance. En présentant une opinion hardie, les théoriciens exposeraient leurs moyens d'existence, alors que les chefs d'industrie peuvent y perdre tout au plus « un sobriquet de baron, de comte, de marquis ou de duc ». Et puis les patrons des travailleurs posséderont toujours la force matérielle : « Les théoriciens resteront à tout jamais, sous le rapport temporel, dans la dépendance des cultivateurs, des fabricants, des négociants et des banquiers, quoiqu'ils doivent obtenir un plus haut degré de considération que celui dont jouiront ceux qui le leur accorderont. » Ainsi Corneille et Molière doivent leur réputation à des acteurs et des spectateurs qui se savaient incapables de rivaliser avec eux. Si le corps scientifique possédait le pouvoir, il devien-

1 Œuvres ehoisies, II, troisième lettre aux jurés.

drait bientôt, comme le clergé, .< métaphysicien, astucieux et despote ». La part des savants est assez grande, puisqu'ils auront le pouvoir spirituel, la surveillance de l'éducation K

Quant aux beaux-arts, on croit qu'ils seront tués par l'avènement des hommes positifs. Grande erreur ! Quelles furent les nations artistes par excellence? Athènes, la ville la plus industrieuse de la Grèce; Florence, qui obéissait à des bany quiers, les Médicis ; Anvers, le grand port de commerce; les Hollandais, les puissants marins du xvii* siècle. L'oisif gaspille l'argent pour avoir des domestiques, des chevaux, une bonne table ; l'industriel aime les collections de tableaux ou de sculptures, et sait que les découvertes de l'art font prospérer les fabriques. Artistes et industriels sont faits pour vivre ensemble ; ce sont les artistes qui ont excité les Grecs contre les Perses, qui ont inspiré aux chrétiens la haine de la tyrannie ; « ils trouveront le moyen d'éveiller dans l'âme des industriels les idées de gloire ainsi que les sentiments généreux ».

Les industriels comprennent les négociants, les fabricants et les agriculteurs. Tous méritent de l'intérêt, tous contribuent à la production ; mais les derniers, les cultivateurs, sont les plus utiles. Malheureusement l'agriculture est bien moins avancée

1 Œuvres, V, p. 160.

que les deux autres branches de l'industrie; Saint- Simon le constate et veut y remédier. L'exposé de ses idées sur la réforme agricole prouve que ce philosophe utopiste savait quelquefois s'appliquer à l'étude précise d'un sujet particulier *.

Dans la fabrication et le commerce, les travailleurs ont des bailleurs de fonds ou commanditaires, mais gardent le premier rôle ; dans l'agriculture, le travailleur n'est qu'un subalterne 2, et voilà ce qui en retarde les progrès. Le propriétaire qui cultive ses terres est plus estimé comme propriétaire que comme agriculteur, mais le capitaliste qui fait du commerce est plus estimé comme négociant que comme capitaliste. L'histoire nous explique ces différences : les droits des commerçants et des manufacturiers ont été fixés par un contrat, le rachat des communes; ceux des propriétaires fonciers ont pour origine la conquête, le droit du plus fort. Les propriétaires sont les descendants des Francs, les fermiers ceux des Gaulois.

Pour changer cela, trois lois devraient être promulguées immédiatement. La première fera peser l'impôt foncier, non plus sur le propriétaire, mais sur le cultivateur, pour que celui-ci atteigne le

' Œuvres, III, p. 86 el suiv.

'■^ Dans riDdustrie, « c^est le travailleur qui donne son nom à la maison..., c'est le travailleur qui en est l'homme important aux yeux de la loi, ou plutôt c'est le travailleur que la loi a rendu Thomme important. Dans ragriculture, le travailleur n'est qu'un subalterne^ ce n'est qu'un fermier qui appelle son propTVèVvÙTô %o\\ ysv^Cwx^,^

cens électoral ; puisque c'est lui qui rend le sol productif, c'est à lui de jouir des droits politiques attachés à la propriété. La seconde loi mettra en vigueur le système fréquemment suivi en Angleterre : on estime la valeur de la terre lors de la mise en possession du fermier, puis lors de l'expiration du contrat, et la différence en bénéfice ou en perte est partagée entre le propriétaire et le travailleur. Celui-ci pourra également requérir le propriétaire de faire un emprunt pour améliorations, en hypothéquant le domaine ; en cas de refus du propriétaire, des arbitres examineront le différend et, s'il y a lieu, ordonneront l'emprunt. Une troisième loi décidera la mobilisation des propriétés foncières, mesure indispensable, qui s'est appliquée facilement dans une partie de la Prusse. Le crédit agricole, enfin constitué, mettra nos laboureurs en état d'égaler ceux de l'Angleterre.

Quant au commerce et à l'industrie, la seule chose nécessaire à leur développement est la liberté des échanges, l'accord entre tous les peuples. Plus de monopoles, plus de barrières. La politique coloniale doit être condamnée : on aurait dû consacrer au territoire français tout l'argent si vainement dépensé, au lieu de réoccuper la ville de Pondichéry \

Manufacturiers, agriculteurs et commerçants,

*,ŒuvreSt III, p. 110.

tous sont des industriels, mais chacun demeure confiné dans sa sphère, dépourvu d'idées générales. Il leur faut des chefs aux vues plus hautes, capables de les unir dans une action commune : ce seront les banquiers. C'est vers la fin du règne de Louis XIV qu'est née « l'industrie banquière », mais sa puissance ne date que de quelques années. La science des finances a été fondée par le discours où Pitt exposa son projet d'impôt sur le revenu ; en 1817 les banquiers ont offert leur argent à Louis XVIII et créé le crédit public. Mais que de progrès à faire encore ! Les banquiers doivent multiplier leurs affaires, toujours fertiles en profits et semblables « à ces matières onctueuses que la main ne touche jamais sans en conserver quelques traces ». Ces financiers n'ont pas compris jusqu'ici que les industriels seront leurs meilleurs clients, qu'il y a plus à gagner avec les peuples qu'avec les rois. Et ils ont le tort de se laisser circonvenir par les légistes et les bonapartistes; les salons de là Chaussée d'Antin sont peuplés de phraseurs, de fonctionnaires publics destitués. Que les banquiers se mettent en rapport avec les commerçants de la rue Saint-Denis ou de la rue de la Verrerie comme avec les manufacturiers des faubourgs; alors ils seront les maîtres. Les banquiers, voilà les vrais «hefs de la classe industrielle. Le conseil de la Banque de France, avec ses régents qui ne touchent aucun traitement, qui gèrent cette grajaA^ \Sk:^\%<^^Ç!^

sans négliger leurs affaires particulières, est le type de ce que sera l'administration dans la société industrielle, car désormais le gouvernement fera place à Tadministration K

Les projets de Saint-Simon n'étaient pas, comme on Ta trop répété, des utopies irréalisables. Il voulait le règne des savants et celui des banquiers; les premiers ont le pouvoir en Chine, les seconds sont devenus tout-puissants chez nous depuis Louis-Philippe ; seulement il s'est fait illusion sur les conséquences de ces nouveautés. L'exemple des Laplace et des Cuvier aurait dû lui apprendre qu'on peut être grand savant et médiocre homme d'Etat; la politique, avec ses mesures moyennes et ses transactions, n'a que faire du compas d'un mathématicien ou du microscope d'un naturaliste. Quant à la puissance des banquiers, elle n'a changé ni la nature du gouvernement ni le caractère de la société ; ses progrès n'ont pas été profitables à cet esprit de solidarité qui devait, d'après Saint-Simon, faire le salut des peuples modernes.

1 Ed. Rodrigues, p. 29. Œuvres, III, p. 112.

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