‹ Un précurseur du socialisme: Saint-Simon et son œuvreChapitre 6 sur 23 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

La maison de laquelle est sorti Saint-Simon se divisait en plusieurs branches : celle de Rasse, qui avait reçu la pairie sous Louis XIII, produisit liauteur des Mémoires ; notre philosophe appartenait à une autre branche, celle de Sandricourt ^ Toutes deux prétendaient, sans fondement sérieux, descendre des comtes de Vermandois et se rattacher ainsi à Charlemagne ; une p^areille tradition excitait les membres de cette famille à rechercher la gloire. Le grand-père de Saint-Simon avait été quelque temps patronné par le célèbre duc et pair, mais un mariage conclu sans permission le brouilla complètement avec son irascible protecteur ^ Le

1 V. la généalogie de la facaille dans l'édition des Mémoires de Saint-Simon^ par M. de Boislisie, t. I,^ appendice I.

2 Mémoires de Saint-Simon, éd. Ciiéruel, t. XII, p. 313. Le philosophe s'est trompé en rac^portant à son père celte brouille avec, le duc. .

père de Saint-Simon fut grand maître des cérémonies et chef d'une brigade des gardes du corps du roi de Pologne, brigadier des armées du roi, gouverneur et grand bailli de Senlis; sa mère, issue d'une autre branche de la même famille, apporta en dot plus de 100,000 livres de rente. C'est dans les rangs les plus élevés de l'aristocratie que naquit Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon, le 17 octobre 1760.

De bonne heure Saint-Simon fit preuve d'un caractère énergique et d'un respect médiocre pour les usages consacrés. A treize ans, l'enfant refusa de faire sa première communion et fut puni par un emprisonnement à Saint-Lazare, d'où il s'échappa. On cite d'autres traits de cette nature indomptable : mordu par un chien enragé, il cautérisa lui-même la plaie avec un charbon ardent; comme Alcibiade, il se coucha par terre devant la voiture d'un charretier qui voulait interrompre son jeu. A quinze ans, son valet de chambre le réveillait tous les matins avec ces mots : « Levez-vous, monsieur le comte, vous avez de grandes choses à faire. » Ses parents, qui encourageaient cette ambition, voulurent l'instruire trop vite : « On m'accablait de maîtres, a-t-il dit plus tard, sans me laisser le temps de réfléchir sur ce qu'ils m'enseignaient. » Heureusement d'Alembert lui donna une méthode philosophique dont Saint-Simon s'est hautement loué. Il alla aussi visiter Rousseau à

rErmitage. En un mot, son éducation le rangeait dans le groupe des La Fayette, des La Rochefoucauld, de tous ces nobles à l'âme généreuse qui avaient adopté la philosophie du xviii' siècle.

Pour un Saint-Simon, aîné de la famille, la carrière des armes pouvait seule convenir. Il fut nommé sous-lieutenant à seize ans et, quand éclata la guerre d'Amérique, le sous-lieutenant, devenu capitaine, suivit comme officier d'état-major son parent, le marquis de Saint-Simon, qui exerçait un commandement dans le corps expéditionnaire.

Envoyé d'abord sur le continent, il prit part au siège d'York-Town. Après la capitulation de cette ville, les troupes françaises allèrent aux Antilles combattre sous les ordres de Bouille. On a conservé deux lettres de Saint-Simon à son père, écrites l'une de Saint-Christophe, l'autre de la Martinique. Le jeune homme s'y exprime en fils affectueux, demande avec intérêt des nouvelles de sa mère et de ses frères, et surtout implore un pardon complet pour ses fautes de jeunesse. Son métier paraît l'intéresser, et il raconte en détail le siège du fort anglais de Brinstone-Hill à Saint-Christophe. Le fort se rendit et, comme le marquis de Saint-Simon allait porter cette nouvelle en France, son jeune cousin obtint d'entrer dans Tétat-major de Bouille. Bien traité par le général en chef, Saint-Simon revint avec lui à la Martinique, puis fut envoyé à la Dominique pour examiner les fortifications de cette

île exposée à une attaque prochaine. Peu de temps après eut lieu la bataille des Saintes, où Rodney battit le comte de Grasse ; monté sur la Vilie-de- Paris^ Saint-Simon fut fait prisonnier. Il aimait à raconter plus tard comment, étourdi par un coup violent, il avait cru, en revenant à lui, se trouver dans Fempire des ombres et s'était étonné que Ton conservât dans la mort des sensations précises. Emmené à la Jamaïque, il y resta jusqu'au traité de Versailles.

Cette guerre d'Amérique fut pour lui une bonne école; il apprit à connaître la souffrance et les privations qui devaient le poursuivre plus tard. Un entretien avec Franklin lui laissa un souvenir profond, et surtout son esprit gagna au spectacle d'un peuple neuf, exempt des préjugés de caste, ennemi des combats, pressé de s'enrichir par le travail . Ces impressions de jeunesse ont dû l'aider à concevoir une société où les oisifs n'auraient point de place. Pour le moment, elles étaient propres à lui donner le goût des affaires ; avant de quitter TAmérique, il présenta au vice-roi du Mexique un projet de canal entre les deux Océans-. L'idée ne fut pas accueillie ; mais n'est-il pas curieux

1 « G*est ea Amérique, c^est en comballant pour la cause de la liberté industrielle, que j'ai conçu le premier désir de voir fleurir dans ma patrie cette plante d*un autre monde. » Œuvres^ II, p. 133. V. aussi p. 142 et 148.

2 Beaumarchais dressait, de sou côté, un plan de canal par le Nicaragua. Saint-Simon dit avoir voulu employer les eaux de la rivière in partido ; nous n'avons pu trouver quelle est cette rivière.

de voir que cet officier de vingt-trois ans ait voulu réaliser un de ces grands travaux de communications internationales auxquels se consacra plus tard Técole saint-simonienne ? Et, à ce moment déjà, Saint-Simon avait conçu le projet d'accomplir une grande œuvre ; dans une lettre à son père, il réclamait une pension plus forte, le chargeait de payer ses dettes, puis ajoutait : « Si j'étais dans une position calme, j'éclaircirais mes idées; elles sont encore très indigestes, mais j'ai conscience claire qu'après les avoir mûries je me trouverais en état de faire un travail scientifique utile à l'humanité, ce qui est le principal but que je me propose dans la vie^ » Nous avons devant nous dès 1783 le Saint-Simon des années postérieures, toujours besogneux, avide d'entreprises lucratives, mais passionné avant tout pour les progrès de la science.

La guerre lui avait laissé de tristes souvenirs, mais la torpeur de la vie de garnison convenait moins encore à son esprit inquiet ; aussi chercha-t-il à faire campagne de nouveau. Les Hollandais songeaient à chasser l'Angleterre de l'Inde avec l'appui des Français ; à Versailles on crut une nouvelle lutte prochaine, et Bouille fut d'avance chargé dii

* Cette lettre ne nous est connue que par l'analyse qui se trouve dans le catalogue dii la collection Dubrunfaut (Ctiaravay, 1888, n' 131). Elle n'est pas datée ; elle n'est pas postérieure à 17S3, puisque le père de Saint-Simon est mort le 17 février 1783. Klleest très probablement antérieure à la guerre d'Amérique, puisque le jeune homme 86 plaint de ne.recevoir que 1,200 francs par an.

commandement ; il envoya en Hollande, à ce propos, son ancien aide de camp Saint-Simon. Le projet échoua, non pas, comme le dit ce dernier, par la maladresse de l'ambassadeur français M. de Vérac, mais parce que Vergennes maintint la paîx^ Rendu à Toisiveté de sa garnison de Metz, l'ancien élève de d'Alembert reprit ses études scientifiques ; il allait suivre les cours de Monge à TEcole du génie de Mézières et, malgré son grade de colonel, n'hésitait point à s'asseoir sur les bancs à côté des aspirants officiers ; enfin, sa résolution fut prise de quitter l'armée. Il est probable qu'au lieu de donner sa démission définitive Saint-Simon se fit mettre en congé ou en disponibilité, puisque la croix de chevalier de Saint-Louis lui fut accordée en 1790^.

1 Mémoires de Bouille^ p. 34 (Collection de Mémoires relalifd à la Révolution française).

* Voici la notice des services de Saint-Simon, d*après les archives du ministère de la Guerre (registre du régiment d'Aquitaine) :

« Rang de aous-lieulenant, sans appointements, au régiment de Touraiue (infanterie), le 15 janvier 1777.

Capitaine attaché au corps de la cavalerie, le 3 juin 1779.

Attaché au régiment de Touraine (infanterie), le 14 novembre 1779,

Aide-mnjor général de l'armée de Bouille, le 22 mars 1782.

Meslre de camp en 2* du régiment d'Aquitaine (infanterie), le 1" janvier 1784.

Colonel attaché au corps de l'infanterie, le 22 juillet 1788.

Chevalier de Saint-Louis, le 29 mars 1790.

(Sans renseignements ultérieurs.) . Campagnes : 1779, 1780, 1781, 1782 et 1783, Amérique.

Blessures : a reçu deux blessures et a été fait prisonnier sur le vaisseau la Ville-de- Paris,

. Nota. — Une pension de 1,500 livres sur le Trésor royal lui a été accordée le 29 décembre 1785, en considération de ses services pendant lu guerre d'Amérique. »

Le jeune homme partit pour TEspagne en 1788.

Ce pays cherchait à se relever de sa décadence économique, et Francesco Cabarrus, le fondateur de la banque Saint-Charles, s'appliquait à seconder ces efforts. Saint-Simon et lui songèrent à creuser une voie navigable entre Madrid et la mer. La combinaison présentée au gouvernement espagnol était singulière : on lèverait une légion de six mille hommes, dont chaque tiers à tour de rôle travaillerait au canal, tandis que les deux autres serviraient dans l'armée. Saint-Simon fut écqnduit et revint en France.

La Révolution trouva en lui un admirateur enthousiaste. S'il ne put, comme les Noailles et les d'Aiguillon, renoncer à ses privilèges au milieu de l'Assemblée Constituante, il le fit dans des réunions locales. Sa commune, celle de Falvy, près de Péronne, l'avait élu président de l'assemblée électorale; Saint-Simon, tout en remerciant ses concitoyens, exprima la crainte qu'on n'eût voulu ainsi marquer des égards au seigneur du pays : « Il n'y a plus de seigneurs. Messieurs ; » « je renonce, ajoutait-il, à mon titre de comte et je demande que cette renonciation soit insérée au procès-verbal. » Quelques mois après, en 1790, l'assemblée du canton de Marché-le-Pot (Somme) adopta une adresse à la Constituante, rédigée par lui, pour demander qu'on supprimât « les distinctions impies de la naissance ». Enfin il déclina

les fonctions de maire, en disant qu'on devait éloigner temporairement les nobles et les prêtres de toute charge publique, afin de rendre impossible un retour aux anciens privilèges.

Cette révolution, qui répondait si bien aux idées de Saint-Simon, avait gravement nui à ses intérêts en ruinant sa mère; il résolut de se refaire une fortune. Le goût pour les affaires, pour les spéculations hardies, s'alliait singulièrement chez lui avec des habitudes de grand seigneur incapable d'ordre, accoutumé au gaspillage; et en même temps la richesse lui apparaissait comme l'instrument nécessaire des fondations scientifiques et sociales qu'il méditait. La vente des biens nationaux fournit l'occasion favorable. Saint-Simon, persuadé que ces domaines hausseraient de prix dès que la confiance serait revenue, voulut en acheter une grande quantité pour les revendre plus tard avec bénéfice. Les capitaux nécessaires, le financier improvisé vint les demander à plusieurs personnages riches de Paris, entre autres à Lavoisier; mais les fonds n'étaient pas encore trouvés quand il rencontra le comte de Redern. C'était un Saxon passé au service de la Prusse et devenu ambassadeur de cette puissance à Londres ; nature bizarre et complexe, il y avait en lui à la fois du hobereau allemand, du spéculateur habile et du mystique illuminé. Saint-Simon et lui avaient fait connaissance en Espagne : ces deux hommes

jeunes, passionnés pour la philosophie nouvelle, rêvant la régénération des peuples, s'étaient liés d'une étroite amitié ; Saint-Simon, toujours dépensier, avait puisé à Madrid dans la bourse de son compagnon. Le rencontrant à Paris, il lui exposa son plan financier ; Redern jugea l'affaire excellente et mit à sa disposition une somme de plus de 500,000 francs. Cela se passait en 1791. Saint- Simon acheta des biens nationaux dans la Somme, qui était son département ^ puis dans le Nord et le Pas-de-Calais; il acquit tous ceux de l'Orne et plusieurs maisons à Paris môme, par exemple l'hôtel des Fermes dans la rue du Bouloi. L'entreprise devint beaucoup plus fructueuse qu'on ne pouvait s'y attendre, grâce à la baisse des assignats. Comme le Trésor les acceptait pour leur valeur nominale, les acheteurs pouvaient payer leurs acquisitions presque sans bourse délier. Saint-Simon réussit donc pleinement; il menait seul les affaires, car Redern avait été rappelé par ses fonctions en Angleterre, et plus tard la Terreur l'empêcha de revenir en France.

Michelet nous a conservé, d'après les souvenirs de son ami de Fourcy, une vive et saisissante image de Saint-Simon à cette époque. C'était un

^ D'après un renseignement de M. Tarchiviste de la Somme, le nom de Saint-Simon tiaiire très souvent dans les ventes du district de Pèfonne, depuis le l**" février 1791 jusque dans le courant de 1792. Perrégaux (.'tait son banquier. La collection Charavay contient de nombreux billets adressés par Saint-Simon à Perrégaux.

bel homme, gai, à la figure ouverte, avec des yeux admirables, et un nez long, « donquichottique ». C'est bien l'impression que laisse encore aujourd'hui son portrait, où brillent ces yeux rayonnants de pensée. Il vivait près du Palais- Royal, « dans une liberté cynique de grand seigneur sans-culotte, » partageant son temps entre les femmes et les affaires *. L'heureux spéculateur entamait des opérations nouvelles. La Commune avait mis en adjudication la couverture en plomb de Notre-Dame; Saint-Simon fut le seul à soumissionner : il le fît sans doute par conviction autant que par intérêt, pour hâter l'avènement d'un culte nouveau ^, Mais un ci-devant noble, un enrichi de la veille, un ami du Prussien Redern ne pouvait pas ne point devenir suspect. On décréta d'arrestation le « citoyen Simon » ; il réussit à s'échapper, mais revint se livrer pour ne pas compromettre son hôte, et fut écroué sous le nom de Jacques Ronhomme, qui lui servait souvent dans ses transactions commerciales ^.

Enfermé à Sainte-Pélagie, puis au Luxembourg^ Saint-Simon demeura onze mois en prison ; il est

* Mlchelet, Histoire du XIX' siècle^ t. I, p. 17. — Nous avons vu chez M. d'Eichttial une belle gravure faite diaprés le portrait que possédait le général duc de Saint-Simon.

3 Mlchelet, ibid.

s Ce dernier détail a été rapporté par le général de Saint-Simon.

11 est conûrmé par une lettre signée : a Saint-Simon, connu de vous à Sainte-Pélagie sous le nom de Bonhomme. » (Catalogue Charavay, décembre 1866, n« 680.)

singulier qu'on Ty ait oublié si longtemps. Cette captivité, lui-même Ta déclaré plus tard, fut bonne pour le développement de son intelligence. La solitude, la réclusion l'obligèrent à se concentrer sur lui-même, à revenir aux pensées qui l'avaient déjà occupé durant ses années de vie militaire. Mais son ardente imagination, elle aussi, était surexcitée par ces longs mois d'emprisonnement, et quelquefois des visions d'halluciné le troublaient. On lui avait souvent parlé de son ancêtre Charlemagne ; une nuit le grand empereur lui apparut et lui dit : « Mon fils, tes succès comme philosophe égaleront ceux que j'ai obtenus comme militaire et comme politique ^ »

Le 9 thermidor lui rendit non seulement la liberté, mais l'immense fortune acquise avant 1793. La société parisienne, délivrée de la Terreur, se jetait avec frénésie dans les plaisirs et les fêtes; Saint-Simon fut le digne contemporain des Tallien et des Barras. Plus tard, plongé dans la misère, il rappelait avec complaisance cette époque de splendeur ; le magnifique hôtel Chabanais, avec le premier des deux maisons voisines, lui servait

1 Œuwes, I, p. 101.

12 VIE i)E SAINT-SIMON

de logis ; ses dîners étaient préparés par Monoyer, maître d'hôtel du duc de Choiseul, par Le Gagneur, le célèbre chef de cuisine du maréchal de Duras, par Tavernier, chef d'office chez le cardinal de Bernis à Rome ; à sa table venaient s'asseoir des hommes tels que le comte de Ségur et Muraire, plus tard premier président du Tribunal de cassation. Fourcy, dont nous avons déjà parlé, le vit en 1799 chez Clouet, puis fut invité chez Saint- Simon lui-même; ses Mémoires dépeignent ce personnage actif, dépensier, voluptueux, généreux et toujours préoccupé de la réforme sociale; il ne dissimule pas la vive sympathie que son hôte lui inspire ^

1 « Salnl-Siraon, à la différence de Clouet, avait le verbe haut, aboodant, spirituel ; son langage était souvent marqueté d'un cynisme {issez grivois ; mais il savait traiter sérieusemontles choses sérieuses. Nos conversations roulaient habituellement sur les vices <Je notre ordre social, que Clouet voulait fuir, que Saint-Simon voulait réformer...

Je ne me rappelle pas lui avoir entendu exprimer aucune opinion sur le rôle quMl attribuait à la femme dans son organisation sociale. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il n'avait rien moins que de Tindifférence pour cette moitié de Tespèce humaine, et qu'il manifestait ses sentiments pour elle eu des termes a^sez peu platoniques. Néanmoins, son goût très vif pour la beauté physique ne Tempèchait point d'apprécier les qualités du cœur: « La plus belle femme, disaitil, n'a aucun attrait pour moi si la ligure ne m'offre pas Texpressioa de la bonté .. »

U faisait un noble emploi de cet ar(;ent bien ou mal acquî?, et il en parlait lui-même avec un ton «le dédain qui prouve qu'il possédait sa richesse sans en être possédé. « Allez toujours, disait-il à ceux dont il excitait les efforts vers d^s entreprises utiles, et, quand il ne faudra plus que de l'argent, venez à moi, j'ai décela. » Il trouvait qu'il était aussi simple d'en accepter que d'en donner... Il n'était

Saint-Simon continuait cependant à monter les entreprises les plus diverses. Possesseur de Thôtel des Fermes et de celui du Roulage, il imagina d'y établir, selon son expression, « une foire perpétuelle, un petit Palais-Royal ». Un directeur de messageries en loua une partie, et Tancien grand seigneur, par une vanité assez comique, voulut que son nom figurât sur les voitures. Une maison de commission, un commerce de vin étaient lancés en même temps : tout cela fait vivement, imprudemment, avec une légèreté de joueur heureux et d'homme de Tancien régime.

Ces affaires n'étaient pour lui qu'un moyen et un amusement ; la réforme scientifique et sociale demeurait son but. Se refaisant élève, il s'adressa d'abord aux mathématiciens et suivit les cours de l'Ecole Polytechnique; puis ce fut le tour des physiologistes et de l'Ecole de médecine. Non content d'entendre les leçons des savants, Saint-Simon voulut se lier avec eux, vivre dans leur commerce quotidien, se pénétrer de leurs idées ; Helvétius et d'Holbach s'étaient faits les maîtres d'hôtel de la philosophie, lui devint le maître d'hôtel de la science; les Monge et les Lagrange étaient ses principaux convives. Sa demeure ne s'ouvrait pas

pas de ces philosophes dont parle Rousseau, qui s'éprennent d'un immense amour pour Thumanité, aûa de se dispenser d'aimer leurs voisins. i>

Les Mémoires inédits de Fourcy ont élé communiqués à M. Gustave d'Eichthal.

seulement aux hommes réputés, connus dans toute TEurope; il recherchait les jeunes gens d'avenir pour les attirer chez lui et les mettre à même de terminer leurs études. Le jeune Dupuytren se trouvait à Paris, pauvre et inconnu; Saint-Simon arrive un jour dans sa chambre, se présente comme voisin, rinvite à venir tous les soirs diner en compagnie de nombreux savants ; puis, en partant, il oublie sur la cheminée un sac de 1,000 francs : la fierté de Dupuytren l'empêcha d'accepter cette aumône ^ Notre Mécène fut plus heureux avec Poisson ; il le défraya pendant trois ans et fonda, sous la direction de cet adolescent, des cours publics et gratuits concernant les matières professées à l'Ecole Polytechnique. Plus tard un médecin^ Prunelle, fut logé chez lui -.

Saint-Simon secouraitnon seulement leshommes, mais les œuvres utiles. Quand le D"" Burdin publia son Cours d'études médicales 3, destiné à faire entrer la physiologie dans l'éducation, ce fut lui qui en paya les frais. Il commença la construction d'une grande école et même offrit vcent mille francs à l'un de ses illustres hôtes

* Pierre Leroux, La grève de Samarez, liv. J*', chap. iv.

2 « Pruoelle n'a pas môme compris pourquoi Saint-Simon héberp^^ait/ nourrissait, entretenait à grands frais chez lui un physiolocistp, lui, Prunelle; un mathématicien, Poisson ; un métaphysicien, Cloiet ; et plus tard un littérateur-historien, Augustin Thierry. » KiiCanlin, Science de l'hommey 1858, in-4* (p. 2).

3 Ce cours parut sans nom d'auteur. (Paris, 1803, 5 v. in-S'.)

pour un établissement destiné aux progrès de toutes les sciences ; mais les savants, adonnés à des études spéciales, reculaient devant les conceptions synthétiques et souvent bizarres de leur amphitryon. Une autre fois, le 21 messidor an VI, l'ardent réformateur convoque les capitalistes liés avec lui, leur montre la nécessité de renouveler la morale, et leur propose de créer une banque gigantesque, dont les revenus serviront à exécuter des travaux utiles pour Fhumanité; auparavant il était allé à Bruxelles faire de la propagande pour son système ^

Notre apprenti philosophe semble avoir essayé dès ce moment de fonder une école saint-simonienne. Elle comprenait d'abord deux personnages qui étaient depuis plusieurs années ses acolytes habituels, Clouet et Coessin -. Le premier, sorti de l'école du génie de Mézières, était un chimiste distingué ; pendant la Révolution, une fabrique d'armes établie par lui à Daigny, près Sedan, rendit les plus grands services : dans sa passion pour cette entreprise patriotiqiie, il s'exerçait à ne dormir qu'une heure par nuit. Disciple de Rousseau, admirateur de l'état de nature, Clouet apporta dans sa vie la logique inexorable du savant; ce

i Ces détails, comme tous ceux qui précèdent au sujet des spéculations et du luxe de Saint-Simon, sont empruntés aux Mémoires publiés par lui et Redern lors de leur querelle.

2 Michelet, Histoire du XIX* siècle, t. I, p. 17.

directeur de manufacture couchait sur la paille, faisait à pied le voyage de Daigny à Paris. Finalement ridée lui vint d'aller à Cayenne, à la fois pour étudier la flore tropicale et pour fonder une société primitive, digne du philosophe de Genève ; il y mourut en 1801. Coessin est un personnage plus complexe; élève de Romme, le mathématicien jacobin, puis de Clouet, il aida celui-ci dans ses travaux à Paris avant de l'accompagner en Guyane. Revenu plus tard à la foi chrétienne, Coessin imagina un socialisme mystique, exposé dans ses Neuf Livres^ qui intéressa plus d'un futur saint-simonien, par exemple Hippolyte Carnot ^ Sa vie fut empreinte dès lors d'une sorte de religiosité sensuelle qui fait penser à Enfantin.

D'autres socialistes en herbe venaient se grouper autour de ceux-là '. L'Ecole Polytechnique, destinée à fournir tant de recrues au groupe d'Enfantin, comptait plusieurs adeptes de Saint- Simon, et parmi eux Poisson, qui probablement fit ainsi la connaissance de son bienfaiteur. Dans

1 H. Carnot, Sur le saint-simonisme. Paris, 1887, B".

2 « Autour de l'École, foyer de lumière, s'était groupé un certain nombre de personnes qu'on pouvait à bon droit appeler des socialistes, car leurs réQezions, leurs études, leurs systèmes ne tendaient à rien moins qu'à une transformation radicale de la société. Au nombre de ces personnes, je citerai Clouet, Ferry, Champy et Saint- Simon, qui commençait déjà à devenir fameux par ses excentricités. » Arago, Éloge de Poisson [Œuvres complètes d'AragOy t. II, 1854,8" ; p. 665). Arago lui-même, d'après le passage de Pierre Leroux cité plus baut, se trouvait parmi les convives* habituels de Saint-Simon.

ce groupe on avait décidé que chacun exercerait un métier manuel ; Poisson choisit celui de coiffeur et rentra un jour à TEcole après s'être coupé lui-même les cheveux ; les rires de ses camarades l'empêchèrent de recommencer.

Ce fut pour augmenter l'éclat de ses réceptions que Saint-Simon résolut de se marier; les honneurs de sa maison avaient été faits quelquefois par ses maîtresses, par exemple au dîner où Fourcy fut invité. Sur ces entrefaites mourut un de ses anciens compagnons d'armes, M. de Champgrand, qui, ne laissant aucune fortune, lui recommanda sa fille. Saint-Simon proposa d'abord à M*^® de Champgrand de venir s'installer chez lui et de diriger sa maison; elle n'eut pas de peine à lui montrer l'inconvenance d'une telle situation, et Saint-Simon l'épousa, en lui assurant par contrat dix mille francs de rente. Autant il était lié avec les savants, autant sa femme avait d'amis parmi les littérateurs et les artistes; Grétry et Alexandre Duval furent ses témoins lors du mariage. C'est dire que soirées et fêtes reprirent de plus belle. Cette union dura de thermidor an IX (août 1801) à messidor an X (juin 1802). Mais Saint-Simon venait de lire un ouvrage de M"® de Staël ^ et d'apprendre la mort de M. de Staël. Aussitôt il écrit à sa femme que le mariage doit unir des époux ca-

1 Sur la liUérature considérée dans ses rapports avec l'état moral et politique des nations, 1800. M. de Staël mourut en mai 1802.

iS VIE DE SAINT-SIMON

pablcs de travailler à une œuvre commune, et qu'ayant trouvé ailleurs celle qui devait être

associée à sa destinée, une séparation lui paraît nécessaire. Le divorce fut prononcé par consentement mutuel ; au moment de signer cet acte devant Tofficier de Tétat civil, Saint-Simon versa des larmes. Il avait désiré continuer une pension de dix mille francs à sa femme qui refusa, disant qu'elle saurait gagner sa vie en travaillant. Cette parole fut tenue; M™" de Saint-Simon, qui devint M""" de Bawr, s'est fait un nom par ses romans et ses comédies.

Ainsi devenu libre, Saint-Simon alla demander sa main à M"^ de Staël. D'après la légende, il lui aurait dit : « Madame, vous êtes la femme la plus extraordinaire du monde, comme j'en suis l'homme le plus extraordinaire : à nous deux, nous ferions sans doute un enfant encore plus extraordinaire. » Il n'y a là rien d'authentique, pas plus que dans les autres contes absurdes qu'on a débités à ce propos. La châtelaine de Coppet refusa de se marier; elle vit dans son nouvel adorateur un homme d'esprit, qui déraisonnait en exposant ses plans de régénération ^ C'est alors que Saint-

1 Nous racontons le mariage, le divorce et la visite à Coppet, d'après une noie écrite par Gustave d'Eichlhal après un entretien avec OliudeRodrigues. Il ajoute que plus tard M. et M"* de Bawr voulurent secourir Saint-Simon dans sa misère, mais que celui-ci refusa. — On a inventé mille fables sur ce mariage. D*après Loménie, Saint- ^ Simon promit à M"* de Champgrand de n'être pour elle qu'un père;

Simon publia son premier ouvrage, les Lettres dun habitant de Genève ^ Rebuté à (loppet, le réformateur voulut voir où en était la science dans les deux autres pays pensants. La paix d'Amiens lui permit d'aller en Angleterre et de constater qu'on n'avait là aucune idée neuve sur le chantier; les Allemands lui parurent éprouver une passion prodigieuse pour les sciences particulières, mais être très en retard pour la science générale : il revint à Paris, décidé à continuer son travail tout seul. Mais Saint-Simon n'avait oublié qu'une chose, c'était de conserver des ressources matérielles suffisantes ; les dons et les fêtes dissipaient sa fortune^ et en 1805 la ruine fut complète. Dès lors commence la dernière partie de sa vie, qui ne sera qu'un long combat contre la misère. Ne l'en plaignons pas trop ; si ses goûts de luxe et de plaisir avaient toujours trouvé à se satisfaire, peut-être se serait-il endormi dans le bien-être sans chercher à faire œuvre sérieuse. La période de pau-

d'après la Biographie Michaud, il livra sa femme à un mathématicien illuslre pour avQir un lils ; renfant vint au moude et fut des plus médiocres. D'après ie-Temps (août 1892), Saint-Simon proposa à M""* de Staël de Tépouser et de passer leur nuit de noces en ballon» D'après Benoît Malon {flisloire du sociaUsiné)^ certains rapportent que Saint-Simon et M*^* de Staël eurent un Ûls, très peu extraordinaire. 1 La collection Charavay renferme une lettre écrite par lui de Genève à M. de Billy, professeur de mathématiques à TÉcole militaire. Il lui envole sa brochure et demande Tavis de « son cher professeur »; en mônie temps, avec son incorrigible désordre, il 8*excuse de ne pouvoir payer actuellement les dettes laissées à Fontainebleau.

vreté fut pour lui la période de production littéraire et philosophique. Néanmoins c'est un triste spectacle que va nous offrir l'existence du malheureux penseur continuellement harcelé par la faim.

Le comte de Ségur le fit nommer copiste au Mont-de-Piété ; cet emploi rapportait mille francs par an pour neuf heures de travail par jour; la nuit, Saint-Simon continuait ses études personnelles. Six mois d'une vie pareille avaient gravement compromis s^ santé quand il rencontra Diard qui, après l'avoir servi de 1790 à 1797, était devenu riche. Recueilli par lui, Saint-Simon fut pendant près de quatre ans l'hôte de son ancien domestique et put ainsi achever Vbitrodvction aux travaux scientifiques du xix® siècle. Mais Diard mourut en 1810; le philosophe se trouvait sans pain, abandonné de tous; son mépris du qu'en-dira-t-on, le cynisme de ses mœurs étaient faits pour lui aliéner bien des sympathies. C'est pour combattre cette réprobation que fut écrite sa curieuse profession de foi de 1810. Cette vie désordonnée, aventureuse, est forcément, dit-il, celle des grands observateurs, obligés de tout voir par eux-mêmes. Celui qui veut faire avancer la philosophie doit : « r mener, pendant tout le cours de la vigueur de

Fâge, la vie la plus originale et la plus active possible ; 2"* prendre connaissance avec soin de toutes les théories et de toutes les pratiques; 3° parcourir toutes les classes de la société, se placer personnellement dans les positions sociales les plus différentes, et même créer des relations qui n'aient point existé ; 4** enfin employer sa vieillesse à résumer les observations sur les effets qui sont résultés de ses actions pour les autres et pour soi, et établir des principes sur ces résumés. » Appliquant ces principes à lui-même, il ajoutait : « Mon estime pour moi a toujours augmenté en proportion du tort que j'ai fait à ma réputation ^ » Saint-Simon essaya de sortir de la pauvreté en faisant appel à son ancien associé, M. de Redern; pour comprendre cette démarche, il faut revenir un peu en arrière. M. de Redern, qui avait renoncé à là diplomatie, ne rentra en France qu'après la paix de Bâle^. C'était l'époque où Saint-Simon tenait maison ouverte à l'hôtel Chabanais ; Redern vint s'y installer et présida, lui aussi, aux grands dîners qui faisaient courir tout Paris. Chacun des deux amis avait un appartement de huit pièces ; on forma le projet de vivre toujours ensemble, l'hiver à Paris, l'été à la campagne. Sur ces entrefaites,

• Œuvres, I, p. 79.

8 Le 4 février 1793, Saint-Simon écrivait de Péronne à un de ses amis pour qu'on procurât à Redern un certificat du district constatant quMl était acquéreur de biens nationaux et qa*on lui évit&t ainsi de passer pour émigré (Colieclion Gharava^y

Redern partit pour rAllemagne, d'où il revint en 1797. Saint-Simon venait de se lancer dans les opérations commerciales qui devaient faire un vaste bazar de l'ancien hôtel des Fermes. Mais ce qui effraya surtout Redern, ce fut de le voir engagé dans diverses entreprises philanthropiques très coûteuses. Le capitaliste allemand, peu soucieux de se ruiner en expériences de ce genre, voulut une séparation de biens; aussitôt Saint-Simon lui remit tous les papiers nécessaires, en déclarant, avec son insouciance habituelle, que Redern ferait seul le partage. Sur 80,000 livres de rentes, l'ancien ambassadeur s'en réserva 45,000 et en laissa 35,000 à Saint-Simon. Celui-ci, loin de récriminer, mit une moitié de sa fortune sur la tête de son ami, M. de Behague, l'autre sur celle de Redern lui-même. Mais leur intimité se refroidit. L'entente philosophique établie en 1788 entre les deux voyageurs de Madrid se trouva brisée par diverses discussions où ils découvrirent que l'un, Redern, était fermement déiste, que l'autre, Saint-Simon, donnait pour première tâche à la philosophie nouvelle d'écarter ^< l'idée Dieu ». D'ailleurs Saint-Simon, qui avait cru pouvoir compter entièrement sur le concours financier de Redern pour ses œuvres sociales, se heurtait au refus le plus net. Regrettant alors son aveugle confiance au moment du partage, il se plaignit d'avoir été lésé; on résolut de recourir à un arbitrage. L'arbitre choisi par

Saint-Simon, Crétet (plus tard ministre), Tavertit que la loi était pour son adversaire ; Saint-Simon effrayé propose une transaction : que Redern accorde 150,000 francs une fois payés, et il aura quittance générale sur le reste. Redern accepta, et les signatures de cet accord furent échangées le 17 thermidor an VII. Ce fut l'argent ainsi recueilli qui défraya le luxe de Saint-Simon jusqu'à sa ruine complète. Redern raconte qu'à partir de 1805 il fit donner à Saint-Simon 100 francs par mois, et Behaguel20, mais que ce dernier, menacé de chantage par son protégé, supprima tout subside ; c'est une imputation qu'il faudrait vérifier. Saint-Simon, qui se considérait toujours comme frustré, présenta en 1807 de nouvelles réclamations très mal accueillies; la médiation du sénateur Boissy d' Anglas semble avoir apaisé la querelle ; Saint-Simon, préoccupé de son Introduction aux travanx scientifiques^ sauvé de la misère par Diard, renonça probablement à poursuivre ce débat difficile.

En 1810, Diard était mort; Saint-Simon, plus malheureux que jamais, résolut de faire valoir à nouveau ses prétentions. Toujours prompt aux espérances chimériques et aux effusions passionnées, il croyait pouvoir regagner le cœur de son ancien ami et le ramener aux grandes choses.

C'est ce qui explique un bizarre écrit de 1811. La réconciliation est inévitable, dit-il; nés tous deux avec une vocation philosophique, Redern et Saint-

Simon ne peuvent rester brouillés. Une grande œuvre exige, d'une part, une imagination puissante, de Tautre, une âme calme et un jugement sain ; il faut, d'une part, avoir peu lu et beaucoup pensé, de l'autre, avoir beaucoup lu et digéré ses lectures. De ces deux capacités qui s'excluent, Saint-Simon possède la première et M. de Redem la seconde ; leur union est nécessaire. Puis, dans des lettres « philosophiques et sentimentales », Saint-Simon déclare à son ancien associé qu'il a conçu un être moral composé de leurs deux âmes, et que cette idée l'a rendu parfaitement heureux : « Il y avait dans mes sensations quelque chose de transcendant, quelque chose de divin. » Ce dithyrambe, qui semble d'un fou, est suivi de quelques pages remarquables où notre auteur esquisse un projet d'histoire de Thumanité^

Toutes ces espérances demeurèrent vaines et Saint-Simon, poussé à bout par la misère, alla trouver Redern dans l'Orne, en lui demandant du pain et des livres. Le châtelain de Fiers lui offrit 500 francs à condition qu'il retournerait à Paris» Saint-Simon (d'après Redern) vint à Paris toucher cet argent, puis reparut à Alençon, décidé à rendre le public juge de la querelle. Des deux côtés on publia des mémoires injurieux 2. Saint-Simon, rap-

1 Œuvres^ I, p. 112.

2 Mémoire inlroducMf de M. de Saint-Simon, sur sa contesta' iion avecM. de Redern. AlencoD, 1812. — Mémoire sur mes anciennes

pelant l'avarice proverbiale du père de Redern, constate que le fils est digne de cet Harpagon ; il le raille d'appartenir à la secte des illuminés, de se croire en communication directe avec Dieu, doctrine commode qui lui fait trouver légitimes toutes ses actions. Redern parle avec hauteur de la conduite immorale de Saint-Simon, se moque de ses projets de réforme scientifique, financière et sociale, de l'orgueil d'un homme qui insulte Laplace; enfin, croyant l'accabler, il dit que le philosophe va exposer aux habitants de l'Orne sa « psychologie physiologique », science nouvelle par laquelle « l'âme se trouvera mise de côté avec l'idée Dieu ».

Impossible de se prononcer sur l'objet même du débat, en l'absence des documents authentiques, et au milieu des sous-seings, des cessions simulées, des arbitrages dont il est question. Indiquons seulement les deux points sur lesquels les adversaires sont d'accord. 1° Saint-Simon, dans toules les opérations du partage de 1797, a laissé le capitaliste allemand agir à sa guise et accepté aveuglément tout ce qui lui était proposé ; Redern le reconnaît. 2° La quittance générale donnée par Saint-Simon en 1799 délivrait son associé de toute

relations d'affaires avec M. de Saint-Simon (par Redern). Alençon, 1812. — Réponse deM.de Saint-Simon à M. de Rodem. — Ce dernier opuscule est demeuré manuscrit, le préfet ayant refusé Tautorisa- Mon de l'imprimer. Tous ces mémoires contiennent les plus curieux détails sur la vie antérieure de Saint-Simon.

obligation légale et lui assurait gain de cause devant n'importe quel tribunal ; Saint-Simou Favoue. Il s'agissait donc pour ce dernier d'obtenir non pas un jugement, mais une restitution spontanée. Nous ne savons si Ton finit par lui accorder quelque argent ; mais il partit d'Alençon en 1812, laissant des dettes pour lesquelles ses papiers seuls servaient de garantie ^

Venu à Péronne, Saint-Simon y fit une grave maladie ; un de ses anciens associés pendant la Révolution, le notaire Goutte, le soigna et lui rendit courage. Rentré à Paris, Saint-Simon paraît avoir conclu avec sa famille un arrangement qui lui assurait, en échange de ses droits d'héritage, une modeste pension, dont l'emploi fut quelque temps surveillé par son frère 2. Alors fut achevé le Mémoire sur la scie?îce de rhomme^ qui n'a vu le jour que bien plus tard. L'auteur en envoya seulement des copies à un certain nombre de savants et de personnages puissants, avec un pressant appel de fonds ; comme le dit Fourcy, accepter de l'argent était pour lui aussi naturel

1 Les documnntà inédits relallfs à la querelle de Saint-Simon et de Bedern ont passé presque tous daus la collection normande de M. de la Slcoiière. M. de la Perrière en a fait usage dans son Histoire de Fiers (Paris, 1855, 8»), p. 146 et suiv.

. ^ Dans une lettre du 8 février 1813 à sa sœur Adélaïde, il dit s'être installé à Paris conformément aux dispositions prises par son frère {Œuvres^ I, p. 13). Daus une lettre du 4 septembre 1811, il écrit à un de ses créanciers : <l Mon frère étant tuteur, adressezvous à lui. » (Collection Charavay).

que d'en donner. « Monsieur, criait le malheureux philosophe, soyez mon sauveur, je meurs de faim. » Quelqu'un vint-il à son secours ? Nous ne savons ; mais Saint-Simon semble être sorti quelque temps de cette détresse et avoir pu envisager d'un esprit libre la crise provoquée par la chute de Napoléon.

Vers ce moment, Augustin Thierry devint son secrétaire; plusieurs ouvrages sortirent de cette collaboration, entre autres l'opuscule De la réorganhaiion de la société européenne (1814). Ce fut une des époques heureuses de la vie de Saint-Simon : sa brochure eut un vrai succès ; le Censeur^ le grand organe libéral du temps, lui ouvrait ses colonnes. Carnot l'avait nommé sous-bibliothécaire à l'Arsenal pendant les Cent Jours; bien que la seconde Restauration l'eût privé de cet emploi, sa position de fortune lui permettait de payer en 1817 à son nouveau secrétaire, Auguste Comte, trois cents francs par mois. Cela ne dura pas; la misère reparut et, au bout de trois mois, il dut cesser de payer son collaborateur ^.

Saint-Simon comptait sur ses écrits pour vivre. "D'après lui, dans une société bien organisée, le philosophe, le penseur doit recevoir de ses compatriotes les moyens de vaquer librement à ses travaux. C'est ce que réclamaient déjà les Lettres dun habitant de Genève^ écrites à une époque où la

* Comte, Lettres à Valat, p. 36.

pauvreté ne Tobligeait point à songer à lui-même. Depuis 1817 surtout, consacrant tous ses efforts à faire triompher l'industrie, le hardi publiciste demanda aux industriels d'assurer le sort de leur champion comme le gouvernement subventionnait les siens. Quelques-uns répondirent à son appel ; parmi les souscripteurs des premiers tomes de L'Industrie figuraient Vital Roux, Casimir Périer, Delessert, Hottinguer, Perrégaux, Temaux, Ardouin, sans compter des hommes tels que La Fayette, La Rochefoucauld et Victor de Broglie. Mais le tome III, qui annonçait la ruine prochaine de l'ancienne morale, effraya la plupart d'entre eux ; ils écrivirent au ministre de la police une lettre publique (30 octobre 1817) pour désavouer toute solidarité avec l'auteur. Du moins les plus considérables de ses bailleurs de fonds, et parmi eux Ternaux et LaffitLe, lui demeurèrent fidèles. Sa notoriété devint assez grande après le procès retentissant que lui valut la première livraison de V Organisateur (1820).

Saint-Simon avait de nombreuses relations dans le parti libéral. Stuart Mill, qui le vit chez Jean- Baptiste Say, garda un souvenir agréable de sa conversation ^ Béranger avait un véritable atta-

< « M. Say étail lié avec la plupart des chefs du parti libéral, et, peudant le séjour que je fis chez lui, j*eus l'occasion de voir plusieurs personnages marquants, parmi lesquels je me rappelle avec plaisir Saint-Simon, qui n'était pas encore devenu le fondateur d'une philosophie ni d'une religion, et qu^on regardait seulement comme

chement pour lui ; il a célébré le réformateur que le vulgaire traitait de fou, et demandé qu'on lui consacrât une biographie sérieuse ^ Un autre ami et même un disciple de Saint-Simon fut Rouget de risle, qui lui montra dans la musique un moyen d'instruire le peuple et composa dans ce but le Chant des industriels. Le novateur le fit apprendre aux ouvriers de Ternaux et fut émerveillé du talent déployé par ces chanteurs novices, de la cordialité qui régnait parmi eux ; la création de sociétés chorales lui parut devoir être féconde en bons résultats artistiques et sociaux. Rouget de Tlsle et Saint- Simon sont les précurseurs des orphéons -.

Cependant sa situation restait misérable et son inconduite l'aggravait encore, puisqu'il avait une maîtresse avec lui. Une propagande tentée en province, à Rouen, à Saint-Quentin, rapporta peu de choses ; à Paris, les portes se fermaient devant cet importun solliciteur. Dupuytren, devenu riche et

ua original de moyens. » Mes Mémoires (irad. Gazelles), Paris, 1885, 8^, p. 58. Saint-SimoQ fréqueotait bien d'autres salons ; il parle, dans le Politique^ de conversations avec le baron Louis el Gouvion Saint- Cyr.

1 « J'ai vu Saint-Simon le prophète,

Biche d'abord, puis endetté.

Qui des fondements jusqu^au faite

Refaisait la société.

Plein de son œuvre commencée,

Vieux, pour elle il tendait la main,

Sûr qu'il embrassait la pensée

Qui doit sauver le genre humain. » {Les Fous.) a Tlersot, Rouget de Vlsle (Paris, 1S92, 8'), p. 271.

illustre, reçut un jour sa visite ; Saint-Simon lui rappela qu'il avait voulu jadis le secourir et sollicita son appui ; le médecin lui offrit brutalement cent sous^ Enfin le philosophe céda au désespoir: le 9 mars 1823, après avoir écrit à Ternaux pour lui recommander sa maîtresse, il se tira un coup de pistolet: l'œil fut perdu, mais les chevrotines ne pénétrèrent pas dans le cerveau ; après quinze jours le malade était guéri-.

Cet accès de découragement fut le dernier. Saint- Simon se remit à l'œuvre, et cette fois la chance lui devint favorable. Deux mois après sa tentative de suicide, il rencontra chez Ardouin le banquier Olinde Rodrigues, qui fut bientôt conquis par ses idées. Rodrigues était Israélite, comme beaucoup de disciples d'Enfantin plus tard ; il semble que les Juifs, récemment affranchis par la Révolution, se soient épris d'une doctrine qui préparait l'émancipation de tous les hommes. Rodrigues, en assurant à Saint-Simon le pain quotidien, lui permit de

1 Pierre Leroux, passage cité. Lié depuis longtemps avec B'ainville, le grand savant, Saint-Simon arrive un jour chez lui à la fin du déjeuner. Blainville lui propose de s'asseoira table; Saint-Simon refuse d'abord, puis brusquement il prend du pain et du fromage et Sti met à manger comme un affamé. Je tiens ce récit de M. Pierre LafÛtte, à qui il a été rapporté par un ami de Blainville, présent à la scène.

^ La scène du suicide est racontée en détail par Hubbard. Dans une vente faite par M. Gharavay, a passé une lettre de Deroste, commissaire de police du quartier Feydeau, au préfet de police (13 mars 1823), pour lui rapporter toutes les indications qu'il a recueillies à ce propos.

passer tranquillement ses derniers jours. Un autre Israélite, le poète Léon Halévy, devint son ami et son secrétaire ; iJ a rappelé en vers émus les deux années passées avec lui.

Je vois encor d'ici cette simple retraite

Où j'épanchais vers lui mes rêves de poète !

J'assiste en souvenir A ces longs entretiens, où sa haute pensée A ma muse, aujourd'hui solitaire et glacée,

Ouvrait un avenir !

Je vois son chien fidèle et sa table frugale, Ce bâton, triste appui de sa marche inégale,

Et ce regard de feu.

Le seul qui rayonnât sur sa face vieillie, Car un jour il voulut, rejetant cette vie.

Aller se plaindre à Dieu * !

Avec Rodrigues et Halévy, le D"* Bailly et le juriste Du verger complétaient ce petit groupe d'adeptes. Saint-Simon, tout en composant le Nouveau Christianisme^ étudiait avec eux la création d'un journal destiné à répandre sa doctrine. Mais ses forces déclinaient ; après six semaines de maladie, le 19 mai 1825, sur la proposition d'Olinde Rodrigues, le D"" Bailly provoqua une consultation; Gall, Broussais, Burdin furent appelés et jugèrent qu'il n'y avait plus d'espoir. Le philosophe voulut consacrer ses derniers instants à parler de

* Halévy, Saint-Simon^ ode, Paris, 1831, 8'.

l'œuvre entreprise : Rodrigues, Bailly, Halévy Tentouraient ; il leur conseilla de persévérer, de faire paraître le journal projeté. « La poire est mûre, vous devez la cueillir, » leur dit-il à deux reprises. Ce fut au milieu de ces paroles d'espérance, de ces prédictions de triomphe, qu'il expira. Les obsèques, auxquelles n'assistait aucun de ses parents, fureht célébrées par ses disciples ; Bailly et Halévy proclamèrent leur admiration pour le maître et leur foi dans ses idées ^

Ce fut une vie singulièrement agitée que celle de Saint-Simon. Gall, qui fit son autopsie, trouva un cerveau d'une surface considérable et prétendit reconnaître deux caractères dominants : la persévérance et, en même temps, l'absence complète de circonspection. Ces deux caractères, c'était l'histoire même du philosophe qui les révélait ; le second est sensible dans sa vie extérieure, comme le

^ Voici quelques extraits du discours de Bailly, qui fut publié à part (Blois, s. d., 8*). < ... Vous Pavez entendu, Messieurs, parlant à chacun de nous le langage de nos études particulières, passer successivement en revue les plus hautes généralités des ditTérentes branches de nos connaissances, pour s*élever à des considérations nouvelles, dont la justesse et la profondeur vous ont tant de fois frappés d'admiration... Il était réservé à M. Saint-Simon, qui sut ouvrir une nouvelle route à la littérature, à Thistoire, à la législation, à iHndustrie, aux sciences et aux beauz-arls, de poser les basea d'une science inconnue jusqu'à lui, de tixer l'attention des savauts sur la véritable nature des forces organiques de la société ; en un mot, d'être le fondateur d'une physiologie de l'espèce humaine.,. Vous lui devez une nouvelle existence morale. L^affection mélancolique dont il vous a guéris est celle dont vous devez à votre tour débarrasser la société. »

premier dans sa vie intellectuelle. La circonspection, le calme, la froide raison, autant de choses qui lui sont demeurées étrangères ; Saint-Simon était un passionné, il s'en vantait. N'avait-il pas écrit à son neveu : « H n'entre dans le temple de la gloire que des échappée des Petites-Maisons? » Ce fut encore une de ses dernières paroles, avant de mourir, à Olinde Rodrigues : « Souvenez-vous que, pour faire quelque chose de grand, il faut être passionnée » C'est cette passion ardente qui a fait les bizarreries de sa vie et de son système ; c'est elle aussi qui donne un accent chaleureux à tous ses écrits.

Quelque lointaine que soit leur parenté, on ne saurait méconnaître un air de famille en comparant le philosophe socialiste au féodal auteur des Mémoires. Chez tous les deux, même ardeur, même violence dans les affections, même énergie à revenir toujours sur la même idée, à défendre sans cesse la même cause ; seulement il s'agit pour l'un de la question du bonnet, pour l'autre de la réforme sociale. La fibre féodale était vivace dans cette maison; Saint-Simon eut beau renoncer au titre de comte, ses souvenirs de gentilhomme le remplissaient d'orgueil. En 1810, dédiant un ouvrage à son neveu pour « le pousser au grand », il lui rappelle Charlemagne, le grand ancêtre :

i Ailleurs il rappelle que des trois hommes qui oat le plus fait pour la science générale, Luther, Bacon et Descartes, le premier a aimé la table, le second Targent, le troisième le jeu et lea C^\xv\si'à<^ . Œuvres, I, p. 79.

34 VIE DE saint-Simon

« Nous possédions Tempire d'Occident ; nous avons été réduits d'abord au royaume de France, ensuite au comté de Vermandois... En pareille circonstance, mon neveu... il faut être fier jusqu'à Tarrogance. » Dix ans plus tard, dans une diatribe contre les derniers débris de la noblesse, il est heureux de dire que le duc de Saint-Simon a seul échappé à la servilité générale sous Louis XIV ^ Ce personnage fantasque avait une âme affectueuse et tendre. Nous connaissons mal ses rapports avec sa famille, mais à l'époque de sa splendeur, en 1796, il avait recueilli ses trois sœurs chez lui; ses relations continuèrent avec l'aînée, Adélaïde, et avec son neveu Victor dont il suivit quelque temps l'éducation. Plus tard il se créa une famille irrégulière ; ses lettres à sa fille sont d'un excellent père, et celles de sa maîtresse prouvent qu'il avait su inspirer à celle-ci un véritable attachement. Si Redern et Auguste Comte sont allés jusqu'à reprocher à Saint-Simon des indélicatesses, beaucoup de savants ont éprouvé sa munificence et beaucoup d'hommes distingués ont subi son ascendant, ont admiré chez lui les qualités de l'esprit et du cœur. Sa vie offre un singulier mélange de bien et de mal, de grandeur et de cynisme, de générosité et de folie; c'est le même mélange, la même complexité que nous allons trouver dans ses œuvres .

1 Œuvres, I, p. 99 ; IV, p. 106.

Page 1